NATIONAL
Le Canada, parait-il, est une nation. On le dit souvent, très souvent, et il est à présumer qu’au cours des fêtes qui s’approchent, ce bobard facile, commode et flatteur connaîtra une circulation intense.
Mais la nation, si tant est qu ’il y a nation, suppose une vie nationale, cette vie, un esprit national. Or sur quoi se fonde, au Canada, cet esprit national? Quelle part les Canadiens français ont-ils pris à sa création, à son maintien, à son épanouissement? Questions pertinentes, semble-t-il. Si nous ne les posons et n’y donnons pas la réponse qu 'elles appellent, il y a des chances que personne ne s’avise de les poser pour nous, ni surtout d’y répondre comme le voudraient et la vérité et la justice.
S’il existe un esprit national au Canada, il ne repose sûrement pas sur un fondement ethnique. Là-dessus il est impossible de chicaner. Le Canada géographique n’est devenu un Etat politique que depuis fort peu de temps, exactement soixante années. C’est à la signature du pacte fédératif que remonte la naissance du Canada politique. Or, ce pacte a été signé par deux parties contractantes, décidées à se fédérer, deux parties qui n’avaient de commun au point de vue ethnique, que la couleur de la peau, ce qui est aussi insuffisant pour caractériser la nationalité de chacun des signataires que pour assurer un fondement proprement ethnique à la vie et à l’esprit de l’association qu’elles venaient de former. Une nationalité c ’est un groupement humain uni par les liens du sang, de la langue et bien souvent de la religion. Per-
sonne ne niera que l’accord de 1867 n’ait été signé par deux nationalités qui, chacune, devait sa cohésion à ces trois facteurs : sang, langue et religion. D ’un côté, les Anglo-Saxons protestants, de l’autre les Canadiens français catholiques. Ces deux nationalités ne se sont pas unies pour se fondre l’une dans l’autre, pour disparaître l’une et l’autre et créer par leur absorption mutuelle un nouveau type humain. Elles se sont unies sur un territoire délimité, pour des buts nettement définis, où précisément toutes les caractéristiques nationalitaires ont été isolées et épinglées pour leur conservation et perpétuation. Le texte même des accords de 1867 en porte le témoignage écrit.
Des provinces et des nationalités se sont fédérées. Le pouvoir central dont la juridiction est enfermée dans des lisières très précises, n’a fait disparaître ni ces provinces, ni ces nationalités. Bien au contraire. S’il s’est réservé, en vue du bien commun, presque toute la besogne d’adaptation économique intérieure, l’on peut affirmer que, par le pacte fédératif, la vie provinciale et nationalitaire a été comme exaltée.
En effet, des provinces qui avaient été réunies sous une appellation commune depuis 1841, retrouvent leurs noms propres en 1867; c’est pour la prospérité de ces provinces, prend-on la peine d’écrire, que l’on fait l’union fédérative; le bilinguisme officiel est établi qui assure à deux nationalités l’usage de leur langue respective; les droits et les privilèges des minorités sont inscrits dans cette nouvelle grande charte pour assurer à chacun des groupes, où qu ’il soit, la protection et la conservation de ce qui le différencie de 1 ’autre. Il faut prendre garde que la langue et la religion sont les deux
grands fecteurs de la persévérance de la nationalité. La langue, dit Bluntschli, c’est l’alpha et l’oméga de la nationalité. René Johannet affirme « que si la nationalité dépendait d’une seule condition physique, elle dépendrait de la langue ». Quant à la religion, il est bien inutile de faire observer ici combien, en un certain sens, elle peut aussi dépendre de la langue, et quels rapports elle peut avoir avec la survivance nationalitaire. La religion, c’est ce qui ne change pas; la nationalité c’est le sentiment d’identité qu’un groupe humain a de lui-même. Qui ne se rend compte immédiatement de la force d’épanouissement et de préservation de ces deux ordres de sentiments permanents qui vont chercher l’homme au tréfonds de sa conscience et de son être ? Or, voilà précisément ce que l’on a réservé à la garde des Etats provinciaux sous la garantie constitutionnelle du pouvoir central. Pourquoi, sinon pour assurer le développement des nationalités dans la prospérité des provinces. Les Pères de la Confédération ne pouvaient pas ignorer que la langue c’est le lien unificateur par excellence, dans la race, dont elle exprime les caractères les plus profonds. Ils ne pouvaient pas ignorer que la langue c’est ce par quoi 1 ’on se rattache à une culture qui est 1 ’expression vivante de tout le caractère national. D’un autre côté, ils savaient que la religion qui enseigne à prier dans l’idiome historique et populaire de chaque peuple, protège les sentiments nationaux lesquels appuient à leur tour les émotions religieuses en se fortifiant les unes par les autres, en se ramifiant les unes sur les autres. Cela étant, comment ne pas conclure que la dualité ethnique et religieuse placée à la base de notre fédération visait, non à éliminer ou à desservir l’une ou l’autre des nationalités cons-
tractantes, mais au contraire à les stimuler toutes deux en exaltant la conscience et la personnalité de chacune ?
