‹ Les cannibales et leur temps: souvenirs de la campagne de l'Océanie sous le commandant MarceauChapitre 11 sur 11 · MONASTÈRE DE NOTRE-DAME DES MISSIONS · texte numérisé non relu

MONASTÈRE DE NOTRE-DAME DES MISSIONS

. « Monsieur, parmi les extraits que je vous envoie, vous lirez je crois avec intérêt ce qui touche Tupou, la jeune princesse élevée par nos sœurs. Le commandant Marceau et notre vénérable ami, le docteur Montargis, ont dû être reçus à Tonga, par son grand-père, le Tui-Tonga, c'est-à-dire par tout ce qu'il y avait de plus sacré aux yeux des habitants de Tarchipel des Amis et même de tous les Océaniens.

» Dans une de nos dernières entrevues avec Mgr Lamaze, quelques jours après son sacre. Sa Grandeur ne nous a parlé que de la mort édifiante de cette chère enfant: « Vos sœurs, nous disait » Monseigneur, n'auraient-elles fait dans nos mis- » sions d'autre bien que celui d'avoir préparé ainsi » par l'éducation, cette belle mort, elles devraient » s'estimer bien heureuses et grandement récom- » pensées pour tous leurs sacrifices. L'exemple de » Tupou sera un puissant argument en faveur du » Catholicisme. »

» C'est pourquoi je pense qu'il peut vous être agréable que j'ajoute ici ce que je sais de cette

jeune princesse dont la vie et la mort ont été des plus édifiantes.

)^ Depuis Touverture du pensionnat de nos sœurs, en 1871, Tupou n'avait plus quitté le couvent. Mais à répoque des vacances, son éducation étant à peu près terminée et son père et sa mère étant morts, ses parents protestants voulurent Tavoir avec eux. Elle quitta donc le pensionnat, au grand regret des missionnaires et des sœurs qui connaissaient les dangers auxquels Tupou serâît exposée. Peu de temps après son entrée dans le monde, le roi mit tout en œuvre pour Tattirer à la cour ; ses trois fils voulaient Tépouser. Mais notre chère Tupou, malgré les pressantes sollicitations de ses parents et amis, ne voulait jamais y consentir, craignant de ne pouvoir rester catholique. Par son alliance avec le fils aîné du roi, Tupou remontait sur le trône de ses ancêtres et devenait reine de Tonga et de tous les archipels de sa domination. Mais elle préféra renoncer à tous ces brillants avantages plutôt que d'exposer sa foi, mille fois plus précieuse à ses yeux que tous les royaumes.

» Cependant, plus elle résistait, plus elle était poursuivie. De guerre lasse, elle prit le parti de s'enfuir de chez ses parents, et d'aller se réfUgiér auprès des sœurs, disant qu'elle voulait être leur servante. Mgr Lamaze, qui était alors le missionnaire de la station de Maofaga où se trouvait le couvent, voyant que les choses devenaient difficiles,

prit Tupou à part et lui dit : « Chère enfant, tu le » sais, ton influence est grande, tu peux faire » beaucoup de bien, mais si tu veux te marier avec » le fils du roi, il faut bien promettre au bon Dieu » que tu resteras ferme dans ta foi, que tu ne te » laisseras pas ébranler.

» — Père, sois tranquille, pas seulement cela ! » Je suis complètement déterminée, je n'en veux » pas : ikai teu tali ia. Je resterai toujours avec » les Taupou (les vierges). »

» C'était de Théroïsme.

» Tupou resta ferme dans sa résolution; elle était heureuse, rendait toutes sortes de petits services aux sœurs et s'employait même aux plus gros ouvrages ; elle donnait à manger aux porcs, faisait la cuisine, lavait et repassait, au point que tout le monde était étonné ; les tama ou collégiens du R. P. l.amaze, la voyant ainsi travailler à travers la palissade qui sert de clôture, s'écriaient, dans leur admiration : « Voyez Tupou, qui est de la » famille royale, travailler comme un enfant du » peuple, il n'y a que le catholicisme qui puisse » fournir de tels exemples. »

» Malgré tout, les fils du roi nourrissaient toujours l'espoir de gagner le cœur de Tupou, mais Dieu qui voulait en faire son élue, l'appela à Lui à la fleur de l'âge.

» Un jour que notre jeune princesse avait travaillé encore plus qile de coutume, elle demanda,

comme délassement, la permission d'aller se baigner dans la mer avec une de ses compagnes. Le soleil était très ardent, la sœur lui dit qu'il ne serait peut-être pas prudent d'y aller, mais Tupou répondit aimablement: « Tu sais bien que nous, Ton- » giennes, nous sommes habituées aux fortes cha- » leurs et que nous ne craignons rien ; sois sans » inquiétude. » La sœur n'insistant, pas, elles y allèrent.

» Le soir, à leur retour, Tupou avait la figure bien brûlée et l'air abattu ; elle alla se reposer, pensant qu'un peu de sommeil dissiperait ce mal de tête. Il n'en fut pas ainsi, car une forte fièvre se déclara quelques jours après.

» Se sentant très malade, elle dit à la sœur qui la gardait : « On va venir me voir, on ira partout » dans votre maison, et je sais que cela ne con- » viendrait pas, vous ne seriez pas maîtresse chez » vous. J'irai chez le père de Félicita (une bonne » famille catholique, les parents d'une de nos élè- » ves, qui était au pensionnat avec Tupou dès le » commencement), je serai près de vous et près » du Père, vous viendrez me voir. » C'était par délicatesse et aussi pour que ses parents protestants n'aient pas de raisons pour vouloir l'emmener. On la fit transporter avec beaucoup de précautions.

» Elle était là, depuis quelques jours, dévorée par la fièvre, conservant cependant toute sa con-

naissance. Nos sœurs allaient souvent la voir et lui prodiguaient tous les soins qui étaient en leiu* pouvoir, mais le mal faisait de rapides progrès ; toute rîle était dans la consternation. Le roi envoya huit hommes avec une litière pour remporter dans son palais. D n'y avait rien à dire, la pauvre petite mourante ne pouvant plus se défendre. Elle fit immédiatement appeler le R. P. Lamaze et le pria d'aller souvent la voir à Nukualofa (ville du roi). Tupou avait reçu les derniers sacrements, tous ses préparatifs poiu* le grand voyage étaient terminés, mais elle voulut avoir une nouvelle absolution avant son départ de Maofaga qu'elle ne quittait qu'à regret.

» Baker, le ministre protestant et tous les chefs de la secte, vinrent entourer Tupou, tentant un dernier effort contre sa foi, mais elle resta inébranlable jusqu'à la fin, et ne voulut pas même accepter leurs médecines ; elle ne buvait que de la tisane de tamarin que les sœurs lui préparaient.

» Lorsqu'elle se sentit un peu mieux, elle disait au R. P. Lamaze : « Quand je serai guérie, je me » sauverai encore chez les Taupou (les sœurs). » Ne pouvant plus s'exprimer, elle embrassait devant tout le monde son scapulaire, son chapelet et son crucifix qu'elle gai-dait toiyoxu's suspendus à son cou, pour montrer au roi et à tous ceux qui l'entouraient qu'elle voulait mourir dans sa religion.

» Tout espoir de guérison était perdu, les pareats

de Tupou voulurent avoir son dernier soupir ; on la mit sur un brancard pour l'emporter à Pea, lieu de sa naissance, ville célèbre dans l'histoire de Tonga, ville fortifiée où régnaient autrefois les ancêtres de notre chère Tupou, mais Dieu n'accorda cette consolation ni à la ville de Nukualofa, ni à celle de Pea. A quelque distance de la ville du roi, on entendit Tupou exhaler un profond soupir, le cortège s'arrêta... Elle venait d'expirer.

» Son enterrement fut un vrai triomphe pour les catholiques. Il y avait 22 ans que le roi Georges avait proscrit de Pea le catholicisme et défendu depuis toute manifestation religieuse, mais pour Tupou, il donna toutes les permissions. On déploya pour ces funérailles une pompe inconnue jusqu'alors, tant au point de vue civil qu'au point de vue religieux. La marche de ce nombreux cortège ressemblait plus à une procession du saint Sacrement qu'à ime cérémonie funèbre. La cour et tout ce qu'iTy avait de noble dans le royaume s'y trouvaient. Arrivé près de la fosse où sont enterrés les ancêtres de Tupou, on entonna le cantique Selo^ selOj Ciel, ciel, comme pour le jour de l'Ascension, on croyait voir l'âme de Tupou monter au Ciel. Les officiers protestants de la cour, assis dans le cimetière, écoutaient ce chant et semblaient en être ravis.

» Espérons que cette chère enfant qui a su garder, au milieu des malheurs de sa royale famille, une

autorité morale étonnante, et édifier tout son peuple par une vertu qui avait revêtu un caractère d'héroïsme, même dans la fleur de sa jeimesse, est maintenant auprès de J)ieu une puissante protectrice pour le peuple qui Ta toujours aimée et qui vénérait en elle le dernier rejeton d'une illustre race et Tunique fllle des premiers et des plus nobles confesseurs de la foi catholique dans ces lointaines régions.

» En vous adressant ces détails, je serais heureuse de penser qu'ils pourront quelque peu vous aider à faire glorifier le Seigneur dont l'amoureuse providence couvre toute la terre et se fait tout un peuple d'élus parmi ces nations éloignées qui aiment Dieu dans la simplicité de leurs cœurs, et sont loin d'abuser de la grâce, comme malheureusement un trop grand nombre le fait en Europe.

» Veuillez, Monsieur, agréer, etc.

» Marie du Cœur de Jésus, » Supérieure générale de N.-D. des Missions. »

Avant de continuer l'esquisse des traits qui ont eu rOcéanie pour théâtre, nous tenons à témoigner ici l'expression de notre gratitude à la vénérée Mère générale pour sa bienveillante, sa charitable communication. Puisse Celui qui tient un compte exact de toutes choses, accomplir les vœux que nous formons pour Elle et la récompenser conune

Il sait le faire quand une âme, loin de gêner son action, y correspond en tous temps, en tous lieux, partout et toujours.

C'est avec cette espérance que nous allons poursuivre l'esquisse des actes d'un laborieux apostolat, actes au sein desquels se meuvent quelques bonnes volontés mises au service de la plus exquise charité.

Avec de telles dispositions on ne saurait être arrêté par rien, et cela est nécessaire dans des contrées où les éléments conspirent avec les mauvaises passions pour entraver le bien qui, en définitive^ doit avoir le dernier mot, car le Souverain- Maître a prescrit des bornes au mal ; les flots les plus impétueux, en s'arrêtant au sable du rivage, sont là pour démontrer cette grande, cette éternelle vérité.

Une affreuse tempête.

Quand, par suite de quelque grand mouvement de la nature, on voit des fléaux s'abattre sur l'humanité et la frapper indistinctement, le monde, avec l'esprit qui le domine, n'est pas sans dire, en voyant les fidèles serviteurs de Dieu subir le sort commun : Où donc est leiu* Dieu ? Ubi est Deus eorum ?

La question n'est pas nouvelle et le Prophète

royal, pour que les nations ne tiennent pas le même langage, leur répond dans les chants sublimes qu'aucime poésie n^égale, parce qu'ils sont l'éternel poésie : Deus autem noster in cœlo, omnia quœcumque voluit fecit,.. Notre Dieu est dans le ciel : il fait ce qu'il a déterminé, ce qu'il a voulu.

Et comme les bons savent, à n'en pas douter, que Dieu ne veut que le bien de sa créature, ils s'inclinent, non comme le font les fatalistes qui croient au hasard, mais comme l'être intelligent qui sait qu'il y a une Providence qui règle toute chose partout et toujours, que ce soit sous la zone torride où tout est dévoré par les rayons ardents du plus brûlant des soleils, ou sous une atmosphère tellement abaissée, que la nature, en ces lieux, semble être condamnée à ne jamais ressentir les douceurs d'un printemps avec ses fleurs qui embaument et ses chantres ailés qui s'ébattent dans la fouillée en lançant dans les airs des accents qui disent tant de choses à l'âme, à l'âme quand elle n'est pas par trop envahie par les tristesses de la vie ou oblitérée par des misères qui sont la pire des tristesses !

Et quand l'aquilon souffle avec violence, quel que soit le climat sous lequel il s'abat, aucune puissance humaine ne saurait entraver son impétuosité, aucune force amoindrir sa violence ; tantôt il détache du sommet des montagnes glacées, de formidables avalanches qui, en se précipitant dans la

vallée, menacent d'ensevelir le voyageur égaré sous un épais et blanc linceul ; d'autres fois, c'est le géant des forêts qui ne peut résister à sa puissance et se brise avec éclat. Qu'on le veuille ou non, il faut s'incliner devant une puissance supérieure qui seule commande aux vents et à la tempête.

Dieu, par ces grands bouleversements, parle à tous : aux bons, pour les rendre meilleurs; aux méchants, pour les faire entrer dans une voie qui satisfasse sa justice et le mette à même d'exercer sa miséricorde.

Une de ces grandes tempêtes a eu lieu à Tonga, le 20 juin 1872 ; les pauvres sœurs se croyaient perdues. Vers les dix heures du soir, elles étaient à peine endormies, quand elles furent subitement réveillées par un terrible fracas : une trombe de vent venait de s'abattre sur leur monastère. En trois ou quatre secondes qu'avait duré le fort de la tempête, tout avait été renversé : maisons, palissades, véranda, etc. Les pauvres sœurs étaient entre la vie et la mort. Ce fut un terrible moment pour elles et une de leurs plus rudes épreuves. La maison était tellement ébranlée qu'elles ne pouvaient sortir ni par les portes, ni par les fenêtres. Les enfants criaient et se désolaient dans les dortoirs où ces chères petites se trouvaient avec une des sœurs qui aurait voulu les faire descendre, mais la porte résistait. A force de secousses, les

sœurs parvinrent à faire passer les enfants par la croisée et à y passer elles-mêmes. On se trouva alors sous la véranda. Mais tout n'était pas dit : rester là n'était pas chose facile, le vent était encore si violent que les cocos tombaient de tous côtés, ce qui n'était pas sans danger ; rentrer dans la maison d'où l'on était sorti avec tant de peine, eût été une grande imprudence, car la pauvre maison penchait et menaçait de s'affaisser tout à fait. U n'y avait donc qu'à s'abandonner à la Providence, c'est ce que les bonnes sœurs firent.

Elles allaient se diriger vers la chapelle; lorsque le R. P. Lamaze, qui avait entendu le bruit que le cyclone avait produit et qui en avait été épargné, vint avec plusieurs de ses tama (collégiens) qui portaient des lanternes. Il était alors minuit; sur le conseil du R. P. Lamaze toutes les sœurs firent la sainte communion ; elles ne l'avaient jamais faite dans un moment plus solennel; elles en éprouvèrent une grande, une immense consolation.

Mais tout n'était pas dit, la nuit semblait interminable, surtout quand on est condamné à l'inaction, et que l'on a tout un petit troupeau à sauve-garder. Mais nous aimons à redire que ce que Dieu garde est bien gardé ; il n'est arrivé aucun accident, ni aux jeunes filles, ni aux sœurs.

Quand le jour fut venu, la frayeur des pauvres sœurs ne pouvait s'amoindrir, car la ruine était plus grande encore qu'elles ne se l'étaient imaginée :

tout autour d'elles était renversé, brisé, emporté par le terrible cyclone.

La maison était encore là, mais elle penchait tellement qu'un coup de vent pouvait la jeter à bas. Les indigènes étaient accourus en grand nombre, surtout les catéchistes du R. P. Lamaze, qui étaient sans contredit les meilleurs aides en pareille circonstance. Mais, malgré leur bonne volonté, ils n'avaient aucun moyen pour tirer les sœurs d'embarras. Ils ont bien relevé les cases tongiennes, la salle de récréation,la maison d'approvisionnement, mais il restait le monastère qui, vu la circonstance, n'était pas si facile à redresser. Le -dit monastère était en bois de fer, il avait 55 pieds de long sur 25 de large, et ne pouvait se manier comme une simple case.

Les pauvres sœurs ne savaient à quels saints se vouer pour sortir d'embarras.

Il y avait heureusement dans le port de Nukualofa une dizaine de grands navires, arrivés depuis quelques jours , pour la pêche à la baleine. La sœur supérieure écrivit au commandant pour lui exposer son embarras. Il n'en fallait pas davantage : il envoya quelques hommes, munis de grosses cordes avec des poulies. Les braves marins se mirent de suite à l'œuvre ; tous les catholiques de Maofaga vinrent se joindre à eux pour aider à remettre la maison sur sa base. Tout le monde tirait la corde en chantant, ce qui aidait beaucoup à tirer d'en-

semble, et par là aucune force n'était perdue. Pendant que Ton tenait ainsi la maison pour la mettre d'aplomb, un charpentier qui se trouvait là par providence, cloua de longues traverses contre toutes les parties, et quand la maison fut redressée, elle était plus solide qu'avant la tempête. Dieu ne manque jamais de bénir ceux qui mettent en Lui leur confiance. Et les bonnes sœurs purent chanter leur Te Deum et dire de tout leur cœur en le terminant : In te Domine speravij non confundar in œteimum. En vous Seigneur, j'ai mis mon espérance, je ne recevrai point de confusion.

Etat de la noblesse tongienne.

Les jeunes filles qui composaient le pensionnat appartenaient pour la plupart aux plus grandes familles du pays, mais à Tonga les personnages, les nobles, ne sont pas plus riches que le moindre des indigènes. Chacun a l'usage d'un petit coin de terre qu'il cultive ou fait cultiver. A Tonga, on vit au jour le jour, sans faire de provisions ; cette manière de faire n'était pas sans causer de grandes difficultés ; les enfants ne manquent pas, et la maison des sœiu*s qui paraissait trop vaste a été vite rempUe. Les jeunes filles sont très heureuses de venir au couvent, et les parents se font un honneur de dire aux voisins : « Nua est à l'école des Tau-

pou, et dans quelque temps elle sera savante (poto). »

Les Tongiennes ont beaucoup de goût pour l'étude, elles ont siu^tout un grand appétit ; une seule des pensionnaires mange, en un repas, autant que th)is sœurs dans toute la journée. Il est vrai que leurs aliments ne sont pas substantiels, ce ne sont que des bananes et des ignames toute Tannée^ sans aucune variation. Deux ou trois fois par an, ym petit morceau de porc à Toccasion d'un enterrement ou d'une fête, et c'est tout.

La pension des enfants se paie en nature ; dès la rentrée, chaque enfant apporte un kau d'ignames (une vingtaine), trois ou quatre régimes de bananes et quelques cocos. Tous les trois mois ces provisions doivent être renouvelées. L'ensemble de ces provisions alimentaires n'est pas dispendieux, et c'est cependant une lourde charge pour les indigènes de ce pays. Le premier trimestre, chacun fit preuve de bonne volonté, mais pour une partie seulement de ce qui avait été prescrit par Mgr Elloy lui-même ; il y avait bien les ignames et les bananes, mais le porc qui devait figurer dans Tensemble des aliments faisait défaut ; très recherché par tous, chacun se réservait celui qu'il pouvait avoir en sa possession par crainte d'en manquer, et l'on se contentait, au lieu de présenter la portion convenue, de ne présenter que des excuses en disant dans leur langue : Oka ikai keu mau ha

26â LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS

puaka. Ce qui veut dire : Je n'ai pas de porc en ce moment, je te l'apporterai dans le courant de Tannée.

Les sœurs, néanmoins, étaient contentes, la case aux provisions était bien garnie ; les ignames ne manquaient pas, c'était le pain, et ce grenier d'abondance devait laisser Téconome du monastère dans la plus parfaite quiétude pour six mois au moins. Mais, il y eut une cruelle déception ! au bout d'un mois, un mois à peine, le grenier était veuf de son abondance ! il était complètement vide : les sœurs avaient plus compté sur la grande provision que sur l'appétit dévorant des jeunes filles, appétit qu'elles étaient loin de soupçonner. Il fallait à tout prix se procurer le nécessaire, et les sœiu*s n'hésitèrent pas à échanger des choses utiles afin de ne pas laisser les enfants manquer du pain quotidien ; rien n'était épargné pour atteindre ce but, pas même les effets du trousseau des sœurs.

On ne sait pas assez dans le monde le bien que l'on pourrait faire en donnant régulièrement l'obole que l'on demande aux âmes de bonne volonté chaque année, pour secourir les vaillants cœurs qui dépensent leur vie pour gagner des âmes au Christ-Jésus, qui n'a pas compté, Lui, qui a tout donné, tout, jusqu'à la dernière goutte de son sang. Et l'on ne demande qu'un sou par semaine aux chrétiens pour travailler à un si grand bien, est-ce trop demander?

Il est une chose qit'on ne doit pas oublier: si dans toutes nos provinces, comme partout du reste, il existe des coutumes qui ont force de loi, les archipels de l'Océanie ont les leurs qui sont au moins aussi puissantes sinon plus puissantes que chez nous.

A Samoa et dans les archipels voisins, les femmes peuvent aider pour les plantations, mais à Tonga, il est impossible de demander cela aux jeunes indigènes, c'est absolument contraire aux habitudes du pays ; si les sœurs exigeaient d'elles ce travail, elles s'aliéneraient toute la population. D'ailleurs la mission de Tonga n'a jamais pu acquérir de terrain pour y fonder des œuvres. Le roi Georges^ l'unique propriétaire de l'île, n'a jamais rien voulu céder, tandis qu'à Apia et à Wallis, la mission possède de grands terrains qu'elle peut faire cultiver.

Il y a donc à Tonga, comme partout ailleurs, des épreuves à surmonter et des difficultés à vaincre, mais, dans les missions, on n'en est pas à compter les épreuves, et quand elles viennent, quelles qu'elles soient d'ailleurs, on leur sourit comme on le ferait à un hôte illustre qui pourrait accorder de grandes faveurs. Et la souffrance est bien cet hôte, puisqu'elle procure la béatitude, siu^tout quand l'empétrantj le bénéficiaire, la supporte pour la justice.

Pour en avoir la certitude, il n'y a qu'à se rappeler que cette béatitude fait partie de celles proclamées par le divin Maître.

Si dans ces pays lointains, il y a des difficultés à sunnonter, le dévouement a ses joies, la peine son salaire, le travail sa récompense. Les jeunes Tongiennes aiment Tétude, et quand on voit ime intelligence s'ouvrir et les leçons y pénétrer, on bénit Dieu de ce bienfait, car on comprend par là que tout devient possible, et avec la perspective de voir, en même temps que la science humaine, la vie chrétienne s'infiltrer dans les âmes, on ne compte pas sa peine ; est-ce que les chercheurs d'or la comptent, eux, la peine? L'intelligence des vérités chrétiennes vaut mieux que l'or, car ce métal crée souvent des difficultés qui ne sont pas toujours sans danger, tandis que la pratique des vérités chrétiennes, loin de les créer, aide puissamment à les surmonter.

Pouvoir garder plusieurs années les enfants, les nourrir et les élever, voilà ce que les sœurs demandent, persuadées qu'elles sont, que leurs chères élèves deviendront plus tard, avec l'aide de Dieu, des apôtres autoiur d'elles.

La iéte de Noël à Maoiaga.

Nous avons à raconter comment les cérémonies de la fête de Noël se pratiquent dans une des îles de rOcéanie, à Maofaga, île dont les habitants, il y a cinquante ans, étaient encore livrés à la plus ré-

voltante des anthropophagies. Quand on se rappelle les jours passés, leur tristesse, et les révoltants instincts de tous ces mangeurs d'hommes, on ne peut qu'exalter la gloire de Dieu qui élève assez les âmes pour les faire voler au secours des êtres assez dégradés pour se dévorer entre eux.

Quand le vénérable P. Chevron, le premier apôtre de Tonga, est arrivé dans cette île, en 1837, il n'y avait pas dans tout l'Archipel, une seule âme catholique : aujourd'hui, il y en a des milliers dans la seule île de Tonga. Il y a trois stations de missionnaires et chacun a plusieurs paroisses à desservir.

On voit parmi les habitants de ces archipels des vieillards qui ne se rappellent pas sans tristesse les anciens jours, et il n'est pas rare de leur voir verser d'abondantes larmes au souvenir des cruautés exercées par eux sur leurs semblables ; aussi n'est-ce pas du respect qu'ils ont pour les missionnaires, mais de la vénération, et si chez eux le culte des saints est en faveur, celui des martyrs est en très grande vénération.

Et les fêtes, les belles fêtes de l'Eglise, ils les aiment et ne négligent rien pour les bien sanctifier ; les hommes, les femmes, les enfants, s'y préparent de leur mieux, ils s'y préparent par ce qu'ils appellent le teuteu (ce qui veut dire la toilette, l'ornement de l'âme) : la confession.

Pour ne pas manquer le consolant sacrement de

la confession, ceux qui habitent les villages éloignés, sont obligés de venir à Maofaga la veille de la fête, traverser en mer des distances de deux ou trois bewes, dans une méchante pirogue, souvent d'emprunt, et de prendre avec eux toute leur famille et des provisions pour apaiser une faim presque toujours dévorante. La femme charge le plus jeune de ses enfants sur son dos, en tient un ou deux sur ses genoux, tandis que le mari conduit l'embarcation, heureux si elle ne chavire pas, ce qui mettrait dans la nécessité de faire une partie du voyage à la nage.

Arrivés à Maofaga, épuisés de fatigues, ces pauvres insulaires n'ont pas tous des parents qui puissent les recevoir. Us vont alors se caser comme ils peuvent, chez un ami, un voisin, ou sous un hangar au besoin. Ils ont parfois aussi à souffrir de la faim, pendant les deux ou trois jours qu'ils passent là poiur bien célébrer la fête.

A peine débarqués, ils s'empressent d'aller à l'église pour se confesser, c'est leur plus grande préoccupation, tant ils comprennent le bienfait de l'absolution, et tant aussi ils sont heureux du bien et du bonheur qu'elle répand dans leur âme : quand on sent vivement le mal qu'on a fait, et qu'un missionnaire a franchi l'immensité des mers pour venir, au nom d'un Dieu d'amour et de paix, vous apporter le pardon, on ne peut mieux exprimer sa reconnaissance qu'en acceptant cet immense bien-

fait ave<i toute la joie qu'il comporte, avec toute la reconnaissance qu'il mérite, et avec ce repentir sincère qui donne tant de joie au ciel.

