CORRECTIONNELS
lienf donc U^s Cancans à démêler hier avec la police nnelle? — Le voici : Un iour M, Persil rencontre un
Qu'avai correctionnelle!' — Le voici : Un je Cancan , et se fâclie ; il en rencontre un autre , et s'emporte ; ma
foi, le troisième acheva de le metti'e tout à fait en fureur
Dans cet c'tat m;ilheiireux , il balbutia ces mots' : «De par ma barbe, ceci est un journal déguise! ! ! » Un journal, parce que les ouvriers doivent le lire tous les jours, vu qu'ils n'ont rien de mieux à faire, et déguise, parce qu'il n"a ni la forme, ni la date, ni le litre, ni la périodicité apparente d'un journal. Or, il n'en est que plus criminel aux yeux d'un procureur du roi , pour qui tout déguisement est mauvais; te'moin le budget, qui est bon, et qui ne se de'guise pas. Ceci prononcé d'un ton solennel en tête à tête avec M™^ Persil, fut d'un effet adtnirable. En conséquence je fus prié par huissier, de comparaître , et je comparus. L'audience tut longue , mais gaie. Il y avait beaucoup d'ouvriers désœuvrés ; les pauvres gens viennent s'entasser là pour avoir chaud, et rire des sottises des autres.
M. le président. Vos nom , prénoms, âge, domicile, profession? — Je me lève et me décline ; pour la profe>sion , c'est autre chose , je n'oserais prendre le titre d'homme de lettres. — Et pourquoi pas? — Non, non, mettez prolétaire; j'aime mieux prolétaire : aujourd'hui c'est un état honorable , au moins on voit tout de suite que vous n'éies pai budgétiste. On mit prolétaire.
M. le président. Vous êtes accusé de f;> ire paraître un journal sans avoir préalablement déposé un cautionnement. — Je ne fais point un journal, j'écris pour vivre; quand j'ai faim , j'imprime. S'il y a quelque périodicité dans mes écrits, c'e«t que mon estomac exprime périodiquement ses besoins. Enseignez-moi à résister à cette loi bien plus impérieuse que celln que vous invoquez contre moi , je me tais.
M. le président. Votre intention n'est pas, j'imagine, de continuer à écrire? — Dès demain, M. le président, à moin' que la Cour ne statue sur l'existence future de ma famille.
M. le président. Mais vos écrits sont politiques? — Je recueille to«is les bruits politiques et autres , c'est selon le lieu où je me trouve. Demain , par exemple , je parlei'ai de ce que j'ai ^•u et entendu ici, et mes Cancans s'appelleront coTec^/c»««e^.
Ici je m'assieds, et M. Nibellc, ancien avooat-gcnéral d'Angers . prend la paroi f pour ma dcFcnse :
«Messieurs, dit-il, la presse traduite en Cour d'assises, tra- «liiite en police correctionnelle, traquée sur tous les points, se réfugie devant vous; soyez son noble appui. Ce n'est pas seulement la cause des lettres, c'est le pain de toute luie {amille dif,'ne du plus vif inte'iêt que je viens de'fendre. M. Berard , pi ivc , par suite d'evènemens politiques, de l'enip'.oi qu'il occupai!. , était dans le mallieur ; il avait une famille nombreuse à soutenir. M. Berard n'a cherché d'autre ressource que celle de son esprit : celle-ci est la plus noble et la moins coiiunune. Cependant, de quoi est accuse' M. Berard ? De faire un journal ! iMais ses ecrili» n'en ont ni le caractère ni le titre. Le mot cancan veut dire causeries, propos; aussi les appe!le-t-il tour à tour Cancans
yrancaic , inexorables , patriotiques , L^pidémiqiips
Français, parce qu ils expriment lessentimeas les plus nationaux; inexorables, parce qu'ils flétrissent tout ce qui doit être flétri ; patriotiques , parce que l'amour de la patrie brûle dans son cœur ; épidemiques enfin , parce qu'ils se répandent avec rapidité dans toute la France; en sorte que si M. Berard est coupable, toute la France est complice. »
En ce moment M. lePiésident interrompit la brillante improvisation de M. Nibelle , et les auumures approbateurs qu'elle occasionnait dans l'auditoire , pour rendre l'arrêt suivant :
a Attendu que si les Cancans paraissent périodiquement, il « n'y a point d'abonnemens ni de livraisons faisant suite à « d'autres;
« Qu'ainsi ils ne sont pas sujets au cauticnaement ni au de'tt pôt exigé pour les joiu'naux ,