Voilà, affirmons-nous, quel fut le principe de fond de l’union politique de 1867 : respect absolu de la langue et des droits des deux nationalités contractantes. Et, par conséquent, s’il existe un esprit national au Canada, il ne peut trouver sa source et son inspiration que dans cette conception supérieure qui rend à chaque race et à chaque province la justice qui lui est due et qui, les unissant dans des aspirations et des vouloirs communs, au-dessus de la prospérité matérielle, donne à chacune le sentiment des possibilités, des nécessités et des devoirs d’une vie nationale pleine et féconde.
Ceci posé, demandons-nous, à la veille des fêtes prochaines, qui a plus respecté que les Canadiens français ce principe fondamental de la Confédération. Les esprits justes et droits seront forcés de conclure avec nous que la province de Québec a été véritablement, en territoire canadien, terre de tolérance et de justice. L’heure n’est pas aux polémiques. Sans vouloir reprocher à qui que ce soit sa conduite passée, pas plus aux associés qui, dit-on, ne nous comprennent pas toujours, qu’à ceux des nôtres qui auraient pu nous faire comprendre et ne l’ont point voulu, il ne peut pas ne pas nous être permis, il nous incombe même de dire la vérité telle qu’elle existe, de la saluer où elle se trouve.
Il y a soixante deux ans, un député de langue anglaise au parlement canadien, M. Rose, a prononcé des paroles qu ’il importe de rappeler ici : « Nous, Anglais pro-
testants, nous ne saurions oublier que, même avant l’union des provinces, alors que la majorité française avait tout le pouvoir, on nous a accordé sans restriction tous nos droits à l’éducation séparée. Nous ne saurions oublier que jamais on n’a essayé de nous empêcher d’élever et d’instruire nos enfants à notre guise, et que nous avons toujours eu notre juste part des subventions administrées par la majorité française et toute facilité d’établir des écoles séparées là où nous l’avons jugé convenable ».
Prononcées il y a soixante-deux ans, quel Anglais honorable ne pourrait pas aujourd’hui encore répéter ces paroles avec la même force? La majorité française, nous l’avons dans le Québec, comme avant 1865, comme avant 1841. Tout le pouvoir, nous l’avons eu entre nos mains et le détenons encore. Qui osera dire cependant que tous les droits accordés sans restriction avant l’union des provinces, comme avant la Confédération, à l’éducation séparée des Anglo-protestants, ces droits nous ne les avons pas accordés depuis l’alliance de 1867 dans la même mesure de justice libérale et généreuse ? Qui osera dire que nous y avons apporté l 'ombre de l 'ombre d 'une demi-restriction? Jamais avant 1865, les Canadiens français n’ont tenté d’empêcher les Anglo-protestants d’élever et d’instruire leurs enfants comme ils le voulaient. Québec a-t-il changé, Québec a-t-il varié depuis? Toujours nous avons octroyé à la minorité sa juste part de subventions, toujours liberté absolue lui fut laissée d’établir des écoles séparées où elle le jugeait convenable. Mil huit cent soixante-sept, mil neuf cent, mil neuf cent vingt-cinq sont passés sur ces paroles de M. Rose. Elles témoignent encore aujourd’hui; et si les Anglo-protestants n’en pouvaient pas oublier le sens en 1865, les Canadiens français
ne peuvent pas, non plus, oublier ce qu’elles signifient en ce soixantième anniversaire de la Confédération.