Mais ce n'est pas tout; ceux qui sont là, à demeure fixe dans le pays, n'ont rien négligé pour rendre la fête brillante : pendant huit jours ils ont travaillé à faire, avec de jeunes roseaux, des espèces de lustres garnis de guirlandes de fleurs odoriférantes.

Quelques heures avant la messe de minuit, chacim vient prier le Père missionnaire de vouloir bien accepter un de ces lustres et lui permettre de le suspendre le plus près possible de l'église. Dans les premières années, on les mettait presque tous dans l'église, mais après, le nombre en devint si grand, qu'une fois l'église parfaitement illuminée, tous les autres lustres furent suspendus, sur deux rangs, de distance en distance, le long d'une belle avenue, en face de l'église.

Les jeunes filles, qui nulle part ne sont les dernières, avaient aussi voulu préparer une de ces lampes en forme de lustre ; celle-là fut placée à l'entrée de l'église. Le couvent des sœurs, ainsi que la palissade qui entoure le jardin, étaient garnis de lampions. Le jardin du R. P. Lamaze ne pouvait être oublié. La grande allée des sœurs, qui conduit sur le bord de la mer, était étincelante de lumière. Tous les insulaires étaient ravis de joie.

Lorsque tout fut illuminé, les deux lalis (arbres

creux) et la cloche commencèrent leurs joxpux carillons. En quelques minutes Téglise fut comble, chacun était à sa place. On entonna, en tongien, le cantique : Venez divin Messie, que tous les assistants chantèrent avec le plus merveilleux entrain. Au commencement de la messe, les jeunes gens du collège, en chantant V Introït^ firent monter vers les cieux, avec de touchantes voix, les prémices de leur foi en même temps que Texpression de leur reconnaissance. Le Kyinej le Gloria et le CredOj furent chantés, avec accompagnement de Tharmonium, par les jeunes filles du pensionnat des sœiu^s. A V Offertoire, elles chantèrent un kve Maiia, et à rélévation un Salu taris en parties. Depuis Vkgnus Dei jusqu'à la fin de la messe, toute Tagsistance chantait des cantiques de préparation à la communion et d'action de grâces.

Le joiu* de la fête, après Tofflce du matin, commencèrent les hivehiva (les chants, les poésies). Avant l'arrivée des missionnaires, les Tongiens, dans leurs fêtes païennes, racontaient, en chantant, comme tous les peuples de l'Océanie le faisaient, les faits remarquables de leur histoire. La musique accompagnait toiyoïu's ces hivehiva; elle consistait à frapper sur le gazon avec des morceaux de bambou, à temps et à contre-temps, ce qui produisait un son qui n'était pas toujours harmonieux, mais qui a assez d'attrait pour les indigènes.

Nos sociétés chantantes — alors que l'on chan-

tait — accompagnaient les joyeux refrains en tapant en cadence les verres sur la table ; lequel de ces accompagnements est préférable ? nous posons la question sans la résoudre.

Voyant que cette manière de chanter avait tant d'attrait pour eux, les missionnaires, toujours attentifs à saisir les occasions favorables pour instruire et transformer les peuples qui sont confiés à leur apostolat, substituèrent aux poésies païennes Thistoire de la religion chrétienne, celle des Prophètes, celle de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge, des anges et des apôtres. Ces chants se conservent par tradition, ce sont les matua (les anciens, les sages) qui les apprennent aux jeunes à Toccasion de différentes fêtes de Tannée.

Pour exécuter ces chants, les Tongiens se mettent par groupe, assis sur le gazon, à Tombre des arbres à pain, tout près de l'église et presque sous les croisées du Père missionnaire. Le peuple les entoure et applaudit après chaque morceau.

Ces chants, quoique un peu monotones sinon fatigants pour les oreilles européennes, sont très goûtés des indigènes, très instructifs, et font un grand bien, même aux protestants qui viennent en foule les entendre.

A deux heures de l'après-midi, le lali annonce la récitation du chapelet avec la méditation des mystères ; on s'y rend presque aussi nombreux qu'à la messe.

Les chants publics recommencent ensuite et se continuent jusqu'au moment de la bénédiction-

Le soir, tout est illuminé comme pour la messe de minuit. On chante des "cantiques d^ Noël pendant que les fidèles prennent place dans Téglise. Les petites filles des différents viDages se mettent par groupes pour réciter ensemble les évangiles qui parlent de la naissance de notre Seigneur Jésus-Christ. Tout le monde écoute ces récitations avec le plus grand intérêt et dans le plus profond recueillement.

Le Père missionnaire fait une instruction, et la bénédiction solennelle du saint Sacrement termine cette belle fête de Noël.

Le lendemain, après la messe, chacun reprend, la paix et la joie dans Tâme, le chemin de son village.

En publiant ce récit, nous nous sommes un peu étendu, croyant ne pas devoir omettre des détails qui caractérisent un peuple si voisin des scènes de carnage à Taide desquelles il trouvait à assouvir le plus monstrueux penchant, le plus révoltant des appétits.

Ce peuple^ parmi lequel il n'était pas sans exemple de voir un fils dévorer le cœur et les yeux de sa mère, ou, pour la honte de l'humanité, une mère se repaître du fruit de ses entrailles ! eh bien, ce peuple, sous l'action d'un secours immense, a compris l'inépuisable bonté de Dieu, et alors, oh ! alors,

loin d'inventer, comme il le faisait, des supplices pour arrêter le missionnaire dans sa course, il va à lui, non plus pour le frapper, mais pour s'incliner avec respect sous sa main paternelle, et accepter, avec ses divins conseils, le bienfait de son inépuisable charité.

Voilà comment les hardis pionniers de la civilisation, restent calmes au milieu des vents et des orages, parce qu'ils savent qu'après la tourmente peut venir une de ces brises qui apportent avec elles l'espérance d'un jour éclairé par un soleil radieux.

Le missionnaire qui arrose une terre ingrate de son sang, est plus puissant que jamais, et c'est en tenant en main la pahne du martyre qu'il peut plaider au mieux la cause de ses bourreaux, car le coup qui a tranché le fil de ses jours, en le lançant dans la gloire, le met face à face avec Celui qui, avant d'expirer sous les coups sacrilèges d'un peuple, a, du haut de l'instrument de son supplice, fait monter cette parole vers Dieu, son Père : Pater dimitte illis^ non enim sciunt quid faciunt. Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font.

Et quand, tout ruisselant encore de son généreux sang, le martyr tout rayonnant de joie et de bonheur, crie, conune on peut le faire dans la céleste patrie : Pater dimitte illis, comment n'obtiendrait-il pas le pardon qu'il implore ?

Oui, il Tobtient et la grâce qui descend dans les âines rend tout possible, le loup dévorant devient un tendre, un timide agneau, et l'anthropophagie qui faisait tant et de si honteux ravages, n'existe plus en ce pays que dans la mémoire de quelques anciens qui le déplorent et le pleurent amèrement.

Et la fête de Noël qui a été si bien sanctifiée à Tonga, à Tonga tabou, Tonga la consacrée, prouve, d'une façon irréfragable, que l'Eglise catholique a toujours été, qu'elle est encore et qu'elle sera toujours la grande bienfaitrice de l'humanité.

Les écoles de Tonga à l'heure des examens.

Les fêtes de Noël, dont nous venons de donner quelques détails, ont eu lieu vers 1872. Sans nous éloigner trop de cette date, un coup d'œil jeté sur les écoles pourrait bien ne pas être sans intérêt, en nous mettant à même de connaître les dispositions d'une peuplade qui a déjà donné assez de gages à la civilisation pour qu'on s'y intéresse.

Au mois d'août 1873, avant les vacances, il y eut un examen public ; là-bas, un tel examen est une fête, et quand rien ne cloche, la fête est magnifique.

L'examen eut lieu en plein air, sur le gazon, dans l'enclos du monastère des sœurs de Notre-

Dame des Missions, en face et à une très petite distance de la mer, à Tombre d'une touffe d'arbres plantés pour la circonstance.

Les parents des enfants, sur l'invitation des sœurs, étaient accourus en grand nombre, presque tous les catholiques de la ville et les collégiens, ou savants du R. P. Lamaze qui se dévoue, avec la charité qui lui est habituelle, à leur faire l'école tous les jours. Aussi la plupart d'entre eux ontils la réputation nîéritée d'exceller particulièrement dans les mathématiques. Ces jeunes gens, revêtus de leur uniforme qui consiste dans une espèce de petite blouse blanche ornée d'une croix rouge en étoffe, avaient majestueusement pris place à côté des Révérends Pères qui présidaient l'examen. Hoho, le plus savant de tous , a même donné quelques problèmes à faire sur le tableau.

Les jeunes filles étaient en grande toilette tongienne : enveloppées dans de grandes ceintures de tapa, la figure, les cheveux, les bras et les jambes ruisselants d'huile, et couvertes de colliers et de ceintures de fleurs.

Le chant de Y Ave maris Stella^ avec le refrain italien LaudiamOj a servi d'ouverture. Les chefs Tongiens qui pour la plupart ne savent pas lire, furent émerveillés d'entendre leurs enfants parler différentes langues.

L'étude du catéchisme n'est certainement pas négligée, que ferait-on sans cette étude ? sans la

haute morale qui découle du Christianisme, les habitants de rOcéanie se dévoreraient encore entre eux.

Toutes les pensionnaires des sœurs, depuis les petites de sept à huit ans jusqu'à celles de seize à dix-huit, Font récité d'un bout à l'autre ; celles qui hésitaient tant soit peu, n'étaient pas flères.

Pour la lecture en tongien, on ne leur passait que trois fautes. Pour le latin, il a fallu plus d'indulgence. C'était assez curieux de les entendre prononcer les mots de cette langue, et cela pour cause. Dans la langue du pays, il n'y a pas plus de 16 lettres, et par suite il est bien difficile de leur faire dire de certains mots, adoremus par exemple. En langue tongienne les lettres d et r n'existent pas, et alors ils disent atolemus. Ils mettent un t pour un rf et un / pour un r. Mais avec de la patience, et les sœurs n'en manquent pas, elles arriveront à habituer leurs chères élèves à prononcer les mots comme ils doivent l'être.

Comme résumé d'histoire, les enfants récitent, sous forme de dialogue, la vie d'Esther, la délivrance de son peuple, etc.

Toutes les parties du monde étaient suspendues à des poteaux que les sœurs avaient dressés pour cet examen. Chaque élève allait devant la carte désignée par les Pères missionnaires, pour répondre aux questions qui leur étaient faites. Au moyen d'une petite baguette, elles indiquaient les grandes

divisions de ces différents continents, les principales villes, les fleuves, les montagnes, le nombre des habitants et des catholiques. Aux plus avancées, on allait jusqu'à leur faire tracer une mappemonde sur le tableau, ou un continent avec toutes les principales indications.

Avant de commencer Texamen siu* Tarithmétique, leur étude favorite, les pensionnaires des sœurs ont récité la table de multiplication sur un air tongien", tout à fait propre à la leur graver dans la mémoire. Elles ont ensuite fait des problèmes sur le tableau. La première division les a faits sur les fractions et les règles de trois, les moins avancées, sur les quatre premières règles seulement.

Les cahiers d'écriture et les ouvrages de couture, étaient exposés sur de grandes tables. Les vêtements fournis par les sœurs furent donnés en récompense. Le chant du cantique : Salut, ô Vierge immaculée, fut chanté en français et termina la séance.

Les Tongiens étaient émerveillés de voir leurs petites flUes si savantes. Oui, elles savaient lire, écrire, calculer, mais ce qu'elles avaient surtout bien appris, c'était le respect à tous ses degrés et sous toutes les formes. Quand une société en est là, elle entre dans la vraie civilisation, oui, elle y entre, celle qui met toute chose à sa place et rend à toute Tautorité le respect qui lui est dû. Dans une telle société Dieu est connu, et par suite, aimé,

loué et adoré ; et quand on rend à Dieu Thonneuiqui lui est dû, les. nations et les familles qui les composent, grandissent dans le respect et dans Thonneur.

Ce n'est pas en un jour qu'on transforme ainsi une nation, et ce n'est pas sans un rude labeur aussi que l'on peut rendre aux âmes quelques traits de leur beauté primitive, alors qu'elles sont descendues jusqu'au plus bas degré de l'échelle sociale, et nous ne disons pas assez, car se dévorer entre soi, ce n'est pas se tenir dans un degré, même infime, c'est en sortir pour se mettre au-dessous, c'est égaler la brute qui ne vit que d'instincts, privée qu'elle est de la raison ; et, égaler une brute, quand on a été créé pour élever le regard en haut l ramper vers les bas-fonds, quand, comme Taigle, on peut diriger son vol vers les sommets les plus altiers, c'est Téternelle honte de l'humanité !

Mais Dieu qui n'abandonne jamais cette humanité, qui a toujoiu's un regard miséricordieux dirigé vers elle, inspire de grandes âmes et leur met au cœur assez de dévouement, assez de charité, assez d'abnégation, pour leur faire embrasser une vie de sacrifice jusqu'à s'off'rir en holocauste, et par cette rançon, ces âmes dévouées jusqu'au martyre, apaisent la justice de Dieu, et font descendre sur les nations infidèles qu'elles évangélisent, la divine miséricorde. Voilà comment la race des anthropophages est entrée dans une voie qui mène au plus

grand des biens, au plus parfait bonheur. Cela vaut bien qu'on y pense, et quand un travailleur a obtenu un tel résultat, il peut élever son regard vers le ciel avec Tespérance qu'il n'a pas été un serviteur inutile.

Arrivée de Madame la supérieure générale de Notre-Dame des Missions, à Tonga.

Il y avait longtemps que les religieuses de Tonga avaient au cœur le désir, bien naturel, de revoir leur supérieure générale, car la reconnaissance est une des vertus réservées aux âmes qui se donnent à Dieu, et quand on est engagé dans cette vie, on ne saurait oublier les bienfaits qu'on a reçus au matin du jour où s'est ouverte la maison bénie vers laquelle Dieu avait dirigé nos pas.

Et quand, dans cette maison^ malgré les imperfections inhérentes à la nature humaine, on a été reçu avec une charité à toute épreuve, on ne peut qu'aspirer à revoir l'âme qui vous a montré la voie, pénétré de la vérité^ et fait entrer dans la vie.

Enfin, après plus d'une année d'attente, un navire l'amena, le 15 décembre 1873; deux sœurs l'accompagnaient ; la pauvre Mère était épuisée de fatigues ; la traversée avait été très mauvaise, et comme la vénérée Mère ne pouvait pas supporter la cabine, elle fut obligée de rester sur le pont, nuit

et jour, exposée à tous les temps, mouillée jusqu'aux os, sans pouvoir, pour ainsi dire, prendre aucune nourriture. La pauvre supérieure demeura sous cette épreuve trois grandes semaines, et nous pouvons bien les qualifier ainsi, car les nuits sont interminables quand on ne peut prendre aucun repos. On serait fatigué à moins.

Nous n'avons pas à dire que les sœurs allèrent au-devant de leur vénérée Mère générale avec toutes les pensionnaires, ni qu'elle fut leur joie au moment où la petite nacelle aborda le port de Maofaga, malgré un contre-temps qui ne laissait pas d'être très désagréable, car il tombait en ce moment une pluie torrentielle, et la pauvre Mère générale en était à ne pas pouvoir marcher. Une bonne sœur la prit dans ses bras et la transporta sur le rivage. Il n'y avait heiu^eusement que le jardin à traverser pour arriver au couvent. Les sœurs installèrent leur vénérée Mère dans la salle de communauté, car leurs cellules sont si petites qu'elle n'aurait pu s'y tenir, elle qui était restée pendant de si longs jours, au grand air : une petite cellule avec la chaleur des tropiques lui aurait été fatale, elle lui ôtait la respiration. Il fallait de plus l'envelopper de la tête aux pieds, afin de la garantir contre des milliers de moustiques qui bourdonnent, nuit et jour, autour des mortels, pour les dévorer. Les cousins de nos provinces méridionales qui ne sont pas sans nous faire sentir, d'une façon

désagréable, leur aiguillon, ne sont rien si on les compare aux moustiques qui pullulent sous les tropiques de rOcéanie.

Le matin, dès la première heure, tout le village qui avait vite appris Tarrivée de la Pule lahi (la supérieure des supérieures), vint au parloir pour lui souhaiter la bienvenue. Mais la brise de mer ayant permis à la bonne Mère de prendre un peu de repos, les sœurs firent comprendre, le plus doucement possible et dans leur intérêt, qu'ils ne pourraient la voir que plus tard, quand elle se sera un peu reposée.

La fatigue du voyage, la chaleur, les moustiques, n'étaient pas les seuls inconvénients de la situation, il y avait en plus la difficulté de se procurer des aliments capables de réparer des forces épuisées. Pour en trouver quelque peu, il fallait slngénier. Tous les jours, un peu avant le dîner, les jeunes filles allaient au bord de la mer pour chercher des espèces de petits crabes, mais, après la cuisson, on avait beau inventorier les crustacés à dix pattes, on ne trouvait pas en eux le comfort qui n'aurait pas été du superflu en pareille occurrence. Mais la vénérée Mère se contentait de tout, elle n'en était pas à une privation près : quand on a fait de longues traversées, il arrive que les provisions s'épuisent, et chacun alors est appelé à prendre part à la peine. Dans ces moments de pénurie, alors que l'on n'a d'autre perspective que le

ciel et rimmensité des mers, on élève le regard vers le ciel et Ton implore la divine Providence de laquelle on ne doute pas, alors que Ton a tant besoin de la voir se manifester.

Ce n'est pas la vénérée Mère qui doutait de ce consolant attribut de la divinité, elle en avait trop souvent éprouvé les effets, elle les éprouve encore à Theure où nous écrivons ces lignes, elle les éprouve en Nouvelle-Zélande où elle se trouve en ce moment. C'est dire qu'elle a surmonté ses fatigues, et si la nourriture du corps n'était pas recherchée, celle de Tâme avait toutes les qualités pour produire la plus heureuse, la plus salutaire réaction. Il en est toujours ainsi des soins affectueux, ils font naître des joies qui ne peuvent qu'impressionner favorablement. C'est ce qui arriva, et après quinze jours de repos, de calme, de quiétude, l'heureuse Mère put se rendre, avec ses chères filles, à Samoa, où devait se tenir un chapitre provincial. Quelques pensionnaires, qui paraissaient avoir la vocation religieuse, eurent la joie de faire partie de cette sainte caravane. A peine installées svœ le navire, les pauvres sœuirs se virent soumises au caprice des vents qui se manifestaient contre la direction qu'il devait prendre. Le capitaine, en homme prudent, ne crut- pas devoir aller contre vent et marée, mais vers le soir, un temps plus favorable permit de lever l'ancre et de faire voile vers les îles de Haapai.

La joie fut de courte durée, on n'était pas encore en pleine mer, lorsqu'avec la nuit qui ne tarda pas à arriver, on vit les vagues prendre des proportions qui étaient loin d'être rassurantes : on était en sérieux danger, le vent poussait le navire avec violence vers les récifs. Le capitaine, qui voulut donner Téveil, cria au maître qui tenait le gouvernail : « Pour votre vie et la nôtre, tenez ferme. » Ces paroles furent le cri d'alarme, tout l'équipage se précipita sur le pont pour la manœuvre, et il n'était que temps, la quille du navire frottait contre les récifs, et les rasait de si près que tout semblait désespéré ! perdu !

Les pauvres sœurs priaient comme on peut le faire quand on est près d'être submergé. La vénérée Mère générale était simplement admirable tant par son attitude que par sa résignation. Quelques mots seulement tombaient de ses lèvres pour dire à ses flUes qu'il ne fallait jamais désespérer de Celui qui commande aux vents et à la tempête.

Les sœurs, ranimées par ces fortifiantes paroles^ priaient avec plus de ferveiur que jamais, quand un homme de l'équipage, un Français, vint leur dire : « Mes sœurs, remerciez Dieu, le navire est sauvé. »

Qu'était-il arrivé ? Au moment où une vague impétueuse allait tout briser contre les récifs, le pilote a tourné le navire avec une telle habileté, que la vague qui devait l'engloutir l'a rejeté au large.

Jamais le capitaine Mac-Kenzie, depuis les longues

années qu'il traverse les mers, ne s'était vu si près de faire naufrage.

Le lendemain de ce jour, on était en face d'Haapai, île d'où le P. Calinon avait été chassé et réinstallé par le roi Georges, grâce au capitaine Briz, venu d'Amérique pour faire rendre justice aux Missionnaires. Mais l'esprit du mal cherche toujours à ressaisir les âmes qu'il veut entraîner à sa suite : le P. Calinon, malgré son courage et sa patience, a dû, après d'infructueux efforts, quitter de nouveau Haapai, le roi Georges ayant fait^ par vengeance, prêter serment au peuple, de ne jamais embrasser la religion chrétienne.

Malgré cela, il y avait encore dans l'île, un certain nombre de catholiques et un bon catéchiste qui les réunissait matin et soir, à l'église, pour faire la prière en commun.

Les religieuses n'avaient pas là, on le comprendra sans peine, toutes leurs aises, elles étaient logées dans une petite église en bois dans laquelle on dit la messe une ou deux fois par an. Pour tout ornement, il y a six vieux chandeUers. Les marches du petit autel ont servi de traversin aux sœurs.

Non, on n'a pas toutes ses aises dans les missions, il s'en faut et de beaucoup. Pour toute batterie de cuisine, le catéchiste, qui était le mieux fourni, avait une marmite, chose très rare pour ces îles et chose qu'on ne remplace pas facilement, quand un accident arrive. Il prêta cet ustensile aux

sœurs, et c'était bien tout ce qu'il pouvait faire. Heureusement qu'elles s'étaient procuré quelques petites provisions en descendant du navire, sans cette précaution, la susdite marmite ne leur aurait été d'aucune utilité. Elles la suspendirent à une branche d'arbre pour y faire cuire quelques ignames avec un peu de viande conservée que le capitaine Mac-Kenzie leur avait fait donner.

Bon et vénéré capitaine, vous saviez bien, vous, les privations que les missionnaires ont à endurer, et vous avez voulu, autant qu'il était en vous, venir en aide, au moins pour un jour, à des âmes dévouées qui ne comptent avec Dieu, ni les peines, ni les fatigues, disposées qu'elles sont à donner jusqu'à leur vie, pour le bien de l'humanité.

Après dix jours de halte, les sœurs quittèrent cette pauvre île, et après deux joiu:s de navigation, elles arrivèrent dans le magnifique port de Vavau, dernier groupe des îles appartenant au royaume du roi Georges. Il y a parmi les indigènes de cette île beaucoup de protestants, et quelques centaines de catholiques seulement.

Pour ne pas abandonner ces néophytes, le P.

Breton, qui était autrefois à Tonga, a voulu, poiu* la régénération de ces pauvres âmes, s'exiler dans ces îles qui n'étaient pas des plus privilégiées. Ses confrères l'appelaient l'ermite de Vavau et admiraient son dévouement. Il n'y avait dans l'île que deux familles européennes, le bon Père ne pouvait

guère les voir, s'étant entièrement dévoué pour les indigènes. Un des missionnaires de Tonga, le P. Lamaze, vient le confesser une fois par an ; c'est sa seule consolation. Ce saint religieux est loin d'être une charge pour l'île, car il jeûne presque toute Tannée. Aussi ne fait-il guère de provisions, pourquoi en ferait-il? il ne mange que des bananes, si ce n'est quand la maladie vient Tétreindre, alors il se donne le luxe de quelques biscuits secs, non de ceux que Ton voit sur nos tables, mais des biscuits de mer semblables à ceux qui servent de pain aux marins.

Lorsque le missionnaire venait pour le confesser, le bon Père se mettait en quatre pour bien le recevoir, et pour cela faire, il avisait au moyen de se procurer un extra qui consistait en un peu de riz avec lequel il espérait préparer un excellent repas pour son contrère qui ne devait pas être sans ressentir les fatigues du voyage. Si encore ce riz avait été bien préparé, on aurait pu s'en tirer, mais le pauvre P.Breton n'entendait absolument rien à Tart culinaire, et il fallait, à ce qu'il paraît, plus que de l'appétit pour l'avaler, il fallait de la mortification. Et tel qu'il était, l'ermite de Vavau trouvait encore ce mets trop sensuel pour lui, car en retournant l'année suivante, pour le confesser, le P. Lamaze retrouva le reste du riz de l'année précédente, dans la marmite qui avait servi à le préparer : il avait vieilli.

Les sœurs sont restées quinze jours dans cette île, ayant une petite case tongienne pour se loger ; elles n'ont pas souffert de la faim, grâce à la charité d'une famille allemande qui leur apporta, tous les jours, un pain ou deux et un petit pot de lait.

Le P. Breton aurait bien voulu avoir des sœurs pour faire les écoles, mais il n'avait pas d'emplacement à sa disposition. Pour tâcher de s'en procurer un, il pria la vénérée Mère générale de prendre une sœur avec elle et de l'accompagner chez Gu, le gouverneur, qui leur fit un très bon accueil et promit de donner la montagne de Fugamisi, pour y faire bâtir une maison pour les sœurs, il envoya même immédiatement des hommes chargés de tracer les limites du terrain qu'il voulait concéder.

Avant de quitter Vavau, les sœurs allèrent sur cette montagne avec le P. Breton, pour voir ce qu'il y aurait à faire en attendant que la Providence donnât les ressources nécessaires pour construire.

Après cet examen préliminaire, il fallut songer à se rembarquer, pour la troisième fois depuis le départ de Tonga, et se diriger, cette fois, vers l'île des Navigateurs. Cette traversée dura quatre à cinq jours. Les sœurs de Samoa ne restant pas sur le bord de la mer, ne vinrent pas à la rencontre de leur Mère générale dont elles ignoraient d'ailleurs, sinon l'arrivée, au moins le jour. Ce fut donc pour

elles une surprise des plus agréables de la voir arriver.

On supposera du reste sans peine que la joie était partagée, et ce n'est pas sans une vive émotion qu'on se retrouve après une longue séparation, à plusieurs milliers de lieues de la mère-patrie. Quand d'ailleurs on a mangé, dans son enfance religieuse, sous le même toit, le pain du travail, de l'abnégation et de la charité, on ne peut qu'éprouver un indicible bonheur de se voir dans les bras et sur le cœur dfune Mère qui a eu pour vous les plus touchantes et les plus délicates attentions, tant pour vous prémunir contre les suggestions d'un monde trompeur que contre une imagination active et toujours disposée à montrer les choses, non comme elles sont, mais conune des idées préconçues voudraient qu'elles fussent.

