LES CANADIENS FRANÇAIS ET LA VIE MORALE ET SOCIALE DU CANADA
Les Canadiens français dans le Dominion ont fourni leur apport à la prospérité matérielle et à la culture intellectuelle ; ils ont contribué leur quote-part à l’amélioration et au développement du pays tout entier. Mais si richesse et culture sont deux éléments de la grande vie nationale, n’oublions pas qu’ils n’en sont pas le dernier mot. La culture intellectuelle, qui ennoblit sans doute l’esprit de l’homme, ne suffit pas au complet épanouissement de sa personnalité. L’homme a une volonté dont la formation importe plus encore que celle de l’intelligence. C ’est la maîtresse faculté qui le fait lui-même, en lui donnant d’éviter le mal et faire le bien: ce qui veut dire le garder dans sa puissance et dans l’ordre.
Or pratiquer la morale n’est pas chose facile. De nombreux ennemis se dressent sur la route. Il faut savoir se mettre en garde contre eux.
Depuis qu’on a tout mis en question, on a même discuté les fondements de la morale. Expérience faite, la morale n’est pas seulement une question de convenance, de conscience, d’honneur, de dignité, c’est une question fondamentale dont dépend la grandeur des peuples. L’empire romain, au siècle d’Auguste, possédait bien les richesses, la splendeur d’un progrès intellectuel sans rival; mais la morale lui faisait défaut. La richesse publique et la culture de l’esprit devinrent les adjuvants et les serviteurs de la licence et de l’immoralité. Sous des apparences séduisantes, la société romaine marchait
vers la décrépitude finale. Ainsi en va-t-il de tous les peuples qui dérogent aux lois suprêmes de la vie. Tous les progrès matériels et scientifiques ne valent pas une idée morale. Elle seule pousse aux grandes actions et aux vertus nécessaires à la vie d’une nation. Puis, à quoi servirait d’avoir des hommes, si, émancipés des grandes règles de l’ordre, ils ne sont pour la collectivité qu’un élément de désordre? Mais la morale existe-t-elle sans religion? Rien d’évident comme la faillite des morales indépendantes. Ni l’inclination naturelle vers le bien, ni la conscience, ni le sentiment de l’honneur et de la dignité personnelle, ni l’opinion, ni la science, ni la philosophie, ni la loi ne rendent l’âme humaine capable des vertus, des scrifices, des dévouements entiers. Emile Picard disait à l 'Académie des sciences : « Ce fut une erreur longtemps répandue que la science et la moralité devaient progresser de pair. Il n’en est rien malheureusement et les progrès de la conscience scientifique ne rendent pas les hommes plus moraux. La science est une arme à double tranchant, dont les applications peuvent contribuer au bonheur de l’humanité ou au soulagement de ses misères, mais peuvent aussi servir aux fins les plus meurtrières et les plus criminelles. »
Rien de plus vrai. Il n’est pas inutile de le rappeler au moment où l’on célèbre chez nous «soixante années de prospérité». On ne parlera guère de l’une des causes principales de cette prospérité: la vie morale. On oubliera surtout de dire que le fondement de la morale c 'est la religion, la religion chrétienne, la religion catholique dont on redoute tant l’influence. Pourtant la morale ne sera vraiment efficace sur la conscience humaine que si l’on y ancre bien profondément l’idée de Dieu,
que si l’on y développe les puissances moralisatrices qui empêcheront de redire le cri désespéré du poète païen: Video meliora, provoque. . . Détériora sequor.
Ces énergies, qui les fournit, sinon le catholicisme plus que toute autre religion? Elles s’appellent grâces, obtenues par la prière, par les sacrements, par le sacerdoce, et même par la hiérarchie, cet épouvantail pour quelques-uns de la Confédération. La gloire de la race française au Canada, c’est d’avoir travaillé dans une très grande mesure à maintenir cet édifice de la morale. Lacordaire qualifiait la France : « Un pays où la morale et la religion furent toujours plus étroitement unies que partout ailleurs. D’autres peuples, disait-il, ont reçu d’autres dons; le nôtre est celui d’une logique inflexible qui conclut dans les actes ce qu’elle a conclu dans les pensées. La France n’aura jamais qu’une religion réprimée et défendue par de grandes moeurs. C’est son instinct et l’un de ses titres de gloire. » C’est l’ambition du Canada-français de maintenir bien haut le niveau de la moralité en la fondant sur un catholicisme toujours mieux compris et mieux pratiqué. Notre peuple ne se prétend nullement supérieur aux autres. Il ne prétend qu’à la supériorité des règles morales qui ordonnent sa vie. Et avant d’en parler parfois si dédaigneusement, on ferait peut-être bien d’examiner quelle source de bien-être et de puissance elles sont pour un pays.