Sans rancoeur ils sont forcés de constater que le bilinguisme d’Etat a été compris — peut-être jusqu’à l’excès — par eux ,mais par eux seuls. Sans amertume ils observent que partout, sur toute l’étendue de la vieille province, les droits scolaires de la minorité anglaise ont été scrupuleusement respectés alors qu’en même temps ils cherchent sur la carte du Canada le point introuvable où leurs droits à eux auraient bien pu être inviolés. M. Bracq, protestant, dans son livre intitulé : « Evolution of French Canada », publié en 1924, a écrit ces lignes qui rejoignent les paroles de M. Rose : « While the French hâve an overwhelming majority in the Province, they hâve, in a most remarkable way, respected the rights of Protestants, and treated them with utmost considération ».
Avant comme après soixante ans de Confédération, le Canadien français est resté le même. Rien ne le changera, on peut en être sûr. Respecter son voisin comme il respecte sa parole, comme il se respecte lui-même, ce sentiment et cette volonté font partie de son être. Il voit l’injustice dont on l’accable, il en souffre parce qu’il a le coeur bien placé. Quand vient le moment de faire le point, dans sa vie nationale, moment qui, déjà s’est présenté plusieurs fois dans sa courte existence de peuple, le Canadien français voit avec justesse ce qui est indépendant de toutes les agitations politiciennes, ce qui est permanent en lui et chez lui. Et voilà qui lui vaut de faire sans rancoeur et sans amertume quelques constatations désagréables. Il sait qu’il ne peut exister de société politique digne de ce nom, c’est-à-dire forte, vivan-
te, féconde, « sans des facteurs obcurs de cohésion entre les êtres qui la constituent ». Il a fait sa part, sa large part pour que naissent et se développent ces facteurs. Qu’aurait-il à se reprocher? Il ne se frappe pas s’il a été seul à travailler pour la cohésion. Il sait que 1 ’on ne crée pas une nation par décret. Et tant pis pour ceux qui le croient.
Si les associés, ou l’un d’eux, s’entêtent à faire un sort à tous les principes de dissociation qui sourdent de la nature des choses, la mésentente, la haine et la guerre sont là qui guettent. Il le sait. C ’est pour cela que tout en faisant sa part, sa large part, pour que règne l’harmonie, il n’a pas négligé de se cramponner à ses racines pour que, reverdissant plus haute et plus belle, sa nationalité résiste aux orages qu’il voit poindre. On l’a traité longtemps, souvent on le traite encore d’ « habitant », avec tout ce que ce terme comporte de mépris hautain, mêlé en certaines bouches de curiosité protectrice. Il le sait. Mais Jean-Baptiste, dédaigneux des injures et réfractaire aux nouveautés, peut-être trop en certains domaines, se méfie de toutes les entreprises de bonne entente. Sa prudence native, rendue plus soucieuse par 160 ans d ’ennuis répétés, lui a appris qu ’il ne pouvait compter que sur deux forces: sa terre, sa patience paysanne. Beaucoup d’institutions sont passées depuis qu’il est là: régime français, gouvernement militaire, gouvernement civil, constitution de 1791, union de 1840, confédération de 1867. Il sait ce qui dure, il connaît ce qui est éphémère. Quand son regard parcourt la pente qu’il a gravie depuis le temps qu’il peine; quand il fait la somme de tous les recommencements qu ’il a dû entreprendre à chaque étape; quand il suppute l’aide qui lui vint du dehors et qu ’il fait le compte des secours dont il fut le seul
à ne pas bénéficier, peut-être se laisse-t-il trop souvent aller à ce que ses associés appellent le « self-complacency ». Mais son bon sens, ses vertus d’intelligence et de jugement, le ramènent vite aux solides vérités d’expérience. Il sait que, fidèle à lui-même, à sa terre, à ses traditions de labeur, de prévoyance, d’économie, de sagesse, de contentement, une nouvelle forme de gouvernement, vieille de soixante ans déjà, pourra crouler sous la double poussée de la désagrégation économique et sociale, qu’il n’en restera pas moins là, debout dans son champ, prêt à repartir vers de nouveaux destins, riche d’une expérience de plus.