Après les joiu's donnés aux affaires de l'île, la vénérée Mère générale, la Prieure de la maison de Samoa et une autre religieuse. Mère des Anges, partirent sans tarder longtemps, pour Wallis et Futuna où sœur Marie de la Pitié et sœur Marie-Rose étaient seules depuis la mort de la vaillante sœur Marie du Mont-Garmel, celle qu'on a appelée la grande inspiratrice de Notre-Dame des Missions. On ne saura jamais tout ce qu'il y avait dans le cœur de cette héroïne de la charité, et s'il faut du génie pour concevoir une grande pensée, il faut souvent mieux que cela pour la mettre en œuvre, il faut un cœur

vaillant, généreux, ne craignant rien, ne désirant que le bien et Taimant par-dessus tout.

A cette époque, la bonne Mère générale espérait encore voir cette chère sœur qui lui avait écrit tant de fois pour lui dire combien elle serait heureuse de la voir arriver ! Mais lorsque la vénérée Mère générale fut à Wallis auprès de Mgr Bataillon, elle apprit la mort de la bonne sœur Marie du Mont-Carmel, par une lettre qu'elle rapporta de Samoa pour ce grand évêque, lettre venant de Futuna par Sydney.

Pour bien se rendre compte du dévouement des sœurs, il faut savoir combien elles sont isolées dans un grand nombre de ces îles, et il faut que Tamour de Dieu soit bien profond dans leur âme pour les amener d'abord dans ces îles lointaines et surtout pour les y retenir. Futuna est une de ces îles où Ton est le plus isolé ; c'est à peine si de loin en loin un navire vient visiter ces plages, et il n'est pas rare de voir une année entière s'écouler sans apercevoir le moindre pavillon européen, et il est si doux pour l'âme, pour toutes les âmes, même pour celles qui se sont données entièrement à Dieu, de voir briller à l'horizon, l'étendard qui rappelle la Patrie, et ramène aux jours où l'on recevait les premières caresses d'une mère, et les premiers bienfaits de l'Eglise qui est une mère aussi, puisqu'on parlant d'EUe, on dit : Notre sainte Mère l'Eglise.

A son retour de Wallis et de Futuna, la vénérée Mère générale dut attendre quelques jours l'arrivée de Mgr EUoy. Sa Grandeur devait présider la retraite des sœurs, et recevoir la profession de Tune d'elles, sœur Marie-Rose.

La bonne Mère veillait, avec le plus grand soin, sur l'éducation religieuse de ses chères filles ; deux fois par jour, entre les instructions données par Sa Grandeur, elle faisait de précieuses conférences sur les constitutions du monastère de Notre-Dame des Missions, sur les vertus religieuses et sur les moyens les plus sûrs de faire beaucoup de bien dans les missions.

La retraite et le chapitre provincial terminés, il fallut songer à se disperser de nouveau. Pendant les trois ou quatre jours qui précédèrent le départ des sœurs, les habitants des différents villages catholiques vinrent, tour à tour, offrir des présents à la Révérende Mère générale. Aussi les sœurs étaient-elles toujours en katouga (en fêtes).

Le 20 mai, les sœurs s'embarquèrent pour Tonga, sur un simple petit navire qui n'avait pas la moindre cabine,' et, par suite, elles furent obligées de se tenir à fond de cale ; cet endroit ressemblait plutôt à un cachot infect qu'à un lieu de repos. Heureusement que le navire était poussé par un bon vent d'arrière, ce qui le fit arriver, en moins de douze jours, à Tonga, d'où la bonne Mère générale devait repartir pour Wallis avec quatre sœurs pour les

installer dans le nouveau monastère de Flmmaculée- Gonception qui était appelé à élever des jeunes filles, à leur faire connaître la vertu et leur en faire apprécier tous les bienfaits.

La vénérée supérieure générale était toujours en course, allant d'une île dans Tautre poiu* encourager ses chères filles et leur faire connaître les voies à suivre pour mener à bien les œuvres que Dieu demande aux âmes qu'il a appelées à son service. Dans les avis qu'elle donnait, on sentait le souffle d'une grande inspiration, et à l'ardeur qui l'animait, on était persuadé qu^on n'avait qu'à se laisser guider par elle pour gagner les cœurs, et quand on obtient un pareil résultat, on peut regarder en haut et remercier le ciel de la moisson qui se prépare et qui pourra fournir, pour le grenier du Père de famille, le froment mûri sous les rayons bienfaisants de son divin soleil.

Quand des conseils, dictés par la sagesse et une longue expérience, amènent un si beau résultat, on ne peut que vénérer profondément l'àme privilégiée qui est appelée à les donner, et nous ne pouvons être surpris du désir qu'avaient les sœurs des missions de garder auprès d'elles, le plus longtemps possible, leur Mère générale ; il fait si bon de marcher sous la houlette d'un bon pasteur et de se diriger, avec ce guide assuré, vers les gras pâturages, persuadé que l'on peut être, et que l'on est, que marcher ainsi, c'est être dans la vraie voie,

dans le vrai bien, voie et bien qui ne peuvent que conduire au bonheur.

Dans le monde, on ne sait pas combien on éprouve de joie dans la vie religieuse, même au milieu des tribulations qui ne manquent à personne ici-bas ; alors qu'on a bien embrassé sa vocation, qu'on s'est laissé porter par elle, on aime ce qui dompte la nature à un degré suréminent, à un degré qui fait partie de la vie de la grâce et qui amène les âmes à s'écrier, comme la sémphique Thérèse : « Ou souffrir, ou mourir » ; ou comme cette autre amante passionnée de la croix, sainte Madeleine de Pazzi : « Toujours souffrir, jamais mourir. »

Nous venons d'indiquer, en relevant un coin du voile qui recouvre le bonheur de la vie religieuse, quelques-unes des voies qui y mènent, voies relativement peu fréquentées, parce qu'on aime mieux commander que d'obéir, dût-on le faire comme un maître dur et impitoyable.

Nos bonnes sœurs de Notre-Dame des Missions n'aiment rien tant que l'obéissance ; voilà pourquoi le bien s'opère sur une grande échelle, chacun y aide, les sœurs, par un grand dévouement, la Révérende Mère générale, par une abnégation à toute épreuve et par un travail constant. De là, un profond respect d'une part, et une sincère affection de l'autre ; avec de telles qualités, on fait un bon travail, et l'on marche sous le regard de Dieu, avec

la douce espérance qu'au dernier jour on n'aura pas été un serviteur inutile.

Difficultés du retour. — Un naufrage.

La Révérende Mère générale, pour le bien des missions, voulait revenir en France, mais, nous Tavons dit déjà, dans ces pays lointains, la volonté ne suffit pas, il faut un navire, et depuis de longs mois, aucun ne s'était présenté à Wallis. La pauvre Mère voulait, avant tout, aller à Samoa^ c'était impossible, il fallait attendre^ et ces attentes sont une des principales épreuves des missionnaires et des sœurs de l'Océanie.

Ces difficultés de communications sont quelquefois le sujet de grandes tristesses, car outre qu'on ne reçoit pas de nouvelles^ il en arrive parfois de fausses : une de ces dernières annonçait que Monseigneur Bataillon avait péri, en vue de Wallis, sur un navire français.

Une partie de cette triste nouvelle n'était que trop vraie ; comment l'avait-on connue ? Nous présumons qu'elle est partie de Sydney, et qu'elle est arrivée, de proche en proche, jusqu'à Tonga^ en y mettant le temps.

Un navire de guerre français, sur lequel se trouvaient 400 hommes, avait en effet échoué dans le port de Wallis, à l'arrivée. Monseigneur Bataillon

ne s'y trouvait pas. Ce navire avait été signalé dans rîle et Ton s'apprêtait à le bien fêter. Partout d'ailleurs où les missionnaires sont installés, un équipage peut être assuré de trouver une réception cordiale, là où jadis il était trop souvent destiné à périr corps et biens. C'est un fait bien connu et il serait toujours bon, même au point de vue politique, de protéger, sinon de soutenir ces vaillants athlètes qui vont, au milieu de tous les périls, implanter, avec la croix, la vraie civilisation, au milieu des peuplades qui laissent tout à désirer au point de vue de l'humanité.

Dès que le navire était apparu à l'horizon, la joie était immense. La vénérée Mère générale, du haut de la montagne où se trouvait le nouveau monastère de rimmaculée-Conception^ l'avait, la première, aperçu et salué avec l'émotion que l'on éprouve toujours quand, sur un rivage lointain, on voit venir des frères, des amis, des enfants de la patrie. Mais la joie ne fut pas de longue durée, car on apprit bientôt la désolante nouvelle de la perte de ce beau navire de guerre.

Déjà le missionnaire le plus rapproché du port et bon nombre d'indigènes étaient sur la plage pour être les premiers à souhaiter la bienvenue au commandant et à.tout l'équipage; mais, par la plus cruelle des déceptions, ils ne sont arrivés que pour voir, sans pouvoir porter un secours immédiat, à plus de deux lieues en mer, le beau navire échoué,

brisé^ sur un banc de coraQ contre lequel il avait violemment donné. L'équipage, par ce revers aussi brusque que sinistre, semblait avoir le désespoir dans Tâme.

C'était la première fois que le commandant venait dans ces parages, et les nombreux écueils qui les avoisinent ont très souvent surpris les marins les plus expérimentés. Il y avait un missionnaire à bord qui, avec l'aide de Dieu, arriva à faire passer dans l'âme des plus timorés le calme qui était dans la sienne. Deux hommes de l'équipage périrent dans ce sinistre, les autres se sauvèrent à la nage et furent assez heureux pour atteindre mi rocher sur lequel ils purent se réfugier.

Dès que Mgr Bataillon apprit ce désastre, il mit tout en œuvre pour venir en aide aux naufragés. Les néophytes s'empressèrent de répondre aux désirs de leur vénéré pasteur. En deux jours, des cases furent construites et la nourriture préparée, et cela pour quatre cents hommes qui durent rester plusieurs mois dans Tîle pour attendre le secours qui devait leur venir de Fidji.

Le commandant ne savait comment exprimer sa reconnaissance à Mgr Bataillon pour la charité qu'il avait déployée pour lui venir en aide; ce n'est pas à lui que la pensée serait venue de dire, en parlant des missionnaires : Que vont-ils faire dans ces pays ? pourquoi se mêlent-ils de ce qui ne les regarde pas ? oh ! non, les marins comprennent trop

294 LES CANNIBALES ET LEUR TEMWi

bien les grandes lignes de Thumanité, ils ont plus que rinstinct des choses élevées, et la science qui est en eux, loin d'avoir oblitéré les croyances de Tâge heiu'eux de la vie, n'a fait que les confirmer, science qui ne les gêne en rien pour accomplir les devoirs qui incombent à un officier supérieur et poiu* le faire avec la dignité et l'honneur qixi sont dans le caractère français et en font un des plus beaux apanages.

Quant à Mgr Bataillon, il suivait cette voie par la pente naturelle qui était dans son âme, comme fait Teau, descendant de sa source, pour aller regagner l'océan des mers, après avoir, dans son parcours, répandu les bienfaits qui sont sa raison d'être, et dont le rayonnement contribue à l'harmonie de la nature et au bonheur de l'humanité.

Une Joyeuse étape.

Si, dans la vie ordinaire, une étape est le lieu où l'on distribue les vivres aux troupes qui sont en marche, une église est l'étape par excellence, car on y distribue aussi un aliment, et autant l'âme est au-dessus du corps, autant ce dernier est plus précieux que le premier, plus élevé, plus en dignité. On lui donne les plus doux noms : c'est le pain descendu du ciel, le pain de vie, la manne céleste, l'aliment qui fait germer les vierges et letu* inspire

le plus grand dévouement, le plus généreux des sacrifices, et d'autres noms encore.

Quand, dans les îles lointaines, à Textrémité du monde, pour ainsi dire, nos missionnaires ont le bonheur de pouvoir élever une église, c'est un jour de fête, et comme une étape dans la vie. Il faut bien avoir quelques heures où Tâme goutte un peu de ce repos qui, à Torigine, était dans sa vocation, et maintenant est dans sa destinée : le pain gagné à la sueur du front est la solde d'une dette contractée, mais il n'est pas défendu de faire une halte afin de se reposer un peu pour reprendre avec plus de courage, après la chaleur du jour, un bon, un fructueux labeur.

Un de ces jours de douces joies, de bon repos, s'était levé pour les sœiu's de l'Océanie; elles avaient rêvé de construire une église à Maofaga, et malgré les nombreuses difficultés qu'il y a dans ces pays pour se procurer des matériaux, le rêve était devenu une réalité, l'église était élevée à la joie de tous, et une fête magnifique eut lieu le jour de la bénédiction.

Le P. Lamaze y a dit la première messe. Les jeunes pensionnaires des sœurs se sont distinguées d'une façon toute particulière : elles ont composé une poésie dans laquelle elles ont raconté toute l'histoire de cette construction ; on n'avait jamais rien vu de semblable à Maofaga. La pensée qui dominait dans ce champ, c'était la reconnaissance

envers les personnes qui ont contribué, d'une façon quelconque, à Térection de cette église. Personne n'était oublié, ni Mgr Bataillon, ni la Mère générale, ni les sœurs. Il y avait même une partie de chant à Tadresse du P. Lamaze. Les amis, les bienfaiteurs^ et puis les menuisiers et les charpentiers de la Nouvelle-Zélande ont eu un souvenir gracieux dans cette hymne dictée par la reconnaissance. Nous allions oublier le capitaine Mac-Kenzie, ce que les jeunes filles n'ont pas fait, car c'eût été de l'ingratitude d'oublier, dans ce chant, celui qui avait apporté dans l'île, tous les matériaux nécessaires pour élever cette construction.

Nous avons appelé ce sanctuaire une église ; en relisant nos notes, nous voyons que ce n'était qu'une chapelle, mais telle qu'elle était, les sœurs étaient très heureuses de la posséder, elles y trouvaient force et consolation, et dans les missions on a toujours besoin de ces deux éléments pour suivre la voie où l'on rencontre souvent à côté des roses dont la durée est éphémère, des épines qui leur survivent, et qui parfois ont une pointe bien acérée. C'est alors qu'il fait bon de se reposer un peu auprès du bon Maître, non pour le repos en lui-même, mais pour les forces nouvelles qu'il se plaît à donner aux âmes qui ont recours à Lui.

Dans ce sanctuaire béni, tout émeut, tout réconforte, tout parle à l'âme. Le calme y est si grand, l'atmosphère y est si pure, qu'on sent que Dieu est

là. La lueur mystérieuse de la lampe qui brûle devant le tabernacle parle au cœur un langage qui, pour être silencieux, n'en est pas moins éloquent. Cette lampe du sanctuaire, qui se voit au travers des vitres du très modeste portail, dit à tous les passants, dans leur idiome à eux, que le Seigneur est là : « Koe niama fakafaao » (C'est la lampe de Fadoration).

Les protestants, qui n'ont pas le bonheur de connaître cette grande vérité, lorsqu'ils passent le soir sur le bord de la mer, sont quelque peu effrayés de voir le feu vacillant de cette lampe qui ne s'éteint jamais* Ici, sur notre sol de France, l'habitude de voir ce feu, fait qu'on s'en impressionne moins, mais là-bas, bien loin, à tant de milliers de lieues du sol natal, il rappelle de si grands souvenirs, qu'on ne peut, sans une profonde émotion, entrer dans un de ces lieux bénis, sans que les fibres les plus intimes de l'âme ne s'en trouvent impressionnées, et il semble, à 6,000 lieues de la mère-patrie, qu'on a retrouvé un coin de cette terre de France qu'on aime partout, qu'on aime toujours.

Voilà pourquoi quand un navire aborde, on le reçoit à bras ouverts ; ce navire, c'est la Patrie, et quand en mer il se brise contre quelque récif, le cœur saigne, parce que des frères sont blessés.

Il est bon de savoir ces choses, elles aident à mieux juger et par suite à ne pas donner dans les erreurs rpii ruinent les plus nobles sentiments de

rhumanité et ne sont pas sans causer des naufrages qui mettent en péril ce qui devrait toujours être hors d'atteinte.

Une conversion inespérée.

Ce n'est pas sans hésitation que nous avons écrit le titre de ce chapitre ; en le faisant, il nous a semblé passer à côté d'une vertu primordiale sans la saluer comme elle le mérite. Est-il un être sur la terre, duquel on soit en droit de désespérer ? Nous savons bien, qu'en matière de doctrine, il est des âmes récalcitrantes, et qu'une erreur embrassée avec opiniâtreté ne se déracine pas sans qu'une vive lumière ne vienne éclairer l'esprit et récompenser un commencement de bonne volonté.

Pour être quelque peu digne de travailler à une si grande œuvre, il faut une main délicate et un cœur dévoué.

Une âme à faire revenir d'une erreur est comme une fleur qu'il faut traiter avec précaution si on veut la voir s'épanouir et briller de tout son éclat. Combien, hélas ! sont restées dans leur erreur pour avoir été touchées, nous allions dire maltraitées, par des mains impatientes qui ne savaient pas attendre l'heure de Dieu.

Pour travailler à un si grand bien, il faut savoir espérer et il faut savoir aimer. Les sœurs qui nous

occupent ici et nous édifient, possèdent ces vertus, nous allons continuer à étudier leurs travaux, ce sera une manière pratique de montrer ce que Ton peut obtenir avec les vertus que nous avons indiquées.

Nous allons pénétrer avec les bonnes sœurs, en Nouvelle-Zélande, pays composé de deux îles qui égalent à peu près FAngleterre et TEcosse en superficie. La Septentrionale a 180 lieues de long, et Tautre en a 200 ; leur largeur varie de 10 à 60 lieues. Les habitants étaient féroces et anthropophages ; la croix qui y a été implantée par les soldats du Christ y a fait germer des vertus qu'on ne voit éclore que sous ce glorieux étendard.

Nous sommes en 1875, à Napier, où les bonnes sœurs ont un monastère placé sous le vocable de saint Joseph. Elles dirigent là une Ladies School et y reçoivent, avec les jeunes filles catholiques qui forment la presque totalité du pensionnat, quelques protestantes. Parmi ces dernières se trouvait une jeune Anglaise d'une rare distinction ; ses parents étaient anabaptistes, ce que les Allemands appellent : Wiedertaûfer (rebaptiseurs). Ses parents l'avaient mise à la Ladies School pour lui faire donner une éducation complète, mais ils n'entendaient en aucune façon qu'on lui parlât de la religion catholique. Comme il n'y a pas de classes le samedi, on la prenait le matin de ce jour pour ne la ramener que le lundi matin. Mais, en dehors de

ces deux jours, il y avait quelques exercices à réglise, et comme les sœurs n'étaient pas assez nombreuses pour laisser une surveillante pour garder les jeunes filles protestantes, on les emmenait.

Notre jeune anabaptiste écoutait les instructions avec la plus religieuse attention, mais elle ne faisait aucune réflexion et pas plus de questions sur les choses, toutes nouvelles pour elle, qu'elle avait entendues.

La sœur qui était principalement commise à réducation de la division dont elle faisait partie, savait travailler, espérer et attendre, dût le résultat n'être connu que de Dieu qui sait toujours, à l'heure marquée par sa Providence, faire émerger de la terre le grain qui semblait inerte, pour le rendre fécond sous l'action bienfaisante de son divin soleil qui éclaire et vivifie tout ce qui se meut ici-bas.

La chère enfant, avec son intelligence qui était supérieure, comprenait vite et facilement, les explications que la sœur avait à donner aux jeunes élèves qui lui faisaient des questions sur le catéchisme. Animée des meilleurs sentiments, la jeune lady désirait faire partie de celles de ses compagnes qui étaient appelées à recevoir le baptême dans l'année. (C'étaient des enfants de Marie.)

Il fallait plus de prudence que jamais ; sans décourager la chère Miss, on lui fit remarquer que

ses parents la retireraient de la Ladies School, s'ils se doutaient d'un pareil désir. Malgré ce prudent avis, elle persévérait dans sa généreuse résolution.

L'heureuse sœur lui conseilla de demeurer dans les dispositions qui l'animaient, de prier beaucoup et de s'instruire le plus qu'il lui serait possible, et que l'on verrait plus tard, si elle persévérait, le moyen qu'il y aurait à prendre pour obtenir le consentement de sa famille.

La bonne sœur ne se faisait pas d'illusions sur les difficultés qu'il y avait à vaincre; la jeune Lady était orpheline de père et de mère, et par suite se trouvait sous l'autorité de son frère aîné qui laissait tout à désirer sous le rapport de la tolérance ; il n'admettait pas que l'on pensât autrement que lui, ressemblant par là à bien des libre-penseurs qui sont sans pitié pour ceux qui, librement, pensent autrement qu'eux.

La jeune Lady était heureuse avec les sœurs et attendait toujours, avec impatience, le lundi matin pour revenir vers elles. La bonne sœur Marie de Saint-Ignace, qui était particulièrement chargée d'elle, avait besoin de lui dire et de lui répéter souvent que pour arriver à quelque chose de bon, il fallait qu'elle fût patiente, bonne envers ses parents, obéissante en tout ce qui ne blessait pas absolument la conscience. Etant très instruite sur les devoirs qu'il y a à remplir quand on voit la vérité,

elle ne pouvait plus se contenir et laissa tellement apercevoir ce qui se passait dans son âme, que son frère ne l'envoya plus à la Ladies SchooL

La pauvre enfant, depuis ce jour, ne donna plus signe de vie aux sœurs, et dix-huit mois s'étaient écoulés depuis sa retraite. Il y avait cela de particulier que quand elle rencontrait les sœurs, elle avait Tair de ne pas les connaître et tournait la tête pour ne pas les voir.

Les sœurs priaient beaucoup pour elle, c'est tout ce qu'elles pouvaient faire. Un jour, la bonne Lady se présente au couvent et demande à voir sa maîtresse ; sœur Marie de Saint-Ignace la reçut avec toute l'affection possible ; après un moment de profonde émotion, la jeune miss lui expliqua le motif de son apparente froideur. La pauvre enfant avait bien souffert, mais n'avait jamais perdu l'espoir de pouvoir réaliser son projet. Cela parut cependant douteux aux sœurs, puisqu'en même temps elle leur annonça son prochain mariage avec un protestant.

Les sœurs continuèrent à parler à leur ancienne élève avec la bonté qui les caractérise, mais sans oser prévoir une issue favorable.

Est-ce à dire qu'elles désespéraient? non, car on ne doit jamais le faire, mais en présence de certaines situations, on espère en désespéré, c'est-àdire contre toute espérance. Je me persuade qu'en certaines circonstances cette manière ne déplaît

pas à Dieu, elle rend hommage à sa bonté et à son immense miséricorde.

Il est d'ailleurs une chose à remarquer et qu'on ne devrait jamais oublier: quand Dieu a jeté un regard sur une âme, il est dangereux d'entraver sa divine volonté, car il est assez puissant pour briser les entraves , et assez miséricordieux pour compenser d'une façon ineffable l'amoindrissement des jours du pèlerinage.

On préparait les fêtes qui devaient avoir lieu à l'occasion du mariage de la jeune Lady, miss Mary, fêtes qui devaient être splendides. Mais un contre-temps survint, la pauvre enfant, sans que rien n'ait pu le faire prévoir, tomba malade. La poitrine venait de se prendre, et le mal alla si vite que le médecin déclara que le danger était sérieux. Elle pensa alors aux sœurs et voulait les faire prévenir, mais comment et par qui? Dieu saura bien y pourvoir.

Au milieu de ses douleurs, de ses angoisses, une dame catholique est, providentiellement, amenée auprès d'elle ; cette excellente dame sentait qu'il fallait, en un pareil moment, plus d'actes que de paroles. Tout d'abord, elle lui offre une médaille de la sainte Vierge dont elle embrassa l'image avec effusion. Puis elle se rend chez les sœurs pour leur faire part d'un projet qu'elle a conçu, celui de faire transporter, par ordre du médecin, la chère malade dans une ferme appartenant aux

missionnaires, et qui se trouve à proximité de la maison où la pauvre enfant souffre ses dernières douleurs. Toutes les difficultés sont vaincues, les obstacles semblent n'avoir jamais existé, tant ils se sont aplanis, et Miss Mary qui avait demandé le baptême, le reçut le jour même où elle atteignait Tâge de sa majorité.

On avait préparé à la pauvre enfant, des fêtes splendides pour ses noces de l'exil, elle partit, la joie dans Tâme, pour la patrie où elle est allée célébrer les fêtes de ses noces éternelles.

Cette fin si édifiante a donné aux chères sœurs de rOcéanie, un courage nouveau et comme un regain de foi, d'espérance et de charité. Si ces saintes vertus sont nécessaires toujours, elles sont indispensables dans les missions. Qu'auraient donc les missionnaires s'ils n'avaient ces vertus ? Que feraient-ils au milieu des affreux cannibales sans leur puissant secours ? Là, dans ces immenses forêts, à l'heure où l'illusion n'est pas possible, alors que la bête à face humaine est à l'affût pour se jeter sur sa proie afin de s'en repaître, comme fait le tigre, depuis le jour désastreux de la révolte primitive qui s'est accomplie dans l'Eden. Tout se tient, tout s'enchaîne, et si le mal a toujours besoin d'être réparé, le bien jeté dans la balance de la divine justice, est d'une puissance incalculable, puisqu'il attire la miséricorde qui descend du ciel comme une céleste rosée, pour tout animer, tout féconder, tout enri-

chir, les biens de la terre comme les sentiments de l'âme.

Nous terminons ce chapitre par ces lignes, afin d'affirmer, une fois de plus, la foi du missionnaire par ses actes, son espérance par son abnégation, et la puissante efficacité de son apostolat par la charité qu'il met à l'accomplir.

La reine des Maoris.

