XIV PRÉFACE
que soit la créature, Dieu est assez puissant pour la relever, et assez miséricordieux pour couvrir la multitude et Ténormité de ses crimes : Quia apud Dominum misericordia et copiosa apud eum redemptio.
luire
But de la campagne.
La campagne de TOcéanie, ouverte en 1845, avait pour but principal, celui de porter la civilisation chrétienne dans les îles les plus lointaines et d'y implanter, avec la croix du Rédempteur, le respect de la créature, respect que les anthropophages que Ton voulait éclairer du flambeau de la foi, ne connaissaient pas même de nom. L'entreprise était grande comme toute chose que touche le doigt de Dieu, elle était digne aussi de tenter un grand, un vaillant cœur.
\J Arche-d! Alliance fut armée dans ce but, le commandant Marceau en reçut le commandement, tout l'avait désigné poiu* cette importante mission,
et il n'a pas manqué un jour, une heure, de justifier la confiance qu'on avait mise en lui.
Cette campagne dura quatre années, et jamais, durant ces longues années, la Providence n'a manqué de se manifester; il est vrai de dire que l'illustre commandant la secondait admirablement, et quand il avait ainsi fait^ il priait le Maître de toutes choses de lui venir en aide comme s'il n'avait rien fait. N'est-ce pas là, par excellence, la pratique de ce grand conseil : Aide-toi et le Ciel t'aidera ?
Le commandant s'aidait toujours de son mieux, et quand, dans une entreprise, il avait pour lui la justice et la raison, il était ferme dans sa foi et inébranlable dans sa résolution; ceux qui l'ont accompagné dans cette grande campagne^ lui ont vu accomplir des actes merveilleux, et alors qu'autour de lui chacun admirait sa persévérante confiance et son indomptable volonté, il demeurait calme et croyait ne pouvoir mieux témoigner sa reconnaissance envers la divine Providence qu'en ne doutant pas de son intervention, et en ne dérangeant jamais les voies qu'EUe disposait pour l'accomplissement des événements qui paraissaient être dans ses desseins.
Nous allons suivre l'illustre commandant dans quelques-unes des pérégrinations de son émouvante campagne, et montrer comment sa confiance envers cette bonne Providence a toujours été justifiée.
Nous avons, dans la Légende des âmes (1), parlé des débuts de cette campagne et montré comment Dieu l'avait protégée à son origine ; à Theure actuelle, nous pouvons, non en donner une histoire complète, mais en raconter de grandes scènes, nous aidant pour le faire de la version d'un témoin oculaire, et sa version est d'autant plus véridique, qu'il ne s'est décidé à la donner qu'à la prière constante et réitérée d'un ami qui, pour réussir auprès de lui, a dû faire valoir le bien qui pourrait en résulter. Le témoin de qui nous tenons les faits palpitants que nous allons narrer est un officier du bord ; nous le remercions ici de sa bienveillante communication. Si maintenant, par le récit que nous allons faire, quelque bien devait se produire, nous prierions Dieu d'accorder en retour, à notre ami, ce qu'il aime le mieux ici-bas et ce qu'il espère le plus pour l'avenir : nous avons nommé l'amour de Dieu et la confirmation dans le bien.
Ce n'est pas une affaire de mince importance de déposer un homme dans une île dont les naturels sont plus ou moins anthropophages, et, quand on est appelé à le faire, le cœur ne peut qu'en être vivement impressionné. Le commandant Marceau a souvent éprouvé ce sentiment, car il savait, de science certaine, combien peu la vie des hommes était sacrée pour les habitants de la plupart de ces
(1) La Légende des âmes, soii?enirs de quelques conférences de Saint- Vincent de Paul, 2 yqJ. in-18 Jésus.
îles , et cela était tellement vrai que, dans Tune d'elles nommée Lifu, quatre-vingts hommes avaient été tués, rôtis et mangés en ce temps de triste et douloureuse mémoire.
On conviendra sans peine qu'il n'y a ici rien de bien séduisant pour la nature humaine, et qu'il faut se sentir bien ardemment attiré vers le bien pour ne pas se laisser arrêter parime si cruelle perspective. Il faut de plus bien connaître le prix des âmes, et savoir que, si dégradées qu'elles soient, on peut, avec l'aide de Dieu, les racheter par le sacrifice, et les sortir de l'état le plus barbare, le plus cruel, le plus monstrueux, pour les amener à un autre qui les mette à même de comprendre le respect qu'un être humain doit à toute créature humaine.
Dans un ouvrage qui a pour titre : Le Commandant MarceaUy il est question d'un vieillard qui confirme au mieux cette consolante vérité. Ce vieillard qu'on appelait le vieux tigre, parce qu'il en avait les allures, était d'un aspect si farouche, qu'il semblait impossible de rencontrer son pareil ; c'était le premier ministre du roi. Il fut un des plus ardents persécuteurs du premier missionnaire de rOcéanie, Mgr Bataillon, dès son arrivée dans l'île. Eh bien, cet homme cruel, ce tigre altéré de sang, est devenu un agneau, un agneau d'une douceur extrême, et s'il se souvient encore de ses crimes, c'est pour les déplorer et les pleurer amèrement : « Pour mpi, disait-il, dans un poétique langage —
car Tesprit s'élève quand le repentir entre dans un cœur — pour moi, je suis frère d'un vieil arbre penché sur le bord d'un abîme ; je vous ai donné autrefois de bien mauvais exemples. » Puis, montrant les missionnaires, il ajoutait : « Voici maintenant les guides que vous devez suivre, ils conduiront votre pirogue au ciel. »
Voilà les transformations sublimes que les envoyés de Dieu ont en perspective alors qu'ils -s'engagent dans la grande voie du Calvaire pour courir, à la suite du divin Maître, après la brebis errante afin de la diriger vers les gras pâturages, ou après le loup ravissant pour en faire un doux, un tendre agneau, qui n'aimera rien tant alors que de se rendre à Fappel du bon Pasteur, pour marcher sous sa houlette et ne plus jamais quitter les douceurs du bercail.
Et voilà pourquoi nos missionnaires vont, au péril de leurs jours, à plusieurs milliers de lieues de leur patrie, pour travailler au bien des âmes ; et quand ils ne peuvent aborder de front une île sauvage, ils la contournent poiu* descendre dans l'endroit le plus désert, n'ayant pour tout viatique que le pain et le vin de la consécration et du sacrifice. Voilà le butin du missionnaire, oui, et quand vient le lever de l'aurore, caché à l'ombre des forêts, le ministre du Seigneur se dresse un rustique autel, et offre le saint sacrifice pour les peuples qui vont le poursuivre et peut-être le mettre à mort.
b LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Quelle ne doit pas être la prière du céleste messager en ce moment, en ce moment sublime, où, pour toute assistance, il n*a que les oiseaux du ciel qui chantent à leur manière, les louanges de Dieu, louanges que les échos répètent de leur voix la plus plaintive, et que le missionnaire ne se rappelle jamais sans émotion, quand, épuisé de fatigue, il vient se reposer quelques jours, au foyer de la patrie où il n'est pas sans regretter sa vie pastorale, quelque agitée qu'elle ait pu être.
La narration que nous venons de faire n'est pas une simple figure esquissée à plaisir, non, c'est un fait qui s'est souvent renouvelé pendant les quatre années qu'a duré la campagne de TOcéanie, fait qui se renouvelle tous les jours encore.
V Arche-d Alliance avait à son bord des missionnaires ; deux de ces hardis pionniers de la civilisation, devaient descendre à Rotuma, île située dans l'océan Pacifique, mais le roi de cette île ayant refusé de les y recevoir, on dut la contourner pour les déposer dans sa partie la plus déserte, et là, après leur avoir donné le baiser de paix, le com-mandant les confia à la garde de Dieu en leur disant au revoir ou adieu, selon les événements qui ne sont au pouvoir de personne, car là comme ailleurs, l'homme est mené par ime volonté supérieure. Dieu restant partout et toujours le Maître de la vie et de la mort. Cette certitude vient singulièrement en aide aux missionnaires, et quelque perdus qu'on
les croie au milieu des anthropophages, eux, avec leur vive foi, savent, à n'en pas douter, que pas un cheveu ne tombera de leur tête, sans Tordre ou la permission de Dieu.
Le commandant Marceau avait donc dit adieu aux deux Pères qu'il laissait à Rotuma, il le leur avait dit sans tristesse, mais non sans émotion, car sur ces plages lointaines tout impressionne, tout est éloquent, même le silence, le silence qui permet d'entendre tout ce qui se meut dans la nature, tout ce qui s'agite, et alors que les heures de la nuit impriment un cachet de mort à toutes créatures, la brise qui traverse les incomparables et si imposantés forêts, vient encore parler aux célestes messagers et leiu* apporter, comme un bienfait du ciel,. Tair pur qui rafraîchit les sens et répare les forces qui sont si nécessaires à ceux qui vont, au lever de l'aurore, courir, au milieu de tous les périls, après les révoltés de l'humanité pour qui, nous le répétons, rien n'est sacré, pas plus l'enfant au berceau que le vieillard courbé sous le poids des ans, et dont la tombe est déjà entr'ouverte pour recevoir sa dépouille mortelle.
Et quand l'envoyé de Dieu pense à toutes ces misères, son cœur voudrait violenter ses pas poiu* les obliger à aller plus vite au-devant de ceux qui vont le poursuivre pour le massacrer sans pitié et le dévorer. Et ces hommes courent, sans crainte aucune, au-devant de ces cannibales, non pour les
<îombattre, mais pour les embraser du divin amour qui les pousse, qui les anime, qui les dévore.
Mais, ô envoyé de Dieu, pour subjuguer les cannibales que tu recherches avec tant d'ardeiu*, tu as au moins une arme ? une arme sûre ? une arme à longue portée?
Oui, le missionnaire a une arme à longue portée, une arme sûre, une arme qui le rend invincible, et cette arme, c'est la croix, la croix qui a transformé le monde, le monde des âmes, et voilà des siècles qu'elle lutte contre tous les obstacles sans se laisser arrêter par aucun ; c'est devant elle que Glovis, le fier Sicambre, se courba pour brûler ce qu'il avait encensé et adorer ce qu'il avait brûlé ; c'est devant elle que les cannibales, qui ne se plaisaient qu'à •empourprer leurs lèvres du sang humain et à dévorer les chairs palpitantes de leurs victimes, c'est devant elle qu'Us se sont courbés, à leur tour, pour déplorer les iniquités de leur vie et adorer sur la ^roix le Dieu que ceux qu'ils ont massacrés leur ont appris à connaître et à aimer.
Voilà ce qui fait la force du missionnaire et quelle est la grâce qui lui fait affronter tous les périls et accepter doucement la mort en union avec Celui qui, doucement aussi, s'est laissé crucifier sur le Oolgotha par amour pour l'humanité.
Nous avons donc raison de dire, que c'est sans tristesse que Ton dépose un missionnaire sur une <plage lointaine, parce qu'on le sait armé pour le
combat qu'il doit livrer, et qu'avec la confiance qu'il a en Dieu pour qui il a tout sacrifié, il ne saurait jamais être confondu.
Après le départ de V Arche-d Alliance de Rotuma, les deux Pères, dans l'intérêt de la Mission, se séparèrent ; l'un choisit le sud de l'île pour le centre de ses travaux apostoliques, et l'autre la partie opposée. On pourrait s^étonner de cette séparation si l'on ne savait que les missionnaires catholiques ne cherchent avant tout que le bien des âmes, et que d'ailleurs l'homme de Dieu n'est seul nulle part : il est partout avec Celui qui l'envoie, et plus la solitude est profonde, plus son âme est libre de s'épancher dans le sein du Dieu de son enfance et de tous ses jours ; le Dieu qui, dans ces immenses solitudes, parle plus haut que partout ailleurs à son cœur. Et quand, dans ce moment solennel, saisi d'une sainte émotion, le cœur du missionnaire interroge une fois encore le ciel, les échos de l'immensité lui redisent les paroles laissées au monde, en un jour de grâce et de bénédictions, par le divin Maître : « Allez et enseignez toutes les nations {ite docete génies) », et c'est le cœiu* rempli de joie, que le missionnaire s'enfonce dans l'épaisseur des forêts, sans se laisser dominer par la crainte d'y rencontrer les fauves qui l'habitent, quelle qu'en soit la nature d'ailleurs.
Si l'envoyé de Dieu ne craint rien^ on peut ajouter qu'il ne s'inquiète de rien non plus, car il est,
par excellence, Thomme qui a pris les divins conseils à la lettre ; il ne s'inquiète pas de ce qui doit le vêtir ou le nourrir, il sait, nous le redisons, que la Providence veille sur tout, et que pas un cheveu ne tombera 4e sa tête sans Tordre ou la permission de Dieu. Quant aux mauvais jours, il ne les redoute pas, ou pour mieux dire il n'en est pas pour lui : il sait trop bien que le serviteur n'est pas plus que le Maître, et quand les jours se font difficiles, son cœur, son vaillant cœur, se reporte à ceux où le divin Maître instruisait les siens, et alors il lui semble entendre encore ces paroles empreintes d'ime si céleste mélancolie : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids, et le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête », et il marche sous le regard de Dieu, avec le flambeau de la foi qui l'éclairé, la grâce qui l'anime et l'amour divin qui le presse, qui l'embrase et le fait voler au secours de la nature humaine affreusement mutilée, afin de l'arracher de l'abîme qui la retient conune rivée à un mal dont rien ne saurait rendre le monstrueux et révoltant caractère.
Le missionnaire qui aime les âmes, souffre mort et passion pour elles, et les douleurs inénarrables qu'il éprouve, il fait plus que de les accepter, il va au-devant d'elles, parce que le Golgotha qu'il a toujours présent à l'esprit ne lui permet pas d'oublier le prix des âmes qui y ont été rachetées. Il
LES CA2«1NIBALES ET LEUR TEMPS il
sait bien, il sait par expérience, ce qui l'attend, ce qu'il aflfronte, il a d'ailleurs été prémimi contre la séduction de l'esprit mauvais, on lui a tout dit, tout fait envisager, tout indiqué, les difficultés du chemin, les écueils qui s'y rencontrent et les grands bouleversements de la nature qui, en agitant les éléments, semblent conspirer avec euxpour entraver la marche du missionnaire. Il est vrai que les vents et la tempête qui agitent les flots sont souvent moins à redouter que l'inénarrable cruauté des peuplades que le divin messager se propose d'évangéliser ; il sait tout cela, et ces épreuves, quelque émouvantes qu'elles soient, ne peuvent ébranler son coiu^ge, ni l'arrêter dans sa course ; et si son esprit, toujours ouvert, était tenté de faire un retour vers le passé, ce ne serait que pour se reporter vers les bourgades bénies par la présence du Fils étemel de Dieu, de Jésus, l'Oint du Seigneur, le Christ, Celui qui avait été promis à nos premiers parents après leur chute, afin d'entendre l'étemel et sublime écho des paroles qui furent adressées aux apôtres et à leurs successeurs, après la glorieuse résurrection, par le divin Maître, paroles qui transmettaient à de faibles créatures, l'esprit pour concevoir de grandes choses et la force pour les accomplir.
A l'heure solennelle où le Christ est apparu aux apôtres pour leur annoncer leur mission, on ne criait plus comme aux jours ténébreux dont on sor-
tait : Le Christ est mort ! le Christ eat piort ! non, il était ressuscité et parlait avec plus de force que jamais, et c'est à Tune de ses apparitions qu*il investit les âmes apostoUques de leurs pouvoirs en leur adressant ces paroles créatrices que les célestes échos doivent répercuter jusqu'à la fin des temps : « Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre, allez donc par tout le monde, prêcher TEvangile à toute créature, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et leur apprenant à garder toutes les choses que je vous ai prescrites. »
Voilà pourquoi le missionnaire est fort, et pourquoi aussi il ne craint ni la faim, ni la soif, ni la douleur, ni la mort.
Avant de quitter les deux Pères, le commandant leur avait dit : Je reviendrai dans un an ; au revoir si Dieu le permet, ou adieu si nous ne devons plus nous rencontrer ici-bas.
Le commandant fut fidèle au rendez-vous, mais il ne retrouva plus les deux missionnaires, ils avaient été massacrés ! massacrés tous deux ! c'étaient des martyrs et le sang des martyrs ne coule jamais en vain; il monte vers le ciel comme un encens d'agréable odeur et en fait descendre une surabondance de grâce qui envahit les âmes, les pénètre et les transforme ; alors le loup et l'agneau paissent dans les mêmes pâturages, ou plutôt le loup perd sa férocité et devient lui-même un ten-
dre agneau qui donne de la joie au pasteur et le laisse dans une douce quiétude.
Le commandant Marceau, qui connaissait au mieux les vues de Dieu, ne désespérait jamais d'aucune âme, il savait, à n'en pas douter, que le sang des martyrs est une semence qui peut, sous les rayons de la divine grâce, donner naissance à une génération nouvelle qui ne se reportera vers les anciens jours que pour les pleurer et les racheter.
Si la foi vive peut transporter des montagnes,. Tespérance est assez féconde pour enfanter des merveilles.
Une descente à terre ; surprise que le commandant y éprouve.
C'est avec les pensées que nous venons d'exprimer que le commandant descendit à terre. Humai-^ nement, cela pouvait être taxé d'imprudence, mais ce vaillant homme voyait de haut, et il savait que ceux qui s'abandonnent à Dieu ne sont jamais abandonnés. Quelle ne fut pas sa siu^prise de trouver en ce lieu des hommes tout différents des naturels de l'île, autant par leur taille et leur costume que par leur attitude.
Quels étaient ces hommes ? L'auteur de la Vie d'Auguste Marceau nous le dit, nous le citons :
« Un navire anglais avait fait dans les îles d'Halgan, archipel de Loyalty, une tournée qu'on avait couverte du voile du mystère, mais en réalité afin d*y chercher une cargaison d'hommes et de les conduire à Sydney pour être employés, çà et là, comme gardiens de vaches, manœuvres ou valets de cuisine, professions qtd manquent de bras dans la colonie.
» Afin de déterminer les naturels à s'embarquer, on fit briller à leiu*s yeux la proposition de venir voir Sydney où on leur donnerait, disait-on, des perles, des étoffes, des richesses, après quoi ils reviendraient. On en attira de la sorte une centaine. Une fois à bord, on les fit descendre dans la cale qu'on ferma sur leur tête, et le navire partit pendant la nuit. De là, le brick, n'ayant pas son chargement complet, vint jusqu'à Rotuma pour l'augmenter. Mais les insulaires d'Halgan comprenant ce qu'on voulait faire d'eux, s'échappèrent au nombre de cinquante environ pendant qu'on était à l'ancre, se jetèrent à la nage, et s'enfuirent dans les bois. Le capitaine, la fureur dans les yeux et le pistolet au poing, somma les chefs de l'île de lui rendre les déserteurs ; puis ne pouvant réussir et se radoucissant à dessein, il invita les naturels de venir à son bord sous prétexte de leur faire des présents et de leur montrer son navire ; mais ses menaces et ses promesses furent inutiles. Bientôt, à la suite de manifestations hostiles, on en vint aux
mm
mains , il y eut des morts des deux côtés , et le capitaine ne dut son salut qu'à la fuite, et se hâta de quitter cette île, y laissant les cinquante Halganais qui avaient reconquis leur liberté. »
Il paraît que le capitaine anglais, d'après Tofflcier du bord de qui nous tenons nos renseignements, avait cherché à attirer le grand chef de Tîle de Rotuma sur son brick, sous prétexte de lui faire les plus riches présents, mais en réalité pour le garder comme otage, et que, sur le refus de ce dernier, il s'emporta jusqu'à le saisir par les cheveux pour l'entraîner de vive force vers les embarcations. Les naturels, pour défendre leu'r chef, saisirent le capitaine à bras le corps. Ce dernier se sentant serré de près, fit feu sur le chef ; une bataille s'ensuivit, il y eut des morts et des blessés de part et d'autre, et le capitaine voyant sa perte certaine s'il luttait plus longtemps, prit la fuite. Voilà la seconde version qui ne fait que corroborer la première.
Le commandant avait ramené de nouveaux missionnaires qui le prièrent de débarrasser l'île des Halganais qui dévastaient tout et ne pouvaient que les entraver dans leur ministère.
Les réfugiés halganais cherchaient à réparer les jours malheureux qu'ils avaient passés à bord du brick anglais, et pour cela, il n'était sortes de déprédations qu'ils ne conunissent ; rien ni personne n'était en sûreté avec eux. Les femmes surtout étaient victimes de leur brutalité.
Le commandant, à part les autres raisons qui pouvaient le dominer, ne tenait nullement à recevoir à son bord des hommes à ce point émancipés. Il refusa donc nettement ce qu'on lui demandait, et les missionnaires de dire et dire encore : Ces hommes paralyseront nos efforts ; réfléchissez devant Dieu siu* les conséquences de votre refus !
— Mais comment nourrir à bord cinquante hommes de plus, dit le commandant, et cela pendant des mois, quand on n*a que le strict nécessaire ?
Cependant, le chef de Tîle, pour se débarrasser de ces hôtes importuns, était disposé à donner tout ce qui pouvait être nécessaire pour les nourrir pendant des mois.
Le bel insulaire
Le commandant avait demandé vingt-quatre heures de réflexion; ce qu'il voulait en réalité, c'était que le plan de Dieu lui fût indiqué nettement. Il le cherchait et demandait un signe pour le déterminer, un phare pour l'éclairer.
A ce moment, sur le rivage où il se trouvait, il vit un jeune insulaire s'arrêter droit devant lui, c'était un naturel de l'île Halgan; il était d'une taille imposante et d'une beauté exceptionnelle ; une
abondante chevelure, qui s'alliait admirablement à sa taille et à son maintien, flottait au gré du vent ; on sentait, en voyant ce jeune sauvage, qu'il était de race, et si Ton pouvait en douter quelques instants, ce doute ne tarda pas à s'évanouir. Le jeune insulaire avait à peine dix-huit ans. Sa fierté naturelle et le rang que probablement U occupait, lui donnaient une assurance que des hommes de trente ans ne possèdent pas toujours. Ainsi posé devant le commandant, l'enfant de la nature le regarda en face, non avec hauteur, mais avec un air qui semblait dire : Je puis f adresser la parole, car je suis ton égal. Ce jeune insulaire avait pour nom Jokéia, il était le fils de Ouanuekéi, le grand chef de Tune des tribus de Tîle Halgan.
— Tu es, dit-U au commandant Marceau, le chef des blancs, c'est toi qui commandes le navire qui est à l'ancre, eh bien, ramène-nous, moi et les miens, dans l'île où le soleil a fortifié mon bras et réchauffé mon cœur, et tu n'auras qu'à louer l'esprit qui t'a conduit ici et le vent qui t'y a poussé.
— C'est impossible, dit le commandant.
— Impossible ? et poiu*quoi ?
— Les naturels de ton île sont trop indisciplinés.
— Embarque-nous, je te réponds d'eux.
A son air imposant, on sentait qu'il était à même de tenir ce qu'il promettait.
Le commandant admirait ce jexme chef, et tout
bas il disait à Dieu : Seigneur, vous savez que je ne veux faire que votre volonté, mais il me faut la connaître : donnez-moi un signe. Marceau avait à peine formulé cette pensée que Jokéia lui dit :
— Si tu me ramènes à Fair libre de nos forêts, je te promets qu'à jamais les robes noires — les missionnaires — y seront bien reçus et qu'ils pourront librement enseigner leur doctrine aux naturels qui obéissent à mon père. Quant à la nourriture, ne crains pas d'en manquer, j'apporterai plus (^e le nécessaire.
Marceau était vaincu.
— J'accepte, lui dit-il, si toutefois tu te crois assez fort pour accomplir tout ce que tu promets.
Et le commandant qui voyait la Providence partout, la remercia d'une pensée qui lui était venue, celle d'embarquer 20,000 cocos, à Futuna, en guise de lest, quelques mois auparavant, lest qui devait si bien lui servir dans la traversée qu'il allait entreprendre pour rapatrier Jokéia et les siens.
Avant d'aller plus loin, nous croyons devoir parler de la Nouvelle-Calédonie, nous reprendrons le récit après avoir fait connaître les mœurs, le caractère et les coutumes des naturels qui habitent cette lointaine contrée.
I>a Nouvelle-Calédonie.
Nous ne pouvions parler des missions lointaines sans mentionner la Nouvelle-Calédonie, et nous le faisons d'autant plus volontiers que les notes que nous avons en main ont été prises sur les lieux parrofficier du bord de qui nous avons parlé, en 1846. En indiquant ce qu'étaient les naturels de ce pays à cette époque, on sera à même de voir les difficultés innombrables qui sont à vaincre pour introduire quelques sentiments humains en des âmes si affreusement dégradées.
Le digne officier à qui nous devons nos notes, n'a rien négligé pour se bien renseigner, et ceux qui le connaissent, le tiennent trop en estime pour ne pas affirmer qu'il est incapable d'altérer en rien la vérité. Nous avons donc des faits authentiques à raconter, faits vus de près et vérifiés par un observateur qui n'a pas seulement traversé ces lieux comme un touriste pourrait le faire, mais qui s'y est arrêté par un devoir librement accepté et loyalement exécuté.
Nous sommes tout d'abord amené à faire une remarque, c'est qu'il y a parmi les peuplades anthropophages, des degrés dans l'avilissement qui laissent une marque, une empreinte, non seulement sur le visage, mais encore sur la plénitude, sur l'ensemble de l'être dégradé.
Avant d'arriver en Nouvelle-Calédonie, VAfxhed Alliance avait visité des contrées où, malgré la férocité des habitants, on trouvait encore quelques qualités naturelles qui rachetaient un peu les cruautés que ces cannibales exerçaient envers la créatiu^e hiunaine.
Quand on veut étudier sérieusement un peuple, rien n'est à négliger, et si Tonne s'arrête qu'à ses défauts, qu'à ses vices, qu'à ses aberrations, on ne peut être pris que de découragement ; il est rare qu'à côté du mal, quelque extrême qu'il soit, on ne rencontre pas quelque bien qui laisse la porte ouverte à l'espérance et met au cœur un calmant qui n'est pas hors de saison alors que tant de maux sont à déplorer, que tant de tristesses sont à vaincre.
Oui, chez les peuples les plus anthropophages, les plus cruels, les plus féroces, Y Arche-it Alliance a découvert quelques bonnes qualités qui peuvent laisser aux voyageurs attentifs un agréable souvenir.
Mais la Nouvelle-Calédonie ne paraît avoir laissé aucun de ces souvenirs à notre cher officier ; tout, dans ce pays, l'a attristé! Ici, dit-il, le tableau change, la nature elle-même prend d'autres couleurs, elle apparaît aride et sauvage ; le sommet de ses monts est nu et dépouillé de toute verdure. Le melaleou^ grand arbre très répandu, qui fait le fond de toute végétation, paraît triste et couvert de cendres.
C'est en vain que le voyageur cherche à reposer son regard sur quelques magnifiques tapis de verdure, sur des beaux orangers chargés de fruits qui forment avec les bananiers, les gogayiers, les citronniers et autres richesses que Ton rencontre dans la charmante Tahiti et dans les principales îles de la Polynésie. Aussi, n'éprouvons-nous aucune surprise en lisant que le premier sentiment du voyageur à la vue de la Nouvelle-Calédonie, est un sentiment d'invincible tristesse !
La différence qui existe entre les habitants de cette île et ceux de la Polynésie, est très grande. Le voyageur ne trouve plus ici cette harmonie des formes, ces belles proportions et ces lignes souples et flexibles qui distinguent les Noukahiviens ; Tattitude noble et flère, le regard assuré de l'habitant de Futuna ; le sérieux, la noblesse, le cahne, de Thabitant de Samoa. Plus rien de tout cela, car ici le regard est attristé de ne plus trouver qu'un peuple hideux, stupide, auquel la nature semble avoir tout refusé. Nous soulignons le mot semble, parce que nous ne croyons pas que tout ait été refusé à une créature humaine, et nous pensons que, quelque endormie qu'elle soit, on peut encore, en y fouillant bien, et en le faisant avec l'âme qui convient en pareille circonstance, y découvrir quelques vestiges de sentiments qui pourraient donner quelque espérance à l'observateur, espérance qui ne fait jamais défaut aux héros de la foi. On ne
saurait trop insister sur un sentiment qui peut devenir le point de départ d'un grand bien.
Nous n'avons pas à dire que la Nouvelle-Calédonie est une des plus grandes îles de TOcéanie, qu'elle a été découverte en 1774 par Cook ; qu'en 1846, époque de laquelle nous parlons, cette île n'avait encore été visitée que par fort peu de navires, et que les habitants n'ayant eu, jusque-là, que peu de contact avec les Européens, avaient conservé leurs mœurs primitives.
Race, portraits, physionomie.
Le Nouveau-Calédonien appartient à la race cuivrée, il est presque noir, il a les cheveux ondulés. Les hommes sont de taille moyenne, ils ont le torse assez bien développé, mais les membres grêles, les chairs molles et la peau toute poudreuse. Un grand nombre sont couverts d'ulcères et de cicatrices. Leur physionomie ne semble être animée que par l'esprit du mal et annonce, poiu* comble de disgrâce, la plus laide et la plus grossière stupidité. Il y a même chez quelques-uns, c'est triste à dire, un aspect de brutalité qui leur donne de la ressemblance avec l'orang. Leurs mâchoires sont très développées et proéminentes comme celles de cet animal. Quand ils rient, ils
laissent voir deux rangées de dents effrayantes. Si on leur jette un morceau d'igname ou de biscuit, ils se précipitent sur Faliment, le portent d'abord à leur nez, puis ils dansent de joie en se frappant sur une buttock\ nous prononçons ce mot en anglais pour ne pas être shocking.
Costume national.
Le costume est des plus simples : les hommes
ont pour tout vêtement Après avoir consulté
mes notes, j'aime mieux dire qu'ils n'en ont pas, plutôt que d'essayer de rendre la manière grossière que le Nouveau-Calédonien emploie pour se voiler. Cette manière laisse tant à désirer, que cinq jeunes sauvages de l'île Wallis qui se trouvaient sur X Arche-dC Alliance^ ne revenaient pas de leur surprise en voyant la grossièreté des Nouveaux-Calédoniens, eux qui n'auraient pas osé paraître sans leur costume national qui est une belle ceinture de femlles ; aussi se sont-ils écriés : Covi^ covi ! Calédoniens. Mauvais ! mauvais ! les Calédoniens !