Son champ, il y est attaché par toutes les fibres de son âme. Le Canadien français est essentiellement paysan par lui-même ou par les siens. La terre canadienne qu ’il a tant de fois parcourue, sillonnée, retournée, c’est la seule qu’il connaisse, c’est la seule où il ait ancré toutes les puissances affectives de son coeur. La terre canadienne, c’est sa patrie, sa seule patrie. La terre québécoise, c’est la terre la plus canadienne de tout le Canada. Il l’a voulu ainsi, il ne pouvait pas ne pas le vouloir ainsi. Un jour, il s’est trouvé seul en face d’un étranger qui ne parlait pas sa langue, ne pratiquait pas la même foi que la sienne et qui, par surcroît, ne s’embarrassait pas de manières pour faire entendre que, désormais, le maître c’était lui. Ce jour-là, Jean-Baptiste parcourant tout l 'horizon qui s ’étendait devant ses yeux, eut le sentiment très net, très fort, qu ’il était chez lui ici ; que nulle puissance, nulle arrogance, nulle astuce ne pourrait faire que ces maisons, ces terres, ces églises, ces bois, cette voirie ne fussent à lui, rien qu’à lui. Ce jour-la, Jean-Baptiste comprit que toutes ces choses étaient en lui, qu’il était en eux. L’être qui est seul et différent, a-t-on
écrit, s’habitue vite à considérer tout ce qui lui appartient comme relié à lui par un lien sacré. Précisément parcequ’il le voyait menacé de plus près, par le dedans, Jean-Baptiste sentit que tout ce qu’il aimait, c’était cela qu’il tenait des siens, et il eut alors la sensation quasiphysique que son amitié, son amour était fait d’une longue succession de dangers, de travaux, d’épreuves, de risques, d’espoirs autour de ce même objet qu’il découvrait soudain : sa terre, sa patrie. Et si dans le Québec l’on a si bien fait passer dans la vie le principe même sur lequel repose toute la Confédération : à savoir le respect des droits de chacune des deux races constituantes de la nation, c’est assurément parce que le Canadien français, attaché d’une façon indestructible à la terre canadienne, la veut prospère et heureuse. Il sent comme d’instinct qu’il ne saurait exister d’esprit national sans cet attachement passionné à ce qui est devenu la patrie commune des associés de mil huit cent soixante-sept.
A cet égard, qui, plus que le Canadien français, a résisté avec entêtement et obstination à tout ce qui peut énerver le sentiment national, à tout ce qui peut désaxer le patriotisme? Existe-t-il dangers plus graves pour l’esprit national, pour ce que l’on est convenu d’appeler le sentiment canadien, que l’américanisme et l’impérialisme? L’américanisme, cela veut dire, au Canada, d’un côté un peuple jeune et faible, répandu sur un territoire « trop grand pour lui-même », sans cohésion, sans aucun de ces liens impondérables qui corrigent les bariolages ethniques, linguistiques ou confessionnels ; de l 'autre, un peuple gigantesque, riche, puissant, enivré de sa force,
de sa richesse, de sa puissance et qui projette par delà ses frontières, par le seul rayonnement de sa vitalité, ses idées, ses goûts, ses moeurs. L’américanisme, cela veut dire par conséquent l’annexion morale, mentale, économique, du premier par le second, du faible par le fort. L 'impérialisme, c ’est cette autre forme de dissolvant qui, cherchant l’organisation mondiale de la vie humaine, subordonne les intérêts d’un pays donné, — en l’espèce le Canada, — à la volonté de conquête et de puissance d’un Etat étranger — l’on sait lequel. Contre l’américanisme et pour le soutien et le maintien de l’esprit national, le Canadien français a fourni l’appoint de son opposition ethnique avec tout ce que cela comporte de résistance morale. « Plus j ’ai voyagé » écrit Paul Bourget, dans ses « Sensations d’Italie », « plus j’ai acquis l’évidence que, de peuple à peuple, la civilisation n’a pas modifié les différences radicales où réside la race. » Ce qui veut dire que plus nous sommes français et voulons les moyens de le rester; plus nous cultivons les raisons qui nous rendent fiers d’être nous-mêmes et plus intensément s’accusent en nous «les différences radicales où réside la race » et plus nous devenons l’élément le plus réfractaire à l’américanisme.
