‹ Les Canadiens français et la Confédération canadienneChapitre 6 sur 15 · QUÉBEC , LES CHEMINS DE FER ET LA CONFÉDÉRATION · texte numérisé non relu

QUÉBEC , LES CHEMINS DE FER ET LA CONFÉDÉRATION

Un arbre est jugé d 'après les fruits, mauvais ou bons, qu ’il produit. De même, la base d’appréciation de la valeur relative d’une institution, c’est la valeur pratique de son activité dans sa zone d’influence propre. Au moment où le gouvernement du Dominion invite tous les fédérés de l’Amérique britannique à se congratuler mutuellement de soixante années de vie en commun, les esprits plus soucieux de sensations nettes que de vagues sentiments, se posent une question bien naturelle : « les associés de 1867 ont-ils tous raison d’être joyeux?»

L 'organisation de la province de Québec en corps politique autonome, à la façon des anciennes provinces de France, date de 1663, sous le règne de Louis XIV, et par conséquent, dans le Canada actuel, le Québec constitue la société politique la moins récente. Cette province avait déjà une longue existence quand survint la concentration de forces politiques, économiques et sociales en 1867. Il convient de se demander si sa mise de fonds n’aurait pas, par hasard, servi de tremplin aux provinces concurrentes, en la privant elle-même, dans une large mesure, de ce moyen de bondir vers le progrès. Et, par exemple, en ce qui concerne les chemins de fer, il ne semble pas inutile de se poser une pareille question.

C ’est en 1835 que fut construite, au Canada, la première voie ferrée; elle avait seize milles de long et reliait Laprairie à Saint- Jean-sur-le-Richelieu, en pays incontestablement québécois. Elle était destinée à mettre la vallée du Saint-Laurent en plus rapide contact avec les Etats-Unis, nos voisins, par la suppression de la route brisée Chambly-Sorel-Montréal qu 'utilisaient les naviresmarchands, à la sortie du lac Champlain. La deuxième voie ferrée, s’établit en 1847 entre Montréal et Lachine; elle mesurait huit milles. La troisième, longue de trente-six milles, apparut en 1848 et fit le trait-d 'union entre Saint-Hyacinthe et Montréal. Dans la province de Québec, le chemin de fer a donc été inauguré il y aura cent ans bientôt, et vers 1845, une population de 697,000

habitants, française dans son immense majorité, comptait, parmi son outillage économique, une soixantaine de milles de voie ferrée.

C 'est la rivière Niagara qui vit surgir, en 1839, le premier chemin de fer ontarien. On voulait relier l’une à l’autre les villes de Queenston et de Chippewa; la route nouvelle, longue d’environ six milles, mettait ses rails au service d’une population surtout anglaise dont le chiffre, vers 1845, atteignait 488,000 habitants.

Dans les provinces maritimes et dans les régions de l’ouest canadien, nul chemin de fer. Pourtant, à cette époque, dans les dix-huit comtés de la Nouvelle-Ecosse vivaient à peu près 205,000 âmes; les quatorze districts du Nouveau-Brunswick en renfermaient 157,000 environ; le chiffre de population de l’Ile-du- Prince-Edouard oscillait entre 45,000 et 50,000. Quant au Manitoba, alors dans l’enfance, il ne comptait pas 10,000 habitants.

Depuis 1845, le temps a marché, il a suscité une évolution ethnique et commerciale d’où est sortie la Condédération de 1867. L’ère des chemins de fer était vraiment arrivée pour l’Amérique britannique du Nord. Celle-ci est maintennat recouverte d’un long réseau d’acier; seulement les mailles ne paraissent pas aussi serrées partout. Si l’on compare les chiffres officiels de 1867 avec ceux de 1921, 1 ’on touche d ’abord du doigt le fait énorme du progrès de la locomotion à vapeur dans le Dominion, mais en même temps on saisit sur le vif la portion que chacune des provinces de la Fédération a su se ménager dans la répartition de cette richesse matérielle, neuve.

Provinces

Population

Voies ferrées

en 1867

en 1867

habitants

milles

Nouvelle-Ecosse .

Nouveau-Brunswick .

Ile du Prince-Edouard .

Québec .

Ontario .

Manitoba .

Saskatchewan et Alberta .

Colombie Britannique .

Provinces

Nouvelle-Ecosse .

Nouveau-Brunswick ...

Ile du Prince-Edouard

Québec .

Ontario .

Manitoba .

Saskatchewan .

Alberta .

Colombie Britannique

Population

Voies ferrées

en 1921

en 1921

habitants

milles

Augm. de la pop. Augm. du réseau

en 54 ans

en 54 ans

Provinces

de 1867 à 1921

habitants

milles

Nouvelle-Ecosse .

Nouveau-Bruns^viék .

Ile du Prince-Edouard .

Québec .

Ontario . .

Manitoba .

Saskatchewan . . .

Alberta .

Colombie canadienne .