Nous sommes encore en Nouvelle-Zélande, le titre de cette histoire l'indique. C'est d'une princesse encore que nous avons à parler, fille d'un roi et reine future des Maoris. Elle était de noble race, mais ne pouvait égaler Tupou, cette petite fille du Tui-Tonga, ce chef suprême qui, en plus de sa belle intelligence, des lignes magnifiques de son visage, avait im caractère d'une grande noblesse. Salomon, à l'apogée de sa gloire, ne l'égalait peut-être pas en dignité et en autorité, nous l'avons dit en esquissant la vie.de sa petite fille, mais ce qu'il possédait de plus que celui qui avait demandé la sagesse en partage, c'est que Salomon a déshonoré sa vieillesse et que le Tui-Tonga est resté digne jusqu'à son dernier jour, jusqu'à sa dernière heure. Dès le jour où la vérité a brillé devant ses yeux, son intelligence s'est inclinée devant elle, il l'a embrassée pour ne plus jamais la

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quitter. La vérité chrétienne était entrée dans son âme pour s'unir avec elle, pour s'y attacher d'une manière indissoluble. Et voilà pourquoi nous nous plaisons à parler de ces vastes pays où, avec les grandes vérités du christianisme, les intelligences s'éclairent, les caractères se développent, et ces déshérités de la race humaine témoignent par leur conduite présente que l'humanité, quelque bas tombée qu'elle soit, peut toujours se retrouver quand on sait prendre le chemin de son cœur en lui parlant le langage de la charité qui, qu'on le veuille ou non, est toujours celui de la sublime raison. Arrva et fac quod vis, aimez et faites ce que vous voudrez, a dit un puissant génie, car on ne saurait blesser en rien Celui qu'on aime en esprit et en vérité.

Quand on est avec les peuples qui avoisinent le grand Océan, on se trouve amené à louer et à bénir Dieu pour la lumière qu'il fait luire au milieu des ténèbres, et rien ne saurait mieux mettre en évidence l'efficacité du christianisme que ce qui se passe dans ces inmienses archipels où, naguère encore, l'anthropophagie régnait en maîtresse absolue. C'est l'histoire de tous les peuples, et chaque fois que l'Eglise aura devant elle de grands caractères, de hautes intelligences, et dans tous les cas des âmes de bonne volonté, elle pourra leur dire: Courbez- vous, fiers Sicambres, encensez ce que vous avez brûlé et brûlez ce que vous avez encensé.

Voilà comment on voit encore de nos jours de vieux mangeurs d'hommes pleurer toutes les larmes de leur corps, au souvenir des cruautés qui les animaient alors, et Ton se plaît à admirer en eux le travail de la grâce dont ils sont une des plus ' vivantes expressions.

La jeune reine des Maoris, la princesse Hépinée, est encore un exemple de ce que peut faire, dans une âme, le Christ Jésus, quand cette âme veut bien admettre en elle cet hôte illustre entre tous.

La princesse Hépinée avait été mise au pensionnat de Saint-Joseph, à Napier, dirigé, comme on le sait, par les sœurs de llnstitut de Notre-Dame des Missions, il y a une dizaine d'années, donc vers

La princesse Hépinée était fille d'un grand chef, elle était regardée par ses compagnes comme leur reine, aussi se plaça-t-elle, dès qu'elle vint au pensionnat, comme une souveraine au milieu de son peuple. La religion avait besoin de faire son œuvre en elle : un rien l'offensait et alors il était difficile de la faire revenir. La pauvre enfant représentait au mieux la nature sauvage, mais si elle en avait les rudes aspérités, elle n'était pas sans avoir les vertus naturelles que la bonté divine a eu soin de mettre au sein de toute âme qui se meut ici-bas.

La chère Hépinée avait heureusement, pour la sauvegarder, une intelligence aussi active que précoce, ce qui permettait à la religion d'entrer

dans cette âme pour y déposer le germe des plus sublimes vertus. Sous Tinfluence de ce grand bien et sous rimpulsion du Christ-Jésus qui se plaît toujours à bénir les vertus qu'il prévoit, on vit le caractère altier de la princesse s'assouplir, ce qui n'était pas une petite victoire. Elle retombait bien quelquefois dans son défaut, mais elle se laissait tellement rappeler à l'ordre, que les sœurs qui la dirigeaient ne pouvaient que se réjouir en voyant les rapides progrès que les plus solides vertus faisaient dans son âme.

Si dans la vie ordinaire rien n'est indifférent, il ne saurait en être autrement quand il s'agit d'élever une âme tellement en vue, que le moindre de ses actes peut devenir, par l'exemple que cette âme donne, l'occasion d'un grand bien, ou le point de départ de la ruine d'un peuple ou d'une tribu, selon que cet acte est bon ou mauvais.

Les sœurs comprenaient au mieux cette situation et agissaient en conséquence, comme on le fait d'ailleurs quand on travaille dans un but élevé, et non comme un mercenaire qui compte ce qu'il reçoit et craint de dépasser la mesure de ce qu'il doit donner en échange.

Le principal protecteur de la future reine des Maoris, était un zélé protestant, et si malgré cela il avait consenti à la mettre au pensionnat des sœurs ^ c'était pour lui faire donner les bonnes et élégantes manières françaises, et aussi parce qu'il comptait

LES CANiNlBALES ET LE€K TEMPS 309

beaucoup sur la patience et la charité des sœurs, pour dompter une nature sauvage et en faire une femme digne du sort qui lui était réservé.

Telles étaient les vues qui avaient fait agir la famille de la jeune Hépinée, mais les sœurs, comme nous Tavons dit, visaient plus haut.

Quand on a Thabitude de diriger les enfants, et qu'on le fait sous le regard de Dieu, on n'est pas sans acquérir une heureuse et très salutaire expérience.

Une remarque faite par les bonnes sœurs, a été pour elles l'occasion du plus doux espoir ; la jeune sauvage, au nom de la Vierge Immaculée, sous la protection de laquelle elles l'avaient mise, s'arrêtait court dans les saillies de son caractère, et laissait la grâce avoir le dessus sur la natiu'e. Une telle disposition ne pouvait que porter bonheur à la chère enfant, aussi ne manqua-t-elle pas de donner aux sœurs, qui ne négligeaient rien pour en faire une femme accomplie, la joie de se faire expliquer par elles, la vie et les vertus de la sainte Vierge.

De si heureuses dispositions ne pouvaient que donner aux sœurs une entière confiance, confiance coiu'onnée du plus consolant des succès.

La jeune princesse, heureuse après chaque victoire remportée sur son caractère, voulut faire plus et mieux : elle voulut être catholique et demanda le saint Baptême.

Heureuses d'une telle ouverture, qu'elles n'avaient

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pas manqué de prévoir, les sœurs de Notre-Dame des Missions bénirent, du fond du cœur, Celui de qui vient tout don parfait, et ne manquèrent pas de remercier la Vierge Immaculée qui avait tant contribué à une si belle victoire.

Après les épreuves nécessaires, tout n'était pas dit : on voulait obtenir le consentement de la famille de rheureuse enfant; les sollicitations que Ton fit auprès d'elle, furent coiu'onnées de succès. Rien ne s'opposant plus au désir de son cœur, la jeune princesse fut admise au saint Baptême et put aspirer au bonheur de faire sa première conununion et de s'unir intimement avec le Maître divin qu'elle avait appris à connaître et à aimer.

A partir de ce jour, une transformation semblait s'être faite dans l'âme de la jeune Hépinée, elle avait dû prendre une grande résolution, et sans qu'elle en eût dévoilé le mystère, les sœurs en pressentaient la sublime influence. Hépinée n'était plus la jeune sauvage aux rudes aspérités, aux âpres saillies d'un caractère altier et longtemps indomptable, elle était ujie des plus pieuses du pensionnat et se distinguait, parmi ses compagnes, par l'amour qu'elle avait pour la sainte Vierge, et, par suite, pour la pureté de l'âme; elle ne pouvait supporter ce qui paraissait y porter quelque atteinte.

Le temps, qui ne s'arrête pour personne, marchait, et, avec les années qui s'étaient succédé, la future reine des Maoris avait en plus de l'instruc-

tion qu'elle avait reçue, une rare beauté ; chacun en parlait et la tribu entière avait le désir de la voir. On ne s'en tint pas là : une cavalcade composée des principaux jeunes gens de la localité arriva au couvent et réclama celle qui devait aller prendre son rang au milieu de la tribu. La pauvre enfant ne put résister, et ce n'était pas sans un profond chagrin qu'elle se décida à quitter celles qui l'avaient mise à même de connaître la voie qu'elle avait embrassée avec tant de bonheur.

La malheureuse princesse avait bien, avant de partir, promis aux sœurs de revenir, mais elles n'y comptaient guère, craignant que vu son jeune âge, — elle avait 14 ans alors — sa vertu ne fût pas assez éprouvée pour lutter contre toutes les tentations qui allaient l'assaillir.

Les sœurs avaient fait tout le possible pour la préparer au mieux, elles ne pouvaient maintenant que faire les meilleurs vœux pour que le ciel bénît une enfant qui avait montré tant de bonne volonté.

Une prière ardente ne saurait être perdue, et il n'est pas contraire à la miséricorde de Dieu de penser qu'elle attire, sur l'âme pour qui elle est faite, le secours nécessaire pour bien user de la liberté qui est laissée, à toute créature humaine, dans le choix à faire, alors que se présentent devant elle le bien et le mal.

La jeune princesse, dès sa sortie du pensionnat,

se vit environnée de plus d'un danger; pour y échapper, elle prit la résolution de se mettre sous la protection de Celle qu'on lui avait fait connaître et aimer : elle revint, le jour même, se réfugier dans le cher pensionnat de Saint-Joseph.

Les pauvres sœurs qui étaient si heureuses de la revoir, n'osaient la recevoir, craignant les suites que pouvait entraîner une pareille démarche. Leur embarras était grand, elles ne savaient que faire ni à quel parti s'arrêter, quand arriva une députation, venant pour faire le tangui, pleurant celle qu'ils aimaient et qui les avait quittés.

La pieuse princesse se ressouvint alors de l'autorité qui lui était échue en partage, car elle répondit en souveraine en leur disant que, puisqu'on lui reconnaissait le titre de reine et qu'on l'honorait comme telle, on ne pouvait oublier qu'elle avait le droit de suivre les inspirations de sa volonté, et que par suite elle avait résolu de rester avec les sœurs pour continuer à aimer Dieu qu'elles lui avaient appris à connaître.

Les sœurs étaient heureuses de voir leur chère Hépinée animée de si excellentes dispositions, et la reçurent de nouveau.

Lorsqu'elle eut congédié tout son monde, elle dit en riant : « Maintenant, qu'on vienne encore m'arracher d'ici, et vous verrez si je me laisse prendre ; la sainte Vierge me gardera, je me suis donnée à elle. »

Quand on se rappelle le point de départ de cette vaillante enfant, alors que, dans sa sauvagerie, elle n'acceptait que très difficilement la moindre remontrance, ou le plus léger froissement, et que Ton voit le chemin parcouru, on ne saurait être surpris de voir les sœurs des missions se livrer à la joie, oui, et ces jours bénis sont pour elles des étapes où elles puisent des forces nouvelles pour continuer le bon combat ; ils sont en plus, ces jours, comme Toasis que Dieu met sur la route du voyageur pour le reposer un peu de la route parcourue dans le désert de la vie. Un éclair de joie, quelque courte qu'en soit la durée, est toujows un bien, car en illuminant Tâme du pèlerin, elle n'est pas sans lui dire, en un mystérieux mais sublime langage : « Œil de l'homme, tu n'as jamais vu ce que Dieu réserve à ceux qui travaillent pour son amour et sa gloire. » Et puis, il faut bien le dire, si dans le royaume des cieux il y a une grande joie quand un prodigue rentre dans la maison de son père, cette joie n'est pas refusée aux divins messagers, qui ne font aucxm obstacle à la grâce alors qu'elle veut pénétrer dans leur âme pour y répandre des joies célestes.

Ce sont des viatiques qui fortifient les envoyés de Dieu pour les luttes du jour et surtout pour celles que l'avenir leur réserve, sans trop s'en inquiéter cependant, car ils savent que chaque jour suffit à sa peine.

Parmi les peines du jour, il y avait celle occasionnée par les maladies; cette dernière, qui se présentait souvent avec un caractère grave, ne laissait pas que d'impressionner vivement les bonnes sœurs qui s'attachaient aux jeunes Maories qui leur étaient confiées. Ces jeunes filles étaient presque toutes faibles de la poitrine; la pauvre Hépinée subissait le sort commun^ et malgré tous les soins dont on ne cessait de Tentourer, le mal faisait en elle de rapides progrès.

La jeune princesse avait, depuis longtemps, un désir au cœur, celui d'être reçue enfant de Marie, on lui donna cette consolation, et c'est de grand cœur qu'elle promit à la sainte Vierge, pour qui elle avait un culte profond, de faire ses efforts pour pratiquer les vertus recommandées aux associées, afin de mériter, autant qu'il était en elle, la protection de cette bonne Mère.

Après la touchante cérémonie de sa réception, la princesse était heureuse et disait aux chères sœiu's qui l'entouraient, que rien ne manquait à son bonheur et qu'elle n'avait plus qu'à voir le ciel.

Qu'à voir le ciel ? la chère enfant y marchait, car le mal allait vite, si vite même> que les sœurs, d'après l'avis du médecin, avertirent la famille de l'imminence du danger. A cette triste nouvelle, la tribu entière était en émoi, et ne cessa d'envoyer des députations pour s'enquérir de la situation de leur chère malade.

La pauvre Hépinée faisait ce qu'elle pouvait poiu* les recevoir, jusqu'au jour où, à bout de forces, elle ne pouvait plus se lever. Alors, le deuil fut général^ car, en peu d'heures, la nouvelle s'était répandue que la future reine des Maoris était en un extrême danger. Les sœiu^s reçurent au mieux les visiteurs, mais quand arriva la famille, il fallut la conduire auprès de la pauvre malade.

Il y eut alors des scènes de différentes natures ; il fallut exercer une surveillance active, tout en évitant de froisser les susceptibilités des Maoris. Les sœurs ne pouvaient cependant refuser l'entrée à aucun des membres de la famille, et elle était nombreuse. Le premier soir ils étaient une dizaine, parmi lesquels se trouvaient un grand jeune Maoris, qui disait au père de la pauvre malade qu'il fallait qu'elle fût, sans retard, transportée au milieu du Tpah maoris y afin que l'on pût consulter les devins • Ce jeune Maori, qui était chef de tribu, avait une grande influence siu* ceux qui l'entouraient, et cela au point que la pauvre Hépinée, malgré le vif désir qu'elle avait de rester avec les sœurs qui lui donnaient, avec tout le dévouement possible, les soins les plus empressés, il fallait partir de suite, la voiture était là, et la pauvre princesse, qui n'avait plus la force de résister, se contentait de prier Celle qu'on n'implore jamais en vain et qu'elle avait choisie pour mère et souveraine.

Tous les enfants du pensionnat priaient pour

que leur chère compagne ne leur fût pas enlevée.

Cependant on préparait tout pour le départ ; on garnissait la voiture poiu* que la malade y fût le moins mal possible. Malgré ses supplications, on allait l'emporter ; le cocher, un brave Maoris, était entré pour aider à transporter la pauvre prin« cesse; mais, la voyant si près de sa fin et si désireuse de rester avec celles qui Tavaient élevée avec tant de soins, se pencha vers elle, et, pouvant s'exprimer en la langue du pays, lui demanda si elle serait contente de rester avec les sœurs, ou si elle préférait partir avec ses parents. La pauvre enfant lui répondit : « Ils me tueront en me sortant d'ici ! Je serais très heureuse de rester ; laissezmoi, si vous le pouvez, je vous en prie. »

Le bon Maître, qui est au ciel, avait touché le <îœur de ce brave honune, qui se tourna vers les parents pour leur dire : « Il est trop tard pour la transporter ce soir^ nous l'emmènerons demain, je Tiendrai la chercher à huit heures du matin, et «comme ce sera un honneur pour*moi, je demande à ne recevoir aucune rémunération. » Sous cette promesse qui les intéressait, les parents de Theureuse malade voulurent bien accorder le délai demandé.

En se retirant, le brave cocher dit aux sœurs qui le remerciaient de sa charitable intervention : « Je la trouve si mal, qu'il pourrait se faire qu elle ne passât pas la nuit, c'est pour cela que j'ai demandé jusqu'à demain. »

Il se trompait, mais cette nuit a été précieuse pour la joie qu'elle a apportée à la pauvre enfant, alors que tout semblait contrarier ses plus chers désirs.

Le même jeune chef maori qui avait décidé le départ et finalement accepté la remise au lendemain, régla qu'on ne devait plus laisser la malade sans plusieurs membres de sa famille auprès d'elle.

Pauvre mourante ! obligée de se voir gardée par quatre ou cinq personnes, la pipe à la bouche et sans pitié poiu* elle qui suffoquait au milieu d'une épaisse fumée qui épuisait le peu de forces qui lui restaient.

Qu'était devenu le respect que l'on portait à celle <jui était appelée à devenir reine ? L'humanité est donc partout la même! elle délaisse l'astre qui s'éteint, malgré l'éclat qu'il a jeté et les services qu'il a rendus, pour saluer le soleil levant ! Il ne faut pourtant pas trop s'en plaindre, car nous sommes tous de l'humanité, pétris du même limon, et ne pouvons être quelque chose de mieux, que si nous ne mettons pas obstacle au bien que Dieu veut faire par nous, en nous donnant aide et assistance pour l'accomplir après nous en avoir donné l'inspiration.

Les sœurs soupçonnèrent que l'on voulait enlever la malade pendant la nuit, car ses gardiens allaient et venaient dans le jardin comme pour en étudier

les abords et prendre des mesures. Mais les pensées des méchants servent souvent, malgré eux, à accomplir les desseins de Dieu.

Pendant ce temps, la malade qui avait sa mère auprès d'elle, la conjurait de tout faire pour la laisser mourir chez les sœurs, et pour la décider elle lui montra comment elle serait entourée par les enfants de Marie, ses compagnes, qui avaient été si bonnes pour elle. Et puis elle chercha à montrer à sa mère la grandeur du Catholicisme et le bien que cette sainte religion fait à Tâme. Avec ces paroles, elle déposa dans Tâme de sa mère un de ces germes féconds, qui pour éclore n'attend que Theure de Dieu et un rayon de sa divine grâce.

La nuit se passa ainsi, la malade baissait toujours, presque perdue au milieu de la fumée. Les sœurs restèrent auprès d'elle et faisaient bonne contenance.

Vers deux heures du matin, la touchante princesse leur demanda de commencer sa toilette. Les sœurs, à cette prière, pensaient qu'elle voulait parler des préparatifs à faire pour la mettre d'une manière convenable, afin de recevoir le saint viatique et l'extrême-onction qu'on devait lui donner avant son départ. Mais elle avait une autre préoccupation, celle de la toilette que l'on fait aux personnes qui ne sont plus et qui vous ont été chères. Bien plus, elle désirait être habillée comme les enfants de Marie, et voilà la prière qu'elle fit aux

sœurs, et cela avec une voix aussi touchante qu^expressive : « Donnez-moi, je vous en conjure, donnez à celle qui a toujours eu pour vous, la plus respectueuse affection, les vêtements destinés à la première enfant de Marie qui doit mourir, donnezles-moi, cousez-moi dedans, afin qu'on ne puisse me les ôter lorsqu'on m'aura séparée de vous et que je serai au milieu des devins qui font des cérémonies mauvaises, blessantes et qu'on ne peut que craindre et mépriser. » Elle dit encore d'autres choses aux sœurs et les pria, avec instances, de l'arranger de façon qu'on ne puisse la dépouiller de son suprême vêtement.

Les sœurs se rendirent à ses vives instances et firent en tout selon le désir exprimé par la chaste princesse.

Cette cérémonie inusitée s'est faite en présence des parents d'Hépinée qui étaient contents de voir combien elle était belle sous le costume blanc et bleu des enfants de Marie dont les sœurs l'avaient revêtue.

Une bonne sœur, disons une bonne mère, Mère Marie Sainte-Anne, a pris une mousseline blanche, qui était bien le symbole de la pureté de la pauvre enfant, et l'en a enveloppée selon le désir qu'elle continuait d'exprimer. Lorsque tout a été accompli sans que rien n'ait été omis, les sœurs improvisèrent un petit autel en face du lit de la jeune reine des Maoris, qui, à l'heure actuelle, était plus flère

de son titre d^enfant de TEglise que des vains titres du monde que donne la naissance, puis un missionnaire, le P. Ballard, est venu lui donner les derniers sacrements ; il était six heures du matin. Les sœurs qui avaient pu s'absenter de leur emploi étaient autour d'elle, ainsi que les plus grandes entre ses compagnes. Sa mère et plusieurs parents étaient là et n'oublieront jamais la bonne édification que leur a donnée cette chère enfant. Elle reçut lé saint viatique, Textrême-onction et a renouvelé sa consécration à la sainte Vierge.

Ainsi disposée et munie des secours divins, on pouvait remmener, et on n'y manqua pas : la voiture arriva à l'heure dite ; les sœurs l'y installèrent le mieux qu'elles purent ; une jeune sœur de la princesse resta auprès d'elle ; instruite déjà des devoirs de la vie chrétienne, cette enfant l'accompagna partout, sans l'abandonner un instant. La chaste princesse, avant de mourir, avait retrouvé assez de forces pour parler en souveraine et imposer sa volonté pour échapper aux cérémonies impies auxquelles on voulait la soumettre. Quand ses forces étaient épuisées^ sa bonne sœur, qui le lui avait promis, la défendit envers et contre tous, avec la plus grande énergie.

La jeune princesse vécut ainsi une huitaine de jours, et rendit son âme à Dieu, comme aurait pu le faire xme sainte religieuse dans son monastère. Au milieu de difficultés inouïes, traînée de case

en case, pressée de toute part par Tesprit du mal, elle a conservé sa liberté d'esprit, les nobles sentiments qu'elle devait à la religion qu'elle avait embrassée, et qui n'avaient cessé de grandir dans son âme.

Cette chère enfant, alors qu'elle n'était pas encore sortie de son état sauvage, avait compris les grandeurs de la Vierge Immaculée, ce fut le point de départ de l'héroïsme qu'elle a déployé plus tard, la reine du ciel ne permettant pas que ceux qui comprennent la pureté jusqu'à l'aimer et l'embrasser, puissent jamais être terrassés par le plus mortel ennemi de cette céleste vertu ; et si un miracle était nécessaire pour sauvegarder une âme amie de ce bien ineffable, la Vierge Immaculée l'obtiendrait en vertu de cette parole laissée au monde par son divin fils : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu. »

Nous n'avons rien à ajouter à ce récit, que pourrions-nous dire que chacun ne se soit dit tout d'abord? Pour comprendre une grande vérité, il faut plus, il faut mieux que de l'esprit, il faut un sens droit mis au service d'une bonne volonté. Avec ce bien et celui que nous avons indiqué plus haut, car dans le domaine de la vérité tout se tient et s'enchaîne, on peut marcher dans la vie d'un pas assuré, puisqu'avec la paix pour les jours du pèlerinage on a la plus douce des espérances, celle d'envisager le terme de ce pèlerinage comme l'aurore d'un jour nouveau qui ne doit plus finir.

Voilà comment les envoyés de Dieu envisagent les choses, et pourquoi ces divins gladiateurs entrent dans Tarène pour combattre le bon combat, jusqu'au jour où une couronne est prête pour orner la tête d'un martyr, qui a appelé la miséricorde de Dieu sur une terre qu'il a arrosée de son sang après en avoir instruit les habitants par la parole et encore plus par l'héroïcité de ses vertus.

L'apôtre de la tempérance.

Nous avons sous les yeux des notes nous venant d'une île de l'intérieur de la Nouvelle-Zélande, vers le sud, qui a pour nom : Christ churchy notes relevées en 1877, émanant du monastère du Sacré- Cœur, établissement dirigé, avec le plus grand zèle, par l'institut que nous nous plaisons toujours à nommer, celui de Notre-Dame des Missions.

A la date que nous indiquons, le P. H*** — nous n'avons que l'initiale de son nom — se trouvait en Nouvelle-Zélande, où il faisait entendre une parole vive, chaleureuse, entraînante. Ce zélé niissionnaire avait le don de faire passer dans l'âme de son auditoire la conviction qui animait la sienne. Sachant le mal immense que causait l'intempérance, il voulait, autant qu'il était en lui, conjurer ce vice odieux, vice qui cause la ruine des familles, et, peu à peu, celle des nations, en brisant la vi-

gueur de ceux qui devraient courir à la frontière pour défendre le sol de la Patrie contre Fennemi toujours prêt à Tenvahir.

Ce vaillant missionnaire voulait attaquer le mal dans sa source, dans sa racine, et sans se dissimuler les difficultés que des habitudes invétérées pouvaient lui faire rencontrer, il s'était mis, non seulement à prêcher la tempérance, mais à la faire accepter par un serment public et solennel.

Les sœurs, à leur grande joie, ont été témoins de conversions inespérées. C'est en revenant d'Amérique, où il avait exercé son apostolat avec le plus grand succès pendant vingt-cinq ans, que Tapôtre de la tempérance est arrivé en Nouvelle-Zélande où il y avait beaucoup à faire, et il ne faut pas s'en étonner ; quand la civilisation pénètre dans un pays, à côté du bien qui s'y introduit, un esprit de lucre y importe, plus que de raison, pour ne pas dire hors de raison, des substances qui affolent, et des boissons qui brisent la raison après avoir ruiné les plus nobles sentiments de l'âme.

L'arrivée de ce grand apôtre a tout d'abord excité une vive curiosité qui bientôt a fait place à un autre sentiment, celui qui fait que l'on se rend, sans hésiter, à l'appel que fait un homme de cœur pour maintenir les âmes dans le bien, ou pour les y ramener si elles ont eu le malheur d'en sortir.

A la voix persuasive de l'apôtre, sans tarder, dès la première instruction, des milliers d'auditeurs

prêtèrent le serment de s'abstenir, pour toute leur vie, de toute boisson fermentée. Cette obligation, qui est une source de privation journalière, devait assurer comme compensation, à ceux qui Font volontairement acceptée, un triple profit : pour Tâme d'abord, pour la santé ensuite, et finalement pour la bourse.

Personne ne peut nier qu'un pareil mouvement ne saurait que moraliser un pays et y amener une ère d'abondance et de prospérité.

Lorsque l'invitation de prendre le pledge (le serment) a été faite à l'église, les catholiques présents suivirent, sans hésiter un instant, l'exemple donné par leur pieux évêque, en répétant, mot à mot, la formule du serment, après l'apôtre qui était si heureux de dépenser sa vie pour une si belle cause.

Les sœurs n'ont pas tardé à voir un heureux changement s'opérer non seulement dans les familles ordonnées, mais encore parmii les malheureux adonnés à l'ivrognerie.