Portrait de la femme.
Les femmes calédoniennes sont encore plus laides que les hommes ; elles sont généralement
petites, leurs formes sont massives et diffèrent peu de celles des hommes ; leur costume est décent ; elles ont autour des reins une petite ceinture assez élégante ; c'est une espèce de frange soyeuse dont les filaments tombent tout autour de leur corps. Le but qu'elles se proposent est atteint, mais si juste que si la frange était d'un pouce moins longue, elle serait inutile. Notre officier est un observateur scrupuleux, il n'omet aucun détail.
Portrait des enfants.
Dans toutes les îles que V Arche-d Alliance a visitées, l'équipage a admiré les enfants, mais ceuxci sont, à ce qu'il paraît, aussi laids que leurs père et mère. Dans leur première enfance, ils resjtent dans la nudité absolue. A l'âge de six ans, le petit garçon reçoit, en grande cérémonie, un vêtement qui ne l'habille pas du tout. La petite fille prend la ceinture vers l'âge de trois ans, sans la moindre cérémonie. On ne fiait rien dans ce pays pour la femme.
Coquetterie, ornement, tatouage.
La coquetterie, le désir de plaire, existe aussi bien chez ce peuple que chez le plus beau de la
terre, elle est même développée à un très haut degré, seulement Tidée qu'ils ont du beau est conforme à celle qu'Us ont du bien, du vrai. Ainsi les énormes cicatrices que les femmes portent sur la poitrine et les bras sont considérées par elles comme des grains de beauté, elles les multiplient suivant qu'elles tiennent plus à plaire. Elles appliquent sur les seins de grosses pierres rougies au feu, et s'enfoncent de distance en distance, des bouts de bois incandescents.
On dit que des goûts et des couleurs, il ne faut pas discuter, nous le voulons bien, mais on conviendra que là, les goûts sont aussi cruels que dépravés.
Les hommes et les femmes portent des boucles d'oreilles de la dimension, en tous sens, d'un rond de serviette. Ils remplacent cet ornement qui est ordinairement un segment de coquillage, par quelques fleurs rouges, par un petit paquet d'herbes, même par un morceau de bois. Ils ont encore pendu aux oreilles un petit paquet de dents de chauvessouris^ même des dents humaines.
Ils se percent les oreilles de bien bonne heure, ce n'est qu'à force d'introduire des objets de plus en plus gros, qu'ils finissent, à la longue, par se distendre le lobule de l'oreille au point d'oflfrir une ouverture plus grande que la circonférence de tout Torgane, et qu'ils finissent par s'introduire le cylindre en question.
Les hommes, les femmes et les enfants portent au-dessus du coude un bracelet auquel Us tiennent beaucoup. Ce bracelet est d*un seul morceau, il est blanc, de la largeur de trois doigts, ce sont encore de gros coquillages.
Les colliers sont de plusieurs espèces, les plus estimés sont faits de grosses pierres de serpentine verte, auxquelles ils ont donné la forme et la grosseur d'un petit œuf de pigeon. Les chefs, les femmes chefs, portent aussi une espèce de ganse de couleur grenat, tressée avec le poil de la roussette. Les grands chefs portent cette même ganse sans couture.
On voit au cou de quelques femmes des colliers de verroteries. Ce n'est plus un ornement naturel. Les petites perles blanches cpie Ton vend en Europe à très bas prix sont plus précieuses là-bas que des diamants. Quand les missionnaires en possèdent, ils se procurent, par des échanges, toutes les nécessités de la vie, de la vie de ces contrées.
Quand Mgr d'Amata s'est trouvé sans ressources, la Providence est venue à son secours en lui donnant Tidée de retirer les perles blanches d'un magnifique pale. A l'aide de ces perles, il a pu vivre fort longtemps.
Ces perles sont im moyen si puissant qu'on les ménage pour ne s'en servir que pour les besoins les plus urgents.
Nous ne pouvons omettre de dire un mot du tatouage : Ce peuple qui est presque noir, se tatoue cependant comme le font les peuples de la Polynésie. Les dessins sont plus simples, plus rares, et paraissent peu. Aussi préfèrent-ils les incisions, les brûlures qui laissent de profondes cicatrices.
La coquetterie ne consiste pas seulement à vouloir plaire, on veut encore se plaire à soi-même. Le Calédonien adore son onebadine (son miroir).
Il creuse au pied du cocotier, sur une des racines transversales, une petite cavité, Teau s'y amasse, c'est devant ce miroir qu'alimente la rosée du ciel, que tour à tour, les hommes, les femmes, les enfants, viennent apprendre à se connaître. Peut-être y a-t-il eu parmi eux plus d'un Narcisse ?
Nous pourrions nous étendre sur ce sujet si nous n'avions hâte de traiter la grave question de rhonune moral, intellectuel, animal. Nous nous contenterons, pour faire connaître ce peuple, de citer des faits qui ont été puisés à bonne source, n en est qui pourraient paraîttre contradictoires si l'on perdait de vue que chez un peuple tous les individus ne se ressemblent pas : sans aller plus loin, est-ce que l'homme civilisé est toujours d'accord avec lui-même ? la question posée est, par ce seul fait, résolue. Quand l'homme n'accepte pas, pour s'éclairer, le flambeau de la religion, il n'est qu'un tissu de contradictions.
Caractère national, moralité, intelligence, sens.
La dissimulation, la cruauté, la gourmandise, la paresse, les sept péchés capitaux, en un mot, forment le fond du caractère du Nouveau-Calédonien. Nous allons citer quelques fkits à Tappui de ce jugement :
Le R. P. Montrouzier va visiter une tribu voisine, plusieurs naturels Tentourent, ils paraissent bien disposés.
Le zélé missionnaire leur parle de Dieu, on l'écoute avec le plus profond recueillement. Encouragé, le bon Père redouble de zèle, s'anime et met toute son âme pour gagner les cœurs de ceux qui ont Tair de si bien le comprendre... Quand il a terminé son éloquent discours, le chef s'approche et lui dit : « Que vas-tu nous donner pour t'avoir si bien écouté ? »
Les missionnaires ont plusieurs chiens parfaitement dressés à la garde de la maison. Le plus terrible de ces animaux, le grand Aliki, le Rhin, cassa un jour sa chaîne et mordit cruellement un naturel qui ne le méritait pas. Pour lui faire oublier cet accident, on lui donna une galette de biscuit. En voyant cela, les autres Kanacks, dans l'espérance d'une pareille indemnité, cherchèrent à se faire mordre.
Un naturel d'une tribu voisine est poursuivi pour être mis à mort, il se réfugie dans la case du chef. Or la case d'un chef est inviolable. On attend la victime pour la saisir à sa sortie et la mettre à mort. Mgr d'Amata averti à temps, accourt sur les lieux et reproche aux naturels leur cruauté ; puis, usant de son autorité, il délivre la victime. Le chef de la bande, transporté de colère, se tourne vers Monseigneur, le menace, et après mille injures, lui demande d'un air furieux, ce qu'il est venu faire dans son île.
— Enseigner la vérité, lui répond le saint évêque, avec la plus grande douceur.
— Tu mens, riposta le cannibale, tu mens, tu es venu apporter le mensonge, l'injustice, puisque tu viens de me ravir ma proie.
Ces deux ou trois faits disent assez quel est l'esprit qui pousse ce peuple, essayons par d'autres faits de dire quelle est son intelligence.
La mission possédait le commencement d'un petit troupeau : quelques vaches, quelques moutons, quatre à cinq chèvres, etc. Les naturels, ne sachant pas que la chair de ces animaux était bonne à manger, ne leur faisaient aucun mal. Mais ils ont tué le cheval, pour voir jusqu'où irait une sonde en l'empalant, et cette sonde était une lance. Ils ont tué la pauvre bête par stupidité.
Nous avons dit plus haut que la maison de la mission était défendue par des chiens parfaitement
dressés ; il y en avait cinq ou six, tous d'une taille très respectable. Le Rhin, le plus terrible de tous, ne faisait point de quartier, les naturels qui le connaissaient pour Tavoir vu à Tœuvre, le respectaient autant qu'ils le redoutaient, ils allaient même jusqu'à lui accorder, à la lettre, les honneurs dus au grand chef; ils s'informaient de sa santé; ils passaient toujours derrière lui, jamais devant, ils auraient cru l'insulter en le faisant; les femmes non seulement passaient par derrière, mais, le croirait-on, en prenant l'allure des quadrupèdes.
Quand un chef d'une tribu voisine voulait venir à la mission, il envoyait une députation au chien, et conmie le chien ne connaissait pas leur langage, il fallait qu'un des missionnaires s'interposât, car le susdit aurait reçu l'ambassadeur d'une façon compromettante. L'envoyé qui ne tenait pas à avoir une réponse directe, se tenait à une distance respectueuse pour s'acquitter de sa mission.
— Dis au chien, criait-il, que le grand chef de Poepo veut venir à Balade et qu'il demande la paix.
A la voix du sauvage, le chien poussait un sourd grognement, le missionnaire le calmait par une caresse, et l'ambassadeur, trop heureux de partir sain et sauf^ s'en retournait avec une certaine fierté ; il n'était pas difficile.
Pour apaiser le molosse, les naturels priaient les missionnaires de lui promettre, en leur nom,
LES CANNIBALES ET LEUK TEBIPS 31
qu'ils ne voleraient plus et ne mangeraient plus de chair humaine.
Mais tout n'était pas dit, car avec le Rhin, il y avait plusieurs autres chiens qu*il fallait également apaiser : il y avait Clara, il y avait Encéphale, et les autres dont nous ignorons les noms. Quand un chef venait à la mission^ avant de franchir le seuil du saint asile, il attendait que les fidèles gardiens fussent hors d'état de lui faire une réception trop acérée.
On ne saurait croire combien ces animaux étaient respectés : quand, en ce temps, on demandait aux naturels quel était le plus grand chef de la mission, tous, hommes, femmes, enfants, répondaient : Cest le grand Aliki, le Rhin, — Après ? — C'est Qara. — Après ? — C'est Encéphale. — Et puis après ? — C'est Epicopo (Monseigneur). Ils plaçaient ensuite les missionnaires d'après le degré de crainte qu'ils inspiraient.
Le P. Grange était placé le dernier, on ne le craignait pas du tout, aussi lui jouait-on les tours les plus pendables. Un jour on alla jusqu'à le voler. Le Père fit une scène au voleur, et pour bien jouer l'homme en colère, il cassa deux grands pots de terre dans lesquels les naturels font cuire leiu:s racines. Depuis ce moment, le P. Grange était regardé comme un homme véritable, un fort et placé comme tel immédiatement après Epicopo.
Ce fait démontre que pour ces pauvres intelli-
gences, la force physique est ce qu'il y a de plus respectable. Une remarque est à faire et elle se fait d'autant mieux que Tobservateur n'a pas de parti pris : si les facultés intellectuelles sont peu développées chez ce peuple, les instincts le sont en raison inverse, et cela à un tel point, qu'ils semblent remplacer l'intelligence. Leurs sens sont d'une délicatesse extrême. Ils ont les yeux plus perçants que les linx, et c'est à des distances immenses qu'ils distinguent les objets. Ils perçoivent le plus petit bruit ; à l'empreinte que les pas laissent sur le sable, ils reconnaissent celui qui les a précédés dans le chemin : Voici le pied d'un tel, vous disent-ils, et ils ne se trompent pas.
Ces qualités, qui ne sont que physiques, ne laissent pas que de leur être très utiles ; quant à leurs qualités morales, le jugement qu'on en porte est loin d'être flatteur, lisez plutôt :
Ce peuple est lâche, orgueilleux, rusé, perfide. Pendant fort longtemps, Monseigneur a dû tenir en respect les Nouveaux-Calédoniens, et pour ce faire, il portait à sa ceinture, en guise de pistolet, un robinet en cuivre. Cette chose, quelque inoflfensive qu'elle fût, les eflfrayait d'autant plus qu'ils la voyaient percée par les deux bouts.
Le R. P. Rougeyroa, étant un jour poursuivi par une bande très malintentionnée, la mit en fuite en allumant une alliunette phosphorique.
Une autre fois, assiégé dans la maison de la
mission, le Père tire un morceau de lard d'une barrique de salaison et le présente aux sauvages. Ceux-ci, effrayés, prennent la fuite : ils croyaient que c'était un quartier de cadavre humain et que le Père les menaçait de les mettre, eux aussi, dans quelques barriques.
A la guerre, si les deux partis sont d'une force égale, c'est à qui fuira le premier. Dans ce cas, il n'y a jamais plus d'une ou deux victimes et la paix se fait.
Mais si l'un des deux partis est plus fort, c'est une horrible boucherie. Le signal du combat est à peine donné, que le parti le plus faible prend la fuite. Les assaillants le poiu:suivent et tuent tous ceux qu'ils peuvent atteindre. Ils marchent ensuite sur la tribu et immolent sans pitié les femmes, les vieillards, les enfants^ incendient les cases, dévastent les plantations, arrachent les cocotiers, et dressent ensuite le trophée de la victoire.
L'homme brave et courageux est magnanime, il n'y a que le lâche qui soit cruel et féroce.
Nous avons dit que ce peuple était orgueilleux, nous allons essayer de le prouver par des faits. Disons d'abord un mot de leur paresse, il contribuera à prouver leur orgueil.
La paresse est tellement grande chez ce peuple, qu'il aime mieux souffrir la faim que de se livrer au travail : Souffrir pour souffrir, dit le Calédonien, faime mieux avoir faim que de travailler.
Ces malheureux restent quelquefois plusieurs jours sans manger. <Ceux qui ont un peu moins faim se moquent des autres en disant : Il faut réellement que vous soyez dans la dernière des misères et affamés au dernier des points , pour travailler et obéir à des étrangers. Courage ! courage ! disentils d'autres fois, ce soir, si vous avez bien travaillé, vous aurez les restes de vos maîtres.
Monseigneur venait-il à passer, ces moqueries se transformaient en air piteux, et les moqueurs se frappaient le ventre en disant : « Mate, mate, kai, kaù Je suis bien malade ! j*ai faim ! »
Dans leur pensée, les Européens leur sont de beaucoup inférieurs ; rien pour eux n'est beau comme leur teint foncé, ils parlent des blancs avec dédain et disent qu'ils ne sont pas de vrais hommes.
Si quelquefois, dans leur intérêt, il est nécessaire que les missionnaires leur montrent que les Européens sont supérieurs aux peuples de l'Océanie, ils disent : Oui, les Popolangui savent bien travailler : vous avez fait le soleil, la lune, les étoiles, vous nous donnez la pluie (car ils croient que nous venons du ciel), mais nous savons bien des choses que vous ne savez pas ; nous construisons des pirogues, des cases rondes, nous savons lancer la ragaie, nous servir de la fronde, nous savons tuer. Vous voyez que nous vous valons.
Le Nouveau-Calédonien n'est pas un peuple navigateur, il ne dépasse jamais le ressort de son
île. Dès lors, la fin du monde pour lui, c'est Thorizon. De là, sa pensée que ceux qui viennent le visiter descendent du ciel, et cela lui semble ainsi parce qu'à rhorizon le oiel et la mer se confondent. Pauvres gens, il faut les plaindre, ils ne savent que ce qu'on leur a appris. On pourrait s'étendre si l'on voulait raconter toutes leurs erreurs. Ils sont venus un jour reprocher aux missionnaires d'être avares envers eux : Vous avez fait le soleil, vous avez chez vous les grands lacs où vous gardez la pluie et vous laissez notre terre se dessécher : ordonnez donc à l'eau de tomber afin qu'elle vienne nous rafraîchir, et nous vous donnerons des ignames.
Si la ruse appartenait aux facultés intellectuelles, les faits qui vont suivre donneraient un démenti à ceux qui précèdent.
Le Nouveau-Calédonien est le plus rusé fripon que l'on puisse imaginer, il n'y a pas de filou plus habile que lui.
Après le naufrage de la frégate la Seine, on fit un camp pour se défendre contre les naturels et soustraire à leur rapacité les objets qu'on avait pu sauver. Un sauvage qu'on avait surnommé Brûle- Maison, convoitait le fusil du factionnaire ; il avait si bien combiné son plan, qu'il s'empara de l'arme. Le lendemain, le pauvre factionnaire est cité devant le conseil de guerre et ne peut dire comment son arme lui a été soustraite : il n'a vu personne, il n'a
point dormi, il ne s'est point absenté, si ce n'est •pour satisfaire un besoin naturel, mais son arme était près de lui. Ne pouvant se justifier, la peine de mort est prononcée !
Le soupçon tomba de suite sur Brûle-Maison.
Mais celui-ci joua si bien l'innocent, que Monseigneur, qui venait d'obtenir la grâce du factionnaire, resta convaincu que cet habile voleur était innocent.
Un fusil sans munitions vaut moins qu'un bâton. Brûle-Maison ne sachant qu'en faire, le rapporta quelques jours après à la mission, demandant un autre objet en échange. Interrogé sur le nom du voleur, il répondit tranquillement que c'était lui.
Mgr Amata, obligé d'aller dans une tribu voisine, trouva de suite à se faire accompagner par plusieurs naturels de bonne volonté. A moitié chemin, une petite rivière barre le passage. Un des Kanacks offre son dos et prend Monseigneur par les mains pour mieux l'assujettir.
Au milieu de la rivière, les deux Kanacks, qui marchaient de chaque côté, le prennent par les (jeux pieds : « Prends garde, Epicopo, tu vas te mouiller. » Monseigneur ne soupçonne aucune malice. Pendant ce temps, celui qui se trouvait derrière, lui vidait les deux poches.
Quelques jours plus tard, un vol fut commis à la mission. Monseigneur se rend chez le chef. Celuici convoque ses sujets et leur fait un magnifique
discours ; il leur reproche de voler des hommes qui sont leurs amis et auxquels ils doivent de la reconnaissance. Tout en parlant de la sorte (et pendant qu'il parlait) il dérobait le foulard de Monseigneur qui était assis auprès dudit chef et avait déposé son foulard près de lui après s'en être servi.
Un matelot de la Seine va laver son linge à la rivière, un Kanack lui oflfre ses services, il fait le gentil et s'empare bientôt de la confiance du matelot. Quand le linge fut lavé, notre fripon, qui voulait non seulement tout le linge mais encore les habits du matelot, rengagea à se baigner. Pour le séduire, il plonge lui-même dans l'eau et lui montre le soleil pour lui faire comprendre qu'il fait chaud, puis il s'enfonce dans l'eau et prend la physionomie et la gaieté d'un homme qui éprouve un grand bien-être : « Leleill leleill Que c'est bon! que c'est bon I » Il était déjà tard et le matelot, qui ne voulait pas se baigner, partit. Notre Kanack sort de l'eau, rejoint le matelot, redouble de gentillesse et demande à lui porter son paquet. Le matelot qui croit avoir trouvé un ami dévoué, le lui met sur la tête. A peine avait-il fait quelques pas, que notre habile fripon s'enfuit à toute vitesse dans la montagne.
Dans la Nouvelle-Calédonie, en ce temps-là au moins, chacun se faisait justice soi-même ; tout voleur surpris était impitoyablement tué par le propriétaire lésé. On conçoit dès lors que le vol soit
rare entre les naturels et que la propriété soit respectée; elle Test en effet, mais comme les missionnaires ne tuent point les voleurs, qu'ils ne veulent point permettre que Nigadem, le grand chef de leur tribu, se serve de son casse-tête, il s'ensuit qu'ils sont pillés et ne peuvent cultiver aucun fruit du pays ; le soir même qu'il est semé, les semences sont déterrées par les naturels et mangées sur place. Si quelques-unes ont échappé à la recherche, le fruit n'est pas arrivé à moitié de sa croissance qu'il est volé.
Les Pères demandèrent à Nigadem de passer le tabou dans le jardin pour un mois, afin de donner le temps à la récolte d'arriver à sa maturité : « C'est inutile, tu ne veux pas que je tue : laisse-moi faire, ce soir j'assommerai cinq ou six voleurs et l'on ne te volera plus. »
Les Pères qui ne veulent point la mort de ceux auxquels ils sont venus apporter la vie, s'y opposèrent, et malgré le tabou, ils continuèrent à être victimes des déprédations des naturels.
Ordinairement, dans l'étude qu'il faisait de chaque peuple qu'il visitait, l'officier de qui nous tenons ces renseignements, passait successivement en revue, ses défauts, ses qualités, ses aptitudes, et il n'en avait pas encore trouvé un seul où les qualités fussent nulles. Mais il eut beau se creuser l'esprit, pour en trouver au moins une à ce peuple, et il ne put y réussir.
Cependant, il remarque que les observations qu'il a faites, s adressent au Nouveau-Calédonien en général, et qu'il n'a voulu esquisser qu'un portrait de la race qui ne saurait convenir à toutes les individualités prises séparément. Chaque nation a ses qualités et ses défauts, cela ne veut pas dire que chaque citoyen de ces nations ait les quali« tés ou les défauts de la masse.
Partant de ce principe, et voulant étudier les Nouveaux-Calédoniens individuellement, notre observateur trouva fort heureusement quelques exceptions, tant au physique qu'au moral.
Le petit Louis.
En ce temps-là, il y avait à la mission, deux ou trois enfants qui annonçaient les meilleures dispositions. Le petit Louis, l'un d'eux, était fils d'un chef, il était charmant, ce fut le premier chrétien de la Calédonie. Mgr d'Amata l'a baptisé au milieu d'une tempête, en revenant de Sydney. Cet enfant, qui avait alors onze ans, rendait les plus grands services à la mission. Fils de grand chef, il pouvait aller partout et commander en maître. Dans les guerres, il se rendait d'une tribu à l'autre et baptisait ceux qui étaient près de mourir. A l'épidémie qui eut lieu en 1846, épidémie qui a enlevé le tiers
de la population, Louis, qui ne s'est pas ménagé, a pu ouvrir la porte du ciel à un grand nombre d'infidèles en les instruisant et en versant sur leurs têtes les eaux régénératrices du baptême. Plus d'une fois, il a prévenu les Pères des tentatives criminelles dirigées contre leur personne. C'était l'ange gardien de la mission, et Ton pouvait prédire, sans crainte de se tromper, que cet enfant donnerait par la suite, comme il donnait déjà, non un démenti à la règle générale, mais une preuve que partout il y a d'heureuses et de très consolantes exceptions.
En parlant de la ruse des fripons de ce pays, nous avons mentionné particulièrement celle de Brûle-Maison ; eh bien, ce voleur émérite avait pourtant une autre corde à son arc, il était chirurgien ; nous ne croyons pas qu'il ait pris ses grades dans une grande faculté, mais il paraît qu'il avait du sang-froid et qu'un patient pouvait crier à son aise, cela n'était pas plus pour le démonter que pour l'impressionner; sûr de sa main, il faisait une opération aussi facilement qu'il brûlait une maison.
Brûle-Maison est très fier de ce nom que Monseigneur lui a donné, il croit que, dans notre langue, cela veut dire médecin. Quand la frégate la Seine fut perdue, il appela le médecin du bord, le Brûle-MaisoriyCe qui ne rendait pas ce dernier plus fier qu'il ne fallait.
Nous parlerons plus loin des opérations que pra-
tiquait ce grand chirurgien de la Nouvelle-Calédonie^ auquel on ne pourra refuser Tintelligence de son art, et nous le faisons d'autant plus volontiers qu'il est toujours consolant de rencontrer quelque qualité dans une âme perverse, et quelque peu importante qu'eUe soit, elle peut devenir le point de départ d'une vie nouvelle. Il nous a été donné à nous-même, plus d'une fois, de trouver, en cherchant bien au fond d'une âme, im acte de vertu sur lequel nous avons pu fonder une espérance qui s'est parfois réalisée pour le bonheur de tous.
Mœurs, usages, coutumes, anthropophagie.
Le Nouveau -Calédonien était anthropophage, mais non comme certaines peuplades sauvages, par principe, soit parce qu'il croit hériter du courage de son ennemi en lui mangeant le cœur, ou que son père revivra en lui s'il le mange quand il est mort. Ce n'était pas non plus pour obéir à certaines lois religieuses, non, le Nouveau-Calédonien mangea son semblable par goiu'mandise, parce qu'il trouvait la chair humaine de son goût ; il allait à la chasse d'un homme comme nous allons à celle d'un animal. Les grands chefs ne se donnaient même pas cette peine, ils prenaient ceux de leurs sujets les mieux portants et dont les chairs leur
paraissaient les plus appétissantes. Nous pouvons donner, là encore, quelques faits à Tappuî.
Le grand chef de Peghem vient faire visite au grand chef de Poepo. Ce dernier s'excuse de ce qu'il n'a rien à lui offrir pour dîner.
— Quoi ! tu es chef et tu as faim ! Quand j'ai faim, moi, je choisis le plus gras de mes sujets et je le mange. Le conseil fut trouvé bon et dès ce jour ce monstre mangeait régulièrement quatre sujets par semaine. Bientôt il devint un fin gourmet : il aima mieux la chair des femmes que celle des hommes, et préférait siu'tout celle des enfants, aussi étaient-ce toujours des enfants qui étaient ses victimes.
Un jour on lui servit un jeune cadavre, il était en appétit et le trouva fort de son goût. — D'où vient cet excellent petit sujet ? demanda-t-il . — De telle tribu. — Dorénavant, je ne veux plus manger que de la chair de cette tribu.
Ce monstre que les missionnaires ont surnommé le Tigre, a tué et mangé plusieiu^s membres de sa famille. Il a tué sa propre mère ! celle-ci le voyant armé, se traîna à ses genoux et implora sa grâce en lui montrant sa poitrine : « Vois ces mamelles qui t'ont nourri, lui dit-elle, le sang qui coule dans tes veines est mon sang. » La réponse du monstre a été un coup de casse-tête ! Et ce n'est pas de l'histoire ancienne, il y a à peine quarante ans que ce monstre est mort, il a été enlevé par l'épidémie
qui régnait alors, épidémie qui a atteint les deux tiers de la population de Tîle. Ces monstruosités venaient de se passer, quand notre ami étudiait sur place les mœurs des îles qu'il traversait.
Nous allons dire quelques mots du grand chef de Leghem, le diabolique conseiller du précédent, qui a survécu à l'épidémie. Ce monstre voulait que les missionnaires vinssent s'établir dans sa tribu, leur promettant de ne plus tuer ni manger d'hommes quand ils demeureront avec lui.
Pendant le séjour de V Arche-d Alliance à Balade, il est venu à la mission. Le commandant et les Pères, n'oubliant pas que la miséricorde divine peut d'un scélérat flefifé faire un élu, sont allés lui rendre sa visite. Cette visite avait aussi pour but de prendre connaissance des lieux dans un intérêt absolument patriotique. Ledit chef reçut parfaitement ses hôtes qui, malgré cela, ne pouvaient qu'être très mal impressionnés : la case de ce malheureux laissait voir des débris humains suspendus çà et là. Et comme on lui demandait la raison d'un si déplorable spectacle, le cannibale répondit hypocritement, en rejetant la faute sur un être imaginaire qu'il appelait un vieux mangeur d'hommes, nom qui lui convenait mieux qu à tout autre. Aux faits qui précèdent, nous pouvons en ajouter un qui mettra en pleine lumière ce que le soleil ne devrait jamais éclairer. Fidèle narrateur, nous n'hésitons cependant pas à dévoiler les crimes comn^ds
par le cannibale qui nous occupe en ce moment.
A cette époque, un navire anglais mouilla à Leghem pour essayer d'y faire un chargement de bois de sandal. Le capitaine, pour se concilier Taffection du chef, lui fit présent d'un fusil et de quelques munitions. Le capitaine était, sans nul doute, loin de supposer Tusage que Taffreux bénéficiaire ferait de ce don. Pour essayer son arme, il a tué treize naturels de son île : Mets-toi là, disait-il au sujet qu'il avait choisi, puis il tirait !
On a certainement dû se demander comment il se faisait que de pareils monstres ne soient pas assassinés par leurs sujets qui, en définitive, se trouvaient à la merci d'un caprice aussi sanguinaire que féroce.
Il n'y a qu'une réponse à cette question : la personne d'un chef est sacrée et par suite pleinement à l'abri d'un attentat ; à la guerre même, il n'a rien à craindre du parti ennemi.
Il y avait des chefs moins féroces, mais ce degré inférieur ne manquait pas de scélératesse. Pour assouvir leur passion pour la chair humaine, ils avaient recoiws à un satanique stratagème : après s'être entendus ensemble , ils se déclaraient la guerre. Quand il y avait plusieurs victimes, ils faisaient la paix et pour la cimenter, ils les mangeaient ensemble.
Dans les autres îles, quand on allait visiter les chefs, on pouvait accepter sans scrupule ce qu'ils
LES GArmiBALËS ET LEUR TEfilPS 45
VOUS oflEraient, mais à Leghem^ il n'y avait pas à s'y fier, et nous n'oserions pas afïinner qu'ils ne se soient pas fait un infernal plaisir de tromper des hôtes non prévenus en leur servant de la chair humaine, comme étant celle d'un gibier du pays. Oui, un esprit satanique peut aller jusque là.
n faut que l'homme soit descendu bien bas pour se ravaler au point de se conduire comme ne le font pas les animaux les plus féroces : le tigre, le lion, la hyène, le chacal, ne mangent pas ceux de leur espèce, l'homme seul se livre à cette perversité.
En déplorant ce fait autant que possible, on est amené à reconnaître qu'il y a des analogies entre les lois morales et les lois physiques : quand un corps tombe de haut, la chute est plus profonde.
L'anthropophagie est im crime énorme et contre nature, il en est cependant un qui se pratiquait par ces Kanacks et qui est plus monstrueux encore. A première vue , cela paraît impossible , on va en juger.
Dans ce pays, à l'époque dont nous parlons, il y avait un usage qui lésait tous les sentiments : celui d'enterrer vivants les vieillards qui ne pouvaient plus se suffire, et les malades dont on désespérait.