Quels sont, en effet, les facteurs qui contribuent davantage à maintenir ou à relever la moralité chez un peuple? Léon XIII va nous répondre: « Personne n’ignore que la prospérité privée et publique dépend principale-
ment de la constitution de la famille. » Voilà une vérité fondamentale qu’il ne faut pas oublier au moment où l’on fait le bilan de nos soixante années de grandeur. C’est qu’en effet, la famille, « grande école », au dire du protestant Lessing, « fondée par Dieu lui-même pour l’éducation du genre humain, est comme le réservoir et le dépositaire de la moralité. » Voulez-vous développer les vertus publiques, l’obéissance aux lois, le dévouement, le travail, le respect, la justice et la bonté? Maintenez ferme le drapeau de l’autorité familiale et des vertus domestiques. Veillez avec un soin jaloux sur la constitution de la famille, « cellule sociale », sur les causes qui la font naître et grandir.
Rappelez-vous que le mariage en est le principe et Je fondement et qu’il faut en garder jalousement les éléments constitutifs et les propriétés essentielles. « Pour ce qui regarde la société conjugale », disait Léon XIII, dans sa lettre aux évêques de Hongrie, « efforcez-vous de graver profondément dans les coeurs la doctrine catholique sur la sainteté, l’unité et l’indissolubilité du mariage. » Dans la société familiale, les politiques le savent-ils assez ? il y a un lien que Dieu seul peut former et des obligations auxquelles Dieu seul peut subvenir. Pour fonder la famille, il ne faut pas songer à se passer de Dieu. Pour qu’elle réponde ensuite à sa destination, il lui faut deux propriétés essentielles: l’unité et l’indissolubilité. Quand l’homme et la femme échangent leurs serments devant les autels, ils se murmurent 1 ’un à l 'autre ces mots : Un seul avec une seule et pour la vie. C 'est l’unité et l’indissolubilité du foyer que le Christ a rappelée, restaurée et consacrée. Mais hélas ! après vingt siècles de christianisme, que d’agents cherchent à ridi-
culiser les ménages restés fidèles à la vieille morale chrétienne. L’on s’efforce de réhabiliter l’adultère dans le roman, au cinéma et au théâtre. Et pour nous borner à ce pays, les chefs d’Etat qui laissent envahir nos frontières par les pires « illustrés » de la presse américaine et par un cinéma païen, propagandiste de l’amour libre, peuvent-ils se rendre le témoignage de faire ce qui dépend d’eux pour protéger la famille canadienne et ses traditions?
Revenons au Christ qui est vraiment le réconciliateur et l’organisateur de la race humaine. Lui seul dira fermement: «Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni ». Lui seul par son Eglise maintiendra la stabilité de la famille, et nous garantira des maux dont le divorce est la source. Entendez sous la plume de Léon XIII le verdict de l’opinion honnête, de la seule opinion qui mérite l’adhésion des âmes élevées: «Le lien conjugal perdant son indissolubilité, attendez-vous à voir la bienveillance et l’affection détruites entre les époux, un encouragement donné à l’infidélité, la protection et l’éducation des enfants rendues plus difficiles, des germes de discordes semés entre les familles, la dignité de la femme méconnue, le danger pour elle de se voir délaissée après avoir servi d 'instrument aux passions de 1 ’homme : et parce que rien ne perd les familles et ne détruit les royaumes les plus puissants comme la corruption des moeurs on voit facilement que le divorce qui ne naît d’ailleurs que des moeurs dépravées des peuples, est l’ennemi le plus redoutable des familles et des Etats, et qu’il ouvre la porte, l’expérience l’atteste, aux habitudes les plus vicieuses et dans la vie privée et dans la vie publique. »
C’est line tache dans l’Acte de l’Amérique britannique du Nord que l’introduction d’une cour de divorce. Le divorce, en effet, est un danger pour la famille, une ruine pour la société, un scandale pour la religion. Lorsque l’on inséra dans la charte canadienne, cet article néfaste, seule, il faut bien le dire, l’Eglise catholique s’inquiéta.
