L'HOMME SANS TETE
CONTE SI l'on veut.
Il était une foTs — Tiens, ça commence comme
Peau d'Ane! — C'est donc un conte , celte liistoiie-!à / — Non , mes enfans , c'est de la véiité. — Ah ! Lah , mèr'
grand, delà vérité comme la chartC; peut-être bien...
— Vous êtes un méchant, M. Paul taisez-vous, où
je vous appellerai toute la journée Grand-Poulot —
Ahl je ne le veux pas c'est trop b^tc... hi î hi I — Eh
bien! ne pleurez pas , vous n'êtes pas Grand-Poulot, vous êtes bien gentil. 11 était une fois un peuple... — Eh bien î mèr' grand, vous pourriez dire un roi... puisque les peuples, maintenant, c'est les rois A propos, les gamins
en sont-ils, de la souveraineté?. . . — Bien sur, 31. Charles, si vous m'interrompez encore , je vous ôterai votre Louis- Philippe. — Ah I bah; voilà encore un joli joujou, il s'est cassé le nez , il n'a plus de roulettes du tout , et quand j'j veux le faire aller à la guerre , il reste là planté au beau milieu de la chambre. — Taisez-vous, petit carliste! Il était une fois, non pas comme je vous le disais tout-àl'heure, un peuple , mais un gros homme.. . !e gi'os Jacques Bon-Homme, qui arriva jusqu'à l'âge de quarante ans avec une santé, sinon parfaite, du moins satisfaisante. 11 avait assez de force pour être soldat, laboureur, négociant; il exerçait tour-à-lour ces métiers avec honneur et profit ; il se plaignait quelquefois de sa tète, mais un gai couplet, un bon mot le guérissaient de sa migraine, et jamais ses uiainsnc s'étaient refusées à la soutenir, à la défendre, à Ja parer; car, il faut bien le dire, dans ce temps-là, il tenait. à sa tête. Elle était bonne, à son avis; elle était venue en môme temps qtie lui, il l'avait portée haut, ceinte de lau-
liers et de palmes ; il cacLait ce qu'elle pouvait avoir de «IciccLucux sous une auréole Je bonheur et de gloire ; et, sachant qu'il avait en lui ee qu'il fallait pour 1 améliorer encore, il s'abandoiinait à sa sayc conduite.
« Parla philosophie, dirent un jour des sorciers qui ten,iii;nt leur pouvoir d'en-bas , voici un bel hoiunie qui a
une bien mauvaise tcle La pauvre tète! Jacques , ne
voulez-vous ]jas chanjjer votie lète? Prenez une tète de notre façon , vous verrez la différence! »
Ils (lient si bien , en prose , en vers , que , tout étourdi , tout scduit, tout crédule, le pauvre homme s'abandonna aux mains de ces maudits charlatans. Ce fut pitié v» aiment de voir tout ce que le patient eut à souffrir do ces tentatives criminelles, de ces opérations infructueuses.
« Prenez celle-ci! essayez celle-là! voyez si cette autre vous ira mieux! •>
Il les essayait toutes, non sans des douleurs incroyables, non sans des hémorrhaf^'ies effrayantes,. En se re{;ardant, après chaque nouvelle yreffe , il se faisait peur, le pauvre malheureux ! C'est qu'on ne vit j-ainais de plus épouvantables visajjes : il avait tantôt l'air d'un imbéoille, et tantôt d'un vampire. Celui-ci lui donnait une tête qui absorbait tout le sang du corps , et épuisait tous les membres. Cet autre implantait une tête d'Américain ou d'Anglais sur des
épaules françaises Celui-là voulait qu'elle fût sans yeux
et sans oreilles... Il y en eut même qui lui en donnèrent plusieurs à Li fois... Jugez du bruit ; elhs se mordaient et se faisaient la grimace à faire trembler. . Il y en eut une pourtant qui resta toute seule après les autres, et qui fut à la veille de s'y implanter bel et tien... (Je n'était pas la tète perdue dans tous ces changemens malheureux, mais enfin c'était quelque chose de sioble, de grand, de digne, de glorieux comme son souvenir.. . Tête échappée d'un médaillon antique ; mais tète de fer , par malheur , qui pesa tant, tant sur les épaules qui la portaient , ([u'elles fléchirent et la firent tomber toute couverte de lauriers.
Ce fut une grande joie après; car ou retrouva la tête , la tèle véritable si bêtement jetée à l'écart pour favoriser
les travaux sauglausdes essayeurs Il fallait la prendre,
la mettre tout simplement à sa ■ îace, et laistser agir ia nature et les forces du patient , qui, ranimé par cette heureuse restauration, aurait trcuvé dans sa constitution première les moyens de faire arriver à bien cette dernière
crise Vous croyez que l'on agjt ainsi — ? Ah bien oui,
mes enfans Les charlatans prirent encore part à la
consultation : le moyen que la sagesse indiquait était trop simple pour ces habiles. Ils inventèrent, ils proposèrent... que sais-je? une espèce de collier qui devait assujétir
( 3 ) la tête,, la fixer irtévocahlement, en l'empècliant de trop
j>esei' sur les épaules On ciia bravo à la découverte;
mais rapplication n'en fut pas heureuse : le collier, ou ie carcan , comme on voudra l'appeler , empêcha la tête de s'unir intimement à son support naturel , et d'y puiser les sucs nourriciers qui devaient lui donner les idées, les mouvemens , les inspirations ntîcessaii*es pour la conduite de tous les membres. Un grand éternuement que les malins provoquèrent, ébranla ce bel appareil, et voiià notre bomme encore une fois sans tête .':• vo;i
Que faire? Il faut à tout prix s'en procurer une.
Les uns proposèrent celle qu'un héros depuis si longtemps promène dans les deux mondes : on trouva qu'elle était trop perruque. Les autres se firent fort de donner <à ce corps trenv'ie millions de tètes : on leur rit au nez î — « Parl'enfer! dit un lWs docteurs, nousavons essayéde tout..
Têtes de toutes les espèces ont passé sur ces épaules
têtes de bêles, têtes de métal nous y avons épuisé les
deux règnes... Essayons du végétal. » Sitôt dit, sitôt fait... On se met à l'œuvre , et l'on donne au patient, pour nouvelle tête... .. quoi? une poire! — Une poire? miséricorde!
— Une poire! Le pauvre diable on voit bien cjue ses
ennemis veulent le mettre en compote.,-. — Taisez-vous!
vos calembourgs sontn\auvais et mon histoire est belle:
elle prouvequ'un gouvernement Mais que vais-je faire?
j'oublie que je parle à des enfans — A des enfans I
mer'grancl! allez, j'ai bien compris votre histoire.... — Moi aussi I — Moi aussi ! — Je sais bien le nom du gros homme qui fait changer sa tête. — Moi j'ai bien deviné celui de la
poire el ce n'est pas un bon chrétien. — Moi, je' sais
liien quel est l'enchanteur qui doit finir toutes les tentatives des médians sorciers , et où se cache la tête qui se
réunira au corps pour ne plus le quitter oui oui
je lésais! — Baissez-vous, rnèr'.grand , que je le dise à votre oreille.... Hein! n'est-ce pas cela? — Taisez- vous , monsieur Charles, j'avais raison de dire que vous é liiez un petit carliste ! /r ;- 1;^