Ce qui veut dire encore que plus nous sommes fidèles à la religion que nous professons depuis quinze siècles, qui nous a gardés de la disparition comme peuple, qui nous a maintenus par l’exaltation des vertus d’obéissance, d’endurance et d’esprit de sacrifice, plus nous accumulons nos forces de résistance à ce qu ’il y a de plus dissolvant dans l 'américanisme : amoralisme des masses, agnosticisme des élites, dissolution de l’esprit familial, et par-dessus tout, mécanisation de la vie humaine qui tue toute spiritualité.
La vie profonde de notre race gravite autour de la famille. C’est un trait atavique. Toutes nos institutions tendent à l’affermir, à la conserver forte, saine, pour que s’y épanouissent les traditions, les vertus, les exemples, les idées, les croyances, les coutumes qui font la vie d ’une nation et qui s’appuient sur la terre où elles plongent leurs racines. Or, toute cette richesse immatérielle, née de notre sang et nourrie au sol de notre patrie, a constitué et constitue encore au Canada la plus sûre barrière contre l’envahissemnt de notre pays par les formes de la pensée américaine les plus brutales, les plus barbares et les plus destructrices. Par cela même qu’elle faisait notre race plus originale, plus distincte, plus éloignée du type américain, elle enlevait des prises à l’américanisme. Québec est sans contredit le coin le moins yankéisé de toute l’Amérique. 11 est resté le plus canadien de tout le Canada, alors qu 'ailleurs, par la communauté de langue, la littérature, le cinéma américain, les modes américaines, les façons américaines de vivre et de penser ont entamé, jusqu’au plus profond, la vie proprement canadienne.
Contre le deuxième des dangers que court en notre pays l’esprit national, je veux dire l’impérialisme, chacun admettra sans peine que la réaction de fond est montée de la masse de notre peuple. L’impérialisme, on l’a dit, c 'est bien moins, chez nous, une conception politique qu’une passion de race. Quand la Gazette de Montréal, à propos du différend anglo-turc écrit : « If the Empire need our aid, that aid Avili be given. Blood is thicker than water, and sentiment stronger than parchments », chacun voit qu’ici la considération dominante ne sera pas celle des intérêts matériels, qui engagent à se serrer autour d’un Etat puissant pour bénéficier de ses ressources, de ses forces, de son prestige. Un petit pays,
une colonie peuvent faire de ces calculs et rechercher de telles protections en attendant l’heure de l’indépendance. Des ternies passionnels comme ceux de la Gazette nous avertissent qu’à la base de l’impérialisme britannique, il y a autre chose qu’un calcul d’intérêt fondé sur le réalisme, mais un mysticisme de race, terriblement dangereux pour la vie nationale des petits peuples de 1 ’empire.
Lucien Romier, dans son livre intitulé « Nation et civilisation », a écrit un tout petit mot qui éclaire singulièrement notre point de vue : « Le sentiment de la patrie, dit-il, c’est-à-dire de la tradition, de la continuité et de l’enchaînement des efforts dans un cadre donné, est une des forces de la civilisation » Dans un cadre donné !.. . Yoilà qui explique toute notre opposition aux grands assauts impérialistes que depuis 1900 l’on a menés en ce pays. Depuis 160 ans notre peuple a rompu toute attache politique avec les pays d’outre-mer. Le cadre où se sont écoulés la continuité et l’enchaînement de ses efforts, le cadre dans les limites duquel se sont fixés ses espoirs, où il a acquis le sentiment de la patrie, c’est le Canada. Il n’y a plus ni sentimentalité de race, de sang ou de langue qui tienne ; ses attaches sont ici et non ailleurs. Voilà une vérité de fait contre laquelle nul ne peut rien. C’est une donnée irrécusable. La France est,, certes, aux yeux des Canadiens français, plus qu’une expression géographique. Ce n’est pas le moment de dire tout ce qu ’il lui doit, ni tout ce qu ’il en attend. Mais, en matière politique, dans l’ordre des rapports internationaux, dans les applications du droit aux faits, la Franceest un Etat, le Canada en est un autre. Et si notre peuple sait que le Français n’a d’obligations qu 'envers sou
pays, il sait que lui, Canadien, n’a de droits et de devoirs qu 'envers le Canada.