Constatons aussi avec bonheur que les Canadiens français n’ont pas fait souvent appel à cette cour du sénat. C’est là un apport à la santé morale collective, qu’il n’est pas permis de passer sous silence, même dans les jours d’enthousiasme conventionnel que l’on vit. Et il faut faire des voeux pour que les catholiques du Canada et en particulier nos frères par le sang et la langue ne chassent pas Jésus-Christ du foyer domestique; et qu’ils empêchent le triomphe du néo-paganisme par la polygamie et le divorce.
Nous sera-t-il permis de souligner un autre bienfait procuré par les nôtres à ce pays? « Les vraies richesses d’un Etat », écrit Bossuet, « sont les hommes ». Et dans son beau livre de politique sacrée, il ne craint pas de proférer ce foudroyant anathème : « Soient maudites de Dieu et des hommes les unions dont on ne veut pas de fruits et dont les voeux sont d’être stériles». La race française au Canada a fourni sa bonne part du capital humain. On le saurait mieux si les autorités politiques de la Confédération, depuis soixante ans, n’avaient montré tant d’insouciance à garder ce capital sur le sol canadien. Si, par une politique aveugle et quelquefois malveillante, on n’avait pas laissée béante une coulée où des millions d’individus se sont échappés pour enrichir nos voisins; si l’on avait mis à garder les enfants du sol, autant de
soins et d ’argent qu ’il en fut dépensé pour importer des immigrants de passage, l’Ouest disposerait aujourd’hui de plus de bras pour ensemencer ses vastes plaines; et, certaine population du Canada donnerait moins d 'inquiétude aux gouvernants.
Outre la sainteté du mariage, son unité et son indissolubilité, ajoutons que chez nous la puissance paternelle et l’éducation des enfants ont contribué à la grandeur de la patrie. En dépit des vociférations orangistes et des faciles triomphes des naïfs partisans de la Bonne-Entente qui sacrifie tous les principes, les pères de famille canadiens-français, conscients de leur responsabilité, ont su dire à l’Etat envahisseur: «Halte-là! Tu viendras jusqu’à mon royaume qui est ma famille, pas plus loin.;) Le foyer est un temple dont le père est le défenseur et le pontife. Or l’école est le prolongement du foyer. Là, le père canadien-français n’a pas, non plus, abdiqué ses droits.
La première conséquence, c’est que, dans la province de Québec, à tous les degrés de l’enseignement, on a reconnu et respecté les droits de la famille. Les minorités ont le contrôle absolu de leurs impôts et de leurs dépenses. Ainsi dans les municipalités scolaires, quand un groupe de citoyens est en minorité au point de vue religieux, il peut se déclarer dissident et s’organiser luimême en municipalité distincte sur le même territoire. Qui oserait dire que, dans les provinces où ils sont en majorité, les protestants sont mieux traités que dans la province de Québec? Notre système d’instruction publique est conforme à la constitution du pays; il garantit
à tous les fidèles des diverses religions chrétiennes, le maintien d’écoles séparées. En revanche, dans les provinces canadiennes où la majorité est protestante, que fait-on de cette garantie constitutionnelle en faveur des minorités? Elle y est tout simplement violée. Et l’on s’étonne qu’au 1er juillet, le patriotisme des Canadiens français soit tenté de ne hisser qu’à mi-mât le drapeau qui a abrité sous ses plis tant de sacrifices de nos droits ! Retenons, en tout cas, que notre conception du droit familial a rendu simple et facile, dans le Québec, l’organisation d’écoles séparées pour les protestants.
Et ce n’est pas là le seul bieu que, dans le domaine scolaire, le groupe catholique et français a apporté à la confédération. En exigeant que l’école fût catholique pour ses enfants, il a rappelé au pays tout entier que dans l’enfant, il y a deux éléments qui constituent la personne humaine : le corps et 1 ’âme, et que ces deux éléments demandent des soins attentifs et une culture délicate. L’amour vrai met l’âme au-dessus du corps; il n’oublie pas que l’âme a non seulement une intelligence mais une volonté, et que ces deux facultés sont susceptibles de culture. La science est bonne pour la première ; la vertu vaut mieux que la science dans la seconde : elle est l’arome qui empêche la science de se corrompre.
C’est dire une solennelle bêtise que de répéter : « Ouvrir une école e ’est fermer une prison. » L ’école n’a chance de fermer une prison que si elle enseigne la morale fondée sur la religion et continue, en le développant, l’enseignement du foyer. Voilà donc qui est une déclaration de guerre à l’école neutre, en faillite partout. Aussi, des protestants bien pensants réclament-ils avec énergie l’école confessionnelle qu’ils nous envient.
