‹ [Les Cancans]Chapitre 41 sur 297 · LE RÊVE D'UN GARDE NATIONAL · texte numérisé non relu

LE RÊVE D'UN GARDE NATIONAL

« J'avais manœuvre' toute la matinée au Champ-de-Mars, et je rentrais aucorps-de-gards, mourant de faim , transi de froid, le ccEur bourrelé de railles pensées affligeantes.

« Il est des monjens douloureux dans la vie où l'homme a besoin d'appeler à sou secours toute la force d'âme qu'il possède,

pour ne pas succomber au de'se<-poir J'avais laisse' le malin

naa femme et mes enfans dans le dénuement le plus complet, nous avions atteint le dernier pe'riode de la misère. Ce tableau déchirant de ma famille entière prête à succomber aux horreuis de la faim, venait à chaque instant du jour se piësenter à moi et bouleverser mon âme ; aussi avec quelle reconnaissance , dès que la nuit fut venue, acceptai -je l'offre que me Ct un ami de me remplacer !

« Il faut être en même temps époux, père et malheureux, pour juger de mon empressement à rejoindre ma Inste famille ; mais, hèlas! ce n'était poitr moi que changer de supplice!... Ma pauvre femme, dès qu'elle m'aperçut,se jeta dans mes bras en s'efforçant de sourire , tandis que de gros>es larmes, sillonnant ses joues flétries parle malheur, trahissaient sa douleur... Elle me montra mes enfans endormis. «Du moins ont-ils mange' ? » m'écriai-jc... Elle m'indiqua tlu doigt un reste de noiuriture grossière qu'elle m'invita à partager avec elle.,. C'e'lait comme pour ne pas mourir encore ! Bientôt après nous essayâmes de prendre quelque repos. Mais que le sommeil est lent à se rendre aux désirs (\ç.ii malheureux! Que de plainte», que d'entretiens douloureux avant de l'obtenir! «Hclas! me dit ma femme, ([u'est devenu le temps où tout prospérait dans notre ménage, où rien ne manquait non seulement à nos besoins, mais encore à no, plaisirs! Après chaque jour de fête > au retour d'une promenade agi cable , nous rentrions joyeux, sans autre crainte que celle du j)arlipreireou delà congrégation , dont It Constitutionnel ne cessait de nous menacer, ennemis invisibles que nous n'avons jamais pu découvrir, et qui ne tîous empêchaient pas de faire honieurà ncM

allai» es. Mais aujourd'liui!... — N'achève pas, lui dis-je, celte (X)!Tipa raison me lait mal, c'e>t redoubler nos maux inutilement. »

« En ce moment, un oi'i^ue viutexocnfor sous nos fenêtres l'ouverture (In Jeune Henri. « Je uesais pourquoi, dit-elle, cliaque fois que j'entends cet air, l'espeVance renaît datis mon âme; il me semble alors rjuà ce long deuil doit succcder un jour d'allégresse et de paix ! » L'orgue continuait , et peu à peu nous nous endormîmes, bercés par de douces illusions; mais bientôt ce ne fut plus l'orgue que j'entendis, ce fut une ravissante symphonie exécutée par un nombre infini d'instrumens qui jouaient l'air de Chnrnuinte Gabrielle. Je me trouvai moimême transporté dans ime vaste enceinte que j'eus d'abor'i quel |ue peine à reconnaître pour la grande cour du Louvre, tant elle était parsemée de (leurs, ornée de guirlandes et pompeusement décorée des ricbe> lenlure> des Gobslins.

« Tout autour s'élevaient tle magnifique^ amphithéâtres encombrés d'un peuple immense citigamment vêtu , qui s'abandounait aux transports d'une joie délirante Ma femme et mes enfans e'taienl à mes côtés, partageant l'ivresse générale. Dans l'enceinte se trouvaient réunis les grands-dignitaires du royaume, les nombreuses députations (le toutes Ie-> pi ovinccs , de toutes les gardes nationales du royaume, de toutes les cours de justice et de tous les corps de l'armée. Tous se pressaient au picil d'un trône richement décoré, qu'entourait une foule de jeunes enfans de dix ou douze ans, beaux de grâces , de fraîcheur, d'engouement, et vêtus, avec une élégante simplicité, à la manière des anciens gardes-du-corps.