Il faut chercher là et non ailleurs la cause, la cause unique, du succès qu’à rencontré chez nous la propagande anti-impérialiste. Haine de l’Angleterre, sentiment anti-britannique, dit-on. Bourrage de crâne que tout cela. Une seule chose est vraie : le Canadien français est canadien, sans plus. La limite de ses droits s’arrête à la limite de son territoire. Il sent, il comprend que là doit s’arrêter la limite de ses devoirs. Il a l’intuition profonde, indéracinable, indestructible comme son sol, qu’il doit ses efforts, ses énergies, ses luttes, ses biens, sa vie, s ’il le faut, à son pays, et non au pays des autres, quel qu’il soit. Faites toutes les ententes économiques que vous voudrez, à l’intérieur de notre pays; créez toutes les constitutions qu’il vous plaira d’imaginer pour régler, assouplir, discipliner les relations de nos provinces et de nos groupes ethniques, le Canadien français y aidera dans la mesure de ses forces, s’il croit sauvegarder par là, dans la justice et la liberté, l’avenir de son pays, mais n’essayez pas de l’embarquer dans des aventures impériales où se perd la vraie notion de patrie. Ce temps-là est passé. S ’il a pu un moment flotter et ne plus trop savoir où se trouvait pour lui le devoir, il a réagi et renoué le fil de sa tradition. Il a restitué au mot patrie tout son sens. Colbert lui a légué sa devise : « Pro rege saepe, pro patria semper, » devise qui exprime à la fois tout son loyalisme à la Couronne d’Angleterre et tout son amour pour le Canada.
C’est là le grand service que le Canadien français a rendu à la Confédération. Il a voulu donner un fondement naturel à la cohésion d 'esprit nécessaire à toute na-
tion qui veut vivre. S’il est un pays où le mot de Johannet soit vrai, c’est bien au Canada: « l’atmosphère idéologique officielle contraste singulièrement avec les valeurs qu’elle baigne ».. On ne parle que d’Empire, on ne rêve que de grandeur impériale, comme si avant tous les empires du monde, il n’y avait pas le Canada. Le Canadien français, en replaçant sur son pivot normal — terre ancestrale, — la pointe d’attraction de toutes ses forces affectives, a du même coup assigné un but à la vie nationale. Du petit au grand tout se ressemble, a-t-on écrit. S’il est légitime pour l’individu d’aspirer à la complète maîtrise de soi, à l’affranchissement adulte, de même il est naturel, sain, logique, qu’un pays si longtemps tenu en lisière, prenne conscience de sa personnalité, veuille se dégager de ses entraves et aspire lui aussi à la liberté. Le Canadien français, par sa répugnance à se laisser yankéiser, par sa résistance à se laisser impérialiser, par sa persistance à se canadianiser toujours davantage, a entrepris la montée du chemin qui conduit vers l’indépendance. Il ne veut ni l’annexion aux Etats-Unis, ni la rupture de la Confédération, ni sa brusque sortie du giron de l’empire. Mais il sait que rien n’est éternel dans les institutions humaines. Il sait que rien n’est plus fragile qu’une entente politique entre des concurrents économiques, comme il sait aussi que rien n ’est plus exaltant pour un peuple jeune que de se donner de toute son âme à la grandeur et à la prospérité de son pays.
Sachant et voulant cela, il en a voulu les conditions: justice, paix, ordre. Partout où il aurait pu faire sentir
le poids de sa force, il s’est ingénié à faire aux autres ce qu ’il aurait tant voulu qu ’on lui fît à lui-même qui pourtant n’est pas un liseur de Bible. Il savait que la justice engendre la paix, celle-ci, l’ordre, qui engendre à son tour la prospérité. Il s’est partout imposé la même loi parceque les mêmes intérêts primordiaux étaient en jeu.