Quand un de ces malades était atteint d'une affection qui paraissait mortelle, ou quand un vieillard était assez avancé en âge pour que la mort paraisse désirable, on décidait qu'il fallait l'enterrer. On convenait du jour, on prévenait les parents,
les amis, les alliés des tribus voisines, qui s'empressaient de se rendre sur lés lieux, apportant avec eux des cadeaux et des vivres pour la fête. Le malade, ordinairement, ne s'effrayait pas, il attendait patiemment le jour fixé. Quelques-uns allaient jusqu'à demander eux-mêmes qu'on les enterre.
La veille du départ de VArche-d' Alliance j\xa missionnaire fut averti qu'une femme d'une tribu voisine était très malade et qu'on devait l'enterrer le soir même. Le Père se transporta sur les lieux pour essayer de lui donner le baptême. Il emporta avec lui un petit morceau de pain dont les naturels sont très friands. Arrivé sur les lieux et ne trouvant pas que la malade fût en un si grand danger, il lui offrit son morceau de pain.
— Ce n'est pas la peine, dit la pauvre femme, on va m' enterrer ce soir.
— Qui te Ta dit?
— Mon fils.
Quelques jours avant, le jeune Louis avertit le R. P. Montrouzier qu'ime vieille femme allait mourir dans quatre jours. Arrivé à la case, la malade lui fit connaître elle-même le jour en question : « Je mourrai, lui dit-elle, dans quatre jours. » Quand le quatrième jour fut venu, elle dit au Père : « Je suis morte. » Pendant ces quatre jours, le bon Père avait pu l'instruire, et toute morte qu'elle disait être, il lui donna le baptême. Tous ses efforts après cela
furent inutiles, le soir on porta la pauvre femme en terre.
Généralement, en Nouvelle-Calédonie, les malades ne craignent pas la mort. Chez quelques-uns cependant, la nature garde ses droits et ils ne veulent pas être enterrés vivants. Il est inconcevable que cela ne soit qu'une exception.
Il y avait dans ce pays de singulières aberrations, le fait suivant ne le démontrera que trop.
Un chef vint un jour trouver Mgr d'Amata pour lui demander un service.
— Parle, si cela est en mon pouvoir, j'en serais très heureux.
— Ma mère est vieille, elle m'ennuie et ne veut pas qu'on l'enterre. Je viens te trouver pour que tu la décides à se laisser mettre au repos.
Monseigneur essaya de faire comprendre à ce chef combien une pareille coutume blessait tous les sentiments. Les missionnaires, quand ils ne peuvent pas faire plus, déposent au moins dans les âmes les germes de la vérité, et là, comme partout ailleiu's, quand Theure de la grâce est acceptée, on embrasse la vérité dont l'éclat semble alors luire pour la première fois aux yeux du pénitent.
C'est toujoiu's le soir qu'a lieu la cérémonie des enterrements. Dès que le malade est mort, on l'enveloppe d'une tapa, on le porte loin de la case, on le dépose au coin d'un bois, siu* le bord d'un fossé, en attendant le soir, et il arrive souvent que la
personne que Ton croyait morte n'était qu'évanouie.
Le R. P. Grange a dû résister pour ne pas être enterré vivant un joiu» qu'il était malade, il a eu toutes les peines du monde à persuader aux naturels qu'a n'était pas mort.
Le R. P. Montrouzier, revenant un jour d'une tribu voisine, trouva sur le bord d'un fossé une pauvre femme ensevelie et toute préparée poiur la cérémonie du soir. Voyant qu'elle n'était pas morte, il la débarrassa de ses liens et lui demanda ce qu'elle faisait là.
— J'ai fini.
— Comment ! tu as fini ?
— Je suis morte, on m'a déposée là en attendant la cérémonie de ce soir.
Quant à cette cérémonie, les détails doivent être des plus navrants ; les missionnaires, on le conçoit sans peine, n'ont jamais assisté à cet horrible drame, ils n'auraient pu être témoins volontaires d'une telle monstruosité. De leur côté, les naturels n'y auraient pas consenti. Ds n'auraient pas même permis qu'on entrât dans leur petit bois taboue. Ils disaient : Nous respectons vos lieux, taboues, respectez les nôtres et n'entrez pas dans les lieux où reposent nos pères. — Leurs pères qu'ils ont enterrés vivants parce qu'ils étaient vieux !
Deuil.
Après la cérémonie qui ne pouvait être que très lamentable, tout rentrait dans le silence. On faisait un grand festin où tout le monde était gai. Nous ne disons pas que le lendemain le mort était oublié, non, les cérémonies du deuil commençaient seulement et se prolongeaient fort longtemps.
Quelle contradiction! Porter le deuil et pleurer celui qu'on vient d'immoler ! est-ce de la douleur ou simplement un tribut payé à Tusage? Nous posons la question sans la résoudre.
Le lendemain, les parents viennent de nouveau sur la tombe, et les pleiu's, les cris recommencent; les femmes se font de nouvelles cicatrices : les unes se brûlent avec des pierres rougies au feu, d'autres s'enfoncent des bouts de bois incandescents dans les chairs ; d'autres encore se coupent les cheveux, etc., etc.
Ces cérémonies se renouvelaient pendant plus ou moins de temps. A la mort d'un grand chef, on prend, en signe extérieur de deuil, un bonnet de couleiu» blanche, on abat des cocotiers, l'arbre le plus précieux de ces contrées ; on met le tabou poiur plusieiurs mois sur certains fruits, et afin de perpétuer sa mémoire, on place dans plusieurs endroits de la tribu des espèces de mausolées. On plante quelques pieux sur lesquels on établit des
treillis pour y déposer des coquillages, des ossements humains, qu'on abandonne là jusqu'à ce que le temps les ait réduits en poussière : Mémento hnmn auia nulvù ^st et in laulverem reverterù.
Quant à la femme, ici comme chez tous les peuples, où le christianisme n'est pas venu la réhabiliter, la déclarer libre, elle est esclave. Les travaux les plus rudes lui sont réservés, elle est le souffredouleur de la famille.
Il y a des lois qui les concernent, lois aussi peu flatteuses que possible. Nous allons parler de quelques-unes qui ne manqueront pas d'être flétries par nos dames françaises qui sont heureusement habituées à d'autres lois, lois que l'honneur commande et que la dignité inspire.
Lois concernant les femmes
Les femmes sont soumises à un grand nombre de tabous : il y a certains mets dont elles ne peuvent jamais se nourrir, surtout ceux préparés pour les hommes. Il y a des tabous qui ont un caractère tellement sémitique, qu'on les trouve posés sur les femmes juives dans le monde entier. Ces tabous se prescrivent par une loi naturelle qu'il n'est pas nécessaire d'indiquer. Pendant les jours de ces interdictions, non seulement il y aurait peine de mort poiu» les Calédoniennes si elles mangeaient des mets préparés pour les hommes, mais elles ne peuvent même pas y toucher.
Il ne leur est pas seulement défendu de passer
devant un chef sous peine de mort, mais encore, en passant par derrière, doivent-elles marcher comme les quadrupèdes. Cette défense ne s'applique pas seulement aux temps que nous avons
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ont lieu tous les joiurs par suite de la mauvaise conduite des femmes.
Cependant, au milieu de ce désordre, on retrouve les traces d'un certain code de lois primitives. Ainsi, l'adultère de la femme est puni d'un coup de hache sur la tête, coup qui n'est pas toujours mortel, grâce aux soins de Brûle-Maison^ Thabile chirurgien du pays, que nous aurons occasion de voir à l'œuvre. Mais quel que soit le résultat de cptte punition, la guerre n'a pas moins lieu entre la famille de l'homme et celle de la femme. Comme toutes les familles se composent d'un grand nombre de membres, et que tous prennent fait et cause pour la leur, il s'ensuit que ces sortes de guerres se font entre un grand nombre de personnes. Un blessé ou un mort suffit pour que l'honneur de l'homme soit vengé, et tout rentre dans l'ordre. L'homme peut impunément être adultère, je ne sache pas que Brûle-Maison ait barre sur lui.
Pendant le séjour de VArche-d' Alliance en Nouvelle-Calédonie, le docteur Baudry a été témoin d'une de ces guerres. L'Hélène était M™^ Bou qui, une fois déjà, avait eu le crâne fracassé, ce qui ne l'avait pas empêchée de s'exposer pour la seconde fois au même châtiment.
Les hommes et les femmes n'habitent pas la même case ; le soir les hommes se retirent dans une case particulière, et les femmes dans une autre. Les garçons suivent leur père et les flUes leur mère.
54 LES GANI^IBALES ET LEUR TEMPS
Les hommes et les femmes ne dansent jamais ensemble; pourquoi? est-ce que la raison n'en serait pas dans le mépris que le sauvage de ces contrées fait de la femme ? cela n'aurait rien qui puisse étonner, vu ce qui précède.
Malgré le mépris que nous signalons, il y a de
donienne est isolée, de par la loi, pendant le temps de sa grossesse et celui de Tallaitement.
Cette loi faite dans l'intérêt de la progéniture est loin de la protéger toujours, car il arrive trop souvent que les Calédoniennes placées entre le bonheur de la maternité et la chasteté, anéantissent celui-ci pour échapper à celle-là. La vie chrétienne seule fait comprendre les grandes pensées, et pour laisser à tous le mérite des nobles actions, elle ne permet pas que Ton confonde jamais le précepte avec le conseil.
Naissance, éducation des enfants.
Aussitôt que Fenfant est né, la mère Tenveloppe dans un fragment d'étoflfe décoré, si c'est le premier-né d'un chef. On lui donne le nom de son grand-père. Si c'est le fils d'un iambouette (un roturier), on lui donne le nom d'un parent, d'un ami, mais jamais d'un chef.
Jusqu'à l'âge de trois ou quatre ans, les enfants reçoivent les soins maternels ; à cet âge, comme l'enfant peut courir de case en case, les parents l'abandonnent. C'est l'époque où l'enfant a le plus à souffrir : trop faible encore pour aller chercher sa nourriture dans la montagne, il vit d'aumônes ou de rapines ; commençant si jeune le métier de petit voleur, autorisé qu'il est par la nécessité, il n'est pas étonnant que plus tard, il soit un rusé fripon.
Rapports avec les étrangers.
Chez les peuples de la Polynésie, à Samoa par exemple, Thospitalité est un devoir dont on s'acquitte comme au temps des Patriarches. Il y a dans chaque village une magnifique case, la plus grande, la plus belle, habitée souvent par le grand chef, mais qu'il cède aux étrangers qui viennent dans rîle. On ne leur donne pas seulement un abri, mais encore les vivres qui peuvent leur être nécessaires, et cela, tout le temps de leur séjour. On fait même des fêtes à leur intention. Tous les soirs, les chefs se réunissent chez les étrangers pour leur faire honneur. On y fait le kava, on y chante, tous les chants sont improvisés par les poètes du pays, et toujours à Thonneur des étrangers.
Chez les Nouveaux-Calédoniens^ on ne trouve pas de ces réminiscences du bon vieux temps, qui témoignaient aux voyageurs que les enfants d'un même père ne sont étrangers nulle part ; on peut cependant leur accorder que le germe de cette vertu existe chez eux. Si vous les visitez quand ils prennent leur repas, n'eussent-ils qu'une écrevisse pour toute la famille, vous en avez votre part. Nous nous plaisons à relever cet acte, car il est toujours bon de voir apparaître un rayon de lumière dans une forêt obscure, quelque faible que soit sa clarté,
quelque courte sa durée. Une étoile en un ciel sombre, c'est peu, mais c'est une étoile, et ce léger soleil est encore une espérance : il est si doux d'espérer !
De la politesse.
11 n'y a point dans le langage du Nouveau-Calédonien un mot répondant à notre bonjour ; la formule qui remplace ce mot est : D'où viens-tu ? où vas-tu? Ce n'est pas curiosité, c'est politesse de leur part.
Il est un mot correspondant à notre adieu, seulement ce mot varie suivant qu'il s'adresse à une, à deux, à trois, ou à un nombre plus grand de personnes, car la partie physique de la langue est riche.
Quand le Nouveau-Calédonien vous remet un objet, il l'avance un peu au-dessus de la cuisse, en arrière ; si vous ne remarquez pas la politesse qu'il vous fait, il a grand soin d'accentuer le mouvement en vous disant : Leleil ; il accompagne ce mot d'une expression et d'un geste qui lui donnent sa valeur admirative.
Gouvernement.
La Nouvelle-Calédonie se compose d'une infinité de petites tribus indépendantes les unes des autres,
et il y a autant de tribus qu'il y a de vallées et de parties de terrain limitées par des cours d'eau ou des montagnes. Les tribus se subdivisent en villages. Chaque tribu est gouvernée par un grand chef nommé Theama. Chaque village a un gouverneur pour chef inférieur nommé Ahou. Le mot Aliki n'appartient pas à la langue calédonienne. L'indépendance de tribu à tribu est si grande, la langue même offre des différences telles, que les missionnaires qui habitent Balade ne comprennent pas les habitants de Poapo qui n'est qu'à trois lieues plus loin.
On se rend compte de la différence qui existe entre chaque tribu en remarquant que l'anthropophagie existait dans toute l'île, et que la crainte d'être tué et mangé a toujours empêché les habitants d'une tribu de s'exposer à visiter la tribu voisine, ou la traverser seulement. Avant l'arrivée des missionnaires, il n'y avait aucune communication ; depuis cet heureux temps, les naturels se sont enhardis, et le bienfait d'une telle visite n'a pas manqué d'apporter avec elle le germe d'une régénération qu'on ne saurait méconnaître, pour peu que l'on envisage une question si élevée, sans parti pris, et à son véritable point de vue.
De tous les peuples visités par XArche-d Alliance, le Nouveau-Calédonien était le plus dégradé, le plus bas tombé, et c'était aussi celui chez lequel l'autorité du grand chef était la plus absolue.
J. de Maistre a émis cette pensée qui pour lui était un axiome : Les peuples, disait-il, ont le gouvernement qu'ils méritent. On pourrait approuver ce génie sans craindre d'être taxé de témérité. Quoi qu'il en soit, le fait demeure ; et puisque l'autorité est en question, nous allons en parler.
Du grand chef, son autorité, ses prérogatives.
Le grand chef s'appelle Theama, son fils aîné Thea, son second fils Monea, ses autres enfants n'ont plus de titre, ils entrent dans la classe des iambouettes.
Le grand chef a droit de vie et de mort sur ses sujets. Sa puissance est inviolable. Voilà comment en voit cette bête féroce arracher un fils à son père, une fille à sa mère, pour les dévorer, sans que les pauvres parents fassent autre chose que de courir à travers la montagne pour la faire retentir de leurs cris.
Quelquefois, quand ils sont au comble de la désolation, ils dévastent un champ d'ignames appartenant au chef, dussent-ils payer de leur vie cet acte de désespoir, ce qui ne manque pas d'arriver quelquefois.
La personne du grand chef est tellement sacrée, f;,qu'à la guerre il n'a même rien à craindre du parti
ennemi. Du haut d'un petit tertre, il conunande à ses soldats sans craindre aucune arme meurtrière, car aucune n*est dirigée contre lui.
Le grand chef n'a pas seulement droit sur la vie des hommes, mais encore sur leur propriété, et cela se déduit tout naturellement : qui peut plus peut moins, il a le droit de piller et il en use ; de temps en temps, quand la fantaisie lui en vient, ou qu'il désire posséder de certains objets, il se fait escorter d'une vingtaine de bandits, tombe à Timproviste sur un village, ravage les plantations, incendie les cases et bat les gens, puis s'empare des objets qui sont à sa convenance et rentre tranquillement chez lui.
C'est son droit, personne n'y trouve à redire, pas même ceux qui ont été victimes. Ils vont même jusqu'à dire qu'il est bon qu'un chef montre, de temps en temps, sa puissance afin qu'on n'oublie pas qu'il est le maître.
Le grand chef n'est jamais enterré vivant comme le sont quelques-uns de ses sujets, ainsi que nous l'avons raconté plus haut.
Ce chef a encore d'autres prérogatives : il est à lui seul toute la religion, le gouvernement, la loi; c'est lui qui pose le tabou, c'est lui qui le lève. Le tabou est ime défense sacrée dont la violation est punie de mort.
Le tabou est quelquefois salutaire, tel est celui -qm est posé pendant plusieurs mois de l'année sur
les cocotiers pour donner le temps aux fruits de mûrir ; souvent aussi il est arbitraire et injuste. Cependant, quelque monstrueux que soient les abus, ils ne contrebalancent jamais Fimmense avantage qu'il procure dans toute TOcéanie.
Poser le tabou, le lever, ne serait qu'une charge pour le chef si, en regard, il n'y avait pas des prérogatives.
Quand le chef lève le tabou porté sur les cocos, les ignames, etc., lui seul, pendant le premier mois, a droit aux produits. C'est alors qu'il donne des fêtes, y invite ses amis. Le second mois, le tabou est levé pow les femmes, mais comme tout est consommé bien avant ce temps, les pauvres femmes n'en profitent pas, et toute l'année elles se trouvent réduites à ne se nourrir que de racines et de feuilles qu'elles vont cueillir dans les montagnes.
Le grand chef met aussi le tabou sur ses propriétés, sur certains arbres. Le signe extérieur qui indique la défense est un petit morceau de tapa attaché au tronc de l'arbre, ou un doigt cFhomme attaché à l'extrémité d'une corde. Que penser d'un pareil signe, si ce n'est qu'un monstre seul a pu l'imaginer !
Quand il y a une espèce de sorcier dans le pays, c'est au grand chef que revient l'honneur de lui fendre le crâne d'un coup de casse-tête, car c'est im grand service rendu à la tribu de la débarrasser d'un pareil fléau.
Dans chaque village, le grand chef a un champ qu'on lui cultive et qui est tabou.
Le grand chef est respecté à Tégal de Dieu, aussi y a-t-il pour sa personne une espèce de culte extérieur, jamais un homme du peuple ne sera admis à manger à sa table ; les missionnaires en ont longtemps été exclus : D ne manquerait plus, disait-il, que des étrangers, des blancs, mangeassent à ma table!
Le iamboutte (l'homme du peuple) qui passerait devant un chef, serait puni de mort, il doit passer par derrière. C'est bien pis pour la femme, non seulement elle doit passer par derrière, mais encore marcher à la manière des quadrupèdes. Nous l'avons dit déjà, est-ce assez dégradant ? et croira-ton encore que TEvangile, avec son haut enseignement, ne soit pas indispensable pour ce triste pays, comme il l'est pour tous d'ailleurs ?
Un homme d'Etat, un membre de l'Institut de France, avait raison quand il disait: L'Eglise catholique est la grande école du respect:
Le fils aîné du grand chef, le Thea, jouit d'un très grand crédit, on peut même dire que, sous certains rapports, il est plus puissant que son père, puisque ce dernier ne peut refuser à son fils aucune de ses demandes; il peut arrêter ime guerre, obtenir la grâce d'un coupable. Quelle puissance dans un fils et quelle image ne trouve-ton pas dans une telle puissance !
Politique.
Les communications de tribu à tribu sont si rares, pour les raisons que nous avons indiquées plus haut, que Ton pourrait dire que la politique n'existe pas en Nouvelle-Calédonie. Cependant, comme il y a très souvent des guerres dans toutes les tribus, on voit quelquefois une troisième tribu venir renforcer Tune d'elles, soit pour assouvir une vieille rancune, soit pour prévenir la guerre du parti vainqueur. La tribu lenguène et celle de Balade sont alliées afin de résister à la tribu de Poapo qui les sépare et qui est plus puissante que les leurs.
Guerre.
Chez un peuple anthropophage et divisé en un aussi grand nombre de tribus, peuple où la loi du plus fort remplace tout principe de justice ou de droite les causes de guerre ne peuvent que se multipUer à Tinfini. C'est ainsi que la tribu de Poapo déclarait, tous les cinq ans, la guerre à la tribu de Balade; jusqu'au grand développement de cette dernière, la guerre était terrible.
Il y a trois sortes de guerre, celle des familles qui a pour cause la mauvaise conduite des femmes ; la guerre de village à village, quand le diffé-
64 LES GAKNIEâLES et LEUR TEMPS
rend existe entre les chefs ennemis ; enfin la guerre de tribu à tribu, la plus terrible de toutes ; nous en avons parlé déjà, il ne nous reste que quelques lacunes à ccnnhler.
Quand une triba veut déclara* la guerre, elle envoie, par des ambassadeiu^s^ le maraud à la tribu qu'elle veut combattre.
Le maraud est le signe de la guerre, c'est une herbe nouée en forme de boule. Les envoyés n'ont rien à craindre, leur personne est inviolahle. Aussitôt que la déclaration en est faite, la nouvelle en est portée de village en village, elle se répand de tribu en tribu^ en quelques heures elle a eût le tour de rîle, car si le maraaad est le signe symbolique de la guerre, il y a aussi un cri pour en répandre vite et loin la nouvelle. Dès qu'un village a jeté ce cri, le village voisin le répète aussitôt ; celui-ci le redit en poussant le même cri au village suivant ; et conmie ce lamentable signal est jeté dans toutes les directions, on conçoit qu'en une heure l'île entière en ait reçu la nouvelle.
Dès lors les préparatifs se font, chaque village envoie ses combattants, les parents, les amis, les alliés, se rassemblent en famille et forment ainsi les batailloris de l'année ; les femmes forment l'arrière-garde, ce sont elles qui doivent dévaster les champs, incendier les cases, fonctions dont elles s'acquittent consciencieusement- Les vieillards et les enfants restent dans les villages et attendent lamort^
Quand les deux armées se rencontrent, les chefs montent chacun sur un tertre éminent et donnent le signal du combat. La lance, les javelots, les pierres, les flèches, passent d'un camp dans l'autre, et comme le Nouveau-Calédonien est loin d'être brave, le combat ne dure pas longtemps, une douzaine d'hommes sont à peine blessés, que la terreur se répand dans les rangs et Ton se dispose à prendre la fuite, ce qui a Ueu immédiatement. Si alors quelques nouveaux combattants sont touchés, il y a un carnage épouvantable, les fuyards sont poursuivis pas à pas, tous ceux qui peuvent être atteints sont frappés sans pitié, le parti vainqueur revient sur le village et met tout à feu et à sang : femmes, vieillards, enfants, tout est massacré! les cases sont détruites, les plantations dévastées, le pays ruiné!
Quand la rage du vainqueur est assouvie, ou plutôt quand il ne trouve plus de quoi l'assouvir, il dresse le trophée de sa victoire.
Il place sur une ligne de grosses pierres, une pour chaque homme tué, une pierre plus grande quand c'est un chef de village.
S'il est vrai que chaque pierre représente im homme tué, à en juger par ce moniunent commémoratif, ces guerres sont terribles et le nombre des morts effrayant.
Les armes des Nouveaux-Calédoniens sont: la lance, le javelot, la fronde, le casse-tête et l'arc.
Ils se servent très bien de ces armes, c'est de sangfroid qu'ils dirigent leurs coups. Malgré qu'ils les manient bien tous, leur arme par excellence est la fronde, chaque coup porte. Pour en fournir un exemple, nous citerons le fait suivant :
Monseigneur plante une lance en terre, un naturel, à 70 pas, prend sa fronde et la fait tourner autour de sa tête ; la pierre part, siffle et vient effleurer la lance : Covi! covi! Mauvais ! mauvais ! — Il prend une autre pierre, elle part et fait voler la lance en éclats : Leleil! Bien ! — Il veut prendre sa revanche du premier coup, la pierre s*échappe de sa fronde, mais il avait perdu son sang-froid, et dans sa précipitation, il manque son coup ! De honte et de désespoir, le malheureux s'arrache les cheveux et pousse des cris de rage, tant il était peu accoutumé à manquer son but.
Cette adresse si grande peut seule expliquer la peine qu'ils se donnent pour préparer les pierres dont ils se servent. Chaque pierre coûte plusieurs jours de travail: Pour eux, si paresseux, c'est inconcevable. Ces pierres sont très dures, très lourdes, ils leur donnent, à force de patience, en les usant sur une roche, la forme et la grosseur d'un petit œuf de pigeon très allongé. Pour les polir, ils les portent plusieurs semaines dans la bouche. Chaque Kanack possède une douzaine de ces pierres qu'il porte toujours avec lui dans un petit sac en filet artistement tressé, sac qui est attaché au-devant
d'eux comme sont les gibernes des chasseurs d'Afrique.
Lois, déUts.
La volonté du chef est la principale loi, le tabou en est la force, le coup de casse-tête la sanction.
Pour le reste, chacun se fait justice soi-même, et cela sans pitié ni merci : oui, et malgré cela, ce peuple se multiplie de plus en plus. Comment expliquer ce fait ? Sans prôner cette liberté sauvage de se faire justice soi-même, nous sommes obligé de constater que ces êtres inintelligents y trouvent une garantie qu'on chercherait en vain ailleurs. Là-bas, le Kanack sait, à n'en pas douter, que s'il commet une faute contre un autre, il risque sa vie, car il n'y a point pour le Nouveau-Calédonien de circonstances atténuantes, il n'y a point d'appel, la plus petite faute comme la plus grande est punie de mort, ce qui fait que Ton y regarde à deux fois avant de commettre un délit. La propriété, par suite de la liberté laissée à la personne lésée, est respectée, non en vertu d'un principe d'équité, puisque les missionnaires qui ne veulent pas tuer sont toujours victimes, mais par crainte du châtiment.
Le droit de propriété est donc respecté dans les termes et les limites que nous avons indiqués.
Ce n'est pas brillant, mais c'est quelque chose : la crainte est le commencement de la sagesse.
Le droit de succession est en pleine vigueur, le fils aîné hérite des biens de son père. Le cadet hérite de son frère et prend son nom.
Religion.
Quand on étudie l'état physique et moral d'un peuple, il est impossible de négliger la grave question de la religion. Cette étude met sur la trace de tant de choses, que l'observateur ne manque jamais de la faire alors qu'il veut être bien renseigné. En ne restant qu'en Océanie, on ne peut s'empêcher d'admirer les merveilles opérées sous l'influence du christianisme, au sein des peuplades les plus féroces, des cannibales qui déchiraient la chah* humaine, pour s'en repaître. Quelle religion pouvaient avoir ces tristes créatures ?
Les Nouveaux-Calédoniens étant donnés, il était plus facile de poser la question que de la résoudre. Il fallait réellement avoir devant les yeux le bien opéré dans ces lointaines contrées pour ne pas désespérer de ces cannibales ; il fallait surtout ne pas oublier que la foi est un don de Dieu, don ineffable qu'il accorde à l'heure voulue, heure que le sang des marlyrs offert pour le salut des âmes, peut faire retentir sous la voûte des cieux.
Sans cette croyance il eût été facile de se laisser aller à la pensée que les Nouveaux-Calédonieas étaient incapables de comprendre les sublimes vérités que le christianisme enseigne- Aurait-ce été du découragement? non, mais cela y aurait ressemblé quelque peu parce qu'à première vue, on ne trouvait pas chez ces malheureux ce que Ton avait été si heureux de rencontrer chez tant d'autres.
Chez le plus grand nombre des peuples visités par VArcke-(t Alliance^ notre officier a toujours trouvé quelques traits d'un culte extérieur : des cases tabouées, des fêtes religieuses, des prêtres, des prêtresses, des fétiches qui mettaient sur la voie et permettaient d'arriver à la connaissance de leurs sentiments et de leurs principes religieux. Mais en Nouvelle-Calédonie, point de culte extérieur, point d'autel, point de sacrifice! Ce n'était qu'après avoir vécu plusieurs années au milieu d'eux, et quand on connut bien leur langue, que^ dans la conversation, on finit par arriver à saisir une idée religieuse. Ces découvertes étaient si rares, que les missionnaires qui vivaient au milieu de ce peuple depuis quatre ans, n'en avaient que quelques données dont ils ne répondaient guère, tant ils étaient peu assurés qu'ils fussent confonnes à leurs idées.
Mais enfin, ils ont une idée, comment les Nouveaux-Calédoniens conçoivent la divinité? Quels sont ses attributs ?
Quand, dans la forêt, ils entendent souffler la bise, ils s'arrêtent subitement, et disent : Voilà le Dieu.
Si on les questionne pour savoir quel est leur Dieu, ils répondent : Nous ne savons pas, c'est leur seule réponse, inutile d'insister. Quand on le faisait on n'en recevait aucune autre.
De certains usages paraissaient extraordinaires, et quand, pour se rendre compte, on leur demandait pourquoi ils faisaient cela, ils répondaient : Parce que c'est bon. Mais poiu'quoi est-ce bon? Us répliquaient qu'ils savaient que cela était bon, et Ton ne pouvait les sortir de là.
Quant aux récompenses et aux punitions dans l'autre vie, ils en ont une idée, mais sans aucune corrélation avec ce que nous entendons par ces mots.
Le bonheur, selon eux, dépend du caprice de Dieu, de sa bonne ou de sa mauvaise humeur. On meurt, on voit arriver le vent, la brise
Voici une de leurs légendes à ce sujet, elle renferme les principales idées de leur religion :
A la mort, l'esprit quitte le corps et s'en va, par eau, à Bonavio, petite île dont l'abord est très difficile et qui se trouve à quelques lieues de la Nouvelle-Calédonie. Arrivé dans cette petite île, l'esprit se dirige vers l'ouverture d'une profonde caverne. Les naturels ne manquent jamais de montrer cette caverne aux étrangers qui viennent dans rîle. L'âme^ disent-ils, après avoir erré bien long-
temps en des voies aussi ténébreuses que tortueuses, arrive dans un immense souterrain où tous les esprits réunis attendent le Dieu. Ils croient qu'il y a dans ce lieu les fruits du pays apprêtés avec goût : des ignames chaudes, des bananes vertes cuites à point, des cocos, etc., etc., mais il est défendu de toucher à ces fruits. La tentation est grande, heiu^eux ceux qui y résistent, ils peuvent, comme récompense, être renvoyés sur terre. Aussi tous ceux qu'on a enterrés vivants et qui arrivent à sortir du sépulcre, ne manquent pas de dire qu'ils sont revenus sur terre parce qu'ils n'ont pas touché aux bananes vertes.
Quand on cherche bien, on trouve encore dans ces peuples de certaines croyances qui donnent à penser que, dans le lointain des âges, une partie des dogmes catholiques avait pu être enseignée à quelque ancêtre, partie qui, au miheu des monstruosités qui étaient le pain quotidien de ces malheureuses créatures, n'a pu que se défigurer. Ceci arrivant au sem des nations civilisées, comment celles qui vivent dans la révolte contre toutes les lois naturelles, pourraient-elles en être exemptes ?