«En ce moment le canon des Invalides se lit entendre ; l'allégresse redoubla... Une femme entra, et tous les coeurs voîèrent au-devant d'elle La foule avide de la contempler se pressa sur son passage. Ou ertt dit que chaque spectateur reb.-^enlait pour elle les tran.iporls de l'amour le plus tendre; on cherchait a le lui témoigner par tous les moyens possibles : les uns se jetaient au-devant d'elle en lui tendant les bras comme à leur libératrice ; les autres, plus rapprochés, baisaient ses mains, qu'ils arrosaient de leurs larmes. . . C'étaient des larmes de bonheur, celles-là étaient douces à répandre!

« Au milieu de ces scènes attendrissanSes, descrisdev/Ve le roi! vinrent frapptr les oreilles; d'abord éloignés, ils se rapprochèrent insensiblement, et bientôt ne formèrent plus qu'un concert général qui s'éleva jusqu'au ciel.

c Mais comment peindre l'enthousiasme , le délire de ce boa peuple à la vue du jeune prince qui entrait , ayant à sa droite le vénérable doyen dos maréchaux de France, à sa gauche le noble comlci de Rergorlay, et à sa suite tous ceux qui avaient conservé pure de toute souillure la dignité du nom français!

a Mon imagination ne peut me fournir cl 'expressions pour reproduire tout ce que je vis , tout ce que j'entendis , tout ce que j'e'prouvai : c'était tout » la fois un me'lange d'émotions touchantes, grandes, ge'ne'i -uses, et des transports brujans, quoiue respectueux , qui se .nanifestaient par des exxîlauia tiens , par es cris , par des larmes , par des gesJes , par des clans qui e'branlaient les cœurs les plus froids , et qui , eu parcourant toute l'assemblée comme une étincelle électrique, ne faisaient de tant d'âmes qu'une seule âme, de tant de senlimens qu'un seul sentiment... Les mères croyaient revoir un fils , les jeunes gens un frère, tous un ami, un ange tulclaire et réparateur...

«Cependant, le jeune prince s'avançait rayonnant de joie et de bonheur de se trouver au milieu de son peuple; il saluait affectueusement tout le monde, et tout le monde le lui rendait avec îiflection Les plus fiers TepubHcains eux-mêmes paraissaient attendris : Raspail , Cavaignac, Trelat , avec une large cocarde blanche à leur chapeau gris, semblaient partager f ivresse générale. Mauguin, Lamarque, Cormenin applaudissaient avec trans[;ort; la joie était sur tous les visages ; on ne voyait de honteux que les plus infâmes auteurs de la comédie de quinze ans , ils se cachaient derrière les r arches du trône, comme pour lui demander protection contre j mépris public Un huissier les priait poliment , mais d'im ton ferme , de se tenir à une distance respectueuse. Le prince pariait familièrement à tous les autres; il semblait heureux de les entretenir, comme eux-mêmes fêlaient de le voir, de l'entendre. Cependant, un sentiment de pitié lui faisait tourner quelquefois les yeux vers les comédiens. «Allons, messieurs, leur disait-il avec cet abandon, cette aimal)le naïveté de son âge qui n'ôtait rien à sa dignité, allons, ne faites plus la moue : je n'aime que les gens de bonne humeur ; il faut que tout le monde soit heureux : c'e-.t ime condition de mon retour, et la seule chose que je commanrlerai jusqu'à ce que je [>uisse conduire nos braves à la victoire. Allons,

allons, faites comme mes cousins Que tout soit oublié entre

nous...; mais plus de comédie!... jo n'en veux plus qu'au théâtre. » Alors les vivats redoublèrent , l'orch stre joua f^we Henri IV \ et les Belges , qui venaient de mettre aux pieds du roi nne couronne qu'il avait acceplée , répétaient avec nous le lefia^n du I3('ai nais.

«La régente allait parler ; un silence religieux semblait attendre ies premières paroles, lorsqu'un maudit rappel me réveilla en .-tiisaiit pou!- all'-r, une arnie glaciale dans les bras, faueface à l'émeute. Celle fêle brillante avait disparu; cttte gaieté, ce bordieiii , cette aisance , celte concorde que j'avais vus partout dans mou rêve, avaient fail i)laoe aux plus accablantes réalités. Celait twi jours mon grabat, n)a misère, mes craintes, mou

cWsespotr; c'était Parts dans la tristesse, avec see ateliers déserts, ses neçccians en banqueroute, et son peuple en haillons portant ses nippes au Mont-de-Piclc. Ah! pourquoi mon rêve a-t-ii fini si tôt? Pourquoi Chut! chut! M. Persil écoule. »

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