Nous pourrions citer bien des faits, nous nous contenterons de quelques-uns : un soir, au moment où la foule entrait dans l'église pour le sermon, un ouvrier, jeune encore, connu poxu* être adonné à la boisson et aussi pour les mauvais traitements qu'il faisait ordinairement endurer à sa femme et à ses enfants, passait devant l'église au moment où quelques compagnons de travail allaient y entrer ; ils l'y poussèrent en lui disant : « Tu devrais

bien venir écouter le prédicateur, tu en as plus besoin qu'un autre. » Le pauvre homme était loin d'être à jeun et partant hors d'état de se défendre. Il allait où on le conduisait, et soit nialice ou autrement, malgré, ou à cause de son état, on l'avait placé au milieu des assistants. Pour d'anciens sauvages, c'était assez bien réussi.

Ce jour-là le prédicateur s'était surpassé, et avait parlé avec plus d'âme que jamais, sur la nécessité d'embrasser la tempérance et de s'y maintenir pour sauvegarder la dignité et l'honneur, ce noble apanage de l'humanité régénérée.

Lorsque l'invitation de prendre le pledge fut renouvelée, le pauvre ivrogne comprit vaguement ce dont il s'agissait et voulait résister, mais ses compagnons, trop heureux de l'avoir mené jusquelà, voulurent coiu'onner leur pleasantry : ils lui prirent le bras de force et lui tinrent la main levée pendant que l'assistance répétait la formule du serment, mot à mot, après le vaillant apôtre de la tempérance.

Le pauvre honune eut conscience de ce qu'il avait fait, et à partir de ce moment, il demeura fidèle à sa promesse. Rentré chez lui, tout pensif, il s'abstint de frapper sa femme. Le lendemain, même modération, et en plus maître de lui-même comme il ne l'avait pas été depuis longtemps, l'ouvrier remit à sa femme l'argent de sa journée de travail et prit doucement et tranquillement son modeste

repas. Le surlendemain, même conduite. Pour le coup, la pauvre femme ne sut plus que penser, et dans son étonnement, elle lui demanda, avec une inquiétude qui était loin d'être feinte, s'il n'était pas malade. Puis elle ajouta : <' Mais tu n'es plus le même, que s'est-il donc passé ?

— C'est que je suis catholique maintenant, et, au lieu d'aller ailleurs, je vais à la mission.

— Catholique! répéta cette femme comme effrayée, car, en fait de religion, elle ne connaissait que les odieuses calomnies inventées contre les catholiques : oh ! ajouta-t-elle, si j'avais su que tu fusses catholique, jamais je n'aurais été ta femme ; voilà la cause de tous nos malheurs.

— La cause de nos malheurs, dit justement le mari, c'est que, jusqu'à présent, je n'ai été qu'un mauvais catholique. Puis il ajouta : Tu ferais mieux d'aller, toi aussi, à la mission, tu verrais que les bons conseils qu'on y donne sont loin de ressembler à toutes les noirceurs que l'esprit du mal ne cesse d'inventer contre cette religion. Vois ce que j'étais et comment je te brutalisais tous les jours avant d'aller à la mission et compare avec ce que je veux être depuis le jour où, pour la première fois, j'ai entendu, quoique à moitié, la parole du prédicateur^ mais enfin, ma main était levée quand il a prononcé la formule du pledge^ je m'en suis souvenu, et veux te rendre heureuse comme tu ne l'as jamais été.

La pauvre femme, émue jusqu'aux larmes de ce qu'elle entendait, fut bien obligée de se rendre à révidence. Pour la première fois de sa vie^ elle alla à réglise catholique, ne sachant pas trop comment s'y tenir, tant tout y était nouveau pour elle. Pendant le sermon, tout changea de face, son cœur se prenait, comme cela se passe toujours quand on reconnaît qu'on a été méchamment induit en erreur ; l'apôtre parlait et l'émotion gagnait, de plus en plus, la pauvre femme qui écoutait encore quand le sermon était déjà fini. Puis, sans tarder,, elle se rendit auprès du missionnaire poiu* demander l'instruction religieuse. Mais comme la pauvre femme ne savait pas lire, le bon Père l'adressa aux religieuses qui lui enseignèrent, de vive voix et avec la plus grande charité, les principales vérités au christianisme.

Et la pauvre femme avait grand besoin qu'on déployât cette charité, car elle était dans l'ignorance la plus complète sur toutes les questions religieuses. Dans son émotion, la pauvre protestante ne savait comment exprimer les sentiments qui se partageaient son cœur. Le premier chapitre du catéchisme fut le sujet de l'instruction de ce jour.

— Savez-vous, lui dit la sœur, qu'il y a un Dieu?

— Oh ! pour cela, dit-elle, je le savais bien, je me doutais qu'il devait y en avoir un.

Il en fut de même pour les perfections et attributs de Dieu.

— Demain, dit la sœur qui Tinstruisait, nous étudierons le second chapitre qui parle de llncamation, ou du mystère de Dieu fait homme.

— Dieu s'est fait homme ! dit la pauvre fename hors d'elle-même ; ce même Dieu dont vous venez de me parler? est-ce possible? je n'avais jamais entendu dire cela!

A ceux qui pourraient révoquer en doute une pareille ignorance, nous dirons que nous avons entendu, dans un des quartiers de Paris, un vieillard répondre à quelqu'un qui lui disait: «Vous savez que Jésus-Christ est mort pour nous ? — Ça se pourrait ben », et cela très sérieusement.

Et un autre à qui l'on demandait s'il allait à la messe le dimanche :

— Oui, seulement quand j'ai pas le temps d'y aller le matin, j'y vas le soir.

Si, en plein Paris, on en est là, on ne peut donc s'étonner de voir de pareilles misères se produire si loin, si loin sous tant de rapports.

La pauvre femme fit encore d'autres questions que nous passons, et surprise de tout ce qu'elle entendait, elle ne parlait plus, elle pleurait, elle pleurait abondamment, l'aurore d'un jour nouveau commençait à éclairer les ténèbres profondes au milieu desquelles elle avait vécu; sa vue pouvait à peine en soutenir l'éclat. Il fallait, pour instruire cette âme, marcher pas à pas, afin d'arriver plus doucement et plus sûrement au but.

Animée de la meilleure volonté, la chère catéchumène laissait son âme s'ouvrir à la vérité; quand on est dans cette voie, ce qui paraissait impossible , devient d'une facilité extrême ; le pas qui était mesuré devient rapide et Ton touche le but, non sans étonnement, tant la distance à parcourir paraissait incommensurable.

Grâce à Theureux changement survenu dans cette famille^ tout a pris une face nouvelle, la misère a disparu, les enfants s'élèvent dans Tordre, les santés se raffermissent, et la courageuse néophyte ne peut que bénir le jour où son mari prononça lepledge qui Ta transformé au point de faire de lui un apôtre de la tempérance, non par des paroles, mais par l'exemple soutenu qu'il donne, exemple qui est d'un poids immense, vu le prodige qui a dû s'opérer pour arriver à pouvoir le donner.

Une nouvelle conversion.

L'école des sœurs était, vers la fin de 1877, fréquentée par une petite catholique dont le père était un protestant acharné. La mère de cette enfant avait souvent à subir ses mauvais traitements, mais tenant à faire élever ses deux enfants dans les écoles catholiques, elle supportait tout avec patience. Parmi les deux enfants, il y avait un petit garçon d'une rare intelligence; il avait sa part

d'épreuves : une femme, une épouse, ne saurait être maltraitée par un brutal, sans que les enfants n'en ressentissent les contre-coups. Le pauvre petit, tout en pleurant pour son compte, ne pouvait voir plewer sa mère, et faisait de son mieux pour la consoler, tant par sa précoce piété que par un bon, un solide travail.

Il avait à peine fait sa première communion, que le désir d'être prêtre germa dans son cœur. Le temps avait marché et le moment était venu de quitter Fécole pour apprendre un métier. Le charmant enfant manifesta son intention à sa mère qui fut heureuse de cette ouverture pour laquelle elle ne pouvait que bénir le ciel, mais elle ne savait comment en parler à son mari. Il fallait sortir de cette situation, le charmant adolescent s'arma de courage pour demander cette faveur à son père : une réponse brutale accueillit cette ouverture. La vocation du futur lévite fut mise à une rude épreuve, épreuve qui dura plusieurs mois, après lesquels il gagna sa cause, et obtint de son père l'argent nécessaire pour aller en Europe faire ses études dans un séminaire.

Le cher adolescent ne pouvait que témoigner à son père une vive reconnaissance, et ne le quitta qu'en lui promettant de ne rien négliger pour le rendre parfaitement heureux.

Le pauvre père, qui ne se rendait guère compte des voies de Dieu, ne s'expliquait pas comment,

détestant la religion catholique, il avait pu donner à son fils l'argent nécessaire pour aller en Europe, faire des études pour être prêtre.

L'enfant était parti à la garde de Dieu, muni de toutes les recommandations, et accompagné des vœux les plus ardents et des prières soutenues de ceux qui l'aimaient et ne pouvaient qu'admirer sa courageuse détermination.

Arrivé à destination, le futur lévite écrivait souvent à sa famille, mais les lettres éprouvaient forcément des retards pour des causes diverses. Aussi n'était-ce pas sans la plus grande anxiété que pendant la première année, on attendait les lettres de l'Europe au foyer paternel. Lorsqu'elles arrivaient régulièrement, les colères du père se calmaient, et les mauvais traitements se ralentissaient. La pauvre mère ne cessait de prier et de souffrir, et ne manquait pas de faire part aux sœurs des bonnes nouvelles qui lui venaient ainsi et de radoucissement qu'elles apportaient à sa situation.

Une autre consolation pour la pauvre mère, c'était l'arrivée de l'apôtre de la tempérance qui coïncidait avec les faits que nous esquissons en ce moment. Comme tous les catholiques de Christchurch, la malheureuse épouse était poussée par un divin esprit vers la mission, elle trouvait là ce qu'elle aurait vainement cherché ailleurs : quelques instants de calme, de repos et de joies pures. Rentrée chez elle, la vaillante chrétienne redoublait

d'attentions pour le mari qui la tyrannisait, afin de ne lui laisser aucune occasion de reproches-. • Rien d'ailleurs n'était en souffrance, tout avait été prévu par la diligente et laborieuse épouse, et cependant, là comme ailleurs, le malheureux homme ne pardonnait pas à sa femme les brutalités qu'il exerçait contre elle. Ceci a tout Tair d'im paradoxe, et c'est cependant beaucoup plus vrai qu'on ne le pense. Non, on ne convient pas facilement de ses torts ; les attribuer à sa victime, dispense de les reconnaître et par suite de les réparer.

Quoi qu'il en soit, la digne femme, loin de donner à son époux le plus petit sujet de reproches, veillait sur elle afin de remplir au mieux tous ses devoirs. Levée avant l'aurore, elle préparait toutes choses pour ne rien laisser en souffrance, puis elle partait pour aller réconforter son âme. Au retour, malgré les meilleures dispositions, de nouvelles invectives l'attendaient ; pour les parer, la pauvre femme n'avait d'autre armure que la douceur et la charité, ce qui n'empêcha pas le mari de récriminer. Enfin, vaincu par les vertus de sa femme, le mari se rendit à ses instances et l'accompagna à la mission. Quand on fait un pas vers le bien, on ne marche pas seul, et le céleste Père de famille qui voit tout, ne manque jamais de faire une partie de la route pour épargner au prodigue la fatigue et pour le recevoir plus tôt dans ses bras et le presser plus vite sur son cœur.

Un matin, à cinq heures, ils entrèrent tous deux dans réglise, il y avait foule pour entendre Téloquent missionnaire. Parmi les nombreux auditeurs, nul peut-être ne fut plus ému, ni plus étonné que celui qui n'avait jamais entendu une telle parole. Vivement impressionné, le pauvre protestant ne savait que faire, ni à quel parti s'arrêter. Pressé intérieurement, il sortit de Téglise, mais au lieu de remonter en voiture, sans rien dire^ il alla sonner au presbytère. L'heureuse épouse, en femme intelligente, se contente de suivre son mari du regard. Emue jusqu'aux larmes et pénétrée de joie, elle court chez les sœurs pour leur faire part de la démarche de son mari et de l'espérance qu'elle en conçoit. La matinée se passe dans l'attente.

La digne femme ne pouvait que prévoir une issue favorable, et comme la malle allait partir, elle s'empressa d'écrire à son fils pour lui annoncer ce qui se passait en ce moment et la légitime espérance qu'elle concevait de voir son père ouvrir les yeux à la lumière. Ses prévisions se réalisèrent : trois semaines après cette heureuse matinée, au milieu d'une assistance pieuse et recueillie, un homme faisait sa première communion immédiatement après la réception du saint baptême. La transformation était complète, et le vieil homme ne se ressouvenait de sa vie passée que pour racheter ses honteuses brutalités par des égards, des soins affectueux, des prévenances, et tout cela rehaussé

par une piété ardente qui ne s'est pas démentie.

Il ne faut désespérer de personne, et si les histoires qui précèdent en sont une preuve, celle que nous avons à dire en sera la confirmation. Il s'agit d'une femme sur laquelle la miséricorde de Dieu s'est étendue, et quand ce bien inunense descend sur une âme, fût-elle parmi les plus dégradées, il l'enveloppe de son pardon, la relève, et d'un vase souillé il en fait un vase d'élection.

Qui oserait s'en plaindre? les justes ne tombent jamais en un tel égarement ; les pécheurs impénitents donnent seuls dans un si déplorable excès. Pour leur venir en aide, demandons pour eux l'intelligence qui fait comprendre la vérité, et la bonne volonté qui la fait accepter et embrasser. Ceci dit et affirmé simplement, comme on doit le faire pour toute vérité, nous passons à notre histoire.

Une grande pénitente.

L'apôtre de la tempérance poursuivait ses instructions avec un succès qui ressemblait à de Tentraînement. On racontait des merveilles, on en voyait tous les jours, de telle sorte que loin d'en douter, on les affirmait, et l'on ne se trompait guère.

Un soir, pendant une instruction, on fut étonné de voir, au milieu des auditeurs, une fille de mauvaise vie qui avait été condamnée plus de vingt

fois, pour ivrognerie et immoralité. Elle ne sortait de prison que pour être reprise de nouveau et subir la peine d'une autre condamnation. Son état paraissait incurable. Les sœurs la connaissaient pour ravoir vue en visitant les prisons. La généralité des auditeurs, oubliant que ce sont les malades qui ont besoin de médecin, fut plutôt indignée qu'édifiée, dapercevoir, au premier banc de Téglise, cette femme à face enluminée, qui portait dans tout son être Tempreinte du vice. Qu'y avait-il à faire? La repousser? Et de quel droit mettrait-on des bornes à la miséricorde de Dieu ? La repousser eût été un crime ! l'heure de la miséricorde avait sonné pour elle ; fidèle à cette heure, elle avait jeté un regard sur son âme, avait rougi d'elle, et prise de peur^ s*était dirigée vers la mission où nous la trouvons. Après l'instruction, elle s'était éloignée. Le lendemain de ce jour, à cinq heures du matin, la grande égarée revint encore, puis, après la sainte Messe, se rendit au confessionnal d'un évêque qui se trouvait parmi les auditeurs du missionnaire. Sa Grandeur, en digne successeur des Apôtres, suivait comme évêque missionnaire, l'apôtre de la tempérance, dans ses différentes stations, pour lui prêter, par sa présence, une plus grande autorité, et par son assiduité au confessionnal, un puissant concours. Les grands pécheurs s'adressaient à Sa Grandeur avec une confiance pleine et entière. Voilà comment la pécheresse se jeta, elle aussi,

sans hésitation et sans crainte aucune, aux pieds de rhonune de Dieu.

De ce jour, commença la transformation de cette malheureuse. Ceux qui la connaissaient craignaient pour elle les occasions funestes, mais Tévêque missionnaire, qui savait pénétrer les âmes, Tavait jugée favorablement et croyait à sa conversion ; il ne se trompait pas. Dès ce jour, la grande dégradée avait fait place à une humble fille, relevée, régénérée, transfigurée. Ah ! c'est que le repentir, en faisant reconquérir à l'âme une seconde innocence, donne au visage une de ces expressions qui ne peuvent sortir que d'un cœur purifié, et quand la Madeleine vint arroser de ses larmes les pieds de son divin Maître et les essuyer avec ses cheveux, loin d'être repoussée par Celui qui n'aimait rien tant que les cœurs purs, elle mérita d'être largement pardonnée parce qu'elle avait aimé autant qu'on peut le faire quand par un profond repentir on a reconquis le bien ineffable de l'innocence.

Avec la grâce de ce nouvel état, l'humble repentie se présenta aux sœurs qui l'avaient visitée dans sa prison, pour implorer la faveur de pouvoir entrer dans la chapelle de la communauté et de se joindre à la procession des enfants de Marie qui devait se faire dans le clos. Cette autorisation lui fut accordée ; elle s'y tint avec autant de recueillement que de modestie.

Le temps s'écoula et l'heureuse pénitente ne

quitta plus la voie qui lui avait rendu la paix des anciens jours; fidèle à tous ses devoirs, elle ne négligea pas celui qui veut que Thonmie mange son pain à la sueur de son front. Elle édifia les humbles, les petits, les délaissés qui se plaisent à suivre son exemple ; elle édifia les forts qui savent qu'il ne faut pas imiter le pharisien orgueilleux sous peine de ne pas être justifié, mais bien le publicain qui, dans son humilité, implore la miséricorde de Dieu en se frappant la poitrine pour affirmer sa culpabilité.

Les sœurs de Notre-Dame des Missions laissaient les malintentionnés se scandaliser, et se consolaient en pensant à cette certitude qu'il y a plus de joies au ciel pour un pécheur qui se convertit que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de faire pénitence.

Conversions exemplaires.

Nous ne pouvons abandonner le sujet que nous traitons en ce moment sans faire ressortir une partie saillante du caractère de Tapôtre de la tempérance ; ce digne missionnaire n'avait pas seulement à son service une grande instruction et une véritable éloquence, mais encore une de ces franchises qui vont au cœur et ne sont pas sans émouvoir et parfois profondément.

Le vénéré missionnaire crut un soir devoir don-

ner un avis aux protestants qui avaient envahi réglise à un tel point que les catholiques ne pouvaient, pour ainsi dire, y trouver place. Le Père^ en s'adressant à nos frères séparés qui étaient venus à la mission plutôt par curiosité que pour s'instruire, les pria de ne pas venir en foule, et même de ne pas venir du tout, à moins d'être animés par un désir sincère de s'instruire. « Ce n'est pas pour vous précisément que je suis venu, leur dit-il, vous n'avez pas assez dlnstruction religieuse pour comprendre les vérités que j'annonce. Au lieu d'être éclairés, beaucoup d'entre vous seraient scandalisés, car je m'adresse aux catholiques et surtout aux pécheurs de profession, aux mauvais catholiques, c'est pour eux que les exercices de la mission sont préparés. A quoi cela vous servirait-il de venir à leur place ? vous ne poivriez pas même répondre aux prières qui se font avant et après les instructions , vous n'aimez pas vous mettre à genoux, et la plupart du temps vous ne savez pas conament on se comporte à l'église; le signe de la croix, le signe du chrétien, vous ne le connaissez pas. Il serait donc mieux, de ne pas interrompre et empêcher, par votre présence , le bien qu'une mission est appelée à produire. Lorsqu'elle sera finie, je pourrai peut-être m'adresser à vous, à vous seuls, et avec mon âme tout entière, mais aujourd'hui, j'appartiens aux catholiques, ils attendent, faites

pour eux aujourd'hui ce qu'ils feront demain pour vous. »

Cette sincérité de langage, au lieu d'effrayer et de rebuter les protestants, fut cause que plusieurs embrassèrent la vérité et entrèrent dans le sein de l'Eglise catholique.

Parmi les sectes nombreuses qui se sont installées dans cette colonie, il y en avait qui se rapprochaient des usages de l'Eglise catholique. Un zélé ministre de cette secte, pour être entièrement aux devoirs de sa charge^ avait même embrassé le célibat : il visitait les pauvres, les malades, et vivait de privations pour les mieux secourir; il prêchait souvent et entendait les confessions dans l'après-midi du dimanche. Ce pauvre pasteur fut interdit par un synode, on lui donna un mois pour rétracter ce qu'on appelait ses erreiu's, mais tourmenté par les vérités catholiques qui s'imposaient à sa conscience, il aima mieux abandonner sa charge et s'embarquer pour l'Europe afin de suivre les impulsions intimes et généreuses qui avaient germé dans son âme. C'est une espérance qu'il est permis de concevoir.

Autour de lui, le bien s'était fait; parmi les âmes de bonne foi, il y en eut qui entrèrent résolument dans le sein de l'Eglise catholique. Ceci se passait au moment où la mission avait rassemblé toutes les brebis errantes qui pouvaient, sans <5rainte aucune, une fois entrées dans la voie, se li-

vrer à la joie qui ne manque pas de se répandre dans Tâme fidèle, dévouée et amie de la vérité.

Il y eut d'autres conversions encore, et les bonnes sœurs de Notre-Dame des Missions y aidaient de toute leur âme.

Une fervente protestante, d'une éducation distinguée, et qui fréquentait la meilleure société de la ville, fut une des premières à demander son admission dans le sein de cette Eglise qui embrase les cœurs et excite les plus grands dévouements.

Depuis plusieurs années, elle étudiait toutes les questions religieuses, lisant des livres catholiques pour y trouver des contradictions afin de rester dans son erreur, mais ses recherches furent vaines, car une voix intérieure qui rappelait sans' cesse devait triompher de toutes ses résistances. Vaincue par Tévidence, cette dame se donna la joie immense et Tineffable bonheur de fixer ses douloureuses incertitudes : elle a reçu, au jour béni de Tlmmaculée-Conception, le saint baptême et la divine Eucharistie, à la grande édification de la foule qui se pressait pour assister à son abjuration.

Après ce grand acte^ qui transportait son âme de joie, elle vint auprès des sœurs pour les prier de lui permettre de passer tout ce jour au sein de leur communauté afin de goûter en paix, loin de tout bruit, le calme qui était dans son âme et qui la rendait si pleinement heureuse. Tout en elle res-

LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS 34i

pirait la joie, et tout aussi indiquait le bonheur qu'elle éprouvait. Quand on a longtemps poursuivi un bien et qu'on a fini parle trouver, on peut crier, et avec bien plus de raison, comme ce savant qui avait fini par saisir un problème longtemps cherché : Eurêka l Eurêka l Je Tai trouvé ! je Tai trouvé. Cette heureuse femme passa la journée à épancher sa joie et à savourer son bonheur auprès des sœurs et surtout au pied du saint autel, elle se préparait ainsi aux épreuves et aux luttes qu'elle prévoyait, tant du côté de sa famille que de ses amis. Elle ne s'était pas trompée, on la traita de folle et Ton ne cessa de Taccabler de reproches, les plus modérés la traitèrent froidement d'abord et cessèrent de la fréquenter. Son éloignement du monde, loin de la contrister, en lui laissant plus de temps à elle, lui permettait de se livrer aux œuvres de charité qu'elle comprenait si bien maintenant : elle priait, puis elle visitait les pauvres, les souffreteux et surtout les âmes dans la désolation. Qui donc pourrait mieux consoler que ceux qui souffrent ; qui, ô mon Dieu ! est le plus à même de panser des plaies et d'essuyer des larmes que celui qui a ressenti bien des blessiu'es et qui n'en est pas à verser ses premiers pleurs ? Il y a donc une grâce dans la souffrance, puisqu'elle permet de mieux ressentir celle des autres, et nulle parole ne vaudra une larme brûlante et sympathique pour consoler ceux qui pleurent.

En plus, il est un fait que l'on n'a pas été sans remarquer : on ne se perd pas seul et Ton ne se sauve pas seul; Texemple entraîne, et en dehors de Texemple, le bien que Târae a accepté, la presse de faire connaître ce bien pour le faire goûter à autrui, et celle qui s'est laissé gagner par le mal, loin de rester inactive, est poussée par Fesprit du mal qui n'aime rien tant que de le voir propager.

Un grand nombre de conversions eurent donc lieu par suite de cette propagande. Chaque semaine, l'heureuse néophyte prenait un jour pour faire ses visites, mais au lieu de les faire dans le monde comme elle en avait l'habitude, elle allait voir les bonnes sœurs à qui elle contait ses joies ou ses tristesses; ses consolations ou ses espérances. Jamais elle n'eut tant d'épreuves, jamais non plus tant de consolations.

Nous n'avons raconté que quelques traits du beau mouvement qui s'est opéré à l'audition des paroles pressantes et pleines de foi de l'Apôtre qui s'est fait entendre durant les jours de la mission qu'il a donnée, nous aurions pu en dire plus s'il n'avait fallu se borner. Ceux que nous avons donnés sont assez saillants pour faire deviner ceux laissés dans l'ombre. Il en est d'autres, comme toujours, qui ne se réalisent que plus tard, à l'heure marquée par Dieu, c'est le grain jeté par le semeiu* et emporté par le vent pour aller germer loin de lui et éclore sous un autre soleil.

C'est ainsi que font les serviteurs de Dieu, ils se livrent au travail sans ménager ni leur temps ni leur peine, et quand ils ont tout fait pour le mieux, ils s'inclinent devant Dieu pour implorer son secours conmie s'ils n'avaient rien fait. C'est le grand art, la grande manière de faire le bien et de le bien faire.

Nous avons maintenant à jeter un coup d'œil sur le Bengale où nous retrouverons nos bonnes sœiu*s de Notre-Dame des Missions, c'est dire que nous continuerons à voir l'œuvre de Dieu s'accomplir.

Coup d'œil rétrospectif.

Avant d'aller plus loin, nous ne croyons pas inutile de nous arrêter un instant pour jeter un coup d'œil sur la marche suivie par les zélées religieuses qui se sont élancées à travers les espaces pour aller, sous le regard de Dieu, travailler au bien des âmes. Les sentiments qui animaient celle qui fut, non sans raison, appelée la grande inspiratrice de Notre-Dame des Missions, sœur Marie du Mont-Carmel, animent encore les vaillantes sœurs qui l'ont suivie. Que de chemin parcouru depuis ce jour, ce jour à jamais béni, et en nous reportant vers le bien accompli, malgré les obstacles qu'il y avait à vaincre, nous ne pouvons que redire, avec la plus intime conviction : Non, il ne faut jamais désespérer des âmes, le faire serait mettre des

bornes à la divine miséricorde et traiter l'infini comme le fini.