Quoi qu'il en soit, on trouve en germe, chez les anthropophages de la Nouvelle-Calédonie, le fruit défendu, le péché originel, la mort comme conséquence de la désobéissance, la spiritualité de l'âme et la résurrection.
Voilà ce qu'après des années d'étude de la lan-
72 LES gaumbauis £t leur temps
gue, on a pu saisir et vérifier. Quand on est prêt à tout sacrifier pour enseigner la vérité à des sauvages, et que Ton arrive à découvrir, sçrès une longue recherche, de semblables vestiges, on peut espérer, de la bonté divine, un de ces rayons lumineux qui pénètrent les âmes pour les éclairer et les transformer. C'est une vérité qu'on ne saurait trop proclamer, car elle peut être le point de départ de la régénération d'un nombre incalculable d'âmes.
C'est donc à tort que des voyageurs qui n'ont, pour ainsi dire, fait que traverser le pays, ont écrit que ce peuple n'avait aucune idée religieuse.
Mais il faut plus, il faut mieux qu'une simple idée, pour remonter le courant des âges, il faut une vérité claire, précise, qui illumine la voie, et fait que le voyageur qui la parcourt puisse évit^ les écueils et arriver heureusement au terme. Parmi les écueils se trouvent les superstitions, nous allons en dire un mot.
De la superstition.
Nous n'avons pas l'intention de parler des superstitions qui ont cours dans les pays civilisés, c'est une question qui pourrait toucher bien des âmes et leur faire ressentir des impressions plus ou moins fâcheuses, selon que des événements malheureux
ont pu coïncider avec des faits insignifiants par eux-mêmes et auxquels on s'arrête cependant.
Le Nouveau-Calédonien croit, de la façon la plus déplorable, à une foule de choses qui ne laissent pas que d'être préjudiciables à des naturels qui ne tardent jamais à devenir les victimes des états qui leur sont attribués. Sur le simple soupçon qu'un naturel peut être un sorcier, il est assommé avant que le soleil ne se lève sur un nouveau joxu*. De telles exécutions ne sont pas rares, le R. P. Montrouzier en a compté vingt au moins en dix mois.
Quand im grand chef tombe malade, on en cherche la cause et Ton suppose toujours qu'un sort lui a été jeté par un sorcier. Mais quel est ce sorcier ? Ses parents^ ses amis Taident dans cette recherche. Les avis sont souvent partagés ; mais comme on ne veut pas manquer le coupable, on assomme tous ceux qui ont été soupçonnés.
A la dernière maladie d'un chef de Pegmen, un homme et une femme ftirent accusés d'en être la cause, on s'empara de suite de ces malheureux, et malgré leurs protestations, on les hissa au haut d'un arbre, on leur passa une corde au cou et on les précipita en bas. L'homme eut la tête fracassée, la femme n*éprouva qu'une vive secousse. On recommença pour elle le supplice jusqu'à trois fois, puis on la laissa pour morte^ elle n'était qu'évanouie- Brûle-Maison, le chirurgien duquel nous
avons déjà parlé plusieurs fois, lui vint en aide et la rappela à la vie ; il faisait de ces cures.
Quand la frégate la Seine échoua, les Nouveaux- Calédoniens commirent beaucoup de larcins. Après ^e départ des naufragés pour Sydney, une épouvantable épidémie éclata. Les oracles furent consultés, ils déclarèrent que c'était le génie du navire qui voulait, pour les punir des vols qu'ils avaient commis, les obliger de rapporter à la mission les objets volés. Cette fois la superstition a été bonne à quelque chose.
Vers cette époque, le P. Rougeyron faillit être assommé, on l'accusait, lui aussi, de jeter des sorts, voici à quelle occasion :
Le bon Père baptisait les mourants, et les naturels qui ne se rendaient pas bien compte, croyaient que le baptême était un sort jeté sur eux, sort qui les faisait mourir ; ce ne fut pas sans peine que le Père arrêta le casse-tête qu'un Kanack brandissait déjà au-dessus de sa tête, et alors qu'on est menacé de voir un pareil instrument s^y appesantir, la Providence est bien plus efficace pour vous sortir d'un aussi mauvais pas qu'un discours. Mais comme il faut aider cette bonne Providence autant qu'il est en nous, le bon Père fit de son mieux pour arrêter la masse tourbillonnante, tant par son maintien que par quelques paroles mises à la portée du pauvre Calédonien qui était plus ignorant que coupable en cette circonstance. Le Père, après l'avoir calmé,
profita de cette circonstance pour éclairer un peu la voie ténébreuse dans laquelle sa pauvre âme végétait, comme le fait une plante dans une terre dépourvue de la sève qui doit la nourrir.
Pauvres Calédoniens! tels que vous êtes, on s'intéresse encore à vous, on s'y intéresse même beaucoup, car TEglise est une bonne mère qui aime d'autant plus ses enfants qu'ils sont plus disgraciés de la nature. Il y eut bien des massacres dans la Nouvelle-Calédonie, le sang y a coulé à flots, la terre en a été abreuvée, et les missionnaires succèdent aux missionnaires pour continuer de remuer, de fond en comble, ce sol ingrat, le remuer et l'arroser, eux aussi, de ce sang généreux que des martyrs, leurs devanciers, ont versé goutte à goutte, ou à flots, selon les besoins du jour et de l'heure, jour et heure marqués sur le livre de vie, livre sur lequel sont inscrits les actes de ceux qui, par de fructueux combats, ont tenu haut et ferme la palme qui leur a valu la couronne de gloire et d'immortalité.
Voilà pourquoi le missionnaire ne craint, ni les casse-tête, ni les lances, ni les frondes, ni ces nombreux instruments de torture, persuadé qu'il est que Dieu n'abandonne jamais ceux qui l'aiment en esprit et en vérité ; et voilà comment de faibles créatures luttent comme des géants, étonnent le monde, et font entrer dans les âmes, avec l'admiration de leurs héroïques vertus, la lumière qui
éclaire et la pensée généreuse d'abandonner le mal pour embrasser le bien, et par suite donner au monde le plus beau des spectacles, celui d'une transformation qu'aucune morale humaine ne peut accomplir, car une telle morale ne saura jamais d'une bête féroce faire un doux agneau; le Christ seul peut faire habiter dans le même pâturage ceux qui naguère se recherchaient pour se dévorer, et le bon Pasteur qui ramène la brebis errante, peut la laisser avec le loup dévorant qui, sous sa houlette, est devenu, lui aussi, un doux, un tendre, un timide agneau.
Il ne faut pas que ces réflexions nous fassent perdre de vue notre officier du bord, car avec lui tout est à gagner, c'est un observateur qui, malgré ses lointains voyages, tient à être véridique, quitte à mettre en défaut un proverbe très connu.
Parmi les Nouveaux-Calédoniens, il en est qui ont des connaissances en histoire naturelle : ces savante connaissent parfaitement les plantes, les oiseaux, les insectes, les coquillages, les poissons de leur pays, chaque espèce par le nom qui lui convient. Une remarque particulière a même été faite pour les plantes : quelle que soit celle que vous montriez à un enfant de douze ans, il vous la nommera et indiquera sa propriété : Covi^ covi. — Covi si elle est vénéneuse, et Kai, kai, si on peut s'en nourrir sans danger aucun.
La connaissance des plantes et l'art de guérir se
taucbent. Â Balade, on possède non seulement un médecin, mais encore un chinu'gien ; nous ne garantissons pas qu'ils aient le nombre voulu d'inscriptions pour exercer légalement le grand art de guérir ; mais enfin il paraît qu'ils guérissent souvent les malades qui s'adressent à eux. Nous avons déjà fait ample connaissance avec le chirurgien Brûle-Maison. Il paraît qu'il avait acquis ime grande expérience : il remettait parfaitement les membres cassés, mais il avait une manière de s'y prendre qui lui était particulière : il plantait quatre pieux en terre, puis il attachait son malade par les quatre membres et le travaillait à sa façon, sans se presser, sans s'effrayer des cris horribles que parfois ses cUenU poussaient. Ses instruments ne venaient pas de chez nos habiles faiseurs, non, ils étaient plus primitifs : une coquille de nacre très tranchante, quelques pierres bien acérées, quelques bouts de bois très effilés, voilà quels étaient les instruments avec lesquels le fameux Brûle-Maison faisait les opérations du trépan . C'est ainsi qu'il traita im nommé Boa à qui l'on avait endommagé le crâne à coups de hache, poiu* le punir du crime d'adultère. Il y a aussi dans ce pays des femmes qui exercent la médecine, mais pour les cas peu graves seulement* Adoptées par de certaines familles, dles scmt cependant appelées pour pratiquer la saignée de l'artère temporale à l'aide de petites pierres très aiguës.
Les maladies du pays sont : Téléphantasie, les maladies de peau, les ulcères et le rachitisme.
Puisque nous donnons un aperçu des savants du pays, nous ne pouvons omettre leurs connaissances en mathématiques et en astronomie. D'après ce qui précède, on pourrait s'étonner d'entendre parler de ces sciences à l'occasion de ce pauvre peuple. Le système de numération des Calédoniens est le vigésimal (autant d'unités que l'homme a de doigts aux mains et aux pieds), aussi appellent-ils le nombre vingt, un homme. Ils comptent jusqu'à cinq ou six hommes ; passé ce nombre, ils s'embrouillent.
Quant à la science astronomique, les Nouveaux- Calédoniens ont des connaissances pratiques plus étendues ; un grand nombre d'étoiles leur sont connues, aussi ne comptent-ils pas par jours, mais par nuits, par lunes, par récoltes d'ignames (deux par an).
Le jour, chez eux, est divisé en trois parties principales : le lever du soleil, quand il est au Zénith et quand il disparaît à l'horizon. Sur les heures intermédiaires, ils vous disent en indiquant un lieu : Quand le soleil sera là.
De prime abord, on comprend plus par le geste que par la parole, la langue calédonienne offrant de grandes difficultés qui se trouvent augmentées par la prononciation qui est gutturale. Il faut longtemps avant que l'oreille de l'étranger puisse en saisir les différentes articulations.
Quand on a beaucoup voyagé dans ces lointaines contrées, on n*a pas été sans remarquer que toutes les peuplades, même les plus sauvages, les plus féroces, ont néanmoins un chant, tantôt entraînant au combat, tantôt annonçant le triomphe, mais le chant toujours alors même que les tribus laissent au repos leurs armes meurtrières, ce qui n'est jamais de longue durée.
D'où vient ce besoin d'épancher son âme par le chant ? Pourquoi la parole rythmée se fait-elle entendre partout? Ne serait-ce pas parce qu'en tout être humain Tâme est comme emprisonnée dans un étroit espace, et que malgré le lien qui la retient captive, elle essaie instinctivement de balbutier quelques sons plus ou moins harmonieux, qui devront plus tard, en se purifiant, faire partie du céleste con^cert auquel tout être qui se meut ici-bas est convié?
Le Nouveau-Calédonien, malgré les ombres qui planent sur son intelligence, ne laisse pas que de chanter aussi, mais comme son chant n'a que trois ou quatre notes au plus, il est monotone et par suite fatigant.
Comme instrument, notre bienveillant observateur n'en a vu qu'un dans ce pays, c'est un roseau de la grosseur du doigt, ayant environ deux pieds de longueur, percé à l'une des deux extrémités, avec des ouvertures ménagées tant à l'autre extrémité que sur les côtés, et qui donnent des notes suivant que les doigts s'agitent sur ces ouvertures.
Les naturels de ce pays ont encore un grand bambou qu'ils tiennent à la main et dont ils frappent rextrémité contre la terre, ce qui donne un son creux qui s'entend de très loin.
Il y a aussi la danse, elle est en harmonie avec les instruments de musique que nous venons de dire. Cette danse consiste en un simple piétinement sur place entrecoupé, de deux en deux minutes, par un temps d'arrêt indiqué par un cri auquel succèdent de grands éclats de rire. Pendant leur danse, ils font entendre un sifflement en accord parfait avec l'ensemble. La mesure est indiquée tant par le bambou dont ils frappent la terre que par l'espèce de flûte dans laquelle ils soufflent.
Les femmes ont aussi leur danse, plus imparfaite que celle des hommes; elles dansent entre elles, mais jamais avec les hommes.
Dans les grandes fêtes, les Nouveaux-Calédoniens ont un costume des plus grotesques ; ils se mettent sur la figure un masque en bois d'une laideur épouvantable. Il n'est pas nécessaire d'aller si loin pour voir de ces laideurs.
On voit, parmi ces sauvages, des aptitudes qui^ ne pouvaient échapper à notre observateur : ils ont un instinct qui apparaît, d'une manière distincte, pour la peinture et la sculpture ; à l'entrée de quelques-unes de leurs cases il y a des figures sculptées et coloriées, qui font contraste avec le reste, car l'architecture de ces cases n'est pas des plus
flamboyantes: elles ont la forme d'une ruche, le toit en est très raide, il est fait de feuilles et de terre. Les cases n'ont qu'une seule ouverture fort étroite et très basse ; il faut se courber pour y entrer. Les cases sont ordinairement surmontées d'un morceau de bois grossièrement sculpté et plus souvent de quelques gros coquillages. Les cases des chefs ont comme signe distinctif, à la place de coquillages, un crâne humain.
L'intérieur de la case est aussi pauvre que l'extérieur ; il n'y a aucun compartiment, elle est supportée par un unique pilier placé au milieu du toit, de sorte que si la case ressemble, à l'extérieur, à une ruche, à l'intérieur elle ressemble à un grand parapluie à demi ouvert.
A première vue on s'étonne de voir des cases si petites, et avec une seule ouverture, dans un pays aussi chaud. Mais cela a sa raison d'être : le nombre de moustiques est si grand qu'on ne saurait prendre trop de précautions pour s'en garantir. On est dévoré par ces infernales petites bêtes qui vous sucent le sang au travers de vos vêtements. Les naturels qui sont nus n'ont d'autres manières de se défendre contre ces nombreux ennemis, que de se renfermer le soir dans leurs cases et d'allumer en dedans et près de la porte, un énorme brasier qui les garantit contre les piqûres mais pas toujours contre l'asphyxie.
Bien que l'industrie soit fille de la nécessité et
que le pauvre Calédonien manque de tout, leur industrie se borne à construire quelques mauvaises pirogues doubles, unies ensemble par une mauvaise planche. Ils ne pagaient point et ne rament points ils offrent au vent quelques vieilles nattes trouées, et aussi mal installées que possible ; arrivés près de leur but, ils serrent la voile, et à Taide de deux avirons placés en poupe et en proue de leur pirogue, ils louvoient, mais marchent si lentement^ qu'avec une pareille installation, ils ne font pas quatre lieues en vingt-quatre heures.
La Nouvelle-Calédonie est ime des plus grandes îles de rOcéanie pacifique, elle a près de quatrevingts lieues de longueur sur ime largeur moyenne de dix-huit à vingt lieues.
Maintenant que nous avons dit ce qu'était ce pays en 1846, époque à laquelle il a été visité par TArche-d Alliance^ nous allons faire un pas de plus dans cette partie du monde où tant de mal s'est commis, et où tant de bien est à ajouter à celui accompli déjà par les efforts soutenus de nos vaillants missionnaires. Nous allons laisser parler les faits, tout le monde y gagnera, aussi bien celui qui les a relevés que les âmes bienveillantes qui voudront bien ne pas les juger trop indignes de leur attention.
TTne persécution en Nouvelle-Calédonie.
En ce temps-là, un bruit sinistre circulait, et quand, sous Timpression qu'un tel bruit peut causer, on se reporte aux jours sombres qu'on a pu traverser, la crainte de les voir se renouveler, n'est pas sans causer une vive, une profonde émotion.
On peut bien, par abnégation, faire le sacrifice de sa vie, mais ce n'est jamais, sans avoir l'âme remplie de tristesse, qu'on voit renverser un édifice pour lequel on a dépensé de belles et laborieuses années.
Le bruit, malgré l'illusion que l'on cherchait à se faire, persistait et prenait un corps : on disait, et ce n'était hélas ! que trop vrai, que la mission de la Nouvelle-Calédonie avait été entièrement détruite.
On sait que la Nouvelle-Calédonie est une île de l'océan Pacifique découverte par Cook en 1774, et que des explorations eurent lieu successivement.
En 1843, des missionnaires s'y établirent. Ne les voit-on pas partout où il y a des âmes à sauver et des dangers à courir ? Là, ils ne furent pas plus épargnés qu'ailleurs : attaqués par les naturels, ils durent momentanément abandonner ce sol qui, semblable à la ville ingrate, tuait les Prophètes et lapidait ceux qui leur étaient envoyés.
Pour les missionnaires, que leur importe que le calme soit plat ou que le vent souffle en tempête,
ils voient la Providence partout, et [quand toutes les précautions ont été prises, quand aucune imprudence n'a été commise^ le navire qui les porte a beau être ballotté en tous sens, ils demeurent impassibles : ils savent qu'à Theure voulue. Celui qui commande aux vents et à la tempête pourra redresser le navire en détr^se, et le ramener vers le rivage qui Tavait repoussé.
En 1851, VAlcmène^ commandé par le comte d'Harcourt, était venu mouiller à Balade ; les naturels massacrèrent l'équipage d'une chaloupe envoyée en reconnaissance. La Providence se servit de cet acte barbare pour ouvrir cette île aux envoyés de Dieu, car cet événement, joint au désir qu'avait la France de posséder un lieu pour les colonies pénitentiaires, décida le gouvernement français à s'emparer de la Nouvelle-Calédonie, ce qui eut lieu, sans opposition, en 1853.
Un peu avant cette occupation, une corvette anglaise était venue pour planter le pavillon britannique, mais les chefs indigènes qui avaient refusé de l'accepter, firent leur soumission à la France sous les yeux mêmes de la corvette anglaise. Des missionnaires s'établirent en 1859. Il ne fallait rien moins que des apôtres prêts au martyre pour tenter l'évangélisation des peuplades comme les tribus calédoniennes. Il est impossible de s'imaginer la profondeur du gouffre où se sont abîmées ces malheureuses peuplades.
En parlant ainsi nous n'exagérons en rien ; il faut avoir vu ces cannibales à leurs fêtes pour se faire une juste idée de ce que sont ces hommes, nous allions dire ces fauves, tant l'expression s'impose à la pensée quand on a en vue des êtres altérés de sang et s'en abreuvant avec une sauvagerie qui fait frémir d'horreur. Ecoutons à ce sujet un homme éminent, un ingénieur, M. Gamier, chargé par le ministère de la marine d'une mission d'exploration, et à qui l'on doit, sur la Nouvelle-Calédonie, une suite d'études intéressantes.
Les mangeurs d'hommes.
M. Gamier a raconté une scène d'anthropophagie dont il fut le témoin en 1866. Nous sommes d'autant plus heureux d'avoir à raconter cette scène, qu'on ne pourra voir dans l'homme qui nous met à même d'en retracer le tableau, aucun parti pris, si ce n'est celui d'être un narrateur fidèle. Ce tableau est tellement pris sur le vif, qu'il semble qu'un puissant objectif a été placé devant la scène que le témoin a voulu représenter, et que les plaques appelées à en subir l'impression ont été sensibilisées de façon à produire les épreuves les plus instantanées,
M. Gamier avait assisté durant la journée à un combat entre deux tribus. Le soir, se glissant dans
Tombre, près d'un campement où un certain nombre de Canaques devaient passer la nuit, il put se cacher derrière les larges feuilles d'un bananier, et, de là, suivre un spectacle étrange et terrible.
Une douzaine d'hommes étaient assis près d'un grand feu. Je reconnus, dit M. Gamier, les chefs que j'avais vus pendant la journée. Sur de larges feuilles de bananier était placé, au miUeu d'eux, un monceau de viandes fumautes entourées d'ignames et de taros ; la vapeur qui s'élevait de ces aliments, apportée par la brise, arrivait jusque vers nous, et j'aiu*ais désiré pouvoir retenir mon souffle, pour ne pas aspirer le fumet d'un aliment aussi révoltant. Je l'avais bien prévu : nos amis se livraient à leurs barbares festins, et sans doute les malheureux tués dans la journée en faisaient les frais ; le trou dans lequel on avait fait cuire leurs membres détachés à coups de hache, était là ; une joie farouche se peignait sur le visage de tous ces démons; ils mangeaient à deux mains.
Ce spectacle était si extraordinaire qu'il me faisait l'eflFet d'un rêve, et j'étais tenté d'aller à eux pour les toucher et leur parler. Un point surtout attirait mon attention. En face de moi, et bien éclairé par la lumière du foyer, se trouvait un vieux chef à longue barbe blanche, à la poitrine ridée, aux bras déjà étriqués. Il ne paraissait pas jouir de l'appétit formidable de ses jeunes compagnons; aussi, au lieu d'un fémur orné d'une épaisse cou-
che de viande, il se contentait de grignoter une tête. Celle-ci était entière ; car, conservant le crâne comme trophée, ils ne le brisent jamais ; on avait eu cependant le soin de brûler les cheveux.
Quant à la barbe, elle n'avait pas encore eu le temps de pousser sur les joues du pauvre défunt, et le vieux démon, s'achamant sur ce visage, en avait enlevé toutes les parties charnues, le nez et les joues. Restaient les yeux qui, à demi ouverts, semblaient encore être en vie ; le vieux chef prit un bout de bois pointu, et Tenfonça successivement dans les deux prunelles. On aurait pu croire que c'était pour se soustraire à ce regard et finir de tuer cette tête vivante, point du tout, c'était tout simplement pour parvenir à vider le crâne et en savourer le contenu. Il retourna plusieurs fois son bois pointu dans cette boîte osseuse, qu'il secoua sm* xme pierre du foyer pour en faire tomber les parties molles, et, cette opération accomplie, il les prenait de sa main maigre comme une griflfe et les portait à sa bouche, paraissant très satisfait de cet aliment.
Ce premier moyen ne réussissant pas entièrement à extraire la cervelle, le vieux sauvage expérimenté, mit l'arrière de cette tête dans le feu, à l'endroit où il était le plus violent, de façon que, par cette chaleur intense, la cervelle pût se séparer entièrement de son enveloppe intérieure ; ce procédé réussit parfaitement, et, en quelques minutes,
le cannibale fit sortir par les diverses parties ouvertes du crâne, le reste de son contenu. A ce moment, j'entendis retentir tout près de mon oreille, ce bruit sec que produit une batterie de fusil qu'on arme.
J'étais tellement absorbé, que je tressaillis comme mû par un ressort, mais je reconnus vite le sergent D... qui m'accompagnait. Il était près de moi, sa carabine épaulée et visant le vieux tigre ; il n'était que temps, je relevai rapidement l'arme, qui ne partit pas, et fis impérieusement signe au sergent de se retirer. Nous le suivîmes et retrouvâmes bientôt notre petite troupe, avec laquelle nous revînmes au camp.
— Je vous demande pardon, me dit à part le sergent D..., mais c'était plus fort que moi, le sang m'est venu aux yeux quand j'ai vu ces coquins se manger entre eux.
— Canaque comme ça, répondit un indigène qui nous accompagnait, lui beaucoup content, kdi, km (manger) ses ennemis.
De ces tribus si sauvages et si féroces, quelquesunes ont été civilisées par les Maristes, les autres ont conservé leurs mœurs primitives, et c'est contre elles que lutte depuis vingt-cinq ans notre gouvernement. M. Febvrier- Despointes, le premier qui ait pris possession de l'île ; M. Tardy de Montravel, qui fonda Nouméa; M. Saisset, M. de laRocherie, M. de Pritzbuer, ont soutenu contre ces peuplades une lutte incessante.
LES CANNIBALES ET LEUR TEBiPS 89
Massacre de douze colons et de l'équipage de la « Reine-des-Ues n.
S'il fallait faire Thistorique des scènes de carnage qui ont eu lieu dans ces contrées, le récit en serait aussi long que navrant ; les voisins, les tristes voisins de Nouméa qui massacrèrent jusqu'à douze colons en un jour, ne sont pas une exception, car il y a, non loin d'eux, les naturels de Ricané qui, en 1861, donnèrent une lugubre célébrité à la baie de Massacie. En cette année, la tribu de Pouauloatehe, avec le concoxu's d'un chef nommé Goudou, égorgea l'équipage de la Reine-des-Iles, en vue de la goélette de l'Etat la Fine. Une expédition menée avec énergie contre la tribu qui s'était rendue coupable de ce crime, assura quelques années de repos à la colonie.
En 1867, une nouvelle révolte éclata, trois gendarmes et un certain nombre de colons furent massacrés. On fut obligé de recourir à des répressions énergiques en plusieurs circonstances, et notamment en 1878, contre les révoltés et les assassins.
Sur la côte sud-ouest, le chef-lieu de notre établissement fut fondé à Port-de-France, dans la baie de Nouméa.
La Nouvelle-Calédonie est défendue, sur toutes sefe faces, par une ceinture de récifs présentant un assez grand nombre de passes déterminées ; ces
récifs forment d'immenses bancs de coraux brisant la mer à une certaine distance , laissent entre eux et le rivage un canal d'eau tranquille, d'une grande ressource, pour mettre en communication les différents points de la colonie, et d'une navigation sûre pour les caboteiu's à voile aussi bien qu'à vapeur.
A un mille de Nouméa, qui est la résidence du gouvernement, se trouve l'île Nou, c'est là qu'est installé le pénitencier, dépôt des forçats ou transportés, disséminés dans les camps et les établissements pénitentiaires de Bourail, Ouarail et Kénala, et employés surtout aux travaux d'utilité publique et à la culture des terres.
Dans le sud de l'île, sur l'îlot Amide, se trouve un phare dont la portée est de 21 milles marins. On rencontre, sur ces mêmes côtes, des bancs d'huîtres de nacre renfermant parfois des perles noires d'une grande beauté, mais elles sont placées à une trop grande profondeur pour que la pêche en soit fructueuse.
La population indigène peut être évaluée à 30,000, et la population étrangère à 14,000.
Détails sur le massacre des missionnaires en Nouvelle-Calédonie et à San-Christoval (aux lies Salomon).
Nous avons dit qu'en 1843, les missionnaires avaient été obligés d'abandonner provisoirement
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS 9i
rae désolée de la Nouvelle-Calédonie, le mot ne nous est pas échappé, car on n'abandonne pas de gaieté de cœur des âmes pour lesquelles on a tout quitté, tout, jusqu'aux joies les plus pures, les plus permises, les plus légitimes. Aussi voit-on ces hardis pionniers de la grande, de la vraie civilisation, appeler de tous leurs vœux une heure nouvelle, et quand cette heure bénie a sonné, ils se lèvent et c'est sans se laisser aller aux vaines illusions qu'ils courent où la voix de D eu les appelle pour ensemencer le champ du Père de famille, et, au besoin, l'arroser de leur sang.
Non, l'envoyé de Dieu ne se fait pas d'illusions, et s'il n'a pas le droit de coiu'ir volontairement audevant de la mort, il sait Faccepter quand la charité qui le domine, lui indique le calvaire où il doit monter pour s'unir à la grande Victime, faire violence au ciel et ravir les âmes, les captiver, afin de leur faire remonter le coiu'ant qui les entraînait vers l'abîme.
Ce n'est jamais en vain que le sang coule, et quelque puissante que soit la parole d'un missionnaire, elle ne parle jamais si haut que ne le fait le sang des martyrs. La voix humaine peut au besoin être une cymbale retentissante, tandis que celle du sang répandu pour affirmer la foi, toujours vivifiée par la charité, ne peut que monter au ciel pour apaiser la divine justice et en faire descendre, avec la grâce qui éclaire, la miséricorde qui par-
donne. Il est toujours vrai que le sang des martyrs dispose les âmes à recevoir la rosée du ciel, cette douce chose qui prépare une moisson riche et abondante. Ecoutons une fois encore ce qu'en dit Tauteur de la Vie d'Auguste Marceau^ son témoignage ne pourra qu'éclairer la question et la placer sous son vrai jour.
« En ce temps-là, de grands désastres avaient eu lieu dans la Nouvelle-Calédonie, les sauvages, après avoir détruit toutes les plantations des Pères, arraché en plein jour leurs bananiers, tout ravagé sous leurs yeux, s'étaient précipités sur eux, le 18 juillet 1847, armés de lances, de casse-tête et de haches. Mgr Colomb, vicaire apostolique de la Mélanésie et de la Micronésie, se trouvait alors au milieu des Pères. Après avoir été sacré à la Nouvelle-Zélande, ce prélat n'ayant pu trouver de navire qui voulût le conduire dans sa nouvelle mission des îles Salomon, s'était fait embarquer pour la Nouvelle-Calédonie afin d'y attendre un bâtiment de la Société de TOcéanie. Là, il avait partagé les angoisses et les mérites des Pères maristes qui évangélisaient cette île et les avait consolés par sa présence.