S ’ils réussissent dans leurs réclamations, ils devront leurs succès à notre fidélité religieuse, à nos idées éducationnelles, qui ont sauvé le principe de l’enseignement moral et religieux à la petite école comme dans les collèges classiques et à l’Université.
En l’année 1850, du haut de la chaire de Notre-Dame de Paris, Lacordaire disait à ses auditeurs : « Que nous manque-t-il? Sont-ce les hommes d’esprit, les lettres, les arts, les sciences, la fertilité du sol, la beauté des rivages et la puissance des mers? Non, le ciel a épuisé pour nous le mystère de ses dons, nul peuple n’a reçu davantage, et nul peuple pourtant n’est moins le maître de son sort. Que nous manque-t-il donc ? Une seule chose : la vertu. » La vertu manquera à tous les peuples qui ne la cultivent pas dans la famille aussi bien qu’à l’école et qui n’acceptent pas le joug bienfaisant d’une très large et vivante discipline religieuse, et qui pis est, ne laissent pas les activités libres se concerter pour utiliser tout ce qu’il y a sur le sol et dans la race d’énergies latentes.
Le catholicisme a donné au monde le meilleur de la civilisation. Au Canada, il a exercé la même influence ; et le groupe compact le plus nombreux qui a fait sienne la doctrine évangélique énoncée en claires syllabes françaises, est celui qui a contribué pour sa large part à maintenir la sécurité dans l’Etat par l’application des lois de la vie spirituelle sur les faits d’ordre économique et social. Et cela parce que les Canadiens français ont eu soin de se rappeler que la question sociale est une question morale et donc une question religieuse.
Dans la mesure du possible ils ont mis à profit les
enseignements des Papes sur cette question primordiale. On s’est plu, à l’époque de la grande guerre, à louer dans tout le Dominion la valeur morale de l’ouvrier catholique, de l’ouvrier canadien-français en particulier. Que n’a-t-on recherché, avec le même zèle, la cause de cette qualité morale, de ce travail consciencieux de nos ouvriers? L’on aurait découvert que cette cause réside dans la foi de l’ouvrier, dans cette foi que l’on voudrait faire disparaître, en lui enlevant l’une de ses principales gardiennes, la langue française. A-t-on suffisamment réfléchi que c’est le catholicisme qui rappelle à nos travailleurs les règles de justice dans leurs relations avec les patrons? « Les deux classes sont destinées par la nature à s’unir harmonieusement et à se tenir mutuellement dans un parfait équilibre », prononce l’enseignement traditionnel. Pour se rapprocher et se réconcilier, riches et pauvres doivent connaître et remplir « leurs devoirs mutuels », et avant tous les autres, « ceux qui dérivent de la justice » ; « les riches et les patrons ne doivent point traiter l’ouvrier en esclave. Il est juste qu’ils respectent en lui la dignité de l’homme relevée encore par celle du chrétien. » Qui parle ainsi, sinon l’Eglise, la grande Ecole de respect de notre peuple?