Un certain nombre de leçons se dégage de tous ces chiffres rassemblés. La Nouvelle-Ecosse de 1867 n’avait même pas le tiers de la population du Québec de ce temps-là. Elle a pourtant réussi à multiplier dix fois la longueur de ses voies ferrées de 1867, tandis que Québec n’a pu l’accroître que de huit fois. Le quart du nombre des habitants de la province de Québec, en 1867, ce n’était même pas la population du Nouveau-Brunswick, à ce moment-là. Pourtant, la longueur de rails possédés par le Nouveau-Brunswick à la date de la Confédération s’est augmentée audelà de sept fois, pendant que le Québec, pays quatre fois plus popu-

leux en 1867, ne multipliait que huit fois son réseau ferré primitif.

En 1867, on aurait eu beau grossir la population du Manitoba quarante-six fois de plus, on n 'aurait pas encore obtenu la quantité d 'hommes vivant en pays québécois. Pourtant, à l 'heure présente, le Manitoba, totalement dépourvu de chemins de fer alors, possède sûrement autant de milles de rail que le Québec, car, déjà, en 1921, il ne lui en manquait plus que 554 milles pour égaler, sous ce rapport, la province anciennement peuplée. — Pour que les habitants réunis de la Saskatchewan et de l 'Alberta eussent pu constituer, en 1867, la vingt-septième- partie seulement de l’unique population du Québec, il aurait fallu un contingent additionnel de 1,500 personnes. Il n’y avait pas de chemin de fer; qui les aurait amenées? Mais la Saskatchewan et l’Alberta ont su comment s’attirer les bonnes grâces du gouvernement central, depuis cinquante-quatre ans. Et aujourd’hui ces provinces, très jeunes au point de vue social et économique, renferment entre leurs frontières plus de deux fois la longueur de voies ferrées possédées par le vieux Québec sur son territoire actuel. La trente -deuxième partie do la population québécoise, en 1867, ne représentait point le chiffre de la population contemporaine de la Colombie Britannique. Voici un demi-siècle d 'écoulé. On se rend compte que cette région, absolument vide de chemins de fer en 1867, occupe une situation aussi avantageuse que le Manitoba relativement à la province de Québec d’aujourd’hui.

En cinquante-quatre ans, la population de l’Ontario ne s’est augmentée que des trois-quarts de ce qu’elle était en 1867. Le réseau ferré ontarien de cette époque, de 753 milles plus long que le réseau québécois, a été développé huit fois. Le même intervalle de temps a permis à la province de Québec de doubler sa population de 1867, mais ses voies ferrées, pourtant plus courtes que celles d’Ontario de 753 milles, n’ont pas été allongées plus de huit fois.

Une plus large perspective aiderait sans doute à mieux embrasser le sujet; et comparer les chemins de fer du Québec à ceux de l’Ontario pour une plus longue période, par exemple, de 1845 à 1921, fournirait peut-être des aperçus inattendus. La population québécoise de 1845 s 'est accrue d ’ au-delà du triple en trois-quarts

de siècle, et pour répondre aux besoins de circulation de cette agglomération grossie, on a agrandi quatre-vingt-deux fois les voies ferrées du commencement. Au milieu du siècle dernier, la population ontarienne était de 209,000 âmes moins dense que la population québécoise, mais 1 ’immgiration étrangère multiplia six fois l’effectif de 1845 au profit de l’Ontario et il parut absolument nécessaire de rendre les communications extrêmement faciles aux nouveaux -venus. Aussi la province d’Ontario entreprit-elle d’habiles démarches auprès du gouvernement d’Ottawa en faveur de ses chemins de fer, tant et si bien que la longueur initiale de ses voies ferrées a été multipliée dix -huit-cent vingt-neuf fois.

De tous les faits précédents sort une conclusion qu’il semble opportun de tirer. La Confédération de 1867, suite de l’Union de 1841, est la maîtresse 4e la législation et de l 'administration générale des chemins de fer dans le Dominion. Elle a rendu d’immenses services à l’Ontario et aux provinces de l’Ouest relativement aux voies ferrées, elle a procuré de fort bons avantages aux provinces maritimes, mais elle s 'est montrée chiche à l 'égard du Bas- Canada. Dès 1884, un publiciste européen écrivait: «La province de Québec a été pour ainsi dire livrée à ses propres ressources pour la construction de ses lignes ferrées, alors que les autres provinces, celle de l’Ontario notamment, ont reçu du gouvernement fédéral des subsides très élevés. ». Et naguère, lors d ’un voyage d ’étude en Abitibi québécois, un ministre de la colonisation affirmait avec une amère ironie, devant ses compagnons de route, un consul général de France au Canada et l’auteur du présent article, que, dans notre province française, pour obtenir des compagnies de voies ferrées un léger service, il aurait fallu se mettre « à quatre pattes ».

En résumé, à l’occasion du soixantenaire de la Confédération, les autres provinces peuvent se réjouir, mais la province de Québec possède au moins une raison de garder son sang-froid.

Yves Tessier-Lavigne,

Professeur à l’Ecole des sciences politiques et sociales.

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