Reportons-nous d'abord à Tannée 1884, époque à laquelle M"^ la Supérieure générale de Notre- Dame des Missions prit la résolution dje franchir les mers pour aller visiter les monastères de son Institut établis dans la plus grande partie des archipels de rOcéanie.

La vénérée Supérieure partit le H février, guidée par Tamour profond qu'elle avait pour les âmes, et ne se laissant arrêter par rien : les longues distances à parcourir ne TeAFrayaient pas plus que la fatigue à supporter; elle poursuivit d'abord son long et pénible voyage jusqu'aux Indes, puis se rendit en Nouvelle-Zélande, à la grande joie de ses chères religieuses qui ne savent ce qu'elles doivent admirer le plus, du dévouement de la vénérée Mère pour les enfants de son Institut, ou du mâle courage qu'elle déploie pour le bien de tous, et cela, malgré une santé chancelante qui semble toujours voxiloir l'arrêter dans sa course.

Dans leur reconnaissance, les sœurs établies depuis bien des années déjà, dans ces lointaines contrées^ écrivent des lettres touchantes pour exprimer la joie qu'elles éprouvent de revoir, au milieu d'elles, celle qui, après Dieu, les a introduites dans la carrière, et vient encore leur montrer, par l'exemple et par les conseils, comment on doit se tenir dans cette voie et comment on doit y marcher.

Pour commencer notre récapitulation et la faire avec quelque fruit, nous croyons devoir nous reporter à Tannée 1864. A cette ^époque, les premières sœurs parties de Napier, île du nord de la Nouvelle-Zélande, réussirent à fonder le monastère de Saint-Joseph ; c'est un bel établissement, agréablement situé sur une presqu'île élevée, s'allongeant au milieu des vagues sans cesse agitées de rOcéan. Les œuvres qui leur sont confiées ont prospéré au prix de constants sacrifices mis au service d'un dévouement infatigable.

Ces œuvres consistent en trois écoles séparées : une pour les jeunes indigènes appelées Maories, une autre, dite classe commune, pour les enfants de la localité, et une école privée pour les jeunes filles d'un rang plus élevé, d'où trois catégories de pensionnaires, à peu près toutes catholiques.

Ces écoles, bien tenues d'ailleurs, sont soumises aux inspections d'un gouvernement jaloux de promouvoir le bien de toutes les classes de la- société.

A côté de ces œuvres pour l'éducation de la jeunesse, les bonnes sœiu^s s'occupent, là comme dans les autres maisons de leur institut, de la visite des malades et de l'instruction religieuse des nouvelles converties.

Au monastère du Sacré-Cœur, fondé dans l'intérieur de la ville de Christ-Church, ville située dans la partie sud de la Nouvelle-Zélande, les sœurs ont élevé une nouvelle construction qui ne laisse rien à

désirer, pour remplacer les bâtiments provisoires où les œuvres s'étaient concentrées avec peine depuis 1868. Deuî catégories d'élèves fréquentent, en plus grand nombre qu'ailleurs, les écoles qui rivalisent avec les meilleures classes protestantes de la ville, et procurent aux enfants catholiques l'éducation la plus en rapport avec leurs besoins. L'année 1883 a été marquée par une grande épreuve : au moment où les bâtiments à peine élevés commençaient à recevoir les élèves affluant des alentours, une épidémie dangereuse, la diphtérie, fit son apparition. Les pauvres sœurs prirent les plus grandes précautions pour diminuer le nombre des victimes ; elles se séparèrent pendant plusieurs mois, les unes allant habiter un coin loué au bord de la mer pour prodiguer à leurs chères malades les soins les plus assidus, tandis que les autres, pour satisfaire au désir des familles, continuaient leurs écoles dans des salles louées au centre de la ville. Ce surcroît de travail, de dépenses et de sollicitudes, a excité le dévouement des sœurs sans le lasser, ni l'épuiser. Accablées sous le poids de tant de charges et d'appréhensions, un secours leur était devenu nécessaire, et la Providence, toujours admirable, vint à l'heure où ses maternelles caresses faisaient l'office d'un baume salutaire appliqué sur une plaie vive et brûlante : la vénérée Mère générale arrivait pour apporter à ses filles courage et confiance. Cette heureuse arrivée

décupla les forces, ce n'était pas seulement une personne de plus, c'était une âme vive et ardente qui faisait renaître des forces épuisées ; c'était une autorité bien-aimée, qui n'avait qu'un désir à formxiler pour voir s'opérer des prodiges. Sous une telle impulsion, l'épidémie a tout d'abord diminué ses ravages, et les sœurs reléguées au bord de la mer ont pu rentrer dans leur monastère désormais marqué du sceau de la croix.

La croix n'est-elle pas un signe de prédilection? les œuvres qui ne sont pas marquées de ce signe ne connaissent pas leur force. Il est dans la vie ordinaire des mystères qu'une âme éprouvée comprendra comme en se jouant, et qui resteront toujours fermés pour celle qui n'a jamais souffert; l'une devinera instantanément le fond des choses tandis que l'autre n'en sera pas même à les soupçonner. C'est qu'aussi les mouvements de la grâce ne sont pas du tout ceux de la nature. Ces deux mouvements peuvent être considérés comme deux points de l'espace : celui de la nature touche à la terre et par suite est sombre et obscur ; celui de la grâce se meut dans l'immensité des cieux où il emprunte à la gloire qui y rayonne les traits lumineux qui éclairent toutes choses.

Les bonnes sœurs connaissent bien ces sentiments qui font leur force, raniment leur courage et les aident à passer des jours que l'esprit du mal prépare partout et toigours.

Nous allons quitter Napier pour nous rendre à Nelson qui se trouve dans le sud de la Nouvelle- Zélande, afin d'y visiter le monastère de Flmmaculée-Gonception, fondé en février 1871. Ses différentes œuvres prospèrent et produisent des fruits abondants. L'établissement se compose d'une dizaine de maisons éparses dans un clos ombragé de vignes et d'arbres fruitiers, que les sœurs appellent leur petit paradis terrestre. Et, tandis que la ville paresseuse, endormie au fond d'une baie délicieuse, voit à peine sa tranquillité proverbiale troublée par quelques visiteurs, le couvent ressemble à un essaim d'activés et laborieuses abeilles. Les jeunes filles catholiques et protestantes de la ville s'y plaisent beaucoup ; il règne dans leurs études et dans leiu^s jeux une animation et une émulation joyeuses. L'élan pour la piété et les inspirations religieuses est doucement entretenu par les sœurs. Cet établissement a reçu les plus encourageants éloges du gouvernement qui, quoique opposé aux institutions catholiques, rend justice aux succès obtenus.

Depuis un an, im bâtiment considérable a été construit pour recevoir les jeunes filles orphelines ^t catholiques de la Nouvelle-Zélande. Ce grand nombre de pensionnaires, de trois catégories différentes, exigent un certain personnel. Les soeurs multiplient le dévouement qui les anime et font de leur mieux pour former aux œuvres confiées à leurs

soins les jeunes filles désireuses de se consacrer à la vie religieuse. Le noviciat est établi dans un des bâtiments séparés de Tenclos du spacieux monastère. Ce noviciat donne plus que des espérances : le 7 janvier, Sa Grandeur Mgr Readwod daigna y présider une double cérémonie, la profession de huit sœurs et la prise d'habit de onze novices, tandis que de nouvelles postulantes venaient remplir les rangs éclaircis par les mutations.

Le 3 décembre, la vénérée Mère générale, qui ne reste jamais înactive, conunença le nouveau Monastère de la Présentation, à Taranaky, île située dans le nord de la Nouvelle-Zélande.

Les cinq sœurs désignées pour cette fondation ont eu le bonheur d'entendre la sainte Messe dans leur chapelle de communauté, et d'y garder la réserve du très saint Sacrement, dès le 8 décembre, belle date pour entreprendre la tâche qui leur est confiée.

Quelques semaines plus tard, l'infatigable Mère générale faisait un trajet sur mer pour se rendre à Auckland, auprès de Sa Grandeur Mgr Lucke, évêqiie bénédictin, qui désirait lui proposer des fondations dans son diocèse. Nous ne savons si ce désir a pu se réaliser, nous en avons l'espérance, jugeant du présent par le passé, persuadé que nous ne présumons pas trop de la foi de cette grande chrétienne, foi que le bon Maître a trop bien

définie pour qu'il soit nécessaire de la qualifier davantage.

Continuons de suivre la vénérée Mère générale dans ses lointaines pérégrinations, car avant de rentrer en Europe, elle doit, comme nous l'avons dit, s'arrêter au Bengale oriental, et y mener avec elle plusieurs sœurs qui pourront, à l'aide de celles déjà établies à Chittagong, former un second monastère dans le diocèse où Sa Grandeur Mgr Ballsieper les environne de sa paternelle bienveillance.

Les sœurs du monastère placé sous le vocable de sainte Scolastique, établi depuis le mois d'avril 1883 dans cette localité de Chittagong, où trois communautés religieuses avaient essayé successivement de se maintenir^ voient, au milieu des croix et des souffrances, leurs œuvres se former et se développer successivement. Le chiffre des orphelines confiées à leur sollicitude augmente peu à peu, il en est de même des externes, dont le chiffre s'élève à près de soixante.

Au mois de janvier, les sœurs ont eu la consolation de préparer une touchante cérémonie de première communion ; les huit enfants qui ont. eu le bonheiu: de la faire, ont montré d'excellentes dispositions. Ce furent les premières de leiu» mission naissante parmi des sauvages de races diverses, profondément plongées dans les ténèbres de Terreiur et de l'idolâtrie.

Voilà un court aperçu du travail effectué dans

les missions, en 1883, par les sœurs, travail qui aurait pu prendre une plus grande importance si les œuvres n'étaient limitées par les ressources. Tout en étant pénétré de reconnaissance envers les bienfaiteiu^, l'Institut de Notre-Dame des Missions fait des vœux pour que le nombre s'en accroisse, afin que la cxilture des âmes ne soit pas entravée par des questions qui devraient s'eflFacer devant des efforts qui ne demandent d'autre récompense que de pouvoir se multiplier et se multiplier encore. Ce n'est pas la vénérée Mère générale qui les compte, ses efforts, et malgré ce que les tra^ versées ont de pénible pour elle, elle va jusqu'au bout du monde où, par sa présence, elle encourage les chères religieuses de son Institut, et donne une nouvelle impxilsion aux œuvres auxquelles elles se dévouent, et imprime un élan plus soutenu dans l'exercice de leur zèle. Dans l'œuvre de Dieu, il ne faut pas rester stationnaire : qui n'avance pas recule.

Nous avons prouvé que dans l'année 1883, les sœiirs de Notre-Dame des Missions n'ont pas reculé^ nous avons la douce espérance, avec le secours d'en Haut, de pouvoir continuer cette preuve.

En 1884, année sur laquelle nous allons jeter un coup d'œil, les sœurs ne sont pas restées inactives, car elles sont arrivées à fonder une grande école industrielle, contenant à cette époque 98 enfants de quatre à sept ans. A Nelson, nous aimons à le

constater, on ne néglige rien pour préparer les enfants afin que plus tard, quand ils seront grands, ils marchent avec honneur dans la vie. L*âge des enfants dit assez qu'il y a beaucoup à faire pour diriger ce petit troupeau et le tenir en équilibre dans le parc qui lui est désigné.

Les sœurs ont, en plus de cette petite école industrielle, deux pensionnats; dans le premier, il y a vingt-sept pensionnaires, et dans celui de la classe moyenne, quinze. Ces élèves sont constamment dans la maison, de telle sorte que les sœurs . n'ont pas une minute à elles.

Dans les classes, les sœurs doivent enseigner, outre les éléments de sciences, les différentes langues étrangères, le dessin, la musique, et en général se tenir à la hauteur de ce qui se fait de mieux dans les autres écoles.

On réclame plus encore des sœurs : les familles catholiques et protestantes les plus riches, voudraient leur voir ouvrir une école supérieure poiu* y envoyer les enfants, mais tout ne peut se faire en même temps, à chaque jour son labeur, et si flatteur que soit ce désir, il faut avancer avec prudence pour ne pas avoir à reculer.

Avec toutes ces bénédictions de Dieu, il était facile de comprendre qu'il était moins que jamais opportun de douter de sa Providence, aussi, avec l'agrément des autorités supérieures, prit-on la résolution de construire un nouveau monastère, et

Ton avait tellement eu raison de compter sur le secours d'en haut qu'on était arrivé au jour où Ton allait en poser solennellement la première pierre. Cette cérémonie eut lieu le 13 janvier 1884, en présence d'un grand concours.

A onze heures, avant toute chose, la messe a été célébrée par le P. Chastagnon. Puis, Sa Grandeiu* Mgr Redwood, évêque de Wellington, fit un éloquent discoiœs sur les paroles de l'Ecclésiastique : « Craignez Dieu et gardez ses commandements. » L'église était comble, beaucoup de personnes n'avaient pu y trouver place.

Après la messe et le discours de Sa Grandeur, une procession s'est formée de l'église à la place du nouveau couvent, où une plus grande multitude put à peine se réunir et assister à l'imposante cérémonie. Deux sœurs, chantant les litanies, marchaient à la tête des enfants qui venaient de faire leur première communion et se préparaient à la confirmation. Ces jeunes filles étaient vêtues de blanc et portaient des couronnes. Puis venaient les sœurs accompagnées de la vénérée Mère générale qui semblait vouloir se dissimuler, et de la Prieure du nouveau monastère ; venaient ensuite les membres de la société Hibemienne et tous les catholiques. Le cortège défila en bon ordre et forma un cercle autour de l'endroit où la première pierre allait être posée. Sa Grandeur, assistée du P. Chastagnon, procéda à la bénédiction de la pierre. Une

bouteille fut déposée contenant des exemplaires des journaux : Taranaki Herald, The Biedjet, The Tara-naki News, The Tablet, Fi^eeman's Journal, quelques pièces de monnaie, une médaille du Sacré- Cœur de Jésus, puis un document écrit en français, ainsi conçu : « Le treizième jour de janvier, de Tan du Seigneur 1884, la septième année du pontificat du pape Léon XIII, et sous le règne de la reine Victoria, sir William, nous Francis Redwood, évêque de Wellington, assisté par le R. P. Chastagnon, avons posé la première pierre du nouveau monastère, dit de la Présentation. Cette pierre a été signée par Sa Grandeur, le P. Chastagnon et les sœurs présentes. »

La pierre fut mise à la place voulue, et Sa Grandeur, la truelle en main, Ta fortement cimentée en disant : « Au nom de Jésus-Christ, je déclare cette pierre dûment placée. »

Monseigneur se rendit alors au pavillon élevé à quelques mètres de distance, et l'assemblée se rangea autour.

Monseigneur Crompton, au nom des catholiques de New-Plymouth, présenta Tadresse suivante à TEvêque :

« New-Plymouth, le 13 janvier 1884.

» Qu'il plaise à Votre Grandeur,

» Nous, les catholiques de New-Plymouth et des environs, acclamons votre visite au milieu de nous

avec des sentiments de bonheur, de reconnaissance et de profond respect.

» Nous sommes, Monseigneur, fiers d'avoir pour guide et pour chef, un homme que Dieu a comblé de ses grâces. Nos pensées n'ont cessé de vous suivre pendant le cours de votre longue traversée ; nous avons essayé de profiter des enseignements que vous avez donnés au loin, et particulièrement en Australie, lors de votre passage en cette contrée, enseignements que n'osent qualifier ceux qui sont aussi heureux qu'honorés de vous avoir à la tête de leur diocèse.

» Dans vos lettres pastorales, Votre Grandeiu* n'a cessé de faire ressortir la nécessité qu'il y avait de procurer l'instruction religieuse aux enfants catholiques, et cela, à n'importe quel prix. L'enseignement donné par ces lettres ne peut être reçu qu'avec reconnaissance.

» La cérémonie de ce jour prouve, une fois de plus, la sollicitude avec laquelle Votre Grandeur poursuit l'œuvre de régénération, et le monument qui s'élève, sous vos auspices, y aidera puissamment en prouvant que l'éducation religieuse, loin de nuire aux études, les rend grandes et fortes.

» Votre Grandeur nous permettra de saluer les religieuses qui ont tout quitté pour gagner tout. Entre leurs mains, nos enfants recevront une éducation basée sur la foi en notre sainte religion, sans laquelle tout autre enseignement, s'U n'est

pas absolument pernicieux, laisse trop à désirer pour pouvoir le suivre sans danger. Avec leur assistance, nous espérons voir notre jeune peuple grandir, profondement imbu du respect que Ton doit à la vérité rendue lumineuse par la doctrine chrétienne, doctrine qui maintient dans l'honneur, la probité et la morale.

» Notre congrégation catholique est très peu nombreuse, et, comparativement, elle a fait beaucoup, ce qui nous donne l'assurance que Votre Grandeur, dans sa haute bienveillance, voudra bien apprécier les efforts qui ont été faits.

» Avec les sentiments de profonde reconnaissance, nous faisons des vœux poiu* que vous puissiez, avec succès et bonheur, et dans la plénitude de vos forces, continuer longtemps à remplir, au milieu de nous, la paternelle mission que Dieu vous a donnée.

» Daignez, Monseigneur, nous accorder votre bénédiction et croire que nous resterons toujours vos flls soumis et respectueux.

» Au nom de tous les catholiques de New-Plymouth,

)) W. M. Crompton. »

Sa Grandeiu* répondit : « Mes chers catholiques de New-Plymouth, je désire vous exprimer, de la manière la plus cordiale, ma gratitude pour la réception que vous me faites, et je puis vous assu-

rer que c'est toujours avec une grande satisfaction que je me rends au milieu de vous.

» Vous employez les plus flatteuses expressions dans les louanges que vous me donnez pour ce que j'ai pu faire au-delà des mers. J'ai simplement essayé d'accomplir mon devoir, si j'ai réussi à faire un peu de bien au point de m'attirer quelque considération, je dois en rendre grâces à Dieu, car c'est son œuvre et non la mienne. Vous savez que ce que nous faisons aujourd'hui a pour but de pourvoir les catholiques de New-Plymouth des moyens de donner à leurs enfants une éducation chrétienne.

» Cette cérémonie est donc une protestation de ce que nous considérons justement comme un grand abus.

» Nous, catholiques, nous élevons de magnifiques écoles à nos frais, ou avec les économies des pauvres, ce qui exige de grands, d'héroïques efforts, et nous défions n'importe qui, de dire que dans nos écoles nous ne donnons pas la meilleure éducation profane, tandis qu'en même temps nous procurons l'éducation religiiBuse à nos enfants. L'éducation religieuse en fera de bons chrétiens et de bons citoyens. Ces faits ne peuvent être mis en doute et cependant nous ne pouvons être déchargés de la taxe de l'éducation quoique nous ne puissions pas profiter des écoles du gouvernement. Nous sommes dépourvus de ces avantages, parce que

nous ne pouvons consentir à un système d'éducation que notre conscience réprouve, où Dieu est exclu et, par suite, la religion pas enseignée.

» C'est pourquoi nous réclamons ce qui nous est dû : notre part des contributions des fonds publics pour l'éducation. Il en est qui nous disent : Pourquoi ne voulez- vous pas profiter des écoles publiques pour vos enfants ? Ils pourraient dire, tout aussi bien : Pourquoi ne faites-vous pas usage des églises des autres ? Un tel argument n'a point de sens, et ce n'est pas ce que l'on appelle en anglais jouer franc jeu. Quoique toute assistance nous soit reftisée, nous continuons tout de même à bâtir nos propres écoles. Si quelque non-catholique voulait contribuer à la bonne œuvre, il mériterait notre admiration. L'appel que nous faisons a pour but d'arriver à enseigner la religion de Jésus-Christ. Aussi tous les catholiques y ont-ils répondu avec empressement, même en dehors de la colonie.

» Quant à vous, catholiques de New-Plymouth, vous n'avez pas été les derniers à soutenir la bonne cause. Je suis reconnaissant aussi envers le P. Chastagnon, votre excellent et infatigable pasteur, qui a fait des merveilles pour vous avec des moyens restreints, et il n'est pas homme à. ralentir son zèle ; sa générosité m'est trop connue pour que je puisse en douter.

» Et maintenant, grâce à ces Dames Religieuses, qui dévouent toute leur vie à l'éducation, vous avez

un spacieux et magnifique établissement. Vous en serez fiers, et j'espère que tous les enfants de New- Plymouth fréquenteront Técole. S'ils sont assidus , ils obtiendront des connaissances qui les rendront capables d'être bons et fidèles à leurs devoirs toute leur vie.

» Je vous demande maintenant de contribuer à la construction de l'école que les sœurs vont ouvrir. Vous savez, mes chers enfants, qu'il n'y a pas de meilleur argument que l'exemple, c'est pourquoi, en vous demandant de faire votre offrande, je veux aussi y mettre la mienne, et quoique l'évêque catholique de Wellington ne soit pas riche, ainsi que vous le savez, il tâche toujours de donner le plus possible lorsqu'il s'agit d'écoles et d'instruction religieuse. Peut-être avez- vous quelque somme cachée au fond de quelque under-stocking^ dans ce cas vous ne sauriez en faire un meilleur usage que de le retirer de sa cachette pour augmenter notre souscription. Pour ma part, voici un chèque, de 500 francs, et j'espère que dans la collecte qui va se faire chacun fera pour le mieux. »

La collecte fut faite aussitôt et s'éleva à 2,500 fr.

Une autre fondation a été faite àAshburton.Nous en trouvons le récit dans un journal anglais, le NeW'Lialand Tablet, du 5 mai 1884. Nous en donnons la traduction :

« Vendredi, 2 mai, a été vraiment un jour mémorable pour les catholiques de ce district, car, ce joiu*-là, les religieuses de Notre-Dame des Missions sont venues s'établir dans la localité. Les sœurs, au nombre de six, sont arrivées, accompagnées de la Révérende Mère générale de l'Institut, de Christ-Church, par le train de 4 heures 80, et furent reçues à la station par le R. P. Coflfey, curé de la paroisse, et le R. P. O'Connor de Lettalton. De là, elles furent conduites en voiture jusque vers réglise. Une grande foule était assemblée pour la réception qui eut lieu de la manière suivante : les religieuses entrèrent à Téglise, conduites par les révérends Pères ; une procession se forma à Tintérieur ; les enfants des écoles marchaient les premiers, puis la croix et les acolytes, les prêtres, puis les sœurs. Durant la procession, on chanta la belle hynme : Paith of our faihers, avec accompagnement du chœur.

» Les sœurs ayant pris place devant le grand autel et la prière ayant été faite, une des jeunes élèves s'avança et lut l'adresse suivante :

« A la très Révérende Mère générale, à la Révérende Mère Marie Sainte-Gabriel, à la Révérende Mère Prieure et aux chères sœurs, salut.

» Nous, les enfants catholiques d'Ashburton, nous vous souhaitons la bienvenue avec un cœiu* débordant de joie. Depuis longtemps nous attendons ce jour, et quoique nous soyons de jeunes enfants

qui ne connaissent peut-être pas pleinement le grand bienfait que votre venue nous apporte, nous avons cependant entendu parler par nos parents, nos instituteurs et surtout par notre bien-aimé Pasteur, du bien immense qui résulte toujours de la présence de celles qui ont abandonné toutes choses pour se consacrer à Tamour et au service de Dieu, et aussi, d'une manière spéciale, à l'instruction de la jeimesse, sous le patronage et la bénédiction de la très sainte Vierge, la mère de notre cher Seigneur.

» Nous sommes très heureux de vous souhaiter la bienvenue, non seulement parce que nous allons profiter du privilège inappréciable d'être sous votre direction, mais encore parce que vous venez de la bien-aimée terre de France, la fille aînée de l'Eglise.

» Nous ferons, vénérée Mère, tout ce que vous désirez pour répondre, par notre bonne conduite, à tout ce que vous faites pour nous, et nous voulons toujours rester, de notre vénérée Mère générale et de toutes nos chères sœurs, des filles soumises et respectueuses, afin qu'après leur avoir prouvé notre affectueuse reconnaissance sur la terre, elles nous amènent avec elles au ciel pour y chanter éternellement les louanges de Dieu.

» Au nom de toutes,

» Florence Mary Adams. »

D'autres discours ont été prononcés à roccasion de la fondation du couvent d'Ashburton, ayant tous pour but de rendre hommage au dévouement des religieuses ; la reconnaissance est une trop belle qualité pour ne pas la faire ressortir quand elle est exercée dans sa plénitude. On n*a pas toujours la joie et le bonheur de constater cette heureuse disposition, et c'est un double bien de l'encourager, elle porte les bons à la persévérance et les lukewarm^ les tèides, à l'imitation.

Parlons maintenant du Bengale oriental, on pourra y trouver quelque intérêt.

Nous avons sous les yeux quelques notes extraites d'une lettre écrite en 1884 et venant de Chittagong, pays situé dans le Bengale oriental. Les sœurs de Notre-Dame des Missions y ont là des écoles fréquentées par des petites sauvages; oh! les singulières petites natiu^es ; primitives et primesautières, elles vont, sous je ne sais quel instinct du moment qui les pousse, se livrer à des ébats inattendus, qu'elles quittent avec d'autant plus de facilité qu'elles semblent attirées par un autre délassement dont l'objet subitement offert à leur vue leur promet plus de charmes.

Avec cela, une curiosité naïve, voulant tout savoir et ne craignant pas d'interroger pour arriver à leur but.

Dans ce pays, il faut une manière particulière pour arriver au but qui, pour être le même, a plusieurs voies

pour y arriver. Oh ! ce n'est pas une mince affaire que de conduire les enfants, et ceux qui croiraient qu'on les mène comme un attelage se tromperaient du tout au tout.

Nous voyons d'abord, dans nos notes, sœur Marie Saint-Stanislas qui veut écrire pour donner des nouvelles; et qui est sans cesse interrompue par une des enfants qui pose ainsi sa question : « Qu'estce que vous écrivez, dites-le-moi. Tarn quia licta sisteramko boloma^K Une autre des enfants qui sort des bois habités par les tigres, a des idées si inattendues qu'elle fait parfois perdre aux sœurs la gravité que les classes demandent : les sœurs lui avaient donné une image représentant saint François de Sales ; elle la regarde, puis fait la grimace en disant : « Eito atcha né amné menta quessa bouddha sab ha^i. C'est-à-dire : Ce n'est pas bon pour moi ce vieux monsieur-là ».