Dans l'attaque du 18 juillet, un des frères coadjuteurs, le frère Biaise Marmoiton d'Isaac-la-Tourette, en Auvergne, avait reçu un coup mortel à la poitrine. Tous s'étaient alors réfugiés dans la maison, mais les naturels, après avoir brûlé les embarca-
tions pour ôter aux missionnaires les moyens de fuir, avaient mis le feu à leur maison. Rester, c'était périr dans les flammes ; sortir, c'était tomber sous les coups des sauvages qui, tout barbouillés de noir, et poussant des cris féroces, étaient comme des tigres acharnés à leur proie. Le frère Biaise mourant s'était traîné jusque dans la chapelle. « Je viens, avait-il dit en entrant, attendre ici le dernier coup. Je suis heureux d'échanger cette vie contre une meilleiu^e. Oh ! combien je voudrais que ma mort fît le bonheur de ce pauvi*e peuple! » Peu après, les féroces insulaires lui assénèrent plusieurs coups de massue, le dépouillèrent de ses habits. Agonisant, ne parlant déjà plus, le chaste et vertueux frère, de sa main débile, avait alors amassé quelques poignées d'herbe pour s'en faire une espèce de ceinture. Bientôt survint im sauvage qui lui trancha la tête ; puis ces monstres s'étaient honteusement divertis à exécuter sur son corps les plus horribles infamies. Mgr Colomb et les autres Pères étant parvenus à s'enfuir sur un autre point de la Nouvelle-Calédonie, avaient été traqués comme des bêtes fauves. Ils étaient réduits aux dernières extrémités et sur le point de se livrer à leurs bourreaux. Lorsqu' avait paru à l'horizon la corvette la Brillante^ commandée par M. le Vicomte de Bouzet. V Anonyme était aussi arrivée peu de jours après. Arrachés des mains des sauvages au milieu d'une grêle de lances et de flè-
ches, les prêtres attachés à la Nouvelle-Calédonie s'étaient rendus à Sydney surla5n7/ante;et V Anonyme ayant à son bord Mgr Colomb, avait mis à la voile, le 21 août, pour porter le vicaire apostolique au centre de sa mission dans les îles Salomon. Le 28 août, il aborda à San-Christoval. Là, de nouvelles douleurs avaient assailli le jeune prélat : il avait trouvé la mission dans un état aussi déplorable qu'en Nouvelle-Calédonie ! Deux des Pères de la société de Marie et un frère coadjuteur, allant évangéliser un village de San-Christoval, après avoir été accueilUs hypocritement avec des honneurs, des chants et des embrassements multipliés, s'étaient trouvés tout à coup serrés de près et massacrés à coups de hache et de lance. Puis leurs corps inanimés avaient servi aux affreux festins de ces cannibales. Les autres prêtres qui avaient échappé à cette boucherie étaient depuis quatre mois entre la vie et la mort. Tantôt les sauvages mettaient le feu à leurs toitures de feuilles de palmier pour les brûler tout vifs ; tantôt ils s'embusquaient pour les percer quand ils iraient chercher de Teau. »
On n'en finirait pas s'il fallait raconter toutes les misères, toutes les tortures, toutes les agonies que les missionnaires ont eu à supporter sur ces plages si réfractaires aux sentiments de l'humanité.
Nous avons rapporté ces faits afin de faire connaître les allures, les sentiments, les instincts et
surtout la férocité qui animent les habitants de ces malheureux pays, et par là montrer jusqu'à quel point la vie des hommes est menacée, quelque dévoués qu'ils puissent être.
Il faut, quand on entreprend de ramener ces fauves à des sentiments humains, être armé pom* cette sainte croisade ; le courage ordinaire ne saurait suffire à pareille tâche, il faut plus, il faut mieux : une balle peut à Toccasion, glisser sur ime armure de fer et une pointe s'y émousser, mais un tel obstacle ne peut rien poiu* le bien des âmes ; quand on veut combattre pour elles, la seule cuirasse à opposer aux traits de Tennemi de ce bien, c'est la charité, la charité qui émeut, qui éclaire, qui embrase, et finit par ouvrir l'esprit des sauvages, et par suite réussit à les ramener à des sentiments que Dieu a mis dans le cœur de tous les hommes, oui, de tous, et quelquefois le Canaque est moins coupable, lui qui n'a eu que de mauvais exemples sous les yeux, que l'homme civilisé qui pouvait choisir entre le bien et le mal, et qui est entré dans cette dernière voie pour obéir aux instincts qui ne peuvent que dégrader l'humanité et la ruiner de fond en comble.
Embarquement de Jokéia et des naturels d'Halgan; autorité et aptitudes de ce jeune chef.
Nous nous sommes un peu étendu dans Tétude que nous avons faite de la Nouvelle-Calédonie, le sujet le comportait ; parlant des cannibales et de leur temps, nous ne pouvions omettre une contrée où l'espèce humaine est descendue au plus bas degré de l'échelle sociale. En décrivant les lois, les mœurs, les habitudes et surtout la férocité du Calédonien, notre but était moins de montrer jusqu'où l'espèce hiunaine peut descendre que d'affirmer la puissance, la vitalité d'une religion qui, des ténèbres fait la lumièfe, de la mort la vie, de l'espèce humaine la plus abâtardie, ime créature élevée, ennoblie, en un mot, du plus féroce des anthropophages, un homme capable d'aimer son semblable jusqu'à mourir pour lui.
Si ce bien ne s'est pas encore réalisé dans la Nouvelle-Calédonie, nos missionnaires y travaillent, et les prodiges opérés en d'autres contrées de rOcéanie peuvent se renouveler dans celle-ci. Dieu est le même partout, sa bonté ne varie pas et sa miséricorde est infinie, personne n'a le droit d'en douter.
Si maintenant, par les détails que nous avons donnés, une seule âme était attirée vers ces régions pour travailler à leur régénération, nous nous esti-
merions heureux de les avoir donnés, et compterions le jour de cette communication comme un de nos meilleurs jours.
Nous allons reprendre le récit où nous Tavons laissé. Nous avons vu que Jokéia, le fils du grand chef Uanuekéi, avait promis aide et protection aux missionnaires en retour du service que Y Archeci' Alliance allait lui rendre.
Le commandant Marceau connaissait le fort et le faible de toutes ces choses et savait le bien qu'une âme dévouée peut faire dans ces lointaines contrées, il le savait et aucune peine ne lui coûtait pour amener ce bien, mais tout d'abord et avant tout, il tenait, chaque fois qu'une œuvre était offerte à son vaillant cœur, à consulter la divine Providence. C'est ainsi qu'il s'était rendu à la prière du jeune chef qui lui avait fait une si vive impression.
Quand tout fut réglé pour l'embarquement, Jokéia et les cinquante Halganais se rendirent à bord de VAfxhe-d' Alliance, et, sans perdre un instant, le jeune et fier insulaire indiqua aux siens, avec une grande autorité, la place qu'ils devaient tenir et le respect qu'ils auraient à garder envers celui qui avait bien voulu les recevoir à son bord pour les reconduire dans leur patrie. Le ton des paroles de Jokéia était tellement imposant, que pas un n'osa répliquer ni même porter le regard sur le chef qui avait parlé.
Le commandant ne pouvait s'empêcher d'admi-
98 LES CANNIBALES ET LEUR TEMl^
rer ce qui se passait en ce moment. Quant à Jokéia, il doutait si peu de sa valeur, que, sans attendre d'y être invité, il alla, de lui-même, se placer avec rétat-major de l'équipage, et, pour le faire d'une manière convenable, il prit, sans en demander la permission, un des vêtements du commandant qu'il jeta sur lui, car, il faut bien le dire, il n'avait pour se couvrir qu'une étroite ceinture qui lui tenait à peine au corps. Si Jokéia avait un air fier et dégagé, ses hommes étaient loin de lui ressembler, ils se rappelaient trop bien des mauvais traitements qu'ils avaient subis sur le brick anglais, et ce triste souvenir les rendait craintifs. Mais en voyant qu'on les tenait à l'air libre, ils s'enhardirent peu à peu et se laissèrent aller à causer doucement entre eux ; puis voyant qu'on ne leur en faisait aucun reproche, ils s'essayèrent doucement encore à fredonner un chant de la patrie, et ce chant, qui n'était pas sans mélodie, empruntait au lieu où il se produisait, une beauté primitive et un charme inexprimable. Chacun admirait ces voix mélancoliques et plaintives, surtout quand, à la prière de l'équipage, les sauvages, heureux et contents, se mirent à entonner d'une voix pleine et entière, les chants de la patrie que l'on aime toujours à redire, parce qu'ils rappellent les premières émotions et les plus douces joies de l'enfance. Et quand on entendait ces chants, sans oublier les monstruosités de ces mangeurs d'hommes, on était ému, et ceux qui avaient quelque
peu le don de lire dans les âmes, se prenaient à espérer des jours meilleurs, des jours heureux. On peut bien, en des heures mauvaises, oublier la dignité humaine jusqu*à se livrer aux plus honteux excès, car Thomme se ressent toujours de sa chute, et Tabîme qu'il a creusé en tombant est d'une profondeur extrême; mais, malgré son malheur, il reste dans son âme comme une empreinte que le sceau divin y a laissée, et quand, après les orages de la vie, le calme a succédé à la tempête, on découvre un rayon lumineux qui témoigne encore en faveur de Tâme humaine.
Les Kanacks étaient donc heureux de se voir si bien traités, et quand ils comparaient leur situation actuelle avec celle qu'on leur avait faite sur le brick anglais, ils disaient : Les Thamm, oui^ oui, sont bien meilleurs que les yes, yes. Ils nous appelaient ainsi parce qu'ils nous entendaient souvent approuver une chose en disant : Oui, oui; de là, les gens [les Thamas) qui disent toujours : Oui, oui.
Jokéia laissa les siens chanter, puisqu'on le leur avait permis, et revêtu, comme nous l'avons dit, il prit la longue-vue du commandant, et du haut de la dunette, se mit à interroger l'espace, comme aurait pu le faire un officier supérieur. Ceux qui l'ont vu disent qu'il était magnifique ainsi, et qu'il avait un réel cachet de distinction.
Cette fierté de Jokéia ne déplaisait pas au com-
mandant ; énergique et digne, il aimait les âmes qui avaient de Ténergie et de la dignité.
Le jeune Halganais observait tout. Quand, à rheure de midi, le commandant se mit à préparer ses cartes et ses instruments pour faire le point de Tespace où Ton se trouvait, le jeune chef lui demanda ce qull faisait. Marceau le lui expliqua.
— Bien, je comprends. Et maintenant, où sommesnous ? montre-le-moi.
Le commandant lui indiqua sur une carte, le point où VArche-cP Alliance se trouvait en ce moment.
Après avoir bien regardé, Jokéia dit : J'y suis, nous sommes ici et nous allons là, où je demeure ; et il indiquait du doigt un point sur la carte. Puis il ajouta : Pour arriver, nous passerons ici, puis là, et successivement il nommait les pays par leurs noms.
Le commandant, tout en admirant la belle intelligence de ce jeune chef, doutait bien encore un peu de la vérité de ses énoncés ; aussi, ne manquat-il pas, le lendemain, en faisant à nouveau le point, d'interroger le jeune Kanack qui lui fit la même énumération sans se tromper en rien. Puis, il ajouta, comme pour donner une nouvelle preuve de son savoir : Vois-tu, quand tu seras près d'arriver dans mon île, il faudra te défler, car tu ne pourras y aborder directement à cause des nombreux récifs qui s'y trouvent et contre lesquels ton navire se briserait.
Et Marceau continuait d^admirer la rare intelligence et la sympathique figure de cet enfant de la nature qui était resté si beau au milieu de ces êtres qui, dans leurs mauvais jours, se plaisaient à se tenir au-dessous de la brute.
Terre ! terre !
Après les longs jours de la navigation et toutes les péripéties d'un lointain voyage, on approchait de Tarchipel des Nouvelles-Hébrides.
Jokéia, le fier enfant de ces grandes contrées, ne quittait plus le poste qu'il avait adopté sur la dunette de VArche-d' Alliance. Son regard perçant consultait Thorizon, et lui premier découvrit la terre et se mit à crier en anglais : Landl landl (Terre ! terre !) et tous les Kanacks de répéter ce cri de joie, car eux aussi avaient reconnu la terre une demi-heure avant Féquipage.
Jokéia ne s*était pas trompé, c'était bien son île qu'il avait aperçue, on en était loin encore, mais chaque instant en rapprochait, et quand on a beaucoup souffert sur une terre étrangère, aucun air. n'est meilleur que celui qui nous vient de la patrie ; oui, cet air pur qui vivifie, cette brise qui caresse, sont semblables aux baisers d'une tendre mère que l'on retrouve après avoir souffert loin d'elle pendant de longs jours.
Tels étaient Jes sentiments qui, en ce moment au moins, dominaient tous ces libérés, ces libérés qui allaient revoir le sol qui les a vus naître ; et le navire voguait toujours, il voguait et les sauvages pleuraient de joie en sentant frémir dans leurs cheveux Tair qui leur venait ainsi après avoir traversé les forêts témoins des jeux, quels qu'ils aient été, de la première enfance, et sous cette douce impression, ils entonnèrent leurs plus beaux' chants, chants qui portaient Témotion dans les âmes et les disposaient de plus en plus, à espérer de beaux, de grands jours pour ces contrées où il y avait tant à faire, où tout était à faire. Mais n'anticipons pas, à chaque jour suffit sa peine, à chaque heure son travail, car les joies les plus pures, les plus légitimes, ne sont guère données à Thomme qu'après un rude labeur.
Quant au commandant, il semblait se livrer au plus doux des sentiments, et il ne regrettait pas d'avoir retardé son voyage de la Nouvelle-Calédonie, tant il était heureux du spectacle qu'il avait sous les yeux. Il croyait maintenant tout possible, même ce que jadis il n'aurait osé espérer que contre toute espérance.
Le digne M. Pado.
Avant de se diriger vers Halgan, on dut s'arrêter à Anatom pour y déposer des missionnaires de
la Nouvelle-Calédonie. On trouva là un homme très digne d'intérêt, M. Pado. Cet homme était le chef d'un grand établissement ; de nombreux navires qui lui appartenaient sillonnaient les mers pour les affaires de sa maison. Loin de combattre les missionnaires catholiques, M. Pado, quoique protestant, parlait souvent en leur faveur au chef de rae qui ne voulait pas les recevoir. Marceau désirait voir cet homme de bien, et point n'est besoin de dire qu'il fut reçu par lui comme un noble cavalier peut l'être par un gentleman digne de ce nom.
Cependant, pour rester dans la vérité, nous devons dire que M. Pado, malgré son esprit élevé, son noble caractère, changea de conduite vis-à-vis du commandant quand il sut que ce dernier avait à son bord les Kanacks que le capitaine anglais avait naguère capturés, et s'il le recevait encore, ce n'était plus qu'avec la plus grande froideur. Mais le commandant était trop maître de lui pour s'arrêter à ce manque d'égards ; tout d'ailleurs lui commandait de ménager cet homme de bien.
A ce moment. Dieu permit que M. Pado tombât malade ; Marceau lui proposa le médecin du bord, le docteur Montargis.
M. Pado refusa cette offre en disant qu'il ne croyait pas à la médecine. Le commandant insista en faisant remarquer au noble malade que le médecin qu'il lui offrait était un docte de la faculté de
Paris. L'insistance de Marceau fut couronnée de succès.
Le docteur Montargis donna au malade ime consultation en règle, et comme ce dernier était très faible, le docteur pria le commandant de lui offrir quelques flacons de vin généreux. Marceau avait en tout vingt-cinq bouteilles de vin de Bordeaux, il les offrit au malade qui les accepta en envoyant en retour vingt-cinq moutons. La glace était rompue et la paix se fit.
Il est vrai que le commandant avait mis la Sainte- Vierge de la partie et voici comment : Après avoir bien invoqué cette bonne mère, il offrit au cher malade, avant que le danger n'ait disparu, une médaille représentant rimmaculée-Conception. M. Pado refusa en disant : « Je suis protestant et ne crois pas à Tefflcacité de votre médaille ; je n'ai pas la foi. »
— J'en ai pour deux, répondit Marceau, et finalement, après une petite lutte, le noble Anglais accepta la médaille, se la laissa passer au cou, et promit de dire cette prière qui s'y trouve en exergue : Marie conçue sans péché ^ priez pour nous qui avons recours à vous.
C'est ainsi que M. Pado fut guéri malgré la gravité de la maladie qui n'avait laissé que peu d'espérance au docteur.
Heureux de sa guérison, le riche négociant demanda au commandant ce qu'il devait au médecin du bord pour ses honoraires.
— Rien, dit Marceau, le docteur est heureux de vous voir guéri, il ne faut donc pas lui parler d*honoraires.
M. Pado n'insista pas, mais il envoya au docteiu* quelques beaux échantillons de bois de sandal, bois très rare et avec lequel on fait des objets d'art.
Jokéia était descendu à terre avec le commandant, et pendant que ce dernier s'occupait de M. Pado avec la plus grande charité, lui, au souvenir des souflfrances qu'il avait endurées sur le brick anglais, cherchait querelle à ceux qu'il rencontrait en leur disant qu'ils étaient venus à Halgan pour les tromper et qu'il saurait bien les châtier s'ils y revenaient jamais.
Arrivée près d'Halgan, ruine de cette lie, envahissement de « TArche-d' Alliance ».
Après le temps voulu pour installer les missionnaires à Anaton, on quitta cet archipel pour se rendre vers celui de Loyalty où se trouvent Lifu etMea ouHalgan, l'île tant désirée par Jokéia et les siens, mais les vents étaient contraires et l'on fut obligé de louvoyer pour ne pas commettre d'imprudence. Jokéia, le superbe Halganais, avait repris sa place siu* la dunette, et là, avec la longue-vue du commandant qu'il avait empruntée à nouveau, il chercha à se rendre compte de ce qui se passait dans l'île ; ce qu'il
voyait paraissait, non le troubler, mais Tenflammer de colère : les cases étaient détruites ! les guerriers horriblement tatoués étaient en armes! les feux étaient allumés partout ! et partout aussi de nombreuses palissades étaient dressées ! On discutait, on discutait chaleureusement, et tous ces hommes peints en rouge, en vert, en noir, en bleu, ou en toutes ces couleurs amalgamées ensemble, tous ces hommes avaient Tair de diables, tant ils se démenaient. On était en guerre avec une tribu voisine, les naturels d'Halgan avaient eu le dessous et chacun voulait retoiuner au combat pour tirer vengeance des excès commis par un ennemi puissant qui avait abusé de sa victoire. Jokéia avait compris tout cela en un instant et il lui tardait d'arriver auprès des siens ; mais X Arche-d! Alliance ne s'avançait que lentement. Enfin, après bien des efforts, on arriva assez près pour être aperçu des habitants de Tîle. A la vue du navire qui s'approchait, les guerriers s'émurent ; alors sans plus tarder, et armés jusqu'aux dents, ils montèrent dans des pirogues pour aller au-devant de ceux qu'ils prenaient pour des ennemis, afin de leur livrer combat et les empêcher d'approcher. Us s'avançaient vers le navire en poussant des cris de guerre, cris qui n'avaient rien de rassurant. Le commandant, avec quelques coups de canon, aurait pu mitrailler toutes ces pirogues, mais il n'oubliait pas qu'il n'était pas venu pour porter la guerre en ces
lieux désolés, et tant qu'il lui restait xme espérance, il tenait à employer la douceur et la mansuétude.
Quand les pirogues, qui avaient continué à fendre les flots, furent assez rapprochées pour percevoir les échos d'xme voix puissante, Jokéia, le vaillant fils de Uanuekéi, le grand chef de Tîle, du haut de la dunette, jeta un cri formidable qui conmianda l'arrêt. Les guerriers, à ce cri, reconnurent Jokéia ; lui seul, ou la mitraille, pouvait, en un pareil moment, les arrêter dans leiu* élan. Alors, et comme par enchantement, les cris cessent, les pirogues s'arrêtent, et Ton sentit que le respect qui était entré dans les âmes, dominait tous ces guerriers et les rendait tributaires de la rare énergie du jeune et bouillant Halganais. Le commandant ne perdait rien de ce qui se passait et désirait, de toute la puissance de son âme, voir les rares vertus que ce jeune chef possédait, s'illuminer au flambeau de la foi et qu'ainsi éclairées, il ne les fît plus servir que pour le triomphe de la grande cause de l'Eglise et de Thumanité.
A la voix de Jokéia, tout changea de face. Les guerriers, après s'être un instant consultés, se divisèrent ; les ims retournèrent dans l'île pour porter la nouvelle, tandis que les autres gardaient la mer tout en se tenant à distance. Bientôt les pirogues se succèdent, elles avancent, et le navire qui, à son grand regret, n'avait pas son filet d'abordage, se
trouva envahi par les naturels qui, pour la plupart, étaient dans Tétat que nous avons décrit. On ne se trouvait malheureusement plus en force, et le plus petit malentendu pouvait occasionner la perte du navire et, par suite, la mort de Téquipage qui, le cas échéant, n'aurait pas manqué d'être massacré depuis le premier jusqu'au dernier des honmies.
Et cependant, comme nous l'avons dit, les canons étaient chargés à mitraille, et sur un mot du commandant, les pirogues pouvaient être réduites à néant avec les guerriers qui les montaient, et ce mot n'a point été dit. Il en a dû coûter au commandant, lui qui était la fougue en personne, pour rester maître de lui alors que la fureur était dans Tâme des affreux guerriers qu'il avait devant les yeux. Nous ne disons rien de trop en les qualifiant ainsi, car tous ces êtres, effroyablement tatoués, ne respiraient que le carnage, que le sang, que la mort, et la mort dans ce qu'elle a de plus hideux.
La guerre est désastreuse partout, mais dans ces lieux désolés, elle est navrante ! Dans les pays civilisés, il y a des règles, on respecte l'ennemi blessé et on lui donne les mêmes soins qu'aux citoyens de la patrie ; mais dans ces îles, il n'y a point de prisonniers, non, et quand un homme est pris, on le massacre et on le dévore ! — Le lion du désert, s'il n'est point pressé par la faim, reste dans l'antre qu'il s'est choisi pour retraite, tandis que l'anthropophage tue par provision, et après s'être
repu de chair humaine, il conserve une partie de son hideux festin pour s*en repaître le jour suivant.
Le commandant n'ignorait pas ces monstruosités, et c'est même pour cette raison qu'il cherchait à rester absolument maître de lui, afln de dominer, avec l'aide de Dieu, cette déplorable situation.
Si l'on avait lieu de s'étonner d'une chose, ce serait de rencontrer des honunes qui demandent, comme nous l'avons fait remarquer déjà, ce que les missionnaires vont faire dans ces contrées, et pourquoi on ne laisse pas les sauvages qui les habitent s'arranger entre eux. Et à cette occasion on débite pauvretés sur pauvretés sans s'apercevoir que, non seulement, on oublie toutes les règles de l'humanité, mais encore les plus simples notions du droit des gens, surtout celles qui ont quelques rapports avec les sentiments de la justice et de la raison.
Il est facile d'émettre des propositions quand on est protégé par de bonnes lois et, qu'à l'aise, on peut profiter de tout le confortable d'une vie aisée, mais, viennent quelques jours troublés, jours où la rue appartient à une foule turbulente^ on ne tarderait pas alors à voir ces philanthropes de rencontre vociférer contre ceux qui les empêcheraient, par leurs cris et le reste, de jouir en paix de toutes choses, et ils n'auraient pas assez de blâme contre ceux qui ne savent pas protéger leur repos et leur quiétude. Ces humanitaires veulent bien qu'on laisse
s'entre-dévorer ceux qui sont à une grande distance de leur paisible retraite, mais ils ne tiennent pas à être malmenés par leurs concitoyens. En cela, nous les approuvons, mais, que par pitié, ils pensent aussi un peu aux pauvres sauvages, et qu*ils ne critiquent plus ceux qui vont, au péril de leurs jours, apprendre à ces créatures de Dieu qu'ils sont enfants d'un même père, et qu'à ce titre, ils doivent s'entr'aimer. — A la réflexion, on ne peut qu'approuver un tel dévouement.
Mais, laissons nos philanthropes à leur intempestive neutralité, ou plutôt, essayons de les amener à de meilleurs sentiments, en leur montrant tout le mal que l'on peut éviter en éclairant du flambeau de la foi ceux qui vivent dans les ténèbres, dans les ténèbres que la perversité humaine ne peut que rendre de plus en plus profondes.
Nous avons dit que VArche-cC Alliance^ envahie par les guerriers de l'île, pouvait, d'un moment à l'autre, périr corps et biens, mais ne perdons pas confiance. Dieu sait toujours tirer le bien du mal, et faire servir à sa gloire ce qui semblait devoir l'entraver.
Descente à terre, entrevue de Jokéia avec Uanuekéi, son père, grande colère de ce dernier ; péril extrôme de l'équipage.
Jokéia, l'intrépide, le fier Jokéia, était resté maître de la situation, il était partout et il en impo-
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS iil
sait à tous. Quand le calme fut rétabli, il supplia le commandant de descendre avec lui à terre. Par prudence, Marceau crut tout d'abord devoir refuser ; mais le jeune chef plaida si bien sa cause que le commandant se laissa gagner, et descendit à terre avec son état-major.
Au rivage, tout était dans Tétat que nous avons dit plus haut, et rien n'est à eflfacer du tableau que nous avons tracé, nous pourrions plutôt y ajouter des traits que d'en retrancher. — Tous les guerriers étaient en armes, Tarsenal de Tîle avait largement fourni ce qu'il fallait pour la besogne du jour ; les casse-tête, les lances, les haches, rien ne manquait, et la fureur diabolique que nous avons remarquée était, en ce moment, montée à son diapason le plus extrême. c
Après avoir traversé cette singulière milice, on arriva au camp. Le grand chef, le chef suprême de l'île^ Uanuekéi, est là, au milieu de tous ; on l'honore autant qu'on peut honorer un homme, mais il ne porte aucun insigne ni aucune marque distinctifs. Il a environ quarante ans ; sa taille est au-dessu? de l'ordinaire ; sa figure est expressive, et tout, chez lui, indique le chef.
Uanuekéi, d'un geste, indique que l'on peut s'asseoir ; point n'est besoin de dire que la terre nue est le siège de tous, grands et petits, l'égalité sous ce rapport est aussi réelle que primitive. Quand chacun a pris place dans cette espèce de conseil de
guerre, Uanuekéi interpelle son flls qui, en ce moment, n'était plus le fier Jokéia, non, humble, soumis, les yeux inclinés vers la terre, Jokéia courbait le front devant le chef, le souverain, qui lui faisait les plus graves, les plus sérieux, les plus sévères reproches. Il ne s'agissait pas en ce moment de quelques cocos, ou des brasses d'aloffes rouges que Jokéia avait déposés aux pieds de son père en signe de respect et de soumission, non, c'était l'intérêt de l'île qui était en cause et rien ne devait primer cet intérêt suprême.
Uanuekéi reprochait à son flls d'avoir eu l'imprudence, après avoir été victime des blancs, d'en avoir ramené dans l'île, et cela, au moment où l'on avait le plus besoin de toutes ses forces pour lutter contre un ennemi puissant. Le discours du chef était on ne peut plus véhément et les reproches des plus amers. Devant cette parole si pleine d'autorité, Jokéia balbutia quelques mots sans suite, mais heureusement pour lui qu'un vieillard de l'île, en lui venant respectueusement en aide, le remit dans sa voie. Quand un homme, submergé par les flots impétueux, est près de périr, fût-il le plus grand, le plus puissant des potentats, la main du plus humble des sujets, alors qu'elle lui est généreusement tendue, peut plus pour son salut, qu'une armée rangée en bataille. Cet effet venait de se produire, le jeune chef avait repris pied. Alors, d'une voix assurée, il démontra à son père l'immense ser-
LES CANNIBALES ET LEIfR TEMPS 113
vice que le chef des blancs lui avait rendu, en se dérangeant de sa route, sans aucun intérêt personnel, pour le ramener, et cela au moment où Ton a le plus besoin d'être en nombre. Uanuekéi, en écoutant ce raisonnement, se radoucit et se sentait disposé à rendre à son fils, avec son amitié, la place qui lui était due.
Mais les guerriers qui ne respiraient que le carnage, demandèrent à être entendus; leur chef, après y avoir été autorisé, prit la parole, et, d^un ton véhément, fit observer qu'un temps de guerre n'était pas un temps ordinaire, et quand des ressources s'offraient on ne devait, sous aucun prétexte, les négliger : Les blancs, ajoutait-il, sont toujours des blancs, aujourd'hui ils viennent sous un prétexte, demain ils viendront sous un autre, ils sont entre nos mains, tuons-les, tout nous le commande, nous avons là, sous notre ciel, et dans cette mer qui nous appartient, un navire qui contient des armes, du fer, un riche butin, tout cela est à notre portée et rien n'est de trop pour combattre un ennemi plus puissant que nous ; il ne faut donc pas manquer l'occasion : Tuons donc les chefs, quant aux cochons pourris (1) qu'ils ont laissés à bord, nous en aurons facilement raison.
Salomoné, jeune Wallisien qui s'était attaché au coDMnandant, se trouvait là ; il était dans un état dé-
(1) C'est ainsi qu'ils appelaient les matelots et le reste de l'équipage.
plorable, car il avait tout compris et savait que d'un mot ils pouvaient tous être massacrés.
Quant au commandant, il devinait ce dont il s'agissait et ne pouvait en ce moment que mettre sa confiance en Celui qui, comme nous l'avons dit et redit, ne laisse pas tomber un cheveu de notre tête sans son ordre ou sa permission.
Après le discours du chef guerrier, des milliers de voix se mirent à rugir comme des bêtes fauves ; ces êtres à faces horribles criaient, vociféraient, hurlaient de la façon la plus épouvantable ; il y en avait partout, et de partout sortaient ces infernales clameurs. Nous chercherions en vain un autre mot pour rendre cet ensemble de cris, nous ne saurions le trouver.
. Les plus rapprochés, ceux qui entouraient l'étatmajor de VArche-cT Alliance^ faisaient tourbillonner les casse-tête de la façon la plus effroyable, audessus des têtes de ceux qu'ils voulaient exterminer.
En ce moment suprême, saisissant et fait pour en imposer aux plus braves, Marceau était calme, et la sérénité de son visage semblait dire à tous : Ne craignez rien, ce que Dieu garde est bien gardé. Si l'on avait voulu prendre un être hirniain pour représenter la confiance, personne n'était plus digne que le commandant de prendre la place d'un tel modèle.
Que va faire Uanuekéi? que va-t-il ordonner? U
se lève et d'un geste il impose le silence à tous ces mangeurs d'honunes. Anxieux et remplies de fureiur, ces masses tiennent les casse-tête levés et attendent, avec la plus vive impatience, un ordre pour frapper et consommer leur œuvre de destruction. Le grand chef va parler;... Toeil en feu, on écoute en tenant des deux mains Tarme meurtrière !... Non, non, dit le chef, je m'y oppose, rentrez dans vos retranchements. Allez ..
Après cet ordre, donné avec autant de calme que de dignité, le grand chef invita Marceau et son état-major à venir dans sa case. La confiance du conunandant fut, cette fois encore, pleinement justifiée.
Le brave et intrépide commandant n'avait l'air nullement siupris de ce qui venait de se passer, il connaissait trop bien les voies de Dieu et n'était pas de ceux qui gênent l'action de la divine Providence en doutant d'elle ou en se mettant en travers de son opération. Arrivé dans la case du chef, Marceau l'entretient avec bienveillance, et comme il sait que tout est précieux pour ces lointains pays, il offre à Uanuekéi des objets qu'il peut avoir sur lui, puis il l'invite à venir à bord avec son fils, où il aura à leur offrir des présents dignes d'eux. Cette invitation fut acceptée et, sans plus tarder, on se dirigea vers le rivage pour regagner le navire.