Bref, c’est l’Eglise qui, par la grande voix de Léon XIII, nous a indiqué les trois remèdes principaux au mal social: lo La doctrine et les oeuvres de l’Eglise; 2o l’intervention modérée de l’Etat; 3o le mouvement corporatif. Les Semaines sociales, ces cours ambulants que l’on donne dans les principales villes de la province de Québec, ont mis en relief l’enseignement des Papes et en particulier celui de Léon XIII. Le mouvement corporatif, appelé de nos jours syndicalisme ou organisa-
tion professionnelle, a été mis à l’honneur dans notre province. Déjà, au moyen-âge, les corporations fleurissaient ; elles disparurent sous les coups de la révolution. Mais les socialistes ne tardèrent pas à vouloir utiliser la puissance renaissante de l’association. Il fallut la parole lumineuse de Léon XIII, toujours lui, pour dissiper les nuages accumulés autour de l’idée d’association et la faire resplendir sous son vrai jour. Après avoir établi la légitimité et les avantages de l’organisation professionnelle, le Souverain-Pontife reconnaît franchement le mauvais usage qu’on en a fait dans le siècle actuel, mais ne voit pas là une raison de la condamner. On ne juge pas une oeuvre à ses abus. Il faut au contraire essayer de lui restituer son vrai rôle. Ecoutons les paroles du vicaire de Jésus-Christ. Elles s’adressent également au Canada : « J amais assurément, on ne vit une si grande multiplicité d’associations de tout genre, surtout d’associations ouvrières. D’où viennent beaucoup d’entre elles, où elles tendent, par quelles voies, ce n’est pas ici le lieu de le rechercher. Mais c’est une opinion confirmée par de nombreux indices qu’elles sont ordinairement gouvernées par des chefs occultes, et qu 'elles obéissent à un mot d’ordre également hostile au nom chrétien et à la sécurité des nations; qu 'après avoir accaparé toutes les entreprises, s’il se trouve des ouvriers qui se refusent à entrer dans leur sein, elles leur font expier ce refus par la misère. Dans cet état de choses, les ouvriers chrétiens n’ont plus qu’à choisir entre ces deux partis: ou de donner leur nom à des sociétés dont la religion a tout à craindre, ou de s’organiser euxmêmes et de joindre leurs forces pour pouvoir secouer hardiment un joug si injuste et si intolérable. Qu’il
faille opter pour ce dernier parti, y a-t-il des hommes ayant vraiment à coeur d’arracher le souverain bien de l’humanité à un péril imminent qui puissent avoir làdessus le moindre doute ? »
Nous avons là la véritable source de l’organisation professionnelle catholique, du syndicalisme catholique. Aveugle qui nierait aujourd’hui, après la révolution industrielle du XIXe siècle, après les transformations profondes survenues dans la vie sociale et économique universelle, après l’apparition et la croissance menaçante du socialisme, l’importance primordiale de ce problème de l’organisation professionnelle. Sourd celui qui n’entendrait pas l’immense clameur des foules. Egoïste celui qui ne chercherait pas à créer un ordre social plus juste et plus humain. Or les catholiques canadiens-français ont entendu la voix de leurs évêques et de leurs prêtres qui expliquaient l’idée centrale émanée de Rome et ils ont organisé leurs syndicats catholiques et nationaux. Les premiers ils ont cru que le syndicalisme ouvrier devait s’organiser non seulement dans les cadres de la religion, mais aussi dans les cadres de la patrie. Ils ont voulu faire échec à la Fédération américaine du Travail qui s’inspire — non pas de la doctrine d’ordre de l’Eglise — mais de la philosophie rationaliste et de la science économique du XVIIIe et du XIXe siècle, doctrines de désordre. C ’est le syndicalisme neutre et international qui veut donner à ceux qui travaillent une force matérielle et brutale semblable à celle des employeurs, opposer au pouvoir de l’argent celle du nombre. Que devient en tout cela l’ordre moral? Et puis que dire des ouvriers d’un pays qui reçoivent le mot d 'ordre d ’un chef ouvrier étranger ? N ’a-t-on pas vu,
même pendant la guerre, le ministère canadien requérir l’intervention de Gompers pour régler une*grève à Winnipeg? Et l’on n’a pas bondi sous ce soufflet porté à notre dignité nationale ! Loin de là, on a continué de faire grise mine au syndicalisme catholique et national qui tient compte des principes de justice et de charité dans le règlement des conflits sociaux, et qui prend son mot d’ordre dans la patrie.
Dans son encyclique ÜM arcano, Pie XI manifeste son désir de se consacrer à la paix du Christ dans le règne du Christ. C’est un idéal pour l’Etat Canadien, comme pour tous les Etats. Que les Canadiens français se rappellent qu’ils sont nés d’un acte de foi et qu’ils mourraient d’un acte d’apostasie! Jésus veut régner dans l’individu: dans les esprits, par sa doctrine, dans les coeurs, par la charité, dans la vie entière par l’observance de sa loi. Il veut régner dans la famille qui doit refléter la manière de vivre de la famille de Nazareth. Jésus veut régner dans la société civile en recevant les honneurs souverains auxquels il a droit. « Dans une telle société, l’Eglise possède le rang que son auteur lui a donné de société parfaite, maîtresse et conductrice des autres; elle n’affaiblit pas leur puissance qu’elle reconnaît légitime comme la sienne, chacune dans son ordre ; elle l’accroît au contraire, opportunément, comme la grâce, la nature.» Que ce soit là l’ambition de la race française au Canada. Sa survivance est à ce prix. Et peut-être s’apercevra-t-on, un jour ou l’autre, qu’à vivre ces principes, il n’est personne qui soutient mieux qu’elle la vie du pays.
Abbé Philippe Perrier.