Toutes les petites Indiennes qui sont chez les sœurs descendent d'anciennes familles catholiques, moins deux qui ont été baptisées après la mort de leurs parents, l'une appartient à la religion de Mahomet, Tautre à celle de Brahma.

On ne saurait croire combien les sœurs s'attachent à ces chères petites Indiennes et combien elles aiment à se dévouer pour elles. Toutes les lettres qu'elles écrivent en France sont remplies des sentiments qui les animent. « Je voudrais, écrivait l'une d'elles à la Prieure de la maison-mère,

364 LES CANNIBiUS ET LEUR TEMPS

je voudrais aller vous chercher à Lyon, pour vous amener auprès de nos petites Indiennes et vous montrer combien elles sont gentilles. Oh ! si vous saviez comme je les aime, pour elles je ferais tout au monde. Ma vie est à Dieu, à notre Institut, puis à elles tout entière. Ces chères enfants me rendent bien Tafifection que je leur porte. Aussi longtemps que le bon Dieu voudra me laisser ici, je serai heureuse d'y rester pour me dévouer au salut de ces chères Indiennes, etc. »

Les bonnes sœurs font là, comme ailleurs, tout le bien que les ressources mises à leur disposition, leur permettent de faire ; elles avaient en 1884 soixante-dix petites filles divisées en trois classes ; les toutes petites forment ce que nous appelons la classe maternelle, puis viennent les moyennes, parmi lesquelles sont les pensionnaires. Les sœurs les forment un peu à tout, car ce ne sont pas leurs mères qui pourraient le faire, par la raison que dans ce pays ce sont les hommes qui font tout l'ouvrage qui incombe aux femmes en Europe : ils lavent, repassent et cousent ; les mahométans sont presque tous coutwiers, ils font les robes pour les dames chrétiennes. Personne ne voit les femmes mahométanes, indoues et bouddhistes, elles n'ont aucune occupation.

Quoi que nous ayons dit des chers enfants du Bengale oriental, on ne peut se figurer ce qu'ils sont, et si nous consultons nos notes, de la véra-

cité desquelles nous n'avons aucune raison de dou^ ter, nous y voyons des singularités qu'on ne doit rencontrer nuDe part ailleurs. Une sœur qui s'occupe à Chittagong des enfants d'un orphelinat^ écrivant à une supérieure de la maison de Lyon, lui dit : « Je pense, qu'étant à la tête de l'orphelinat, vous n'êtes pas sans avoir à exercer votre patience, car il en faut partout, même au Bengale^ j'allais dire surtout au Bengale. Vous allez en juger : beaucoup de nos petites sauvages viennent des bois où elles vivent sans rien faire. En classe, on a de la peine à les faire demeurer à leur place ,^ car, tout d'im coup, sans qu'on n'y pense, elles se glissent sous les tables, ou sautent par dessus pour s'enfuir par la croisée. Où vont-elles? en un clin d'œil, elles sont au haut d'un arbre, ou bien dans l'eau, ou à voler du sel à la cuisine, ou à se machurer avec le fond des marmites ; elles font des choses si baroques, que malgré soi on serait porté à rire si l'on n'était obligé de réprimer ces saillies primitives et ces soubresauts par trop caractéristiques. ))

Les fêtes, que les sœurs ne négligent pas de donner aux enfants, sont très joyeuses, celle de Noël surtout, avec son bel arbre aux branches duquel sont suspendues des choses qui plaisent aux jeimes sauvages, et impriment à leurs petites figures noires une beauté relative que leur épanouissement fait ressortir. Il est si bon de faire

des heureux. Et puis, ces joies de l'enfance imprègnent rame de souvenirs que Ton retrouve aux jours moins heureux de la vie, alors que rien n'est de trop pour soutenir le pas qui chancelle et pour relever le moral attristé par les heures difficiles du pèlerinage. Voilà ce que les âmes élevées comprennent et pourquoi elles font tous les efforts pour lire dans les jeunes intelligences afin de les nourrir selon le besoin qu'elles peuvent avoir, car toute âme qui se meut ici-bas a faim et soif d'une nourriture, et quand le corps a reçu le pain qui doit le sustenter, tout n'est pas dit, car l'homme ne vit pas seulement de pain.

Voilà pourquoi ceux qui comprennent ces sentiments se donnent sans réserve aux âmes qu'ils cherchent à élever, et malgré les difficultés que les sœurs du Bengale éprouvent pour maintenir en repos leiu*s petites noires, renseignement se donne et de réels progrès se réalisent. « Je puis vous dire, écrit l'une d'elles, que ces enfants deviennent aussi gentilles que celles de Lyon, elles font bien leur prière, puis elles nous aident : la petite Louise prépare la table, Sara aide à fermer les portes le soir, et la bonne petite Joa veut faire un peu de tout. Il y en a qui arrachent les mauvaises herbes, quand les rayons du brûlant soleil sont un peu moins ardents ; chacun a sa tâche et j'ai du plaisir à voir s'agiter leiu's petits bras noirâtres. Elles ont commencé depuis peu à s'y mettre et j'espère

réussir à en faire quelque chose. Il est vrai qu'on ne peut guère s'aventurer dans les herbes à cause des serpents dont la blessure est grave et souvent mortelle. »

On voit par ces détails qu'il y a là-bas des hôtes qui ne sont pas toujours commodes. Il est vrai qu'il y a des moyens pour s'en débarrasser: on commence par brûler leurs nids, c'est autant de moins pour l'avenir. Les serpents de ces pays atteignent une certaine grosseur, les noirs en sont effrayés et non sans raison, car ils marchent les pieds nus, et sont par là plus exposés que d'autres à ressentir les atteintes des dangereux reptiles qui se tiennent cachés sous l'herbe dont ils aiment à se repaître.

Il y a bien encore les chacals qui errent dans ces contrées, la nuit, et même le jour quand la faim les presse, pour disputer aux vautours les canards qui s'ébattent tantôt dans les étangs, tantôt dans les alentours où ils se reposent des charmes de leur nautique existence.

Et les bonnes sœurs vivent au milieu de ces êtres malfaisants de la nature, sans trop s'en inquiéter. Nous ne disons pas pour cela qu'elles restent dans une indolente sécurité, non, elles connaissent trop bien la sagesse de ce conseil : aide-toi et le ciel t'aidera. C'est ainsi que fait une sœur qui, à cette occasion, écrit : « Les serpents ne me font pas peur, j'en tue autant que je puis, un jour j'en ai tué

quatre à la porte de notre cuisine. Je prie mon bon ange de me garder et je tape. »

Oui, elle tape et ses coups tombent si dru, que les serpents qu'elle a touchés ne sont [plus tentés de venir piquer les chères petites noires confiées à sa garde.

Avant de clore, nous voulions parler plus amplement de la vénérée Mère générale de Tlnstitut de Notre-Dame des Missions, dont on ne saurait trop bénir Tinfatigable charité, et pour ne pas amoindrir les traits de cette noble figure dans l'esquisse que nous en faisons, nous nous sommes adressé à la maison-mère pour en entendre parler et parler encore, car pour elle, nous avons eu le bonheur de la voir avant son départ et savons ce qu'elle est.

Dans la réponse qu'on a bien voulu nous faire, nous avons les détails qui suivent, dont une partie viendra corroborer ce que nous avons dit déjà :

« Notre Révérende Mère générale est maintenant encore (novembre 1884) en Nouvelle-Zélande. Elle a été très malade au mois de mars dernier, et le 5 avril on lui a administré l'extrême-onction. Nos chères sœurs étaient dans la désolation ; elles ont bien cru que cette vénérée Mère allait les quitter pour recevoir sa récompense. Mais le Seigneur a entendu leurs prières et l'a rendue à sa nombreuse famille religieuse. De nouveaux et pénibles travaux l'attendaient encore : à peine remise, elle est allée présider une fondation à Ashburton; puis de là,

elle est revenue dans le nord de la Nouvelle-Zélande, pour établir deux autres monastères dans le diocèse d'Auckland. Ses lettres sont rares, courtes ; au milieu de tant de préoccupations et de fatigues, il n'est pas étonnant qu'elle ne puisse à peine trouver que la force et le temps pour nous écrire quelques lignes. Nous attendons de vive voix des détails que les lettres ne nous laissent qu'entrevoir. »

On a vu, par ce qui précède, tout le bien qui se fait dans ces lointaines contrées, il pourrait se réaliser sur une plus vaste échelle, si le nombre des missionnaires, quoique grand déjà, était plus grand encore. Ces contrées sont vastes et Ton ne peut toutes les embrasser à la fois. Il y a pourtant un bien immense à faire, on ne le sait pas assez: on donne, on donne beaucoup, mais il faut plus et mieux poxu* réaliser ce bien, il faut des vocations, et plus il y aura de missionnaires au loin, plus le nom de la France sera glorifié et respecté, car le missionnaire, en tenant d'une main le symbole de sa foi, tient de l'autre l'étendard de la Patrie qu'il n'oublie jamais parce qu'elle reste profondément gravée dans son cœur. Est-ce que la vaillante héroïne d'Orléans n'a pas surabondamment prouvé qu'on pouvait aimer Dieu, la sainte Eglise et sa patrie? et quand ses désirs furent couronnés d'un plein succès, elle a demandé, pour toute récompense, que son drapeau fût à l'honneur puisqu'il

avait été à la peine. Ce fût là un noble désir qui demeure et demeurera toujours^ parce que les grands sentiments de Tâme ne sauraient périr.

Oui, il y a un grand bien à faire, mais il faut plus que des ressources pécuniaires, il faut des bras animés par de vaillants coeurs.

Nous lisons en effet dans ime lettre écrite par Mgr Lamaze de qui nous avons bien des fois parlé, alors qu'il n'était que simple missionnaire, lettre adressée à MM. les Directeurs de VŒuvre de la Propagation de la Foi (n** de mars 1886), en voici un extrait :

« Le parlement (celui de Tonga) ne cherchera- t-il pas à enrayer le mouvement des conversions au catholicisme? Nous devons nous y attendre, car les sectes protestantes si divisées entre elles, s'accordent toujours quand il s'agit de nuire à la véritable EgUse. Quoi qu'il en soit, les dispositions actuelles nous sont favorables, et il faut en profiter. Quels sont les moyens à prendre ?

» Le premier serait d'occuper au plus tôt notre station de l'archipel de Haapai (station abandonnée depuis une vingtaine d'années). Pour cela, il nous faudrait trois ou quatre missionnaires de plus. Daigne la très sainte Vierge attirer à la société qui porte son nom de plus nombreuses vocations apostoliques ! C'est, sur une longueur de 200 lieues, que le royaume de Tonga comprend une centaine d'îles dont la moitié sont habitées. La population

indigène est de 24,000 âmes, dont le tiers occupe la grande île de Tonga-Tabou. Là, nous avons trois stations bien organisées, et une autre à Vavau. Mais cela ne suffit pas pour évangéliser sérieusement toutes ces îles, et si nous tardons à nous y répandre, les âmes de bonne volonté qui s'approchent maintenant du bercail nous échapperont.

» Un autre moyen, c'est la prière des associés de la Propagation de la Foi pour la conversion de Tonga et de son roi. Ce chef océanien, maintenant nonagénaire, est doué d'une volonté de fer, en face de laquelle il a fallu, pour fonder et soutenir la mission catholique, toute la patience et toute la prudence d'un apôtre, du R. P. Chevron. La mort vient de nous le ravir après quarante-cinq années d'apostolat. Il a passé la plus grande partie de sa vie à prier et à faire prier pour Tonga. Que de fois il nous a dit : « Prions davantage et faisons prier partout, nous finirons par obtenir. » Chose admirable ! c'est à sa mort que ce mouvement de conversion s'est déclaré. Ce saint missionnaire prie sans doute au ciel pour ses chers Tongiens. Prions avec lui selon ses propres expressions, faisons prier davantage et nous obtiendrons. »

Qui donc pourrait mieux juger la situation que Mgr Lamaze, vicaire apostolique de l'Océanie centrale, Lui, qui a passé une grande partie de sa vie au milieu de ces peuplades dont il connaît si bien les mœurs, les habitudes, et jusqu'aux sentiments

intimes de leur âme? Ce n'est pas ce grand apôtre qui aurait désespéré d'aucune ; élevé à Técole de la sainte espérance et de la divine miséricorde, quand une situation difficile se présente, il élève son regard vers le ciel, et après avoir repoussé comme une tentation le doute qu'un mauvais esprit pourrait lui suggérer, il recoxu^t à tant de supplications et se livre à tant d'actes de vertu, qu'D fait violence au ciel et force en quelque sorte la bonté divine de prendre la place de la justice, tant cette bonté aime à se manifester quand une voix généreuse rimplore, car Dieu, on ne saxu^ait trop le proclamer, ne se laisse jamais vaincre en générosité.

Nous voulons rester sur ce mot avec la douce espérance qu'il sera relevé par quelques nobles âmes qui iront, à la suite de Mgr Lamaze, et à son appel, augmenter le nombre des apôtres afin d'augmenter, à l'heure marquée par la divine Providence, le nombre des élus.

Quand, dans les missions lointaines, les maisons des sœurs sont fondées et qu'elles fonctionnent sans rien laisser en souffrance, il semble que les choses se sont organisées sans coup férir, mais il n'en est pas ainsi, car là, dans ces contrées, on n'obtient rien sans un rude labeur ; il faut être à la tâche depuis le lever de l'aurore jusqu'au déclin du jour, sous peine de manquer le but. Et même

ainsi, pour que rien ne soit en souffrance, les sœurs sont obligées de se multiplier pour suffire à tout. Dans ces îles, il n'y a pas seulement à lutter contre le mauvais vouloir des autorités, il y a encore à supporter les catastrophes qui vous surprennent au moment où Ton s'y attend le moins.

Dans la Nouvelle-Zélande, on subit, de loin en loin, de rudes épreuves ; une de ces épreuves est venue inopinément en 1882 surprendre les naturels de cette île. Un matin, à cinq heures, par un froid intense, on ressentit dans cet archipel de rudes secousses de tremblement de terre. Le violent ébranlement n'a duré qu'un instant à Nelson, mais il a été très fort à Wellington, où le tremblement s'est fait sentir pendant une demi-heure ; toutes les pendules se sont arrêtées, plusieurs cheminées se sont écroulées.

Quatre jours après cette épreuve, les bonnes sœurs apprirent qu'une montagne située non loin de leur résidence s'était ouverte, pour laisser à un volcan la liberté de ses brûlantes allures. Il n'y avait heureusement aucune habitation auprès.

Les feuilles publiques ont raconté le triste détail d'un autre tremblement de terre arrivé aussi en Nouvelle-Zélande en 1886. Ce dernier cataclysme s'est produit dans la région du lac Auckland et a produit d'épouvantables désastres. Les secousses ont été si violentes et si précipitées, que les indigènes, convaincus que l'île tout entière allait

s'abîmer dans la mer, fuyaient affolés vers le rivage, et, détails caractéristiques^ ils emportèrent leurs biens les plus précieux, mais abandonnaient leurs enfants.

Pour donner une idée de ce désastre, les relations nous font connaître qu'une plaine qui n'avait pas moins de 200 kilomètres, était complètement en feu et couverte de lave en fusion.

Enfin, un des plus beaux paysages du monde, la vallée des lacs chauds et des sources profondes, a complètement disparu.

Dans cette vallée existaient deux lacs, le Rotera et le Rotomaha, entourés de terrasses naturelles, que Ton appelait les Terrasses-Blanches et les Terrasses-Roses. Ces terrasses étaient composées de dépôts siliceux qui étincelaient sous le soleil et formaient un cadre unique au monde.

Dans ces lointaines contrées, il y a de ces surprises qui touchent, qui émeuvent et élèvent Tâme vers Fauteur de ces grandes, de ces belles choses; la mer elle-même, à l'heure de ses grandes manifestations, tient à sa manière un langage sublime qu'on ne peut oublier quand une fois on l'a entendu ; elle a en plus de ces splendides beautés qu'on chercherait en vain ailleurs, et rien qu'à lire les récits que les voyageurs en font, il semble que l'on est reporté vers sa plus tendre enfance, et que l'on vit au miUeu des merveilles et des enchantements qui nous intéressaient tant alors que nos bonnes et

tendres mères nous récompensaient quand nous étions sages, par le récit qu'elles nous en faisaient.

Nous ne résistons pas au désir qui nous presse de donner ici la description d'une de ces merveilles que la mer offre parfois aux regards des voyageurs, elle est d'un géographe distingué, M. Verreaux:

« Parmi les phénomènes que l'Océan présente, il en est qui appartiennent à la physique et à l'histoire naturelle, et qui se montrent encore plus souvent dans le grand Océan que dans les autres parties du globe : tel est celui de la phosphorescence des eaux qui a lieu entre les tropiques. Ici, la surface des eaux étincelle et brille comme une étoffe d'argent ; là, ses vagues se déploient en nappes immenses de soufre et de bitume embrasés ; ailleurs on dirait une mer de lait dont on n'aperçoit pas l'extrémité ; quelquefois des étoiles brillantes semblent jaillir par milliers du fond des abîmes où elle paraît rouler sous ses vagues des masses rouges incandescentes, tantôt carrées, tantôt globuleuses, tantôt coniques, ou s'échappant en serpenteaux lumineux ; souvent même de petits feux étincelants s'élancent au-dessus de la sxu^face de l'eau, et quelquefois on le voit décoré d'une longue écharpe de lumières mobiles onduleuses dont les extrémités vont se rattacher aux bornes de l'horizon. Ces phénomènes paraissent entièrement dus aux mollusques et aux zoophytes mous

qui flottent à la surface de Teau et qui peuvent à chaque instant modifier leur forme déjà irrégulière et bizarre. Quelques espèces, telles que les talpas réunies en nombreuses légions, composent des bancs de trente à quarante lieues d'étendue, qui resplendissent dans les ténèbres de couleurs rose, d'azur et d'opale.

» Les mers blanches, nommées aussi mers de lait, ont été observées par les anciens navigateurs modernes sur les côtes occidentales de l'Inde ; mais ce phénomène, ainsi que celui de la mer de feu, est bien plus fréquent dans diverses parties du monde maritime et particulièrement dans l'espace renfermé entre les Gélèbes Papou et les Moluques. Souvent aussi la présence d'une seule espèce de crustacés microscopiques, sur la surface des flots, leur donne une couletir rouge aans les rendre lumineuses, et produit ces mers de sang dont plusieurs navigateurs ont parlé. Quelquefois les œufs de certains animaux marins, semblables à une poussière grisâtre ou à de la sciure de bois, recouvrent dans l'Océan des espaces de plus de vingt lieues ; ces mers de poussière ont été vues aux environs de la Nouvelle-Guinée ou de Papou, et près des côtes de la Nouvelle-Hollande. »

Nous 'pourrions prolonger cette description si nous n'avions hâte de rentrer dans notre sujet ; ce que nous en avons dit suffit pour indiquer les phénomènes qui étonnent à première vue et qui enchan-

tent les voyageurs qui sont appelés à naviguer sur ces eaux enchanteresses.

Dévouement des sœurs et succès d'une mission donnée par les Pères Rédemptoristes.

Dans les missions^ il n'y a pas que des enchantements, on a souvent bien des épreuves à subir, avant d'arriver au but vers lequel on est attiré par une vocation particulière.

Arrivé et débarqué dans une île plus ou moins sauvage, on trouve vite à dépenser ses jours et à manger dans ces pays, plus que partout ailleurs, son pain à la sueur de son front. Non, ce n'est pas dans l'oisiveté qu'on se sustente avec Taliment plus ou moins abondant que la terre produit ou que les eaux recèlent.

Si encore on rencontrait aide et appui, mais il n'en est pas toujours ainsi, car dans ces pkys malhexu^eux, on a plus souvent à donner qu'à recevoir. Les sœurs, les bonnes sœurs, se mettent un peu à tout pour suffire à tout, rien ne leur coûte pour arriver à faire connaître le Maître qu'elles servent et qui les a envoyées vers les âmes pour les aider à sortir des ténèbres qui les environnent et leur faire connaître et aimer la lumière qui éclaire, qui vivifie, qui anime, qui donne tout ce qui manque à

la créature pour lui faire lever le regard, et le cœur aussi, vers le ciel pour lequel elle a été faite, qui est sa destinée, et qui doit être sa gloire, sa joie, son bonheur.

Pour atteindre ce but, ce but suprême, nos missionnaires ne craignent rien, les peines, la fatigue, les privations, les trouvent prêts au combat, et quand la lutte gigantesque leur est offerte, ils Tacceptent, sachant qu'une terre arrosée par le sang d'im martyr est disposée à donner des fruits d'ime douceur et d'une suavité extrêmes.

Dans les relations que nous avons sous les yeux, nous voyons que les sœurs de Notre-Dame des Missions se mettent, elles aussi, à tout, pour attirer les âmes à Dieu ; en dehors des classes qu'elles dirigent si bien, elles se mettent à faire de la menuiserie, de la charpenterie, etc., etc. Et puis, dans la mission de la Nouvelle-Zélande où nous sommes, il y a des jeunes filles de leur cher pensionnat, qui ont un goût très prononcé pour la musique, et une sœur qui, dans sa famille, avait reçu une éducation complète, s'en sert pour charmer les enfants confiées à ses soins; elle donne à celles qui ont des aptitudes des leçons de musique instrumentale, et ravit les jeunes Zélandaises par les sons mélodieux qu'elle tire des cordes d'une harpe et par celles d'un magique violon, leçons qui lui gagnent les cœurs des enfants qu'elle sait si vivement impressionner.

Nous avons trouvé ces détails dans une lettre venue de Napier en 1885, lettre écrite par sœur Marie de TEucharistie ; nous ne serions nullement surpris que la bonne sœur, dont le talent rend les enfants si heureuses, et celle qui en a fait la relation^ ne fussent d'une parenté tellement rapprochée, qu'un seul nom suffirait pour les désigner toutes deux.

Sous de semblables directions, si Ton a des peines, on ne peut manquer d'avoir aussi des joies, et puis il y a aussi, de loin en loin, de bonnes missions, tant pour les sœurs que pour les jeunes personnes assez avancées en âge pour en comprendre l'importance et en tirer de bons fruits. Nous allons donner quelques détails sur une de ces missions données par les Pères Rédemptoristes, à Christ- Church, au commencement de l'année 1885.

Si nous consultons les notes que nous avons sous les yeux, nous y voyons que cette mission donnée par les bons Pères Rédemptoristes était magnifique, ils prêchaient trois sermons par jour et l'église était comble chaque fois.

Les enfants ont eu une mission à part et n'ont pas manqué d'y venir en très grand nombre, l'église en était littéralement remplie.

A la fin de la mission plus de soixante-dix jeunes filles ont fait leur première conununion et plus de quatre-vingts l'ont renouvelée. Le R. P. Supérieur a voulu lui-même se charger des enfants, il était

très satisfait de leur exactitude à se rendre aux instructions. Plus de trois cents enfants reçurent la sainte communion le joxu* de la clôture. Tous ces chers petits paroissiens si pieux, étaient beaux à voir avec leurs vêtements blancs ; le Père en était ému jusqu'aux larmes ; il a donné, avant de partir, une image de Notre-Dame du perpétuel secours, à chaque école.

Les sœurs qui dirigent, à Ghrist-Church, Técole paroissiale, ont plus ^e trois cents enfants, elles en auraient davantage si la place ne leur faisait pas défaut.

En ce même temps, à Chittagong, les sœurs faisaient les plus louables efforts pour mener à bonne fin les petites sauvages qui leur étaient confiées ; elles en avaient une cinquantaine qui faisaient des progrès et s'attachaient à ne pas rester par trop primitives. II. y avait parmi ces enfants une cinquantaine d'orphelines qui sentaient d'une façon touchante les soins que les sœurs aimaient à leur donner, soins qu'elles reconnaissaient autant par les marques de respect qu'elles leur rendaient que par l'empressement qu'elles mettaient à accomplir tous leurs devoirs.

Lorsque les parents viennent voir les enfants, ils sont aussi heureux que surpris des progrès qu'ils leur voient faire. Avant de les quitter, ils leur font un signe de croix sur le front, c'est on ne peut plus touchant. Ce qui l'est moins et qui leur arrive

quelquefois quand ils disent adieu à leurs enfants, c'est de prendre leurs petites mains et de cracher dedans. Si c'est une marque d'affection, elle est singulière.

Les Hindous sont très superstitieux, les chrétiens comme les autres. Une sœur disait un jour à une de leurs enfants de balayer une chambre ; elle conunença, puis on vint la chercher pour une autre chose ; qui voulait absolument finir? ce fut la pauvre enfant : « J'aurai, dit-elle, si je n'achève pas ce travail sans l'interrompre, mal à la tête toute la journée. »

Ces enfants ont aussi un grand respect pour, les araignées ; loin de les tuer, ce qui, à leurs yeux, serait un mal grave, elles les caressent, tant avec leurs pieds qu'avec leurs mains, et ne se privent pas de les embrasser. Il y a, dans ces pays, des araignées d'une grosseur démesurée.

Etude de mœurs, climat, variation du temps, cérémonial d'un mariage indien, réception privée d'une Mère Prieure par une Hindoustane de qualité.

Malgré les plus louables efforts des missionnaires, il leur faut souvent des années de patience avant de voir les saines notions remplacer des habitudes au milieu desquelles des naturels de tous

les pays ont vieilli^ et dût-on^ en les changeant^ améliorer sa situation, on lutte pour le faire, et Ton reste parfois* un temps indéfini avant de se rendre, si tant est que l'on se rende jamais. Et quand à ces habitudes se mêle Tignorance, il faut s'armer de longanimité, de patience et de charité, de charité s\u1;out, car avec cette vertu qui est une arme puissante, on peut avec confiance marcher à la conquête du monde.

Nous sommes toujours à Chittagong; là il y a aussi des habitudes qui font faire des actes, quoique bien en eux-mêmes, qui ne laissent pas que d'être déplacés et hors de saison; en voici un exemple :

Les musulmans qui habitent ces lointains pays sont très fidèles observateurs de leurs jeûnes, et les catholiques qui vivent au milieu d'eux, rougiraient de ne pas observer les leurs, ils vont même sous ce rapport plus loin que de raison, on en pourra juger par le fait suivant : lorsque les mères de famille voient qu'elles ne peuvent pas jeûner, elles imposent le jeûne à leurs enfants.