La plage était occupée par les sauvages qui s'exerçaient au combat en faisant la petite guerre :
ils agitaient leurs casse-tête avec une rare dextérité; Tair qu'ils déplaçaient faisait voltiger les cheveux des officiers de Téquipage. Les Kanacks prenaient, à n'en pas douter, un infernal plaisir à effrayer ceux qu'ils n'avaient pu frapper, et comme ces combats, quoique simulés, ne se font pas sans que les guerriers poussent des cris féroces, l'illusion qui se rapprochait de la réalité, semblait les dédommager un peu d'avoir été privés du spectacle horrible qu'ils avaient espéré. Nous parlons des cris que les sauvages poussent dans ces moments, et nous croyons vraiment ne pas trop dire en ajoutant que les fauves de nos forêts n'en font pas entendre de plus sinistres. Au moment où l'équipage passait, les mouvements tortueux de ces démons ressemblaient à des vagues agitées par le vent et toutes prêtes à submerger les victimes imprudentes qui ne craignent point de sillonner des mers aussi tourmentées.
Les plus courageux, nous devons le dire, n'étaient pas désagréablement impressionnés de se voir au large dans une bonne embarcation.
Uanuekéi fut on ne peut mieux reçu à bord ; il y passa la nuit avec Jokéia, son fils. Le lendemain on les traita au mieux, et on leur fit les plus beaux présents.
Avant de quitter le navire, Uanuekéi exprima sa reconnaissance en quelques mots qui n'étaient pas sans éloquence, en voici le fond :
Les Anglais m'avaient enlevé mon fils ! je le croyais perdu et Tavais pleuré ! mais voilà que les flots s'agitent pour nous apporter un navire qui, en me ramenant ce fils, vient rendre à mon cœur ses plus doux battements, à Tarbre son rameau, au jour son lendemain. Je m'en souviendrai toujours.
Le cannibale était-il devenu un doux agneau, ou un tigre caressant sa proie pour mieux la déchirer? Quelles étaient les pensées de cet homme qui avait tellement l'air de sentir ce qu'il disait qu'il pleurait en parlant?
Le vaillant commandant était heureux des sentiments qui paraissaient animer Uanuekéi, sachant combien, s'ils étaient sincères, ils pourraient amener de bien^ et combien aussi la cause qui le faisait agir aurait à y gagner.
Quand un homme d'une grande valeur et d'ime haute autorité est entré dans une voie, il sait que tous ses actes ont une réelle importance, parce qu'ils peuvent contribuer au succès ou à la ruine d'une grande entreprise.
Marceau qui était im homme sans peur par excellence, cherchait comme le preux chevalier des anciens jours, à demeurer, lui aussi, un homme sans reproche, et voilà Comment et pourquoi il y regardait de très près avant de mettre en pratique la rare énergie et la fougue impétueuse qui faisaient le fond de sa nature. D croyait facilement au bien tant il le désirait, et quand un mal se faisait jour,
qu'il était présent et agissant au point de n'en pouvoir douter, il tenait encore, alors que tout était sauvegardé, son indignation en respect, afin de tirer, autant qu'il était en lui de le faire, le bien du mal^ en essayant, par la pratique de la charité, de changer le méchant en homme de bien, en homme de bonne volonté. Nous le verrons bientôt livré à cette grande œuvre.
Uanuekéi, avant de quitter le commandant, après quelques nouvelles paroles assez expressives, demanda avant de quitter le commandant, la permission de l'embrasser.
Marceau, après avoir remercié le grand chef Uanuekéi, des sentiments qu'il venait de lui exprimer, le fit reconduire avec les honneurs qui lui étaient dus, en lui promettant de revenir, ce que d'ailleurs Uanuekéi désirait et espérait.
Arrivée à Sydney, rencontre des habitants de Loyalty restés dans ce pays, leur dépravation. — Un voyageur des mers.
Après les derniers adieux, le navire mit à la voile et partit pour la Nouvelle-Calédonie.
V Arche-d Alliance s'arrêta à Sydney. Descendu à terre, l'équipage rencontra, par les rues, des naturels de Loyalty qui, eux aussi, après avoir été capturés par les Anglais, avaient réussi à s'évader en arrivant à Sydney.
Fatigués de la vie qu'ils menaient et accablés de misères, ces malheureux supplièrent le commandant de les prendre à son bord pour les rapatrier. Emu de pitié, Marceau se rendit à leur désir. Des négociants de Sydney voulurent empêcher leur embarquement, mais ils ne purent rien contre la volonté d'un homme qui tenait à faire honneur à sa parole. Ferme et résolu, le commandant dit à ceux qui voulaient l'entraver dans cet acte de réparation et d'humanité: « Il me semble que vous devriez tous approuver un acte qui a pour but de réparer ime souveraine injustice, mais puisqu'il en est autrement, je dois vous déclarer que ma parole est donnée et que j'emmènerai les naturels de Loyalty à qui j'ai promis le passage, quoi qu'il arrive. »
Devant une volonté si nettement exprimée, personne n'osa répliquer. Marceau, sans plus tarder, leva l'ancre et partit avec ses sauvages, car il tenait à prouver aux naturels de ces lointains pays que Ton peut compter sur la parole d'un homme qui était venu vers eux pour affirmer la bonne nouvelle et poiu" aider les missionnaires à en répandre le bienfait.
VArche-d' Alliance avait à son bord le R. P.
Grange et le docteur Baudry. On laissa aux Kanacks la liberté de se tenir sur le pont, mais ces malheureux étaient loin de ressembler aux premiers, lexu* séjour à Sydney en avait fait non des sauvages ci-
vilisés, mais des civilisés sauvages, ce qui est aussi loin de la vraie civilisation que le vice Test de la vertu ; il sont turibulents, insolents, indisciplinés. Ils cherchent querelle aux matelots, les menacent et vont jusqu'à se plaindre de la nourriture, eux qui mouraient de faim à Sydney ; ils volent et le mal qu'ils ne commettent pas, c'est qu'ils ne le peuvent pas.
A part ce désagrément, qui en était un réel, on allait, on allait son chemin. Après une bonne navigation, on se trouva en vue d'Anatom. Les missionnaires qu'on y avait laissés, vinrent au-devant de l'équipage dans une embarcation du digne M. Pado duquel ils n'ont qu'à se féliciter. Le navire apportait de Sydney un chalet en tôle et tous les matériaux nécessaires poxu* faciliter l'installation des missionnaires. Rien n'est épargné pour faire le bien et pour le bien faire. Le commandant, d'accord avec les Pères, chercha im lieu convenable pour y établir ledit chalet; l'ayant trouvé^ il acheta le terrain et le chalet s'éleva comme par enchantement. Un brick anglais, un sandalier, vint mouiller dans ces parages. Le capitaine de ce brick est armé jusqu'aux dents. A sa vue, on comprend que si des Kanacks avaient jamais la fantaisie de faire cuisine de sa chair, il faudrait d'abord la conquérir, car il n'était pas homme à se laisser dépecer bénévolement. D'ailleurs c'était un caboteur et non un missionnaire, il avait donc le droit d'affirmer, plus
que moralement, que son intention n'était pas de propager l'anthropophagie.
Marceau, avant de quitter Anatom^ vit le chef de cette île et n'eut qu'à se louer de lui.
Après quatorze jours consacrés à l'installation de la nouvelle mission, le navire partit pour Lifu, une des îles Loyalty. Les passagers sont devenus impossibles. Le P. Roudaire est sur le navire, attendant une occasion pour se dévouer.
Au moment du départ, un grand diable de naturel demanda au commandant s'il croyait revenir dans l'île ; sxu* l'espérance qui lui en fut donnée, ce grand diable envoya, d'un énorme coup de talon, sa pirogue à tous ses semblables, sauta sur le navire en disant au commandant : Eh ! bien, je reste avec toi. Ce natiu'el était absolument nu, nu comme un ver. Du reste, ce singulier personnage quitta un jour le navire, comme il l'avait pris. En vue d'une île qui souriait à sa nature, il se jeta à la mer et s'y rendit. C'est le vagabond de la contrée qui va où le vent le pousse sans savoir qu'il a une âme faite poxu* connaître le bien suprême et pour Taimer. Il est vrai qu'il n'est point nécessaire d'aller si loin pour rencontrer de telles âmes, les pays civilisés, à morale indépendante, en fournissent qui pourraient marcher de pair avec les premiers, tant il est vrai que cette morale ne peut, à elle seule, élever les caractères et les préserver contre les entraînements vers lesquels tout être peut se
trouver poussé par les mauvais instincts de la pauvre nature humaine.
Le temps qui était beau a sans doute engagé notre Kanack à diriger ses brassées vagabondes vers cette île qui lui souriait. Le commandant laissa aller ce navigateur au gré de sa capricieuse volonté, pour se diriger, grâce à des vents favorables, vers la vaste baie de TOcéan où il prit son mouillage.
Un anthropophage pur sang I Evénements divers.
Les passagers, loin d'être dans l'enthousiasme ^n revoyant leur île, sont remplis de tristesse et n'osent y descendre, car ils ne sont pas loin d'une partie de l'île habitée par une tribu ennemie. On comprendra facilement cette tristesse quand on connaîtra le monstre qui l'habite et qui y commande. A peine le navire avait-il jeté l'ancre, qu'un chef, nommé Gouiei, vint à bord où il reconnaît un des passagers à qui il dit : Tu es bien heureux d'être ici, j'ai mangé ton père, ta mère, tes frères, il ne reste plus que toi et je saurai bien te prendre et te broyer comme les autres. Rien ne peut rendre la physionomie de cet être sans nom ! im tigre à côté de ce monstre aurait l'air d'un agneau, tant il suait le sang et faisait naître la certitude qu'il se livrait habituellement, et se complaisait au plus hideux
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS 42a
des carnages. Ce n'était plus de la tristesse qu'éprouvaient maintenant les naturels, mais delà consternation. Heureusement que ce monstre ne commandait pas en maître dans le district qui était en vue.
Dès que les naturels de ce district aperçurent le navire, ils mirent les embarcations à la mer, embarcations chargées d'hommes et de femmes. Marceau, dans un intérêt d'ordre aussi élevé que ses pensées, refusa de recevoir les femmes à son bord, ce qui ne les empêcha pas d'arriver en grand nombre auprès du navire pour essayer d'y monter^ mais le commandant était inflexible.
Il est impossible de décrire les manœuvres employées par ces sirènes pour forcer la consigne, ni Tart qu'elles déployaient pour fasciner les hommes, les charmer et les entraîner, tant par leur manière de se tenir sur l'eau que par les poses plastiques qu'elles prenaient pow attirer et fixer les regards.
Au nombre des Kanacks recueillis à bord, se trouvait le fils d'un chef qui, lui aussi, avait été amené à Sydney. Ce jeune chef, par reconnaissance, aida l'équipage à faire la police, et pour cela il crut devoir mettre les femmes à même de s'enfuir en les outrageant d'une manière que nous hésitons à dire parce qu'elle est trop shocking. Que la race canine se conduise mal en s'arrêtant à chaque instant sur la voie publique pour se dégager , c'est dans sa nature, mais qu'un être humain se
serve d'un pareil procédé pour faire la police, cela ne pouvait venir qu'à un Kanack. Le moyen, quelque excentrique qu'il ait été, lui a réussi en partie, car la plupart des femmes se sont éloignées, honteuses d'avoir été ainsi outragées, tandis que celles qui, à Sydney, avaient mordu aux plus mauvais fruits de la civilisation, riaient à gorge déployée. Enfin, de guerre lasses, ces dernières quittèrent la place poxu* regagner leur campement.
Le commandant voulant s'assurer des dispositions du chef de cette partie de l'île, descendit à terre avec quelques hommes, mais ce fut en vain, ce chef ne s'y trouvait pas, il était à la poursuite de l'ennemi; les femmes, les vieillards et les enfants étaient seuls restés dans l'île, on dut la quitter sans voir le guerrier qui la commandait.
Avant de s'embarquer, les hommes de l'équipage rencontrèrent deux jeunes Anglais entièrement nus; ces insulaires européens avaient adopté les mœurs des îles où le goût des voyages les avait amenés. Des femmes, non plus vêtues qu'eux, les accompagnaient. Plus tard, ces Anglais se sont présentés au commandant, mais cette fois, ces voyageurs égarés avaient une tenue et des sentiments qui allaient mieux, et s'aUiaient mieux aussi, aux mœurs et aux habitudes d'une nation qui place la dignité personnelle au rang de ses vertus.
Le commandant mit à la voile pour retourner à
Halgan et rapatrier les passagers qu'il avait pris à son bord à Sydney.
Les ce frères la côte ».
Dans les voyages de long cours, on est appelé à faire de singulières rencontres. Parmi ces dernières, se trouvent des indépendants à qui Ton a donné le nom de frères la côte : ce sont des déserteurs venant un peu de tous les pays, ou des réfractaires à bien des lois de la société. Quand un navire s'arrête dans quelques lointaines contrées, il n'est pas rare d'en voir se présenter poiu* solliciter la faveur d'y être reçus. Le commandant Marceau en admettait quelquefois à son bord quand il croyait qu'un bien pouvait en résulter.
Généralement les susdits frères laissent beaucoup à désirer, quand ils ne laissent pas tout à désirer, et ce n'était qu'après de belles promesses et une sérieuse apparence de bon vouloir, que le charitable commandant se décidait à recevoir quelquesuns de ces fj^ères à son bord.
Il arriva une fois qu'un de ces cosmopolites se présenta d'une façon exceptionnelle, au vaillant commandant de VArche-d Alliance. Il était jeune, intelligent, et paraissant posséder tout pour réussir dans le monde, et malgré ces avantages, et par la force des choses, ce voyageur égaré se trouvait partie intégrante de la triste communauté.
126 LES CÂNrnBALËS ET LEUR TEMPS
Quand ce jeune homme se présenta au commandant^ a lui tint ce langage : « Commandant, si vous vouliez me prendre à bord de VArche-dF Alliance, je vous rendrais, j'en ai la certitude, de grands services ; je connais la manœuvre et pourrais rivaliser, non seulement avec les meilleurs de vos matelots, mais peut-être aussi avec plus d'un officier de votre bord. De plus, si vous aviez des rapports à rédiger, soit en français, soit en anglais, et que vous voulussiez bien m'utiliser pour ce travail, je ne serais peut-être pas sans le faire d'une manière satisfaisante. » H est de fait que ce jeune homme parlait ces deux langues avec une grande pureté; ce n'était certes pas le premier venu ; aussi, le commandant le prit-il à son bord sans trop hésiter. Dès qu'il fut installé, il ne tarda pas à montrer son savoir-faire, il était d'une adresse rare pour toutes choses, et sa bonne volonté égalait son adresse. Les matelots avec lesquels il se trouvait tous les jours en contact, le respectaient, tant il paraissait leur être supérieiu*, et cela sans le chercher. Il est vrai que cet intelligent volontaire ne boudait pas plus à la manœuvre qu'à la corvée ; survenait-il une difficulté, on ne craignait pas de s'adresser à lui, car il ne manquait jamais d'indiquer les moyens d'en sortir. Non, ce jeune homme n'était pas le premier venu, et si, sans le chercher, nous le répétons, il était arrivé à commander le respect à tous les matelots, il n'en était pas ainsi avec tous
les hommes du bord, car il se trouvait bien, dans le nombre, quelques officiers qui ne lui témoignaient pas le même sentiment ; un fait le prouvera :
Il y eut un jour une tempête épouvantable ; les vents déchaînés se livraient à toute leur furie, et le navire qui obéissait à la vague qui devenait de plus en plus impétueuse, rendait la manœuvre excessivement difficile. Le courageux volontaire s'occupait de son mieux, quand un officier qui croyait pouvoir l'utiliser pour une de ces manœuvres, le héla en lui criant : Eh ! failli chien, viens ici. Cette qualification qui pouvait répondre à celle de lâche ou de fainéant, fit monter le rouge au visage du malheureux jeune homme. Furieux et ne se possédant plus, il se mit à bondir comme im lion vers l'officier qui venait de l'insulter. Puis, mettant le couteau à la main, il lui crie : « Défends-toi, misérable ! tu ne sais donc pas qui tu viens d'insulter ! »
Le commandant qui, au miheu de la tourmente, veillait à tout et voyait tout, accourut sur le lieu de la scène, et le pauvre frère la côte de s'écrier : « Commandant, vous me voyez hors de moi, par la faute de cet homme, qui, sans provocation aucime et sans nul motif, vient de m'insulter ! il ne sait pas qui je suis, eh! bien, il va le savoir: Je suis un tel », et il dit un des noms les plus honorables et généralement connu, nom que jusque-là, il avait cru devoir cacher.
Après la manœuvre, le commandant Marceau se fit amener le malheureux jeune homme, puis, l'appelant par son nom, il lui dit : « Vous connaissez les lois et savez la peine grave que vous avez encourue en insultant un supérieur ! Si le code vous condamne, il me donne en même temps le droit de juger le fait et de pardonner s'il y a lieu. Vu la provocation, je m'arrête à ce dernier parti, mais après ce qui s'est passé, je ne puis vous garder à mon bord. Vous descendrez à terre au prochain mouillage. Je ne vous demande pas le secret de votre vie, mais n'oubliez pas que quand on porte un nom comme le vôtre, on doit tout faire pour lui laisser son éclat, ou pour le lui rendre si les orages de la vie étaient quelque peu arrivés à le ternir. »
Le malheureux jeune homme s'inclina respectueusement devant l'autorité du commandant; l'offlcier avait bien pu l'insulter, la noble et austère parole de Marceau l'avait relevé ; en quittant le bord, il a dû toujours se rappeler la clémence du noble commandant, et si le souvenir de l'injure a pu lui faire monter quelque rougeur au front, celui du bienfait a dû rasséréner son âme et lui rendre liberté pleine et entière pour marcher dans la voie de la dignité et de l'honneur.
Que sera devenu ce jeune homme ? nous ne savons, mais quand on ressent aussi vivement un affront, on peut trouver en soi le ressort nécessaire pour racheter noblement les erreurs d'une jeunesse
emportée. Rien ne nous empêche de nous abandonner à cette espérance : quand un courant est rapide, on peut se trouver emporté, cela n'est hélas ! que trop facile ; mais quand, par une volonté énergique, on remonte ce courant, il y a une difficulté vaincue, et cet acte rend tout possible, car on oublie volontiers la misère des mauvais jours quand on a devant soi une âme qui cherche à la racheter. Si, dans Tordre physique, les mouvements que fait au fond de Teau un homme qui se noie, le font remonter à la surface, il n'en saurait être autrement dans Tordre moral, car on peut être submergé par les flots impétueux des orages de la vie, aussi bien que dans une eau profonde qui ne s'écoule que pour se reformer sans cesse à Taide des ruisseaux qui descendent des montagnes et y affluent. La vie, il ne faut pas qu'on l'oublie, est un combat ; on peut bien, quand on livre une bataille, essuyer quelques défaites, mais tout n'est pas perdu quand l'honneur est sauf ; de là le noble cri de nos anciens preux : Tout est perdu fors l'honneur.
La bonté divine ne ferme jamais cette voie, et loin de s'opposer à ce qu'on la prenne, elle y appelle les naufragés de l'humanité qui, pour être reçus sur le navire qui doit opérer leur sauvetage, n'ont qu'à témoigner de leur bonne volonté, tout est là, le champ est ouvert, le choix est libre, c'est le port ouTabîme.
Heureux les forts, les vaillants qui, pour fuir Tabîme, remontent le courant ; après les fatigues du voyage, ils trouveront le repos; après les tristesses, la joie, la paix et le bonheur.
Un triste Européen I
VArche-d' Alliance y après avoir parcouru pendant de longs mois l'immensité des mers, devait se rendre à Taïti, île de laquelle on a fait les plus merveilleuses descriptions. Ceux qui Tout vue, ne peuvent oublier les émotions qu'ils ont ressenties à Taspect de cette île qu'on a appelée : La reine de rOcéanie^ Fîle aux rivages toujours verdoyants, aux ruisseaux argentés, aux ravins profonds et boisés.
M. de Bougainville, dans la relation de son voyage en Océanie, dit, en parlant de Taïti : « J'ai été plusieurs fois me promener dans l'intérieur de cette île, et je me croyais transporté dans le jardin d'Eden ; nous parcourions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers, et coupée de petites rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse sans aucun des inconvénients qu'entraîne l'humidité. Un peuple nombreux y jouit des trésors que la nature y verse à pleines mains sur lui ; nous trouvons des troupes d'hommes et de femmes assis à l'ombre des vergers, etc., etc. »
La description continue sur ce ton, puis le célèbre voyageur parle de l'hospitalité que Ton reçoit dans cette île, et jusqu'où elle s'étend. Nous ne le suivrons pas dans cet ordre d'idées, et dirons seulement que si les femmes de ces contrées ont quelques qualités physiques, il est des qualités morales dont elles ignorent même le nom, car le mot pudeur n'existe pas plus dans leur langue que dans leur nature. M. Dumont-d'Urville, dans son voyage autour du monde, s'est, lui aussi, arrêté à Taïti qu'il a appelé une oasis merveilleuse, ce qui ne l'empêche pas d'appliquer aux choses les noms qui leur conviennent, quelque peu flatteurs qu'ils puissent être. Nous laissons cette description pour rentrer dans notre sujet.
V Arche-d' Alliance avait pris son mouillage dans une des baies de cette île merveilleuse, et le commandant, selon les usages reçus, avait fait les visites aux autorités respectives en se conformant à toutes les règles que commande le droit des gens. L'équipage était non moins émerveillé de la beauté des sites que des plantureuses productions de ce magnifique pays. Le médecin du bord, qui avait plusieurs cordes à son arc, prenait des notes et des croquis, ne voulant rien oublier de ce qu'il entendait et voyait. Il était à ce travail qui l'occupait agréablement, quand un soldat de l'infanterie de marine vint le demander par son nom. Le docteur fut un peu surpris d'être connu dans ces parages.
Le fait était cependant très simple : en relevant des écritures, le soldat avait vu le nom et Tétat-civil du médecin de \ Arche-dC Alliance, et ayant reconnu en lui un compatriote, il venait le voir. En se présentant, le soldat raconta le fait conune il s'était présenté, puis il ajouta : « Quand on est loin de son pays, ce qui le rappelle, esjt un sujet de joie, et rien ne le rappelle plus qu'un compatriote. C'est ce qui m'a fait prendre la liberté de venir ainsi à vous. Etant dans l'île depuis longtemps, je pourrais peut-être vous être utile. Le cas échéant, vous pourriez d'autant plus disposer de moi, que je ne serais peut-être pas sans vous demander un service.
— Eh bien, dit le docteur, après les compliments d'usage, vous tombez on ne peut mieux : j'ai un fusil qui aurait besoin de quelques réparations, et je vous serais obligé si vous pouviez me le faire remettre en état ; c'est un fusil de prix qui m'a été donné par le D' Dumoustier ; c'était son compagnon de route alors qu'il partit avec le commandant Dumont-d'Urville qui faisait alors son troisième voyage autour du monde, voyage au retour duquel il vint si malheureusement mourir, le 8 mai 1842, dans la catastrophe de Bellevue, près de Versailles.
Le soldat de marine fut non seulement heureux de pouvoir rendre au docteur le service qu'il lui demandait, mais encore lui promit de réparer lui-
même ce fusil qui était ime arme de choix et un précieux souvenir.
— Et maintenant, dit le docteur, que puis-je pour vous?
— Je vais vous le dire : Je m'ennuie affreusement dans cette île, et si, par votre protection, vous pouviez m'obtenir le droit de la quitter et de partir à bord de VArche-cP Alliance, je vous en serais on ne peut plus reconnaissant.
— J'en parlerai au commandant, et si la chose est possible, je ne doute pas qu'elle ne se fasse.
Dès que le docteur eut raconté cette aventure à son cher commandant et le désir qu'il avait d'obliger un de ses compatriotes, il pouvait considérer la chose comme faite, et elle le fut en effet, car les autorités de l'île avaient trop en estime le nom et le caractère du commandant, pour lui refuser quelque chose.
Le soldat de marine fut donc autorisé à quitter son régiment et à partir avec VArche-d Alliance. Il fut au comble de la joie et ne savait comment remercier le docteur à la protection duquel il devait cette faveur, car sans lui, il ne pouvait l'espérer en aucune façon.
Quand le commandant eut terminé les affaires qui l'avaient appelé à Taïti, il appareilla et leva Fancre^ pour se diriger vers une île inoccupée qu'il avait trouvée sur son passage^ et dont il avait pris possession avec les formes usitées en
pareille circonstance. On sait que celui qui fait une semblable découverte^ dresse un procès-verbal qui en relate le jour et la date^ procès-verbal qu'il signe et enferme dans une bouteille cachetée, scellée et mise en terre^ en un point déterminé de Tîle découverte^ et par là, la prise de possession est faite^ nul autre n'a le droit de la revendiquer.
Cette île, que le commandant avait parcourue en tous sens, sans rencontrer âme qui vive, était d'une fertilité extraordinaire, les cocotiers y croissaient en abondance, et les fruits de cet arbre précieux s'y perdaient de la façon la plus déplorable.
Il y avait au milieu de cette oasis un étang d'eau douce où le poisson était tellement abondant, qu'on pouvait toujours en avoir à discrétion. Le climat de cette île était des plus tempérés, la verdure y était perpétuelle, et l'ami duquel nous tenons ces détails, malgré les années écoulées depuis son heuroux voyage, en est encore tellement émerveillé, qu'il compare cette île à une corbeille de fleurs placée au milieu de l'Océan.
Le commandant Marceau ne pouvait oublier un pareil lieu de délices, non pour lui en personne, mais pour le bien de tous. Dans ce but, il proposa au compatriote du docteur, le soldat de l'infanterie de marine duquel nous avons parlé et que nous désignerons sous le nom de Charles, de le mettre à la tête d'une entreprise qui, tout en lui étant profitable, pourrait venir en aide à la Société de l'Océa-
nie qui n'avait pas, elle non plus, toujours toutes ses aises. Charles accepta cette offre sans qull fût besoin d'insister.
On devait commencer par fabriquer de Thuile de coco ; le commandant était à même de fournir les moulins nécessaires pour cette fabrication, les barriques pour mettre cette huile qui, par parenthèse, est d'un goût exquis. Le commandant offrait en plus une goélette pour exporter hors de l'île les produits fabriqués, et, aubesoin, faire des échanges, toujours au profit de tous. Charles devait être le chef de l'exploitation, il était intelligent et n'avait peur de rien, ce qui ne nuit pas quand on met ces qualités au service du bien.
Il y avait sur V Arche-d' Alliance des hommes qu'on pouvait utiliser pour cette entreprise; de braves matelots, un pilotin et quelques nomades recueillis çà et là, par charité.
Tous ces honmies acceptèrent Toflfre du commandant avec le plus vif empressement. Quand tout fut ainsi réglé, le commandant cingla vers l'île en question. Après une heureuse navigation, il y arriva, mais, à sa grande surprise, il la trouva occupée.
Il n'est pas rare, dans ces contrées, de voir des parties de tribus, pour une raison quelconque, quitter le lieu qui les a vues naître, monter sur une pirogue et s'en aller à l'aventure pour se jeter dans une île moins fertile peut-être que celle qu'elles
ont délaissée. Ne possédant rien, ces nomades ne regrettent rien ; et si parfois ils veulent revoir Tîle qu'ils ont quittée, ils redemandent à la vague de les reporter vers les huttes abandonnées, tout disposés à les reconstruire, si quelque vent impétueux les avait renversées, à moins que, par avance, elles n'aient été détruites par des tribus guerroyantes, lesquelles ne.se plaisent qu'à détruire, qu'à ruiner toutes choses.
D'autres fois, ce sont des tribus qui veulent faire visite à une tribu amie, elles prennent alors la mer pour s'y diriger, et savent le faire quand elles peuvent se tenir dans la ligne qui y conduit. Mais qu'un vent impétueux survienne pour les rejeter en pleine mer et hors de la ligne qu'elles connaissent, elles sont égarées, perdues, car la boussole, ce simple et si utile instrument, leur est inconnue. Alors la pauvre pirogue va où le vent la pousse, heureux si ime île se présente, car ces pauvres égarés mourraient de faim s'ils devaient longtemps voguer au gré des flots et du vent.
Parfois il arrive que ce qui avait perdu les nomades les sauve : une bourrasque avait poussé le frêle esquif au milieu des flots en courroux, une autre bourrasque, après avoir pris le caractère d'une effroyable tourmente, le rejette vers une île fortunée, où ils trouvent à se dédommager des angoisses que la vague furieuse et incertaine a dû leur faire éprouver.
Les pauvres nomades trouvés dans l'île s'étaient installés au mieux, ils l'avaient fait comme pour rester là toujours, tant ils s'y trouvaient bien : c'étaient de braves insulaires qui vivaient paisiblement entre eux et ne demandaient qu'à le faire ainsi continuellement. Aussi ne virent-ils pas sans frayeur V Arche -d'Alliance se diriger vers leur Eden.
Leur premier mouvement fut de se dérober, de se cacher; saisis de peur, ils s'enfoncèrent dans les fourrés, ne sachant ce qu'ils allaient devenir.
Le commandant, pour calmer leur frayeur, leur montra, de loin, des objets qui attiraient leur regard, et comme il leur faisait comprendre que ces objets étaient pour eux, ils s'apprivoisèrent, et s'étant peu à peu rapprochés, ils virent, à leur grande joie, qu'ils n'avaient que des amis devant eux.
Les monstres de la civilisation.
Le commandant leur fit part du projet qu'il avait conçu d'utiliser le trop-plein des cocos pour en faire le commerce que nous avons dit, et qui, par les échanges que l'on comptait faire, devait leur procurer un plus grand bien-être. La grande loyauté du commandant gagna tous ces braves insulaires, aussi n'hésitèrent-ils pas à accepter l'offre qui leur était faite. On débarqua les moulins pour
la fabrication de Thuile, les barriques et tout le matériel nécessaire pour Texploitation. Puis le commandant partit en promettant de revenir au bout de six mois, afin de parfaire une œuvre qui pouvait devenir fructueuse.