Un jour que l’on se trouvait en veine d’épancbement sentimental, on lui a dit qu’il n’y a en ce pays ni vainqueurs ni vaincus. Il l’a cru et n’a pas eu de mal à se conduire en conséquence, parce qu’il se rendait compte qu’à cette condition seule la Confédération a chance de vivre. Dans quelques jours, l’on répétera sûrement cette parole fameuse. Il y croira moins, même s’il y applaudit encore. Il fera sa part, on peut être sûr. S’il faut illuminer, il illuminera. S’il faut frapper des médailles, il en frappera. C ’est sans importance, au fond, puis il a le sourire. Lampions, oriflammes, médailles, c’est l’accessoire puisque ce n’est que le signe, le symbole. Le principal, l’essentiel, ce je ne sais «quoi d’invisible et de pénétrant » qui empoigne l’homme tout entier et le rive pour sa vie au coin de terre où dorment ses aïeux, il est au fond de son coeur, de son coeur blessé, mais gonflé, quand même, d’espérances.
Son cerveau est peuplé d’images rassemblées là de génération en génération où il reconnaît partout la figure de son pays. Constitution, forme de gouvernement, jeux administratifs, tout cela c’est création humaine, création arbitraire. On ne crée pas une nation par un acte du parlement, même si celui-ci a prétention de tout faire, hormis changer un homme en femme. Il y faut une foi collective, en quelque sorte une mystique nationale. Cette mystique, le Canadien français, la puise, dans les images
augustes de la patrie qui vivent au fond de sa mémoire et qui ont puissance de susciter l’enthousiasme, l’énergie, l’allant, la confiance, de donner l’essor à de grands desseins, de créer la foi collective, celle qui transporte et soulève. Cette mystique, elle ne naît pas à l’occasion d’un soixantenaire ; encore moins la fait-on surgir par des moyens artificiels d’illumination. Avec beaucoup de justesse Georges Sorel a écrit, dans ses « Réflexions sur la violence » : « c ’est en vain qu ’on tenterait de pourvoir à sa conservation par un esprit général d’amputation, de mimétisme et d’aplatissement». Le Canadien français en déployant dans toute sa noble ampleur l’idée nationale, aura raison. L’exemple de canadianisme qu’il s’évertue à donner, malgré toutes les rebuffades qu’il attrappe, fera de lui un victorieux. Coincé entre toutes sortes d’événements qui ne lui ont pas donné beaucoup de repos, promené d’une théorie à l’autre sur l’essence même de ses devoirs nationaux, ce qui lui laissait peu de loisir, entre le boire et le manger, pour faire de la critique, le Canadien français en est encore à apprendre à se connaître dans son passé, pour mieux se tracer un programme d’avenir. Il ne fait que commencer à feuilleter son histoire. Peuple jeune, il s’est déjà servi, trop peut-être, de cette formule pour s’excuser de bien des manquements ou pour se justifier de n’être pas ausi riche ni aussi entreprenant que d’autres.
On a tellement pensé pour lui et de travers, si souvent !... Mais « l’élite qui fait le prestige de l’esprit », a déjà ébauché le travail qui le replie sur lui-même, le fait méditer sur sa naissance, sa vie, ses besoins, ses droits, ses devoirs. De là jaillit pour lui plus de confiance en sa destinée, et , surtout, une volonté de plus en plus réfléchie de rester lui-même en retrouvant toutes les ca-
ractéristiques de son type ethnique. Sa personnalité nationale se dégage d’autant plus que «les représentations motrices de son ambition » se font plus nettes et plus pressantes. Et l’avenir, quel qu’il soit, n’a pas de quoi l’effrayer. Que d’autres s’attardent dans un esprit général de mimétisme qui tient leurs regards fixés tantôt sur Londres, tantôt sur New-York. Qu’ils détruisent tant qu’ils le pourront l’idée de patrie en l’immolant aux dieux de l’empire; qu’ils rapetissent la Confédération canadienne en faisant d’elle un logement qui ne soit que pour eux. C’est leur affaire. Mais si entre deux soixantenaires, ils continuent à ne pas s’apercevoir, consciemment ou non, que désaxer le patriotisme n’est guère le fortifier, que les brimades et les injustices sont encore ce qu’on a trouvé de mieux pour défaire tout ce qui pourrait lier les nationalités et faire une national est à craindre qu’au cent-vingtième anniversaire de la Confédération canadienne, le nombre des fêtards soit diminué.
Ls-D. Durand,
Avocat, Trois-Rivières, P. Q.