SCENE AU BUREAU DES RÉCOMPENSES NATIONALES
Monsieur, monsieur, j'ai jeté une commode sur les troupes.
— A quelle e'poque ? — En i83o. • — Bien, mon ami, trèsbien; ti.ens, voilà !a croix.
Et moi, monsieur, et moi, donc, j'ai jeté aussi unt commode sur la téîe dos soldais. — A quelle époque? — En i832.
— Ah, scrlc'iat! Fusillez-mot ce roquin-là.
Monsieur, moi j'ai ctc fuièle à GliarîesX. — Comment, brigand îc. — Non , monsieur, je me tiompe, à Loiiis-Philip|>e.
— A la bonne heure! Dounez la croii à cet homme-là.
C'est à moi , n'esL-i! pas vrai , monsieur, que vous dites qu'on la donne? Ça ne peut pas être à lui , puisque c'est moi qui ai jeté' le sergenl-de-ville à l'eau. — Ne dis-tu pas que tu as jeté un sergent-de-viile à l'eau? — Oui, monsieur, c'est la seconde
fois que je i'y jette. Pour la première, on m'a donne' la croix de jiii'lel ; je demande la croix d'honneur pour celle-ci ; et «
soyez tranquille, si je le rattrape encore — Ah, vaurien!
Qu'on le livre à Cai'ier. — C'était pourtant en l'honneur de la Charte. — Qu'on l'empoicne.
Maintenant, mcnisieur, j'espère que c'est à mon tour. Allons vous autres, laissez- donc, que j'approche; on dirait qu'il n'y en a que pour vous...
Non , c'est à mon tour...
C'est au mien plutôt...
Mon.sieur, mou>ieur, je suis bon royaliste. — Ah , gueux !..»
Monsieur, moi jesuisi-e'publicain, je l'ai toujours c'te'. — Ah, monstre! — Monsieur, je vous jure que j'aime !a Charte. — Caporal, caporal, menez-moi ces trois bandits-là au conseil de guerre, et faites approcher ce garde national qui a des lunettes et une fluxion... Non, pas cehii - là ; l'autre, le gros ventre; bien... Queiç sont vos titres? —Premièrement, j'ai fait l'ancienne cmeute de la rue Saint-Denis, sous Charles X. — Bon! — Eu i83o, faisant partie de la société Aide-toi le Ciel t'aidera^ j'ai fait des barricades, et distribue' , avec mon ami Gisquet, des cartouches au peuple pour tirer sur les troupes. — Parfait! — Après, j'ai reçu deux poignées de main et la croix de juillet, comme rc'publicain. ' — Bravo! — Un peu plus tard, j'ai abattu l arbie de la liberté' sur la place du Panthe'on. — Admirable! — Ensuite, j'ai ilîuminé pour la victoire des Polonais, et m^ femme a fait de ia charpie. — Excellentissime! — Après cela, j'ai donné des coups de l»aïonnelte à ceux qui rendaient visite au général Romarino — Divin ! — Enfin , le 6 juin , j'ai tué trois de mes anciens camarades, décorés de juillet. — A la bomie heure! voilà un homme pur, un bon França-is. Approche, mon aoai, approche; tiens, voilà h croix.
ENTUETIEN D'UN VENTRU AYEC LUI-MÊME.
La banlieue triomphe , l'héroïsme est aux cham{>s , la gloire bat la campagne... Oh blouses agrestes! oh baïonnette, pastoraleil o'u tambours ruraux! je raffolle de vous, j'en rêve!
Donnez-moi un fusil et un raî.eau , du lait et une giberne, des balles et des œufs frais. Que ma tente soit le vert feuillage, ma tombe le gazon fleuri. Je veux mourir de la main d'un être lusliquc, n'importe, moissonneur on batteur engrange. Oh!
nature! niture! Depuis le 5 et le6, j'adore le chaume et Je hameau avec ses veaux, ses vaches, ses fumiers et ses coqs, surtout ses cOf[s. C'est là qu'e.-.t le patriotisme, le dévouement, le vrai héros, l'homme neuf. Ah! qu'une croix sied bien à la bure , qu'uu brave e>t beau eu sabols!
Voyez res phalanges de marchands de romaines , comme elles accourent à I envi sauver la royauté citoyenne! Nouveaux Cincinnatus, ils négligent la boite d'asperges et le cantalou , pour venir fusiller leurs pratiques : !e devoir avant tout Oui, oni , c'en est fait, je me jette dans la banlieue. Adieu, Paris, maudit Paris! avec tes vieux héros de vingt ans, tes pave's qui ne tienneiU pas , tes re'verbères se'ditieux et tes abominables gendarmes, je parle de ceux de Charles X, maudit Paris! avec tes rois mitrailleurs et parjures , je parle de Charles X ; infâme ville! avec les ministres violateurs des lois et destructeurs de la Chai te, je parle encore de Charles X; exécrable Babylone ! avec ta police infernale et ruineuse, je parie loiijours de Charles X. Volons à la campagne, au village, à Neuilly , Dieu! Neuilly, berceau des melons et des poignées de mains, ciel citoyen, climat des bons pères de famille, terre cconomique et à bon marche', c'est a Neuilly que je me fixe.
UN TERRORISTE DE i83?.
Il ne s'appelle ni Danton ni Rohespiarrc , i! s'appelie Montalivct. Ses cheveux ne sont ni ciépus ni poudres, sa voix n'est pas lauque et convulsive, elle est mielleuse et flûtce. Il a l'air adolescent, ia figure enfantine , le pied mignon, l'œil fripon, la main blanche ; il va au bal , et parle de saug et d'exécutions à sa danseuse : il fait frémir les enfans au-dessous de sept ans; du lesîe , il fait fusiller en imagination, guillotiner en perspeciive, ccarteler pour rire; il met des villes, des provinces, une nation entière en état de siège comme il prend une glace ou un sorbet.
I! se joue des coups d'Etat , badine et folâtre avec l'illégalité , chiffonne 1<» Charte ; c'est un Lovelace politique, un ians-culotte de salon , un terroriste à l'eau de rose.