On salua le digne commandant avec respect, non sans lui faire les plus belles promesses. Charles ne fut pas le moins empressé à lui exprimer sa reconnaissance pour ce qu'il avait bien voulu faire poiu? lui ; il raccompagna jusqu'au rivage qu'il ne quitta que quand le navire eut disparu de Thorizon.
L'heure du travail avait sonné ; plein de confiance, le commandant Marceau était heureux de penser que le bien allait se faire, et que Charles et les matelots qu'il avait laissés dans l'île, allaient trouver dans la participation à une honnête industrie, une aisance qui devait les aider à marcher paisiblement dans la vie. Le conmaandant avait même fait à Charles les avances nécessaires pour la construction d'un magasin ; il n'y avait donc plus qu'à marcher pour réussir, mais à marcher droit.
V Arche-d Alliance avait à peine disparu de l'horizon que Charles se mit à l'œuvre, mais il le fit à sa façon. Il voulut tout d'abord s'assurer des relations et pour cela il commença par cultiver le chef de la tribu, Mataafa, et par se lier avec lui. Quant à l'exploitation, Charles aurait eu en lui ce qu'il fallait pour la faire réussir s'il s'y était donné en homme d'honneur, mais ce point laissait beaucoup
à désirer, laissait tout à désirer : vaniteux à Texcès, ce frère la Côte, car c'en était un, voulut mener grand train ; il faisait des voyages et se servait de la goélette pour exploiter toutes les îles de l'archipel à son profit personnel. Il jouait au grand seigneur, faisait des présents aux chefs et ne ménageait pas Teau-de-vie que le commandant lui avait laissée ou qu'il s'était procurée par des échanges.
Tous ces présents lui attiraient la protection de Mataafa, laquelle facilitait singulièrement l'exploitation ; tout d'ailleurs semblait y concourir ; l'huile fabriquée abondait à un tel point que les tonneaux étaient insuffisants pour la contenir. Charles ne savait plus que faire, quand un navire baleinier vint à passer dans ces parages. Le capitaine de ce navire consentit à fournir des barriques et à prendre de l'huile en échange. Tout allait donc au mieux, la maison prospérait, il n'y avait plus qu'à marcher.
, Un contrat avait été passé entre la Société de rOcéanie et M. Charles, contrat qui stipulait que ce dernier ne devait jamais quitter son poste sans une autorisation préalable. Malgré cette interdiction, Charles partit pour Taïti, il s'arrêta quelque peu dans l'île de Quiros qui se trouvait sur son passage, et y prit des sauvages qui s'y trouvaient pour les rapatrier.
Charles fit un séjour assez prolongé à Taïti, et y
vécut en grand seigneur, aux frais de la colonie, il s'y maria et ne ménageait rien pour jouer le rôle qu'il avait pris. Il achetait des marchandises et les revendait avec profit sans en tenir compte, se servant toujours de la goélette dont il avait le commandement. Il quitta Taïti avec sa jeune femme pour se rendre à Upolu, négligeant toujours Fétablisssement de la colonie qui lui avait été confié. Le commandant Marceau ne devant revenir qu'au bout de six mois, Charles s'était donné trois mois de libre allure, vivant fastueusement aux frais de la colonie à laquelle il n'avait laissé que le strict nécessaire.
Dans le cours de ces jours, un navire, le Stella del Mare y commandé par le comte des Gars, vint d'Upolu pour déposer dans l'île confiée aux bons soins de Charles, cinq frères la Côte qui avaient gagné sa confiance. En disant plus loin quelques mots de leur triste histoire, nous ferons connaître le moyen qu'ils ont employé pour atteindre ce but.
Avant de quitter ces parages, le digne commandant voulut bien leur demander s'ils étaient bien décidés à rester dans cette île, ou retourner à Upolu où il les ramènerait s'ils le désiraient. Sur leur refus il n'insista pas, mais voulant néanmoins les protéger, le comte des Cars fit célébrer la messe pour attirer la bénédiction de Dieu sur eux et surtout sur les naturels de l'île. Les frères la Côte, au lieu d'y assister, profitèrent de ce moment
pour voler de Feau-de-vie et pour emplir une de leurs malles de café. Un de ces bandits, nommé Jules, tint même, à cette occasion, ce monstrueux propos : « Je saignai le sac coname je saigne un homme. » Voilà un prélude qui est un triste présage pour le morceau d'ensemble.
Après Tofflce divin, on déposa ces misérables frères la Côte dans File, et le Stella del Ma?'e reprit la mer et s'éloigna, toutes voiles déployées.
Les cinq frères la Côte furent donc débarqués ! Cinq ! Quel malheur pour les pauvres insulaires ! quel malheur d'avoir de pareils hôtes à héberger !
Nos cinq malfaiteurs, une fois à terre, s'établirent dans les cases des Kanacks et commencèrent par les battre, puis ils s'emparèrent de leurs femmes. La vue des fusils glaçait d'effroi les pauvres sauvages, très craintifs de leur nature ; ils n'osaient disputer ni leurs femmes, ni leurs filles.
Les cinq misérables faisaient souffrir les pauvres insulaires de toutes les façons, ils gaspillaient les vivres qui devaient servir à sustenter la colonie, et passaient leur temps à boire, manger, dormir et battre les malheureuses femmes qui devaient, bon gré mal gré, les servir comme des esclaves.
La biographie de ces misérables frères la Côte n'est pas des plus édifiantes :
Jules était de Fécamp ; embarqué au Havre, à bord d'un baleinier, il déserta aux Sandwich, où il avait commis un meurtre. Il rembarqua à bord
d'un navire américain sur lequel il rencontra François et Prosper, ses dignes compagnons.
François était de Nantes, il appartenait à une famille aisée ; c'est un bandit qui a quelques formes ; il écrit fort bien et connaît la tenue des livres. Il a déserté d'une goélette de l'Etat sur laquelle il était chef de timonerie. Après avoir couru d'île en île, il embarqua sur le baleinier où se trouvaient déjà Jules et Prosper.
Le navire baleinier sur lequel ils se trouvaient tous les trois était venu près de l'île Manua, et le capitaine étant descendu à terre pour faire des vivres, nos trois bandits et cinq autres formèrent le projet de déserter.
Le capitaine avait emmené avec lui une grande partie de l'équipage ; quant aux matelots restés à bord, ils trempèrent dans le complot et se laissèrent attacher aux mâts par les huit déserteurs.
Le second du navire ayant entendu du bruit sur le pont, arriva en toute hâte : on se saisit de lui, on le coucha en joue et on l'attacha à l'un des mâts, tout en lui donnant l'assurance qu'on n'en voulait pas à sa vie.
Après ce coup, ces bandits armèrent une des embarcations qu'ils dirigèrent vers l'île Manua où ils abordèrent et demeurèrent quelque temps. A la suite d'une vive dispute pour savoir à qui revenait la propriété de la baleinière volée, ils en vinrent aux mains et se séparèrent quelques jours après.
Les trois héros dont il s'agit, ayant entendu parler du magasin de la Société de TOcéanie, s'emparèrent de la baleinière qu'ils vendirent à Upolu où ils étaient arrivés. Alors, pour réussir dans leur projet, ils se mirent à faire les petits saints auprès du R. P. Pedro ; ils allèrent à la messe, se confessèrent et jouèrent si bien leur rôle que, dès le retour de M. Charles, le bon Père, pris au piège, les lui recommanda si chaleureusement qu'il s'y laissa prendre et résolut de les expédier dans l'île où se trouvait l'établissement, avec l'espérance de les utiliser fructueusement.
C'est alors que M. le comte des Cars, capitaine de la Stella del Mare^ les avait pris sur son navire pour les déposer dans l'île, et nous savons comment il en fut récompensé par ces misérables.
Nous avons déjà fait la triste connaissance de Jules et de François. Quant à Prosper, il faisait le mal par entraînement sans en prendre Tinitiative ; les deux derniers étaient des déserteurs, des vagabonds, mais non des assassins.
Nous devons, avant de poursuivre ce récit où nous aurons à raconter un crime horrible, commis par un des frères la Côte, dégager la responsabilité du jeune Olive, novice de YArche-d Alliance^ qui^ non seulement, n'a jamais trempé dans un crime, mais encore a toujours protesté contre le mal qu'il voyait commettre. C'était un brave et honnête jeune homme, au cœur droit, à l'âme pure.
Nous avons vu comment ces malfaiteurs de la pire espèce, après avoir dupé le R. P. Pedro, se sont présentés aux natiu^els de Tîle ; les prémices . de ces misérables étaient des augures qui ne présageaient que trop les crimes qu'Us devaient commettre plus tard.
Après avoir dévoré en quelques jours les trois mois de vivres qui leur avaient été donnés, ils se trouvèrent réduits à la nourriture des naturels, c'est-à-dire au régime des cocos et du poisson. Il est vrai qu'ils trouvaient une très bonne ressource dans les grands crabes terrestres dont la chair approche de celle du homard. Ces crabes leiu- procuraient encore une huile, jaune d'une douce saveur qu'ils employaient pour assaisonner quelques herbes en guise de salade. Mais il fallait aller à la recherche de ces crustacés, grimper après eux sur les arbres pour s'en emparer, non toujours sans être violemment pincé par eux ; les frères la Côte obligeaient les femmes à se livrer à cette chasse, et malgré cela la tjrrannie de ces misérables gagnait encore en férocité : armés d'une corde plus grosse que le pouce et doublée plusieurs fois, ils frappaient à coups multipliés sur ces pauvres fenmaes ! à chaque coup, ils enlevaient des lambeaux de chair ! Les jeunes filles n'étaient pas plus épargnées que leurs mères, et toutes ces malheureuses ressentaient d'autant plus la morsure de ces coups, qu'elles n'étaient pas plus vêtues que l'enfant qui vient de naître.
Plus d'une fois Olive voulait se retirer loin de ces monstres, au fond des bois, pour éviter un si douloureux spectacle, mais il restait pour épier le retoiu» de VArche-d Alliance, retour qu'il appelait de tous ses vœux.
Le plus cruel de ces bandits, c'était François. Dégradé à l'excès, ce misérable était tellement abject, horrible, cruel, qu'il ressemblait plus à une bête altérée de sang qu'à un être humain ; c'était le mauvais génie, le démon des autres fauves qui tyrannisaient les malheureux habitants de l'île.
Jules ne se plaisait que dans de sanguinaires orgies : « J*ai toujours, aimait-il à dire, mon couteau bien affilé,.... je ne manque jamais un homme !... » n expliquait, avec le plus révoltant des cynismes, comment il fallait s'y prendre pour trouver la saignée d'un homme!....
Est-il rien de plus révoltant que des civilisés qui sont si bas descendus dans la sauvagerie !
Quant à Prosper, nous l'avons dit, incapable d'agir par lui-même, il acceptait l'impulsion qui lui était donnée, et s'élançait sur une victime qui lui était désignée, comme le ferait un molosse qu'on aurait excité, poussé, enlevé.
Que ne devait-on pas craindre de trois êtres pareils? Ds ont été, qui le croirait, jusqu'à faire le mal, sans nécessité aucune, rien que pour le faire !.. Et cela n'est que trop vrai, car ces monstres, sans aucune raison, sans crainte pour leur sûreté, sans
avoir le moindre reproche à adresser aux naturels, avaient formé le dessein de les massacrer tous.
Olive, de plus en plus indigné d'un pareil projet^ consultait Thorizon et appelait de toutes les forces de son âme, le retour de Marceau, qui seul pouvait mettre un terme à sa cruelle situation. Et comme il voulait s'éloigner du centre de Tabominable forfait que ces monstres préméditaient, ils lui dirent : Tu veux donc te mettre du côté des Kanacks?
— Je ne veux pas me mettre du côté des Kanacks, mais je ne veux pas non plus commettre de crimes. Que vous ont fait ces hommes ? ne vous ont-ils pas laissés vivre en paix malgré tout le mal que vous leur avez fait? Le jour, ils vont vous chercher votre nourriture et gardent à peine pour eux le strict nécessaire, et pour les récompenser vous voulez les tuer! Pourquoi voulez-vous faire cela?
Pendant plusieurs jours, après ce reproche.
Olive n'entendit plus parler de rien, il crut que les. misérables avaient renoncé à leur infernal projet et s'en trouvait heureux; mais son bonheur fut de courte durée !
Un matin, les trois bandits chargent leurs fusils, pour aller, disaient-ils, à la chasse d'un de leurs, porcs qui s'était échappé. Olive accepte cette version et prend aussi son fusil. Le grand chef de l'île et son flls veulent être de la partie ; ils battent les broussailles pour faire sortir la bête que l'on cherchait, dans le cas où elle s'y serait réfugiée.
On allait ainsi quand tout à coup, sans que rien n'ait pu le faire prévoir^ Jules fait quelques pas en arrière, couche le grand chef en joue et lui envoie une balle au-dessus de Toeil droit ! Le pauvre chef tombe roide mort, son dernier soupir est un sourd gémissement ! Olive qui se trouvait près du chef tomba de faiblesse. Jules, tout bronzé qu'il était dans le crime, resta cependant stupéfait en présence du cadavre immobile : « J'ai eu tort, dit-il à Olive, et si tu veux me promettre de ne rien dire, je ne tuerai plus personne. » Olive promit, et le misérable, pour cacher son crime, engagea le malheureux novice à laisser croire que le chef avait levé sa hache sur lui et qu'il l'avait tué pour sauver ses jours.
Ils se dirigèrent ensemble vers la case où se tenait la femme de l'infortuné chef. Arrivé là, l'abominable Jules lui dit brutalement : « Je viens de tuer votre chef, allez l'enterrer. »
François, cet autre rebut de la nature, arrive à ce moment pour dire : « Comment ! il n'y en a qu'un ? Ce n'est pas assez, il faut les tuer tous.
— C'est inutile, lit Jules, un seul suffit.
— U faut que j'en tue un aussi, et, apercevant le fusil d'Olive qui est à deux coups, il s'en empare en disant : « Avec cette arme le coup sera double. » Mais Olive, qui avait autant de courage que de dignité, lui arracha son arme en disant : « Ce fusil m'a été confié par le commandant Marceau et personne n'a le droit de me le prendre. »
Nous n'avons pas à dire la douleur de Tinfortunée épouse, ni même celle de toutes les femmes de la tribu : pendant trois jours et trois nuits, elles pleurèrent leur chef, et pour le faire selon l'usage du pays, elles enveloppèrent de la plus fine tapa un énorme rocher qui se trouvait dans Tîle, et c'est là, devant cette pierre comme devant un autel, qu'elles faisaient retentir dans les airs leurs cris et leurs chants plaintifs.
Les cris, les chants, les pleurs, fatiguant les oreilles du meurtrier, il ne trouva rien de mieux, pour échapper aux manifestations qui l'importunaient, que de froisser les malheureuses femmes dans leurs sentiments, et pour le faire plus sûrement, il se posta devant le rocher taboue^ en disant : « C'est là votre Dieu? eh bien, je vais le tuer comme j'ai tué votre chef », et il tire un coup de fusil sur le rocher.
A partir de ce moment, les Kanacks ne vinrent plus prier, ni gémir devant la roche escarpée qui avait été consacrée à leur culte par le tabou que le grand chef lui avait imposé.
Trois ou quatre mois s'étaient écoulés ^depuis que Charles, le soldat de l'infanterie de marine, avait quitté l'île pour aller vivre à sa guise à Taïti, à Upolu, et dans d'autres îles encore, contrairement à toutes les conventions. Le temps, qui ne s'arrête pas, avait marché avec une rapidité vertigineuse, et une heure, une heure fatale s'appro-
chait, Theure des comptes à rendre ; on ne peut envisager de sang-froid Taignille qui doit la marquer, Fairain qui doit la faire retentir dans les airs. Pour en écarter la pensée importune, on cherche à s'étourdir, et au lieu de s'en libérer par un généreux repentir, on entre plus avant dans le mal, on s'y complaît, on s'y engouffre ! Tabîme appelle Tabîme. Abyssus abyssum invocat^ vérité toujours ancienne et toujours nouvelle.
Le malheureux jeune homme qui a si vivement ressenti Tinsulte gratuite, qui lui avait été adressée par un officier de Y Arche-cC Alliance^ était capable de se relever, il a dû le faire, mais Charles, ce frère la Côte de la pire espèce, était loin de lui ressembler, nous ne le verrons que trop dans la suite de ce récit. Orgueilleux comme un démon, ambitieux à l'excès, ce malheureux avait laissé toutes les mauvaises passions pénétrer dans son âme ; il avait été jusqu'à se donner le titre d'agent consulaire français et en montrait des insignes qu'il avait arrangés. Un navire anglais, la Calypso^ lui avait même rendu les honneurs dus au rang qu'il s'était attribjié, et l'avait salué de cinq coups de canon à son arrivée à bord.
Ceci s'est passé à Taïti. Prittchard qui s'y trouvait au nom de l'Angleterre, crut à la mission de Charles ou feignit d'y croire pour en tirer parti à l'occasion.
A partir de cette époque, Charles devint un véri-
table tyran, tant pour sa jeune femme que pour ses employés ; la pauvre femme était terrifiée quand il la poursuivait le poignard d'une main et le pistolet de Tautre. Quand après avoir hélé un des hommes de la goélette, la réponse se faisait attendre, il envoyait un coup de fusil chargé à balle au malheureux.
C'est avec ces dispositions que Charles revint dans rîle où il supposait que le commandant Marceau allait bientôt venir pour voir où en étaient les affaires. Charles aurait dû tout d'abord s'enquérir de ce qui avait été fait par les hommes qu'il avait envoyés dans l'île lors du passage du navire commandé par M. le comte des Cars, la Mare del Stella^ mais il était trop préoccupé de sa situation personnelle pour songer à autre chose ; les bandits euxmêmes ne tenaient nullement à se mettre en lutte ouverte avec un homme aussi résolu et si peu scrupuleux ; ce qu'ils cherchaient en ce moment, c'était de se faire oublier, ils y réussirent en se tenant à l'écart.
Charles allait, venait, s'emportait pour tout et pour rien, comme le fait un homme qui craint l'heure suprême de la justice. Son indigne conduite est prête à être dévoilée et ses folles dépenses mises à jour, il faudra s'expliquer et indiquer clairement les causes de la ruine, le misérable le sent et ne trouve rien de mieux que de mettre le feu au magasin, et pour écarter les soupçons qui pourraient
peser sur lui, il joue rhomme rempli d'ardeur et fait des prodiges pour sauver les marchandises qui allaient disparaître dans les flammes : il est si bien dans le rôle qu'il s*est donné, que tout le monde y est pris.
Les chefs qui ne se rappelaient que les jours où Charles avait, par des rapports qu'ils croyaient de bon aloi, conquis leur amitié, étaient heureux de son retour, car ils espéraient qu'il les débarrasserait des frères la Côte, aussi vinrent-ils à son secours : ils lui offrirent les arbres nécessaires pour reconstruire le magasin. Les malheureux ne savaient pas la déplorable transfprmation qui s'était opérée dans l'âme de ce misérable, aussi donnèrent-ils des ordres pour qu'on lui vînt largement en aide. Tous les habitants de l'île se mirent à Tœuvre, et un magasin plus vaste que le précédent fut promptement élevé; ce dernier avait tout ce qu'il fallait pour en imposer aux regards.
Retour du commandant Marceau
Fidèle à la parole qu'il avait donnée, le commandant Marceau ne laissa pas les six mois s'écouler sans livrer aux vents la blanche bannière de l'auguste Reine des cieux qui protégeait son bien-aimé navire. Poussé par un vent favorable, l'imposante nef, qui ne paraissait d'abord qu'un
point imperceptible, sortit promptement de la courbure des flots, et c'est en suivant avec majesté leur mouvement impétueux qu'elle apparut aux regards des insulaires qui l'attendaient avec impatience, conune aussi à ceux des misérables qui craignaient sa présence, car le coupable n'aime pas à se trouver devant le justicier, il sait trop que le crime appelle le châtiment.
Que va-t-il se passer? Au lieu de la prospérité que le commandant avait rêvée et des figures rayonnantes qu'il aurait aimé à rencontrer, il ne trouva que la consternation et la ruine. Au rivage, il n'y avait pour recevoir l'équipage que les matelots, le pilotin et quelques naturels, qui, loin d'avoir les traits ouverts des jours heureux, n'avaient que ceux de la tristesse et de la douleur, et il n'y a pas à s'en étonner, l'incessante tyrannie des frères la Côte avait imprimé sur la face des pauvres sauvages toutes les souffrances qu'ils avaient endurées.
Le commandant avant toutes choses réconforta les malheureux qui avaient tant souffert ; ces pauvres insulaires regardaient celui qui leur apportait un si généreux secours, avec des yeux qui respiraient le bonheur et disaient toute leur reconnaissance ; ils sentaient qu'ils avaient devant eux une âme compatissante qui savait aimer. Les matelots s'étaient trouvés en trop petit nombre pour les défendre, ils ont à peine pu se défendre eux-mêmes.
Avant d'aller plus loin, nous tenons, à l'occasion des frères la Côte, à faire une réflexion encore :
Que des sauvages se livrent aux atrocités que nous avons vues, ils ont pour excuse Tinstinct de leur race, instinct qu'ils ont reçu en naissant ; mais que des Européens descendent à de pareils excès, ils se mettent au niveau de la brute et deviennent par là la honte de Thumanité. Ils sont en plus la plus sanglante condamnation d'une morale qui ne veut pas plus dépendre des règles civiles que des lois religieuses.
Heureusement qu'il y a dans l'homme qui vit au sein d'un pays chrétien, un christianisme qui s'inrflltre en lui à son insu. Ce christianisme est encore assez puissant pour le préserver souvent, si ce n'est toujom^, des chutes aussi lamentables que profondes. Mais quand, après les plus honteux débordements, on a fui ce pays au milieu duquel on n'osait plus se montrer à visage découvert, le mal est fait, l'humanité a disparu pour faire place à la bête fauve.
Voilà jusqu'où l'on peut descendre, jusqu'où l'on peut tomber !
Le commandant, après avoir fait débarquer des vivres pour réconforter quelque peu les malheureuses victimes des frères la Côte, songeait à châtier ces miséraibles qui les avaient tant fait souffrir, mais ces derniers n'ont pas osé affronter la colère d'un juge qu'ils savaient inflexible pour les iniquités
librement voulues et lâchement consommées. Les misérables s'étaient cachés dans les interstices des rochers d'où ils auraient pu tuer quelques hommes de réquipage ; la vie de ces hommes était trop précieuse pour la risquer ainsi. Le commandant crut qu'il valait mieux rapatrier les insulaires et laisser leurs bourreaux se détruire entre eux, ce qui ne pouvait manquer d'arriver.
Quant aux insulaires, ils regardaient le commandant Marceau comme un sauveur, il n'y avait plus qu'à leur faire comprendre combien l'âme est au-dessus du corps, pour les amener à saisir l'économie de la rédemption, et par suite leur faire aimer le Rédempteur. Les missionnaires n'y auront pas manqué : quand une terre est bien préparée, le semeur peut y jeter son grain avec confiance, Dieu est bon, il se plaît à récompenser le travailleur qui espère.
Il ne faut pas que ce qui précède nous fasse oublier cet autre frère la côte que nous avons nommé Charles, et si nous avons déguisé son nom, c'est par respect pour sa famille, qui est des plus honorables.
Si Charles avait eu la conscience tranquille, il se serait empressé de recevoir le commandant dès son arrivée, il n'en a rien fait, c'est le lendemain seulement qu'eut lieu l'entrevue de ce triste frère la côte avec le vaillant commandant. Charles, malgré son audace, était très embarrassé, très anxieux et
presque décontenancé. Il se remit cependant et arrangea une histoire qui avait pour but de faire croire qjx'il avait eu de grandes difficultés à surmonter ; il parla de ses épreuves, de Tincendie qui était venu entraver la marche des affaires, des guerres incessantes entre les diverses tribus, etc.
Le commandant écouta M. Charles avec bienveillance; généreux à l'excès, ce vaillant homme était disposé à le plaindre, comme on le fait quand un homme est dans le malheur. Jusque-là, tout allait bien. Mais, quand le malheureux Charles, par un esprit de sotte vanité, se mit à raconter ses actes cooune agent consulaire, le commandant, effrayé des conséquences d'une pareille audace, se laissa aller à la fougue de son ancienne nature, car il avait compris, à ce trait, qu'il avait affaire à un misérable. Alors cet homme si paisible, si bienveillant, si plein d'aménité, se mit à lancer un regard qui semblait, par sa vivacité, être le rapide éclair qui ne précède que d'un instant le tonnerre et ses bruyants éclats.
Après avoir fait à Charles les plus vives remontrances, le commandant qui avait peine à se remettre, tant il était indigné, ajouta qu'une pareille conduite demandait une réparation publique, et que cette réparation serait faite à Taïti, en présence des chefs de l'île, de Prittchard et de tous les habitants de l'archipel.
Le conmiandant ne s'en tint pas là, il demanda
156 LKS CANNIBALES ET LEUR TEMVS
à voir les livres, afin de se rendre un compte exact de rétat des affaires.
Charles se voyant percé à jour, changea d'attitude, il devint insolent, agressif et bientôt furieux ; un lion et une panthère sont en présence, prêts à entrer en lutte ouverte. Alors eut lieu une scène terrible qui pouvait devenir des plus sanglantes : Charles, le forban, le misérable, Tindigne, s'oublia jusqu'à frapper le commandant au visage !
Le vaillant commandant aurait pu le prendre et le broyer comme on le fait d'un reptile qui répugne, il ne le fit pas, et se contenta de laisser tomber sur son adversaire xm de ces regards dédaigneux que ne pardonne jamais la vanité d'un inférieur.
Charles, le misérable Charles, n'en resta pas là, il se précipita sur ses pistolets, et les braqua sur la poitrine du commandant qui, sans s'émouvoir, leva les épaules et dit, en se retournant : « Vous me faites pitié ! » et sans rien ajouter, il sortit tranquillement de la case et regagna son embarcation où des hommes attendaient ses ordres : « A bord », dit le commandant, et ce fut tout.
On a pu remarquer dans cette scène, les deux manières d'être du commandant : inflexible quand il s'agit de réparer une faute qui pouvait avoir de très graves conséquences, et entièrement maître de lui quand sa personne seule se trouvait en cause. Mais qu'on ne craigne rien, la faute commise par le forban, qui a osé prendre le titre de consul, sera
réparée ; la réparation est un devoir rigoureux et de toute justice, Charles n'y échappera pas plus qu'au châtiment qu'un pareil abus mérite. Le malfaiteur le sait bien, et s'il a compté sur la longanimité du vaillant chef pour ce qui le concernait personnellement, il sait aussi, et à n'en pas douter, que la fuite seule peut lui faire éviter la peine due à tous ses forfaits. Mais, orgueilleux à l'excès, il ne veut pas se contenter de fuir, il veut le faire avec audace et en bravant le commandant ; c'était mal le connaître. Une seule chance lui restait, c'était de se repentir, et le magnanime commandant lui eût pardonné et aurait tout fait pour le sauver. Charles aima mieux obéir à tous ses mauvais instincts, et pour que rien n'y manquât, il fit dire, ironiquement, au commandant^ qu'il partait avec la goélette pour Sydney, et qu'il voulait bien se charger des commissions pour la mission. Ce n'était point là une simple fanfaronnade, car de VAixhe-d' Alliance on voyait, en effet, l'équipage de la goélette appareiller avec activité.
En ce moment, un devoir impérieux s'affirmait, et nulle transaction n'était possible ; le commandant ne pouvait laisser enlever, sous ses yeux, un navire qui appartenait à la Société de l'Océanie. Il pria le médecin du bord, qui avait le désagrément d'être le compatriote de Charles, d'aller à terre et de tâcher de ramener son protégé à de meilleurs sentiments. Puis, réunissant tout l'équipage, il le
mit, en quelques mots, au courant de la situation, et demanda quelques hommes de bonne volonté pour raccompagner et empêcher, à tout prix, l'accomplissement du forfait que le misérable voulait si insolemment accomplir, ne dissimulant pas qu'un grand danger était à courir avec un homme si peu scrupuleux que Charles et un équipage composé de pirates et de forbans de la pire espèce.
Tout le monde, sans exception, voulait accompagner le commandant.
— Merci, mes enfants, merci de votre dévouement, dit Marceau, mais je n'ai besoin que de quelques hommes et je ne dois les choisir que parmi les célibataires.
Le choix se fit vite, car il n'y avait pas de temps à perdre. Les volontaires furent armés jusqu'aux dents et, sans désemparer, on sauta dans les embarcations et Ton partit. En pareille circonstance, il n'y a pas d'inactifs ; chacun s'était mis à l'œuvre et Ton fendait les jflots. On ne parlait pas, on manœuvrait ; les flots et le vent interrompaient seuls le majestueux silence qui régnait dans les embarcations.
La goélette était mouillée à mi-distance du rivage et de VArche-d! Alliance, Charles était à terre, surveillant, une longue-vue à la main, ce qui se passait à bord des deux navires. Quand il vit que le commandant embarquait avec ses hommes, il comprit, et, rapide comme l'éclair, il se jeta dans
une embarcation et commanda à ses matelots de forcer la rame afin d'arriver le premier à bord. A ce moment arrive le docteur Montargis, son compatriote, qui allait à terre pour conférer avec lui ; et, sans hésiter un instant, il lui barre le passage en lui criant qu'il voulait lui parler et qu'il fallait, dans son intérêt, qu'il l' écoutât.
Charles est furieux de se voir ainsi entravé, il veut passer et passe quand même, mais il y eut forcément un temps d'arrêt, et ce temps, quelque court qu'il fût, permit au conmiandant d'arriver le premier.
Les matelots de la goélette n'ayant pas reçu d'ordres, ne savent que faire. D'un bond, le commandant et ses hommes, le pistolet au poing, sont sur le pont ; l'œil étincelant et de sa voix la plus énergique, le vaillant chef s'écrie : « Que personne ne bouge ! » Au ton accentué de ces paroles qui grondaient comme la foudre, tandis que les yeux de ce chef, redoutable en pareille circonstance, semblaient lancer des éclairs, l'équipage, rempli de terreiu', cessa toute manœuvre, la goélette était prise sans qu'il en ait coûté une goutte de sang.