Ordinairement les enfants dînent avant la classe qui conunence à dix heiu'es et demie et se termine à quatre heures. Un jour, vers les trois heures, uiïe des petites externes des sœurs se mit à pleurer ; impossible de savoir le motif de ses larmes ; à la fin elle finit par répondre : « Je suis fatiguée parce que je n'ai encore rien mangé aujourd'hui. Ma mère est aveugle, elle ne peut pas jeûner, alors elle m'a

dit : « Tu sais, ma fille, je suis trop malade et il » faut que tu me remplaces. » Les sœurs ont eu beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'elle n'avait pas Tâge de jeûner et que sa mère en était dispensée aussi à cause de ses infirmités et de sa pauvreté, mais le manque d'instruction religieuse leur fait regarder comme obligatoire ce qui ne Test pas et leur fait négliger ce qui est prescrit : la messe le dimanche, par exemple.

Parmi les enfants de ces pays, il y a, sous le rapport de Fintelligence, des différences fort sensibles ; très ouverte chez les uns, elle est aussi fermée que possible chez les autres, elle est obstruée. En voici un exemple : un jour, une jeune fille, une grande, alla se présenter au Révérend Père pour qu'il annonçât son mariage le dimanche suivant ; elle était accompagnée de sa mère et de son fiancé. Le Révérend Père s'adressa d'abord à celui-ci pour lui demander son âge. Il répondit :

— Ah ! je ne sais pas.

— Vous avez bien vingt et un ans ?

Alors, réfléchissant, il répondit :

— Je ne sais pas, mais je crois que j'ai bien quarante ans.

— Comment s'appelle cette jeune fille que vous voulez épouser?

— Ah ! je ne sais pas, elle ne me l'a pas dit.

Le Révérend Père s'adressa alors à la jeune fille :

— Quel âge avez- vous ?

Elle ne répondit pas et se cacha derrière sa mère. Le Révérend Père lui fit encore plusieurs questions auxquelles elle ne sut pas répondre. Voyant cela, le Père lui dit :

— Je crois que vous n'avez pas de langue.

Elle la tira aussi longue qu'elle put pour montrer qu'elle en avait une. Heureusement que toutes ne sont pas à ce niveau, il en est même qui donnent de grandes consolations aux sœurs, consolations qui compensent et récompensent celles qui ne comptent ni fatigues, ni peines, pour mener tout à bien.

Quand on s'est donné entièrement à Dieu, on n'en est pas à s'arrêter à ces difficultés, la patience y suffît et la prière la donne. Il est des épreuves plus accablantes auxquelles personne n'échappe, épreuves qui brisent les forces et entravent la volonté ; nous voulons parler de la chaleur tropicale qui règne dans ces lointaines régions : en 1885, à Ghittagong, le thermomètre anglais marquait 108 degrés au-dessus de zéro. Ordinairement il ne s'élève qu'à 90 degrés. Comme surcroît, Ghittagong a été, pendant les inois de si excessives chaleurs, visité par plusieurs épidémies et notamment par le choléra. Beaucoup ont été emportés au tombeau, tant mahométans et indous que chrétiens. Au milieu de tant de souffrances, les sœurs, quelque éprouvées qu'elles aient été, ne laissèrent échapper aucune plainte, elles rendirent même des actions de grâces

à Dieu qui les éprouvait, mais ne les frappait pas. Si les forces faiblissaient, le courage y suppléait, et sous les rayons ardents du plus brûlant soleil, elles travaillaient et se trouvaient heureuses de souffrir pour Tamour de Celui qu'elles aiment et qui a tant souffert pour racheter la pauvre humanité et rendre fructueuses les souffrances qu'elle endure.

Après les grandes, les excessives chaleurs, arrive la saison des pluies^ pluies abondantes qui tombent nuit et jour et cela pendant des semaines. C'est un autre genre d'épreuves. Tout est saisi par l'humidité, le bois brûle très difficilement, le linge ne sèche pas, la fumée envahit tout^il y en a même plus que de feu. Enfin, quand ce dernier a fini par prendre, on en profite pour faire sécher le bois pour le lendemain sans y arriver complètement.

Cette saison des pluies amène les serpents qui sont assez nombreux dans le pays. Ces reptiles ne se gênent pas pour venir dérouler leurs anneaux jusque dans la cuisine, et les sœurs, malgré la peur qu'elles en ont, les tuent pour garantir les enfants qui leur sont confiées. C'est une petite fille qui, en mettant le pied, par mégarde, sur l'un de ces reptiles, les a fait découvrir ; c'était un des plus veninaeux, ce qui n'a pas empêché une sœur de voler au secours de la chère petite, et c'est en se rendant maîtresse de sa peur qu'elle étendit à ses pieds le monstre qui, un instant plus tard, déroulait ses

replis pour s'élancer sur Tinnocente enfant qui allait devenir sa victime. Et cette chère petite n'aurait pas été la seule, car plusieurs enfants entouraient la vaillante sœur en ce moment. La chasse fut heureuse, aucune enfant n'a été blessée.

Tout n'est pas couleur de roses dans ces pays et en soignant les âmes les sœurs ont aussi à s'occuper des corps^ car les Indiens ne sont pas sans avoir quelque infirmité, nous ne relevons pas leur manière de parler qui ressemble plutôt à une querelle qu'à une conversation tant ils crient en parlant.

Il est vrai qu'il y a beaucoup de sourds parmi eux et les aveugles sont nombreux ; il,y a, en plus, beaucoup de fous et pour achever cette nomenclature, nous ajouterons que ceux qui n'ont pas la gale font exception, tant ce mal est commun dans ce pays.

Les bonnes sœurs racontent comment les petits Indous, et parfois les moins petits, se traitent quand un mal les importune. Une de leurs petites flUes avait un doigt malade, pour le guérir elle s'en est enlevé toute la peau; une de ses compagnes, à la vue de ce doigt ainsi dépouillé, en a pris une telle peur qu'elle s'est mise à se sauver, et c'est avec peine qu'on est parvenu à la ramener à l'école. Un ouvrier, employé par les sœiu^, avait mal au bras ; lorsque ce mal a abouti, le dit ouvrier prit un morceau de bois avec lequel il se mit à ratisser la plaie

LES CANNIBALfcS ET LEUR TEMPS 387

sans grande précaution. Quand il eut achevé son opération, il boucha le trou qu'il avait fait avec une feuille et un peu de terre grasse, et le pansement était fait. Brûle-Maison, de qui nous avons parlé plus haut, n'aurait peut-être pas mieux opéré que ce praticien de nouvelle école.

Quoi qu'il en soit de ces praticiens exotiques, nous devons revenir aux héroïnes qui leur donnent les meilleurs soins, quand ils y ont recours. Les bonnes sœurs qui n'aiment rien tant que de se dévouer, dépensent leiu* vie sans compter la longueur de la route et les obstacles qui s'y rencontrent, et elles ne s'arrêtent pas sur le champ de bataille qu'elles ont accepté, elles vont, elles vont toujours au combat, jusqu'au jour où, blessées mortellement, elles succombent en levant leurs regards vers le ciel auquel elles sourient sans rien regretter ici-bas, puisque c'est par ordre ou par permission divine qu'elles sont arrêtées dans la carrière.

Nous avons sous les yeux une lettre écrite, au nom de l'obéissance, par une sœur épuisée de fatigue et mortellement blessée. Cette lettre pouvant réconforter quelque âme souffrante, nous la donnons sans en rien changer, elle est adressée à une supérieure, mère Marie Saint-Jude, la voici dans sa touchante expression :

« Je dois vous demander pardon avant de vous parler de moi. Je sens que c'est mon devoir de vous dire simplement ce que je pense. Je suis tout

à fait résignée à vivre encore cinquante ans, mais si c'est la volonté de Dieu que je meure bientôt, je suis aussi bien contente. Une semaine, je ne suis bonne à rien ; une autre semaine, je suis un peu mieux ; je ne puis parler sans cracher le sang et je tousse du matin au soir. Le docteur m'a donné une potion pour me faire dormir ; il dit que je suis asthmatique, mais je pense qu'en disant que je suis poitrinaire, il aurait été plus dans la vérité. Je me sens une pauvre malade et la faiblesse même. Je préfère vous dire ce qu'il en est, afin que notre Révérende Mère générale le sache aussi de votre part et qu'elle vienne bientôt si le bon Dieu veut qu'elle me trouve vivante.

» Nos chères sœurs font tout ce qu'elles peuvent pour moi et je tâche souvent de me lever, d'aller un peu d'ici, de là, et je leur dis, pour les encourager : « Vous voyez que je suis beaucoup plus » forte maintenant, cependant je dois vous dire que » je ne suis pas du tout mieux. »

Cette lettre a été écrite en 1885, au mois de septembre. Nous ne savons si depuis Dieu l'a appelée à lui, cette bonne sœur, préparée comme elle Tétait, elle pourrait bien être allée recevoir sa récompense; là, dans ce lieu de repos, elle ne saïu^ait oublier aucune des âmes qu'elle a édifiées, c'est au moins leur désir et leur espérance.

En parcourant TOcéanie à la suite du commandant Marceau et des vaillantes sœiu's de l'Institut

de Notre-Dame des Missions, nous nous sommes laissé entraîner loin des bornes que nous nous étions imposées, et avons traversé la mer des Indes à leur suite.

Quand on est monté sur un navire et qu'on goûte les charmes que le vaste océan des mers procure, on ne sait pas toujours où l'on s'arrêtera : on est attiré par l'immensité, et loin d'opposer une résistance, on cède à l'attrait qui vous entraîne, aux flots qui vous portent, aux vents qui, en soufflant dans les voiles, poussent le navire vers les plus lointains rivages. Et voilà comment, pour continuer à parler des œuvres que les sœurs de Notre-Dame des Missions accomplissent, nous les avons suivies jusqu'aux Indes.

L'homme est ainsi fait, quand une voie lui plaît, il marche, il marche toujours, il marche longtemps, et ce n'est qu'à l'heure du retour qu'il s'aperçoit que son itinéraire a été dépassé. Nous avons fait ainsi et puisque la route est faite et que nous sommes encore dans ime des villes de cette immense contrée, restons-y encore quelque peu pour raconter ime réception qui a été faite à deux de nos bonnes sœurs par la femme d'un juge des Hindous, cela nous donnera une teinte locale des exigences, sinon des mœurs de ces lointains pays.

En 1885, au mois de novembre, la Mère Prieure de la fondation de Chittagong, avait été invitée à faire cette visite. La saison des pluies était terminée,

on pouvait sortir sans risquer d'être traversé par ces pluies diluviennes, la bonne Mère prit avec elle une sœur pour raccompagner au palais du juge. Arrivées là, les sœurs trouvèrent d'abord trois mali (domestiques) étendus sur leurs nattes, et à moitié endormis. A rapproche des sœurs, Tun d'eux se leva, et alla avertir une domestique, laquelle les annonça à sa maîtresse, car les hommes ne peuvent pas la voir. Les sœurs entendirent des clefs toiu'ner dans les serrures, puis enfin, derrière un rideau, elles virent une porte s'ouvrir avec précaution, et en avançant, se trouvèrent en présence d'une dame qui paraissait avoir une trentaine d'années ; elle avait une noble contenance. Après s'être inclinée respectueusement et avoir touché la main des sœurs, elle les invita à s'asseoir et fit de même. Cette dame était vêtue comme toutes les femmes des Hindous et des Musulmans, c'est-à-dire avec une draperie servant de voile, de corsage et de vêtement inférieur. Elle avait de splendides colliers d'or, de nombreux et brillants bracelets, des bagues, etc.

Elle était nu-pieds et autour des chevilles, elle portait deux gros bracelets (tenger karou) en argent. Les sœurs lui demandèrent si elle ne s'ennuyait pas d'être toujours enfermée et de ne voir personne. Elle se hâta de répondre qu'elle était très contente de vivre ainsi et que dans le pays, toutes les dames vivaient comme elle dans la solitude à partir de

dix ans; passé cet âge, elles avaient honte de paraître en public. Lorsque des messieurs viennent, le Babou reste avec eux pour leur tenir compagnie ? mais sa femme et ses filles se retirent dans des appartements séparés.

Lorsqu'ils ont des maisons avec des terrasses audessus, elles peuvent y aller aussi, mais toujours entre elles.

Il est vrai, quand elles sont persuadées que personne ne peut les voir, elles ne se gênent pas pour regarder au travers des persienjies, la règle ne le défend pas.

— Mais au moins êtes-vous heureuse ? lui demandèrent les sœurs, n'enviez-vous pas la liberté des Européens ?

— Pas le moins du monde, nous serait-il permis de sortir, que nous ne voudrions pas user de cette permission. Nous n'avons pas les mêmes idées et les mêmes inclinations que les bélate mem (dames européennes).

En songeant aux Hindous qui marient leurs filles si jeunes, les sœurs lui dirent : « N'éprouvez-vous pas de chagrin de vous voir obligées de vous séparer de vos enfants, car vous ne savez pas si elles seront heureuses avec leurs époux ; ne pourriezvous pas les marier dans un âge plus avancé ?

— Notre cœur brûle certainement (cette expression leur est très familière pour exprimer leur affection). Par exemple, un enfant qui n'a pas vu sa mère

depuis un ou deux jours, dira, pour en exprimer sa tristesse : « Amradji djalta amra ma hasie (Mon cœur brûle pour ma mère). » Ce n'est qu'a* vec peine que nous disons adieu à nos petites enfants.

— Mais ne pourriez-vous pas vous opposer à ce qu'on marie vos filles à huit^ neuf ou dix ans ?

— Nous n'y pouvons rien, telle est l'habitude, la mère ne peut apporter aucune résistance et il ne lui est pas permis de faire des objections.

— La pauvre petite doit se désoler à la pensée de quitter sa famille pour aller vivre avec un homme qu'elle ne connaît pas, qu'elle n'a jamais vu?

— Après le mariage, si l'enfant se désole trop et ne fait que pleurer, on la conduit vers sa mère de temps en temps.

L'heure de se retirer étant arrivée, les sœurs dirent à la noble dame :

— Ne voudriez-vous pas venir voir les autres sœurs ? en palanquin, bien entendu.

— Je le veux bien, si le Babou n'y voit pas d'inconvénient.

Les sœurs ne comptaient pas sur cette visite, ce n'est pas que le Babou s'y serait opposé, mais la noble dame aimait trop sa solitude pour la quitter de gaîté de cœur.

Dans le salon où les sœurs furent reçues, il y avait un grand nombre de riches objets étalés sur un meuble de prix, on aurait dit un bazar, et sur

une corde étaient suspendus tous les vêtements comme dans un magasin. Lorsque les sœurs se levèrent pour partir, la dame fit de même et se dirigea vers le précieux meuble. Les sœurs crurent qu'elle voulait leur offrir xm des objets qui y étaient étalés, elles se trompaient, la dame prit simplement un des flacons qui contenaient des parfums avec rintention d'en verser quelques gouttes sur le lin des sœurs. Ces dernières s'excusèrent en disant que cela n'était pas dans les habitudes des sœurs. La dame n'insista pas. Après les politesses voulues, les sœurs se retirèrent, et la porte se referma hermétiquement.

Quant au juge, il ne se prive pas de sortir.

Lorsqu'il va à la cour, il a toujours trois ou quatre domestiques avec lui : l'un porte sa boîte, l'autre ses livres, un troisième lui tient le parapluie ouvert, et le quatrième est là pour l'imprévu.

Il ne faut pas s'étonner que la dame ait offert de parfumer le lin usuel des sœiu*s, car les eaux de senteur et les parfums sont très employés dans ces pays, les fenunes en font largement usage. Elles affectionnent la poudre (Je riz à l'excès. Naturellement, les femmes de ces contrées sont noires et voudraient pour beaucoup être goura (blanches). C'est pourquoi elles ne sont pas avares de leur poudre qui ne coûte pas cher. Elles s'en blanchissent la figure, les oreilles et le cou, et se croient belles ainsi sans se douter qu'elles seraient beau-

coup mieux dans leur état natiu'el. Quelquefois, elles se rougissent les lèvres afin de ressembler aux Européennes.

Dernières nouvelles.

Au moment de terminer ce travail, quelques nou-. velles notes nous arrivent de Textrémité de ces lointains pays, elles sont extraites de la correspondance de la vénérée Supérieure générale de Tlnstitut de Notre-Dame des Missions, qui, depuis bien des années déjà, parcourt ces inmienses contrées pour y fonder des œuvres de charité, malgré les entraves que Tesprit du mal se plaît à semer, comme à plaisir, sous ses pas. Ces notes sont de dates récentes, les lettres qui les contiennent ont été écrites en février et juin de Tannée 1886 ; elles sont datées de ces pays lointains. Tune d'elles est venue de Colombo, ville qui se trouve sur la côte occidentale de rîle de Ceylan.

Depuis quelques mois, on a beaucoup parlé de cette île à Foccasion de Texhibition que le Jardin d'acclimatation a faite de quelques-uns de ses naturels, des Cyngalais, qui ont eu le privilège d'attirer une foule nombreuse et empressée. On pouvait sans danger aucun, et à peu de frais, se livrer à cette excursion et contenter sa curiosité. Quant aux sœurs de Notre-Dame des Missions, elles ont traversé les mers pour aller vers ces naturels, mais

non dans le même but, elles ont d'autres visées, et en entrant dans la carrière qui doit faire le champ de leur opération, elles savaient que leur mission était d'apporter le bienfait de la grande, de la vraie civilisation, aux malheureux qui ne la connaissaient pas même de nom, civilisation qui élève les âmes et les ramène au but pour lequel elles ont été créées.

La vénérée Supérieure générale, à Tune des dates que nous venons de dire, ne menait pas toujours la vie à son gré, car entre les visites générales et les fondations nouvelles qu'elle faisait, une bonne partie de son temps était absorbée par des maladies qui ne lui ont laissé ni repos ni liberté pour se mouvoir dans le bien qui est son élément, sa joie, sa vie.

Après avoir terminé les affaires qui l'avaient appelée à Colombo, la vénérée Mère profita d'un vapeur pour se rendre à Calcutta et de là à Chittagong, dans le Bengale oriental, avec trois sœurs de son Institut, là, où en 1884 elle avait installé une école. Les pauvres enfants de ce pays ne sont pas des mieux doués, mais grâce aux soins assidus •et à la patience des bonnes sœurs, les jeunes Indiennes commencent à prendre goût à l'étude et viennent volontiers en classe. Le bien se fait là comme ailleurs, soixante-dix enfants reçoivent l'instruction, et les jours se passent dans la joie, car c'en est une de voir les âmes sortir des ténèbres

pour entrer dans la lumière qui illumine tout en ce monde.

Les sœurs ont en plus pris à leur charge un certain nombre d'orphelines et terminent leurs journées en donnant le soir Tinstruction religieuse aux femmes.

De Chittagong, la vénérée Mère qui ne sait pas s'arrêter quand elle voit un bien à faire ou à parfaire, retourna à Nelson, en Nouvelle-Zélande, où, à sa grande joie, elle trouva toutes les œuvres en progrès, toutes s'étaient développées et les enfants s'élevaient au mieux.

A Nelson, les sœurs élèvent, en moyenne, ime centaine d'enfants abandonnées, puis elles donnent des soins aux malades et visitent les pauvres à domicile. Là non plus, elles ne demeurent inactives, et le soir venu, elles ont bien gagné un peu de repos qu'elles ne peuvent pas toujours prendre tant l'apostolat est parfois laborieux. Et pourtant le repos est nécessaire. Quand le bon Maître était sur la terre, il disait parfois aux apôtres qui le suivaient : (( Venez et reposez-vous un peu. »

En plus des enfants que nous venons de dire, des orphelines abandonnées, les sœurs ont un pen— sionnat supérieur fréquenté par xme centaine de jeunes filles, et en plus une école pour les enfants pauvres.

Nous avons donc raison de dire que les sœurs ne restent pas inactives ; il y a tant à faire dans les

missions pour mener les œuvres à bien^ et malgré le travail le plus soutenu^, on n'arrive pas toujours au but désiré^ car il faut compter avec les entraves qui sont ime des croix des missionnaires. Il y a même un monastère, celui de la Présentation^ que la vénérée Mère générale a appelé la croix de la croix^ tant les épreuves se sont succédé, se sont multipliées ; pendant plus de deux années une ligue infernale s'était déchaînée contre la petite communauté pour Tempêcher de réussir à faire le bien, mais la charité des bonnes sœurs triompha et rendit vains les diaboliques efforts de Tennemi de tout bien ; le monastère s'éleva et finit, avec Taide de Dieu, par traverser les heures difficiles. La maison en s'élevant fonda des œuvres qui ne manquent pas de faire un grand bien aux pauvres Maoris qui ont tant besoin qu'on s'occupe d'eux. Ces pauvres gens profitent des bonnes leçons et bénissent les vaillantes sœurs de la persévérance qu'elles ont mise à vouloir toujours et quand même leur faire du bien. Les classes prospèrent partout ; dans un village qu'on appelle Sainte-Marie, celle qui s'y tient a une centaine d'élèves, ce qui n'empêche pas les sœurs d'exercer leur dévouement auprès des malades et des pauvres qu'elles aiment à secourir. Toutes ces œuvres de charité ne manquent pas de parler et de parler haut en faveur des âmes qui ne demandent qu'à faire le bien. Au son harmonieux du langage que la charité avait fait

entendre, Thostilité s'était peu à peu éteinte pour faire place à Testime : comment n'estimerait-on pas des âmes qui ont tout quitté. pour venir en aide à des inconnus qui, trop souvent hélas ! ne paient leur dévouement qu'en les abreuvant d'outrages quand elles ne succombent pas sous le pesant fardeau qui les accable?

Si du monastère de la Visitation, nous allons à Waihato, nous trouvons celui de Sainte-Marie où la vénérée Mère générale s'était rendue après avoir terminé les deux fondations qui lui avaient été demandées pour le diocèse de Wellington et avoir obtenu les décrets d'érection canonique.

En se trouvant en ce lieu, la vénérée Mère générale s'occupa de la réalisation de deux promesses qu'elle avait faites à Mgr Luch, évêque d'Auckland, malgré les nombreuses affaires qu'elle avait à mener à bonne fin, et malgré sa santé très fortement ébranlée.

Ceux qui la voient, cette vénérée Mère, avec sa santé chancelante, ne savent pas comment elle peut suffire à tout, et quand on lui demande le secret de son indomptable courage, la vénérée Mère montre le ciel auquel elle sourit toujours, même au milieu des plus grandes tribulations, nous allions dire surtout au milieu des plus grandes tribulations.

Nous devons cependant reconnaître qu'il n'y a pas que des épreuves dans les missions, car le bien qui se réalise ne manque pas d'être uu sujet

de joie et de consolation qui vient puissamment en aide au hardi pionnier de la civilisation qui reprend, avec un nouveau courage, sa course apostolique à travers les ronces et les épines du chemin.

La vénérée Mère générale, à Theure où nous écrivons ces lignes, continue ses visites, et donne partout l'exemple du travail et de Tabnégation, et voilà vingt-cinq ans qu'elle se dévoue à cette grande œuvre des missions catholiques sans compter sa peine, sa fatigue, et en regardant toujours en avant pour voir le travail qui reste à faire, les terres incultes qui sont à retourner, à défricher, à ensemencer, afin de remplir les greniers du Père de famille.

Oui, la vénérée Mère a toujours le regard porté en avant, même quand la maladie la retient sur un lit de douleur, car là, même là, elle pense encore aux œuvres régénératrices, les missions de sa chère Océanie lui viennent à la pensée, et, ne pouvant faire mieux, elle offre ses douleurs, qui sont parfois inénarrables, à Celui qui a souffert tout ce qu'une âme peut souffrir. <

Si nous ne devions nous borner, nous donnerions une lettre que cette bonne et si vénérée Mère écrivait le 8 septembre de cette année 1886, d'une des villes du Bengale oriental, de Ghittagong, aux chères sœurs de son institut. Cette lettre, qui est un modèle d'abnégation, montre une supérieure qui pense à tout, qui prévoit tout, toujours à la

veille de s'embarquer pour revenir, et toujours arrêtée ici par une œuvre qui surgit à Timproviste, là par la maladie qui Tétreint, et quand les âmes irréfléchies la voient ainsi entravée, elles se scandalisent et sont tentées de demander à Dieu pourquoi Il traite ainsi des âmes qui ne pensent qu'à Lui^ n'agissent et ne vivent que pour Lui.

Quoique nous ayons répondu ailleurs qu'on ne devait jamais demander à Dieu la raison, le pourquoi des choses, nous pouvons ajouter que le serviteur n'est pas plus que le Maître, et que la douleur bien acceptée et bien offerte acquiert un prix infini et plaide, de la façon la plus éloquente, en faveur des malheureux cannibales — puisqu'il est question d'eux — qui se meuvent dans la sanglante ornière de toutes les cruautés, de tous les vices, de toutes les abominations.

Un jour^ au jour des grandes manifestations, laglorieuse réponse de tous ces pourquoi adressés à Dieu nous sera révélée, et quand nous verrons comment le mérite des souffrances de telle ou telle âme, que Ton méprisait peut-être, a pu, en faisant violence au ciel, attirer une grâce abondante sur l'âme délabrée du plus féroce des anthropophages, nous comprendrons comment la satisfaction donnée à la justice de Dieu relève un malheureux après l'avoir racheté de ses iniquités.

Et puis, à cette heure suprême, alors que nos propres fautes nous apparaîtront sans voile, nous

aurons de plus saintes préoccupations, nous les aurons en reconnaissant que sans les actes méritoires accomplis par les héros de la foi, actes qui nous ont attiré à nous-mêmes le secours du ciel, nous serions tombés plus bas que ces malheureux, et comme eux, et plus qu'eux peut-être, nous nous serions livrés aux passions les plus désordonnées, les plus féroces.

Nous n'ajouterons qu'un mot : tout le monde n'est pas appelé à franchir les mers pour aller porter la bonne nouvelle aux peuplades révoltées contre la nature humaine, mais chacun peut donner une obole pour soutenir les vaillants qui entrent dans l'arène pour combattre le bon combat : aider le combattant, c'est avoir part au combat, et par suite à la récompense promise aux victorieux, car soutenir les héros de la foi dans leurs grandes entreprises, c'est amasser un mérite pour le ciel, et le jour qui les verrait conquérir la palme du martyre poiurait bien être le précurseur de celui qui apportera à l'âme charitable la couronne de gloire et d'immortalité.

Nous restons sur ce mot qui ne peut que porter bonheur à tous, c'est le vœu que nous formons en terminant avec l'espérance de le voir se réaliser.

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