UNE IDÉE
Ce £oir-là , le père emmena son fils dans un ^idroit retiré du ma»c»ir, et l'ayant fait asseoir sur un fjros sac d'c'cus , il lui dit : «Poulot, j'ai eu une idoe. — Ah! aii! dit Poulot. — Oui, mon lils, j'ai eu !e bonheur d'avoir une idée. » La surprise de Poulot devint eminenle. Le pèie sotu'it en manière d'orgueil, et ajonta : «Or, mon fils, avant d« vous communiquer mon id'ce, il faut que je m'assuic de vous. Quelles sont vos opinions poliLiqties .' — Papa, je pense absolument comme vous pejiïcz. — Erreiu', Poulo! , erreur ; vous voulez dite comme je pensnis. — Oui, papa. — A quelle époque, Poulot? — A toutes les c'|'0(|ues, papa. — Ainsi, en lyiS, vous e'tiez royaliste; en iS'zS, libéral; en i83o, républicain; en i83i, quasiic'gitimisle, et aujourd'hui, vous voilà absolutiste? — Oui, papa. — Eh bien! Poulot, mon cher Poulot, vous avez fort, très-tort, car si demain l'e^tim ible et lucrative protcs^ioa d'absolutiste nous jouait un mauvais lotir, nous tombeiiens loas deux à i^Iat ventre, et c; serait fait de no-> colfres et de nous. Que.!! clites-vous, Poulol? — l'apa, je n eu dis ricii. — Comment, monsieui", il ne vous vient pas là-dessus une idée quelconque?— Non , papa. — Alors, moi, il m'euestveiiU une, et la voici : Vous iillez retourner à votre opinion de i83o; moi , je resterai d:;ns celle de iU32, et votre (rèreaxra Tair de tenir loii-ioursà celle que nous avions en ibi5. De celle tnanicre, DOUï aurons toujours trois cordes à noire arc. Vous comprenez, Poulol; si l'im tombe.... — Oui , papa, l'autre le ramassera. — Admirable enfant! (juclle viviieile de rcjiartie! Va, tu feras ma gloire! — Oui, papa. — Alors, mon enfint, il te faut afficher l'indépendance la plus piononcce dans louiej les manières. Te rappelles-lu mon adn)irable cûudiiite de ce tumps-
là, heim? Poïgiiées de mains par -ci, camarades par-!à, et en avant la popularité, toujours !a plus expansive popularité. Tu portes la grecque rouge, le gilet Danton, l'habit Robespierre, la chemise échafaud , la goutte de sang à îa cravalte, avec cela l'air farouche, le teint pâle, l'œil caverneux. Ensuite tu fais comme tout le monde, tu me méprises, tu me dénigres. Je t'appelle sans culotte ; tu me traites d'aristocrate, et comme un petit Goriolan, tu te jettes dans le camp des amis du peuple. — Papa, est-ce que je ne prononcerai pas de petits discours ? — Si fait, mon Poulot, j'en ai commande trois avec accompagnement de sentences et répliques improvisées pour toutes les circonstances.
Quant à ton frère, il se fait carliste , c'est décidé ; je l'abonne à la Quotidienne, je le fais correspondre avec Holy-Rood et la Vendée, en un mot, il devient un petit chouan. A Bagatelle, où il réside, il se promène du matin au soir en chantant -yiVe Henri Quatre, ou charmante Gabrielle ; sa cravatte est verte, ses habits verts, ses pantalons verts. îl distribue aux paysans des médailles de l'exilé et des rubans légitimistes de peu de valeur, car je ne veux pas que mon idée me ruine , au contraire, tu entends. Au moyen de ce double stratagème, je marche fier entre les deux oppositions. Entends-lu , cher petit, entends-tu mon heureuse, ma grande idée? — Oui, papa. -^ Qu'en dis-tu? — Puen, papa. — J'en étais sûr.