L'LMPOT ET L\ SOIRÉE ROYALE
Celait grande fêle chez Louis-Philippe. La vaste enceinte qui s'étend devant le château était couverte de fiacres i;ombreux et d'équipages nouvellement ain>oiriés, aux chasseurs ombragés de plumes vertes. Ou n'entendait que le retentissement des fusils dis seolitielles qui présentaient les armes Le» grands laquais, à la livrée rouge, nlteudaicnt , en se pavanant dans les longs ca.ridors et dans les immenses pas- [icrclus , les nombreux convives du budget, que l'étiquette tant soit peu ombrageuse du gouverneme:)t populni-.e fait accompagner i\n seuil de la piorte jusqu'à destination.
Dans les appirlemens , les lustres resplendissaient, la musique résonnait sufive et bruyante ; des milliers de têtes , Tïaguère d( mocraliqne'i, infatuées xle se trouver à la cour, se pressaient , se cherchaient, se souriaient, se saluaiei-t, se mont: aient le dieu du jour, à la face large et soucieuse, qui montrait -x .-on tour, :ivec com|!aisance , le héros de la soirée (car on eu parlait encore), ciide-dc-camp roy:d, généra! en second, <jui vint , vitetpfjrlaà Lyon, triomphateur s.ans combat , don» la campagne se fit en poste , et qui revint eu arc-en-ciel éblouh- ses belles banquières. a Le voilà ! d;sait-on de toutes parb , le voilà ! qu'il est brillant ! qu'il et beau, couvert des palmes de la victoire ! qu'il est modeste dans «on triomplie ! On ! la gloire ne l'a
pas rendu dcv, il n'est pas moins (empresse; auprès de nos fem-» mes, p.TS moins sdtniliant auprès île nos (illes. » Et après l'admiralion, on recommençait à rire, à danser, à prendre du punch et ôeà f^laces... ; et le parquet pliait , et les robes de satin, de crêpe, de dentelle se pressaient , se froissaient contre les brillans uniformes, contre les habits à la française, loues chez Babin... , tant il y avait de joie ! tant il y avait d'heureux ! C'eltait
im bourdonnement de plaisir , une atmosphère de bonheur
qui ravissait l'âme vanilouse de cette cohue de l'aristocratie du juste-milieu!! Oh! qu'ils e'taient bouffis, qu'ils étaient triom-
phans , ces braves gens!!
A la même heure, dans la même ville et dans les quarantequatre mille communes de France, il y avait aussi un sentiment commun , une pense'e commune qui s'exhalait non par des chunts, des bals, des festins, mais par des cris de douleur et de désespoir. L'impôt, ce grand fantôme aux griffes ace're'es, à l'appc'tit insatiable , faisait son tour de France , frappant à toutes les portes , à l'hôtel du rentier comme à 5a boutique de l'artisan; au château du riche comme à la chaumière du pauvre, et
demandant pour là-bas vous savez le château^.... où
l'on donne de si brillantes soirées l'aumône mais une
immense anmônti de un rnilliard six cents millions de francs! '. ! et à chaque instant on craignait de voir entrer le terrible voyageur qui se fait annoncer par les feuilles publiques , qui apparaît aux peuples comme les plus grands fléaux , et qui, chaque jour, sous ce nouveaux noms, porte partout la désolation. Malheur à <jui ne lui ouvre pas promptement sa bourse ! A sa suite marchent les garnisaires , les saisies , les expropriations, les ventes forcées ; le tout par utilité publique
On criait , on sanglottait , on sa lamenlail dans bien des fa-
n:iil!es , À celte heures; joyeusement celébre'e là-bas ... là bas!
car à peine restait-il di pain pour le père, Ii mère elles jeunes enfins.... à peine y avait - il encore quelques haillons pour les jeunes filles! !... etcepe-ndanttousces malheureux devaient payer l'air qu'ils respiraient; c'est ce qu'on appelle là-bas — là-bas.... l'impôt personnel. Payer le misérable grabat qui les reçoit tous ensemble , c'est ce qu'on appelle encore là-bas l'impôt mobilier ; payer un impôt, même sur le jour qui les éclaire! Vainement les pauvres familles avaient bouché tout ce qu'ils avaient pu de portes et de fenêtres, afin d'échapper à l'efirayante contribution , il fallait pourtant entrer, sortir et renouveler l'air, libertés que le juste-milieu ne donne qu'à beaux deniers comptans. Il fallait donc payer, payer encore, payer toujours.... Comment y tenir? comment y suHire avec la détresse que nous valent les belles conceptions de Casimir Périer et compagnie ?.... Ainsi ce soir-là , des deux côtés, le sommeil fuyait les paupières ; des deux côtés , il y avait des hommes, des femmes . des jeunes gens, des jeunes tilles qui veillaient; mais il y avait pour les privilégiés du budget danses , Irires, punch, glaces, |)laisirs, joie et bonheur.... Dans toutes ses autres familles , larmes , peine , tristesse , lamerjtations , désespoir Que serait-ce, si l'on n'avait ni l'avenir ni l'espérance?