« Le tribunal renvoie le prévenu de '.a plainte sans dépens. »
Non, Louis-Philippe, roi bourgeois, roi à bon marché, roi tricolore, comme on l'appelle, couronné sur les barricades par !e consentement de toute la France, moins les royalistes, moins les re'publicaiiîs , moins les l)onapariistes, c'est-à-dire, moins les trois quarts et demi de la population, Lonis-Philip{»e , le héros en second de Jemmape? et de Valmy ; le possesseur de. huit ou dix châteaux , Loiiis-Philippe-le-Grand , le Gios, le noble Louis-Philippe, le plus riche des hommes, n'eit pas le plus heureux ; et comment vcudriez-vous qu'il le fù* ?.... Avezvous déjà été témoin d'une tempête? Une iempête est une désorganisation atmosphérique, une révolution aérienne qui succède tout à coup à l'ordre. Ainsi il fait un temps superbe, le soleil brille dans tout son éclat , l'air est pur, un zéphir léger agite doucement les vagues, et pousse paisiblement le vaisseau vers le port , les matelots chantent ou dorment dans leurs liamacs , le capitaine fume sa pipe sans penser..., les pas.sagera folâtrent sur le pont, et se félicitent déjà de l'heureux snccès de
leur voja^gc. Tout à coup ua cri n^ fait euteudre! C'est ic piiote qui orckMiuc de cargiier les voiles : à l'instant les matelots £;rnvi>sent les cordages, le capitaine jette sa pipe, et se met à ri'flccliir, les passagers cessent de folâtrer, et se demandent avec Il prise ce que signifie carguer les voiles.... Voyez-vous là •as, à l'horizon lointain, un petit point presqu'imperceptible.' — Comment, c'est cela qui cause tant d'alarmes? — Vous alh'z voir : le petit point s'avance, grandit, déjà il enveloppe tout le ciel : « Au jour vif et brillant succède aussitôt une nuit unici versslle et profonde , des nuages épais roulent par masses dans a les airs et tombent en torrens.- Tous les vents déchaînes fon- « dent sur la mer et la bouleversent jusque daus ses abîmes. «Tout gronde, le tonnerre, les vents, les flots. » On croiiait assister à la dernière heure du monde.
Ql^e je plains alors un pilote tout neuf, un pilote deliutant , à qui le gouvern.iil reste à la main comme l'anse d'un vase brise'! Le voyez-vous, pâle, tremblant, déconcerte, ne sachant à quel saint se vouer ; il maudit le jour funeste où, plein d'une orgueilleuse confiance dans son habileté', il a ose' s'aventurer sur le-, flots; il avoua qu'il a eu tort de résister' aux sages avis qui lui furent donne's; il se repent de n'avoir pas cëdé aux prières d'une epou>e justement alarme'e de son entreprise; mais hélas! l'ambition, l'orgueil, l'.ivarice, peut-être, l'ont emporte' dans son cœur. O regrets sujMîrflus!!! Et vous croyez que Louis- Philippe est heureux , lui pilote, lui qui voit le grain funeste qui s'avance? Ah ! je voudrais bien vous y voir ! Je voudrais vous voir avec i\e,nx ou trois villes re'voltéessur le dos, nu procès Hennequin aux trousses et un programme dans la poche. Je voudrais bien vous voir poursuivis par une voix comme celle ,de M. de Chateaubriand, qui juge sans appel, par une voix comme celle de M. Mauguin, qui vous ferroritie, par deux autres voix comme celles de MM. de Fitz-James et de Dreux-lire'ze , qui vous font trembler. Je voudrais vous voir travaillt's à la fois par cent journaux et mille petites brochures, au nombre desquelles scintillent les Cancans. Je voudrais vous voir, figurant en caricatures à la porte de toutes les boutiques de marchands d'cslampes; je vondrai> vous voir avec im voi^iu hargneux oomn.e le loi de HoUande , et un cousin mauvais sujet comme Àicolas.
Ce n'est rien , n'est-ce pas, que d avoir un premier ministre qu'on traite d'insolent, et à la tête duqv.cl on lance des procès Gisquet et des aveux Dumolard ; ce n'est rien que d'avoir un grand fils qu'on traite d'arc-en-ciel , un ami Laffitle qt>i vous appelle révolutionnaire, un M. de Cormenin q'ji vous traite d'usurpateur; ah! je voudrais vous y voir, et je vou^ louhaitcrais alors pour tout dc'fenseur un Dupiu , et pour tout retraijchemciil un petit fossé... Non, Loai.s-Phiiip\ie n'est p.ii heureux , e^ c'est d(! boti cociu- que je le plains !
SPART A eus.
PeiQtres, graveurs , Hthogra[)hes , c'en est fait , tous êtes Tain- CU9 ; joyeiix dessinateurs , déposez vos pinceam ; faites place au juste-milieu, qui débute dans la carrière de la cari(;a!ure. Les boutiques des Philippou, des Martinet, de'^ Aubert , des Fonrouge , restent désertes ; c'est au jardin des Tuileries que Ja foule des curieux se presse; et ici ne croyez pas rencontrer seulement une poire à gros favoris, un arc-en-ciel à la bousarde , une copieuse tartine de beurre? C'est une statue colo»r sale et faite de main de maître qui s'offre à vos yeux. C'est un peuple entier personnifie' , sous les traits de l'esclave Spartacus, que vous trouverez! Accourez tous; voyez ces formes athle'tiques , cette attitude menaçante, cet œil terrible, et puis ces cbaînes brisées , et puis ce poignard prêt à frapper la tyrannie Oh! ne faites plus de caricatures, ne vous exposez plus
aux fureurs de M. Persil , ni aux visites de M. Noël, ni à tout le gâchis re'Tolutionnaire; le juste-milieu l'emporte sur vous : qu'il se juge, qu'il se condamne, qu'il s'empoigne; jamais p»ïniée plus hardie, jamais conception plus forte ni plus e'nergique n'a été émise Spnrtacus et son poignard, voilà de quoi combler tous les fosse's du monde; Spartacus et ses chaînes brisées, voilà de quoi ouvrir tous les cachots ; Spartacus , l'œil sur le cadran des Tuileries , roiiàr de quoi empoisonner toutes les jouissances , détruire toutes les illusions, agiter le sommeil le moins inquiet , diminuer la liste civile la plus dodue. Ah ! maintenant je défie les gendarmes de sabrer le peuple; je défie leï assommeurs , les agens, les mouchards, je défie jusqu aux pompes Lobau , Spartacus e^t aux Tuileries ! !
Pauvres gens! pourquoi vous êtes-vous battus? était-ce par hasard pour vous débarrasser des Bourb...? Mais, si je ne me trompe, avant la révolution le roi- citoyen passait pour un cadet de la famille. Etait-ce pour ne plus voir de cour? Mais , si je ne me trompe encore, il y a eu le jour des Innocens grand bal à la cour ; à telles enseignes , que les habits brodés faisaient leur jeu sur le dos des boutiquiers, et les manteaux voltigeaient gauchement, dit-on , sur l'épaule des boutiquières.
Etait-ce pour gagner imc liste civile .' Mais , si j'ai bien lu le rapport de M. Schonen- le -Matrimonial, la nation doit au prince, qui la gouverne si joliment, une dot magnifique; elle doit aussi un ujariage à son fils pour ses héroïques exploits. Il est vrai que la Chambre a beaucoup ri de toutes ces detteslà ; mais enfin lu dot magnifique sera donnée.
Ah ! pauvres gens , pouiquoi vous êtes-vous battus ? Serait-ce par hasard poijr la Charte? Ah! vous avez S>eau faire, la demoisella n'en a pas été plus respectée depuis.
Serait-ce pour ne plus voir de nobles au ministère? Mais
qu'v avez- vous gagne ? Bst-oe que les coups de sabre des gendarmes sont moins Iranchans , les coups d'e'pee des gens de police moitis profonds , les bourrades plus gracieuses , les coups de poing soldés plus doux , quand c'est un ministre vilain qui les ordonne?
Est-ce que le budget est moins lourd quand il engraisse des financiers? Il me semble que non. Dans ce cas encore vous vous seriez furieusement trompe's, car, si j'y vois clair, nos nouveaux courtisans se font nobles , gros comme le bras.
Voyez défiler leurs voitures , leurs gens , leur livrée ; c'est M. le baron tel, marchand dépotasse en de'lail ; c'est M. le
comte de , marchand de clous de giroffle ; M. le marquis du
Quinquet , M™*' la duchesse de la Mélasse, et tout ce beau monde
-ce pour avoir le drapeau tricolore.'' Jlcias l il allait bien à la colonne, il fallait le laisser là; gardien d'une vieille gloire qui nous avait , he'las ! coulé bien cher, au moins il faisait souvenir. Aujourd'hui, sur im comptoir, dans la main des escompteurs, il est comme dépaysé; lui qui ne connaissait que le bruit du canon , comment ne pâlirait-il pas au bruit des tonnes d'or qui émigrent par amour pour la paix?
Ah ! pauvres gens , pourquoi vous cteii-vous battus ? Serait-ce pour avoir la liberté? Ah! nous y voilà ; oui , c'est pour avoir la liberté. En ce cas, il faut l'avouer, vous avez complètement réussi , et je vous la souhaite bonne et heureuse pour i83a.