Charles arrive quelques secondes après, quelques secondes seulement, mais trop tard. A la vue de ce qui vient de se passer, il est furieux, il l'est à l'excès, un fou ne l'est pas plus dans son cabanon quand il lutte contre les barreaux qui l'emprisonnent ou les liens qui entravent ses mouvements désordonnés.
Le misérable qui se sent vaincu, veut faire un dernier effort, il bondit et veut s'élancer sur le commandant comme pourrait le faire la plus féroce des bêtes fauves après le ravisseur de ses petits ; vingt pistolets sont braqués sur lui ; le misérable est atterré et comprend que Theure de la jlistice est arrivée. Le commandant crie à ses hommes : « Emparez-vous de ce misérable, attachez-le et jetez-le dans la chaloupe. » C'était là que d'habitude on mettait les pourceaux.
— ^ Quoi! s'écria le forban, moi, ici?
Sans lui répondre, on le conduisit vers YA?xh€' d'Alliance où il fut mis aux fers.
Le lendemain, le commandant se fait conduire à terre pour prévenir la jeune femme de Charles de se préparera partir, sans inquiétude aucune, qu'elle serait traitée avec égards, et qu'on la reconduirait dans sa famille, à Taïti.
Le commandant n'oublia pas la promesse qu'il avait faite de rapatrier les bons insulaires de l'île afin de laisser les misérables frères la Côte s'entredéchirer entre eux comme ils le méritaient.
La malheureuse femme de Charles accepta avec joie l'offre qui lui était faite de partir ; elle demanda même à tenir compagnie à son triste époux, qui la poursuivait parfois les armes à la main, comme nous l'avons dit. Elle avait elle-même raconté au médecin du bord que son mari avait voulu la tuer et qu'elle n'avait dû son salut qu'à la fuite.
En racontant ce fait au docteur, elle lui avait montré les pistolets qui étaient encore chargés. Le docteur, dans Imtérêt de la malheureuse, en avait mouillé les amorces afin d'éviter, autant qu'il était en lui, Taccomplissement d'un crime.
Près de son mari qu'elle était contente d'accompagner, malgré les mauvais traitements qu'elle avait dû subir, elle se mit à lui raconter en riant l'histoire des amorces mouillées. Quel sentiment la faisait agir? Nous ne saurions le dire. D y a dans le caractère de certaines femmes des singularités qu'il ne faut pas trop chercher à définir, on pourrait y perdre sa peine ou manquer de bienveillance, et il ne faut faire ni l'un ni l'autre, quand on a devant soi les traits d'un homme tel que le commandant Marceau qui n'avait rien tant à cœur que d'éviter tout ce qui pouvait blesser la charité.
Dans le fait que nous venons de raconter, Marceau aurait pu faire passer par les armes celui qui avait trahi tous ses devoirs, il en avait le droit, il aima mieux^ pour ce qui le concernait, lui faire grâce, afin que le souvenir de cet acte de clémence puisse un jour faire rentrer cet homme en luimême et le ramener à des sentiments qui, loin de déshonorer la nature humaine, la montrent sous un jour qui fait bénir celui de qui vient tout don parfait.
Le but était assez élevé pour tenter im vaillant cœur, c'est celui que le digne commandant avait toujours devant les yeux et qu'il ne manqua ja-
mais de se rappeler dans les circonstances difficiles. C'est ainsi que le lion avait souvent la douceur d'un agneau, et quoiqu'il lui eût été facile de bondir sur un insolent en rugissant de colère, il aima mieux rester fidèle aux mouvements de la grâce qu'à ceux de la nature. Aussi, le souvenir de cet homme est-il resté vivant dans Tâme de ceux qui l'ont connu, il y est resté pour les accompagner, les guider et les protéger.
Si le commandant n'était pas pour la justice rigoureuse, il est des actes qu'il ne pouvait pas, qu'il ne devait pas, laisser impunis. Charles, après s'être mis sous la protection du commandant, s'était, faussement, fait passer pour agent consulaire/rançais. Ce fait qui pouvait avoir les plus graves conséquences, devait être dénoncé à la justice française qui seule avait qualité pour punir celui qui s'était rendu coupable de ce méfait.
Après que le conunandant eut réglé toutes choses, il se dirigea sur Taïti. Dans cette île, la population était au courant de ce qui venait de se passer. Le commandant, dès son arrivée, se rendit chez Mataafa, le grand chef de l'île, et là, en présence de toute la population réunie, il rappela les promesses qu'il avait faites de ne jamais se mêler de politique ni des affaires du pays. Il dévoila la conduite de Charles, son imposture, faits pour lesquels il était aux fers en attendant que justice soit faite par les tribunaux français.
Tout le monde crut à la sincérité des paroles du commandant; le grand chef Mataafa le complimenta, et baissant la voix en s'approchant de Toreille du commandant, il lui dit : « Pourquoi n'emmènes-tu pas aussi Prittchard qui est un bien plus grand menteur que Charles, tu nous rendrais par là un grand service. »
Nous n'avons pas à juger le sentiment du grand chef, quant à Prittchard nous aurons à en parler plus loin à Toccasion d'une entrevue que le commandant eut avec lui.
Evénements dramatiques.
Nous allons entrer dans une série d'événements plus dramatiques les uns que les autres, événements qui montreront, mieux que jamais, combien le commandant Marceau avait raison de compter sur la Providence, et comment Elle protège ceux qui, loin d'entraver son action, lui viennent en aide par tous les moyens qui sont en leur pouvoir. Dans cet ordre d'idées, rien n'est à négliger, car tout se tient, tout s'enchaîne, tout conduit au but, au but suprême, même ce qui semble en éloigner le plus. Ici ce sera un homme de guerre qui, en dirigeant de gros bataillons, servira à accomplir les lois de la Providence que, dans son for intérieur, il nie peut-être ; là, ce sera un petit enfant, bien humble,
bien modeste, que Dieu choisira pour exécuter ses desseins.
Ce fait s'est produit sur V Ai^che-d' Alliance ; ce navire avait recueilli un jeune enfant de quatorze ans, le petit Louis. Cet enfant, adopté par Mgr Douarre, évêque d'Amata, était devenu un chrétien fervent, il parlait aussi bien notre langue que la sienne.
Brave et intelligent, ce cher petit n'a rien eu tant à cœur que de se souvenir des services qu'on lui avait rendus ; nous le verrons à l'œuvre, et ne croyons pas trop dire en affirmant qu'à la vue des actes qui vont s'accomplir par cet enfant de la nature, nous ne pourrons que louer et bénir Dieu du bien que parfois il veut bien opérer par la plus petite, la plus humble, la plus faible de ses créatures.
\: Arche-dJ Alliance avait donc quitté Lifu, où l'on dévorait les hommes sans pitié ni merci, pour retourner à Halgan, et rendre, cette fois, à la partie sud de l'île, les naturels qu'à Sydney on avait reçus à bord, comme nous l'avons dit.
Halgan, une des Loyalty, est à 200 lieues de Lifu. Cette île est divisée en diverses tribus qui se font une guerre continuelle. La partie nord a pour chef Uanuekéi et la partie sud Nikkélo. C'était au premier de ces deux chefs que Marceau avait rendu, quelques mois auparavant, son fils et bon nombre de ses insulaires. Le service était assez grand pour ne pas être oublié. Dès que V Arche-d' Alliance
fut signalée, Uanuekéi se rendit à son bord, avec une quarantaine d'hommes, * pour exprimer au commandant toute la joie qu'il éprouvait de le revoir. Mais comme les Kanacks que ramenait cette fois Marceau appartenaient à la tribu ennemie, Uanuekéi lui dit, sous l'apparence d'un bienveillant conseil : « Garde-toi bien de te rendre chez Nikkélo, il farriverait malheur, car sa tribu est très féroce. »
Le but de ce chef n'était pas difficile à pénétrer : dans la haine qui le dévorait, il aurait voulu que le commandant lui remît les naturels appartenant à son ennemi, afin de les faire servir à sa vengeance en s'en faisant un horrible festin, "comme il l'avait fait, peu de jours auparavant, après un combat meurtrier ; et cela était si vrai, que l'on voyait encore, pendus à quelques arbres, des restes de chair humaine que l'on avait fait rôtir et que l'on conservait pour les jours suivants, tant les victimes avaient été nombreuses.
Il fallait une rude foi et une grande confiance en la divine miséricorde, pour continuer à espérer alors qu'on avait devant les yeux la preuve des actes monstrueux auxquels se livraient ces cannibales. Marceau Tavait, cette foi, et quand tous désespéraient de ces malheureux, il se plaisait à rappeler les magnifiques conversions opérées dans ces contrées, et comment des hommes qui avaient vécu dans l'anthropophagie pendant de longues années, s'étaient abandonnés à la grâce à laquelle
ils sont demeurés fidèles jusqu'à leur dernier jour, sans plus cesser de pleurer les iniquités de leur vie, de les pleurer toujoiu^, toujours.
C'est en pensant à ces merveilleuses transformations, que Marceau espérait, et il faudrait oublier les miséricordieuses voies de Dieu pour blâmer ou condamner sa foi. En pensant à ces grandes choses, on hésitera à le faire, et ne pouvant l'imiter, on sera amené à l'admirer.
Marceau fit voile pour se rendre vers l'autre tribu. Nikkélo le reçut avec les plus vives démonstrations ; il demanda même qu'on lui envoyât des missionnaires. Rien ne saurait égaler les marques d'amitié qu'on lui témoignait. Le commandant était heureux de pouvoir reconnaître toutes ces bontés en débarquant, dans leurs propres tribus, les Kanacks qu'il avait si généreusement protégés à Sydney. Après avoir accompli cet acte, le conmiandant retourna dans l'autre partie de l'île, vers la tribu d'Uanuekéi. Ce retour causa la plus vive joie à ce chef, et Marceau se prenait à espérer tant son noble cœur aimait à croire au bien, tant sa belle âme, d'accord avec son ardente foi, le désirait.
Uanuekéi donna plus que jamais des marques de respect et ses prévenances étaient extrêmes tant pour Marceau que pour les missionnaires.. Allait-on sortir des épreuves pour entrer dans une ère de paix? Le grain du semeur allait-il enfin tomber dans une bonne terre et germer sous les rayons
ardents de la charité des envoyés de Dieu, des envoyés de Dieu qui ont arrosé cette terre de leur sueur et de leur sang? Marceau Tespérait et son âme se reposait dans cette douce pensée.
Uanuekéi semblait heureux de voir le sage commandant ne pas douter de sa parole : « Accordemoi encore une satisfaction, lui dit-il : daigne venir ce soir à une grande fête que j'ai préparée en ton honneur. » L'invitation, faite en termes on ne peut plus courtois, ne pouvait qu'être acceptée, elle le fut et Uanuekéi paraissait au comble de ses désirs. Il est inutile d'ajouter que tout Tétat-major fut invité en même temps que le commandant.
Gomme la journée était' longue encore, on convint que Uanuekéi viendrait à bord avec Jokéia pour y prendre un repas cordial et que le soir on partirait ensemble pour la fête. L'offre étant acceptée, Marceau devança Uanuekéi qui devait le suivre avec son fils.
Avant d'aller plus loin, nous avons à dire un fait providentiel auquel il est impossible de donner un autre nom. Après avoir quitté la partie de l'île commandée par Nikkélo, il se produisit un événement singulier : on était en pleine mer, lorsqu'on aperçut, dans une partie retirée du navire, un jeune enfant de sept à huit ans, qui s'amusait à enfiler des perles. La quiétude de cet enfant était extrême; rien ne le préoccupait ; une perle n'était pas plus tôt enfilée qu'il en prenait une autre pour lui
faire suivre le même chemin. Ce cher petit était le fils d'un chef guerrier nommé Bassit, lequel était sous les ordres de Nikkélo. L'enfant était monté siu: le navire sans qu'on ftt attention à lui. Quand on s'aperçut de sa présence on était en mer ; on voulait néanmoins le faire reconduire, mais il tenait à rester quand même ; il y mettait de l'obstination et ne voulait rien entendre : « Non, disait-il, je veux, je veux rester. »
Marceau regarda cet enfant et soupçonna que Dieu n'avait pas permis, sans dessein, la présence à bord de ce petit ange, et il se prit à dire : « Ce n'est pas le hasard qui a dirigé cette jeune volonté, et Dieu saura bien manifester la raison de cette visite. »
Les heures suivaient leur cours, tout se préparait, quand on vit arriver Uanuekéi sans son fils. Le commandant lui en demanda la cause. Uanuekéi l'excusa en disant qu'ignorant son retour, son fils était parti pour une excursion, de laquelle il ne devait revenir que le soir, mais qu'au retour il serait on ne peut plus heureux de le voir.
Malgré ce contre-temps, on fit tout pour recevoir le grand chef avec les honneurs dus à son rang ; la joie était sur son visage, on allait le diriger vers la salle du festin, quand, tout à coup, le petit enfant duquel nous venons de parler jeta un cri perçant, puis on vit sa figure se décomposer et prendre l'expression d^une indicible terreur. Ce senti-
ment de son âme était tellement dépeint siir tous ses traits^ qu'on en fut effrayé. Le pauvre enfant alla se précipiter dans les bras du docteur Baudry qui , en ce moment , était armé de son fusil. Ce docteur était celui qui avait échappé au massacre de la Nouvelle-Calédonie. Celui de Y Arche-d' Alliance n'était autre que le docteur Montargis^ notre bienveillant ami. Le docteur Baudry connaissait la cruauté des cannibales , et n'aurait pas voté pour qu'on employât la douceur à leur égard. Quant au commandant, tout en demeurant ferme et énergique, il cherchait à triompher par la mansuétude^ et ce n'est pas en un jour qu'il en était arrivé là, car les moyens violents étaient dans sa nature : c'est en luttant généreusement contre lui-même qu'il est parvenu à dompter des mouvements qui le poussaient à renverser ce qui lui résistait.
Marceau ne savait comment expliquer la terreur de l'enfant, mais il ne tarda pas à en connaître la cause. Uanuekéi^ à la vue du pauvre petite devint pourpre de colère, et demanda au commandant comment le fils de son plus mortel ennemi se trouvait en ce moment sur le navire.
Marceau raconta simplement le fait tel qu'il s'était produit.
— Il me faut cet enfant, dit Uanuekéi.
Le commandant lui en montra l'impossibilité et le supplia, au nom de l'amitié qu'il lui avait promise, de dire un mot au cher petit pour le calmer.
Uanuekéi, à la prière de Marceau, s'approcha du pauvre petit, et le toucha en lui disant une ou deux paroles. L'enfant se rassura instantanément, et courut se remettre à enfiler ses perles.
A Theure où ceci se passait, Salomoné (1) et un jeune pilotin nommé d'Arlac, étaient descendus à terre pour faire de Feau. Qui ne rencontrèrent-ils pas sur le rivage, ce fut Jokéia, Jokéia lui-même. Le malheureux était tellement changé, qu'ils le reconnaissaient à peine. Le jeune pilotin qui Tavait admiré à bord, alla à lui pour lui manifester sa surprise de ne pas Favoir vu venir avec son père, le commandant les ayant invités tous deux. Jokéia balbutia une explication qui ne contenta guère Salomoné, il connaissait trop bien le fort et le faible des naturels de ces îles, et sans rien manifester au dehors, il se tenait toujours à portée de son embarcation. Depuis le matin, Salomoné observait ce qui se passait, et se réservait de parler quand il jugerait le moment venu de le faire.
Pris au dépourvu, Jokéia se décida à suivre à bord d'Arlac, son ancien ami, et le fidèle, mais trop prudent Salomoné.
Dès que le commandant aperçut le digne fils de Uanuekéi, sa surprise fut extrême ; il alla à lui, la tristesse dans l'âme, pour lui demander ce qu'il avait pu faire pour être ainsi changé.
(l) Salomoné est un jeune Wallisien dont nous parlerons plus loin.
— Mais rien, répondit Jokéia, sans trop oser regarder celui qui lavait tant admiré naguère.
— Tu mens, dit le commandant, je le vois. Oui, tu mens, car on ne change pas ainsi sans raison. Est-ce que tu mangerais de la chair humaine? reprit Marceau en le regardant en face.
— Mais... non... balbutia le malheureux ! le cannibale !
— Tu persistes à le nier et moi je le vois : tu manges de la chair humaine! Je le vois! Je le vois!...
— Après tout j'ai Fâge, reprit Jokéia d'un air résolu.
Il paraît qu'il faut être d'un certain âge pour avoir le droit de prendre part à ces horribles festins. Jokéia avait atteint les années voulues et maintenant il est comme une bête, une bête féroce, qui déchire et dévore la chair humaine, et il demeure avec des lèvres qui dénotent les plus hideux appétits mis au service des plus ignobles instincts. Voilà jusqu'où l'on peut descendre quand on oublie son origine, et surtout sa destinée, sa fin dernière.
En quittant le conmiandant, le malheureux Jokéia, qui représentait si bien maintenant l'homme tombé, l'honame ruiné, l'homme abruti, Jokéia monta sur le pont, car malgré sa corruption précoce, il ne pouvait supporter le regard scrutateur de Marceau, ce regard qui, en fouillant jusqu'au
i72 LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
fond de Tâme, ne laissait pas que de lui faire les plus sanglants reproches. Et Tenfant était là qui jouait toujours avec ses chères petites perles. Oui, le cher petit jouait, il jouait quand, en levant doucement son regard angélique, il aperçut celui que nous appelions naguère le fier enfant de la nature, le bel insulaire, le sympathique Jokéia, et qui n'est plus, à Theure actuelle, qu'un être féroce, un monstre, un cannibale !
A cette apparition, Tenfant tressaille ! il jette un cri perçant ! son visage se décompose, ses lèvres tremblent ! le pauvre enfant est atterré ! rien cette fois ne peut le calmer ! Le médecin du bord lui tâte le pouls, il n'en peut compter les battements. Marceau qui était accouru, fit effort sur lui-même pour demander à celui qui venait de causer cette terreur, de la calmer par quelques paroles.
Jokéia se rendit, ou sembla se rendre à la prière de Marceau à qui il devait la liberté, mais le cher petit ange ne se calma qu'à moitié, tant l'impression première avait été vive et profonde.
Quant à Uanuekéi, il renouvela au commandant ses protestations d'amitié et demanda la permission de le quitter pour préparer la fête qui allait se donner en l'honneur de son retour. Jokéia resta à bord avec les siens.
Une infernale machination.
Tout paraissait apaisé quand Salomoné fit savoir au commandant qu'il ne fallait pas se fier aux paroles de Uanuekéi et de Jokéia, car ils avaient pris la résolution de tuer le jeune enfant en haine de Bassit, son père.
Dès que le commandant apprit cette monstrueuse décision, il enferma Tenfant dans sa cabine et en fit garder la porte par un matelot, le pistolet au poing et le poignard à la ceinture. Celui qui avait été choisi pour cette mission était le plus dévoué et le plus décidé des hommes ; il n'aurait pas fait bon de violer la consigne qu'il avait reçue, car on n'aurait pas tardé à prendre plus de large qu'on n'en aurait voulu. Il fallait qu'il en fût ainsi, car Jokéia et les autres sauvages rôdaient sans cesse autour de la cabine qui recelait le cher enfant.
A ce moment, le petit Louis fit respectueusement demander au commandant la permission de se présenter devant lui pour lui révéler une affaire de la plus haute importance. Marceau le fit venir sans retard et le pria avec la plus grande douceur, de parler sans crainte, quel que soit le secret qu'il pourrait avoir à lui révéler.
— Commandant, dit le cher petit, ne descends pas à terre ! Cette fête de nuit n'est qu'un piège qu'on te tend, on veut te tuer, toi et nous tous avec,
puis brûler le navire après l'avoir piUé. En parlant ainsi, je ne fais que mon devoir, tu m'as recueilli quand je manquais de tout, et en ce moment Dieu, qui est bon, a voulu se servir de moi, qui ne suis qu'un pauvre enfant, pour sauver celui à qui je n'aurais jamais osé adresser la parole sans cet affreux complot que j'ai découvert alors qu'on parlait devant moi sans se douter que je comprenais tout.
Le commandant remercia la Providence ; pour lui sa conduite n'avait eu d'autre mobile que de chercher à fonder une mission chez un peuple intelligent ; la chose n'étant plus possible pour le moment, Marceau résolut de quitter ces parages, et dans ce but, il donna l'ordre d'appareiller en reprochant à Jokéia son indigne conduite, sa lâcheté, sa noire trahison. « Je sais tout, lui dit le commandant, oui, tout : vous vouliez nous massacrer tous cette nuit après nous avoir attirés à terre sous prétexte de nous faire assister à une de vos fêtes, oubliant le service que je t'ai rendu en me détoiu*nant de ma route pour te ramener ici, toi et les tiens, et c'est ainsi que tu voulais me témoigner ta reconnaissance. Je pourrais, à l'heiœe actuelle, tirer de toi une éclatante vengeance, je ne le ferai pas : je crois à Celui que les robes noires viennent vous annoncer, et Celui-là qui est bon, m'ordonne de vous pardonner. Tu peux donc partir sans crainte, il ne te sera fait aucun mal. »
Jokéia voulut essayer quelques nouvelles protestations, mais quand il vit que Ton hissait les embarcations, il commença à s'eflFrayer et dit encore quelques mots au commandant qui, sans s'y arrêter, lui annonça sa résolution en ces termes : « Je pars pour sauver notre vie et celle de cet enfant. »
Jokéia ne sachant plus que répondre, osa encore demander qu'on le reconduise à terre.
— Tu sais nager, lui dit Marceau.
— Oh! moi, chef!
Les matelots étaient tous armés. A leur vue, les Kanacks qui se trouvaient à bord sont saisis de frayeur; déjà le grand foc est hissé, et le navire s'ébranle, il est en marche. Jokéia et les siens se jettent à la mer et nagent entre deux eaux, tant ils ont peur d'être mitraillés, sachant combien ils le méritaient.
Quand le petit enfant qui était resté enfermé dans la cabine du commandant apprit, par son gardien, que les ennemis de son père étaient loin et qu'il n'avait plus rien à craindre, il sortit de sa cachette et se livra à une joie difficile à dépeindre ; il courait sur le pont et se jetait dans les bras de tous ceux qu'il rencontrait, puis il les embrassait à la manière de ces pays, en frottant son petit nez contre ceux moins petits des matelots, et ces derniers, loin d'en rire, étaient émus aux larfSes.
Après ces manifestations, l'enfant courait encore en poussant des cris joyeux, oui^ il courait de l'un
à Tautre. L'oiseau qui recouvre sa liberté n'est pas plus agile que ne Tétait cet enfant. On aimait à partager sa joie ; pour lui, il avait embrassé tout le monde, sauf le commandant, et quand le médecin du bord, qui aimait à se rendre compte de tout, lui en demanda la raison, il répondit : Aleki tabou ^ le grand chef, c'est défendu.
Oh ! le charmant enfant ! Oui, il Tétait réellement et le sera peut-être encore pendant quelque dix ans, et durant ces bons jours, il restera beau, intelligent, sympathique ; puis le temps viendra où, lui aussi, aura Tâge de prendre part au funèbre festin qui suit un grand carnage ; et quand cette heure ténébreuse sera venue, il terrifiera Tenfant d'un chef à venir conune il Ta été lui-même par le fils d'un ennemi tombé dans la férocité.
Et Ton demanderait encore ce que les missionnaires vont faire dans ces pays ! Nous supposons nos lecteurs trop intelligents pour qu'il soit nécessaire de répondre à nouveau à cette question ; les faits sont assez lumineux pour éclairer la situation et la mettre sous son vrai jour ; faire plus, ce serait prendre un flambeau pour porter la lumière alors que le soleil brille dans tout son éclat.
En commençant ce récit, nous parlions de la Providence et nous disions que le commandant avait en Elle%ne confiance pleine et entière, et que jamais il ne gênait son action. Vit-on, d'une façon plus palpable, un fait se vérifier plus que celui-ci?
N*est-il pas évident que sans la présence des enfants, tout réquipage de VArche-d' Alliance aurait été massacré, car sans eux on serait descendu à terre, et sui? un signe, le crime aurait été consommé, et, après le massacre, le navire aiu'ait été pillé et brûlé ! Jokéia, le triste Jokéia, en avait déjà fait Tinventaire en se promenant dans Fentrepont où il soupesait les malles, tout en cherchant à savoir si les canons étaient chargés.
On comprend comment le petit Louis était là, mais l'autre enfant, le fils du grand chef Bassit, rien ne justifie sa présence à bord, rien autre que la divine Providence qui a voulu, par cet enfant, commencer à faire la lumière. L'officier du bord, à Tamitié duquel nous devons nos renseignements, en se demandant comment cet enfant, fils d'un grand chef, était resté à bord, et conunent son père l'avait oublié, n'a trouvé que cette réponse : Digitus Dei est hic, le doigt de Dieu est là.
Et puis, ces 20,000 cocos embarqués à Futuna, en guise de lest, n'ont-ils pas été comme une nourriture providentielle, une manne céleste ? Sans ces cocos, le commandant n'aurait jamais pu accepter cinquante passagers, alors que les vivres étaient rares.
Nous savons que l'on peut dire que ces passagers n'ont payé ce bienfait que par la plus noire ingratitude ; mais, en se reportant à ce qui précède, on sera amené à penser avec nous que le
meilleur des grains ne germe pas en un jour, et qu'en cela, comme en tout, il faut le soleil du bon Dieu et sa céleste rosée.
Nous pourrions multiplier les questions et demander comment le navire n'a pas été pris, alors que les sauvages se trouvaient quatre fois plus nombreux que Téquipage, et qu'ils étaient venus à bord avec les intentions les plus perverses ? Ce n'était pas la crainte qui les dominait; car, quelques jours après, ils se sont emparés d'un navire qui était venu mouiller dans ces parages, navire qu'ils ont pillé et brûlé après en avoir massacré tout l'équipage.
Et si l'on nous demandait pourquoi le sort de ce dernier navire a été si différent du premier, nous répondrions qu'on ne demande jamais à Dieu la raison des choses. Ce que nous constatons, une fois encore, c'est que la foi du conamandant Marceau en la divine Providence était pleine et entière, et qu'elle a été pleinement et entièrement justifiée.
Salomoné, lui aussi, était un enfant de la Providence, le commandant l'avait recueilli, et cet enfant, qui s'était attaché à lui, a pu souvent, par des services signalés, manifester sa reconnaissance. Nous allons en dire un mot en esquissant son portrait.
Portrait de Salomoné.
Salomoné était un vaillant enfant duquel nous
pouvons parler, car nous l'avons vu à Paris et reçu à la table de famille avec le digne officier du bord qui nous Tavait présenté.
Salomoné qui, par sa famille, s'appelait encore Uhinima, était né à Wallis. Il avait environ quinze ans et paraissait en avoir vingt-cinq tant il était fort et robuste. Il possédait, avec ces qualités physiques, des qualités morales de premier ordre : il était très bon chrétien. Il avait été baptisé en 1842, à Tépoque des premiers baptêmes solennels donnésàWalUs.
Lors de la première visite de Marceau dans cette île, ce bon jeune homme voulait le suivre ; le commandant crut ne pas devoir y consentir. Mais un jour la nouvelle se répandit que Y Arche-d' Alliance avait échoué en vue de Ffle. Salomoné, qui était éloigné du lieu du désastre, en est ému, et bientôt il franchit la distance et se rend à bord. C'était le plus fort plongeur de Tîle. Il demanda en quel endroit le gouvernail était tombé. On lui montre un espace de cent mètres carrés, et la mer avait là de 70 à 72 brasses de profondeur. Aussitôt Salomoné s'élance et plonge jusqu'à dix fois de suite, en restant chaque fois 65 secondes sous l'eau. « Et s'il y avait eu des requins? lui demanda-t-on. — Oh ! répondit-il, pourvu qu'il n'y en ait que deux, ça va bien, on en prend un sous chaque bras, on les serre et on remonte avec eux. » C'est ainsi qu a WaUis on traite ces monstres au risque de se faire couper un bras ou une jambe.
480 LES CANNIBALES ET LEl-R TEMPS
Salomoné avait déjà plongé neuf fois sans trouver le gouvernail, enfin, la dixième fois, après avoir parcouru en tous sens ces immenses profondeurs, le brave insulaire le découvrit. Cette découverte faite, Salomoné plongea une fois encore pour attacher une amarre au gouvernail. Grâce à son dévouement, le sauvetage se fit avec bonheur.
Après un si bon labeur, on pressa Tenfant de demander une récompense au commandant à qui il avait rendu un si grand service.
— Eh bien, oui, je demande une récompense, celle de suivre le commandant et de partir avec lui.
Après avoir essuyé bien des refus du côté de son père, ce dernier finit par se rendre à ses instances en lui disant : « Je te donne à Marceau, je lui cède tous mes droits : il sera ton père, tu seras son fils. »
C'est ainsi que Salomoné suivit le commandant, et révénement qui avait fait échouer VArche-d'Alliance à Wallis, a été une des causes de son salut à Uea.
Nous avons vu comment Marceau avait quitté cette dernière île, mais il fallait agir et agir vite, afin d'éviter le plus petit choc qui, s'il avait eu lieu, pouvait devenir sanglant.
Il était tard, le vent devenait irrégulier, il eût été imprudent de gagner la haute mer en un pareil moment ; on était à 10 lieues de terre et par 15 brasses d'eau.
Le lendemain, dès la pointe du jour, l'oncle du
jeune enfant vint à bord, on en prévint le cher petit en lui disant : « Enfant, voilà ton oncle. — C'est bien », répondit le petit ange sans se déranger, il voulait achever une enfilade de perles. Quand il eut terminé ce doux passe-temps, il alla vers son oncle, et tout d'abord se mit à lui raconter ce qui s'était passé la veille, le mal que le féroce Jokéia voulait lui faire, et comment Aleki (le commandant) et tous les hommes de l'équipage devaient être massacrés s'ils étaient descendus à terre. L'enfant n'omit rien, et c'est en frémissant qu'il raconta à son oncle les paroles qu'il avait entendues.
Une monstrueuse trahison.
La conduite de Uanuekéi, le grand chef de la partie nord de l'île^ et de Jokéia, est affreuse, quelle sera celle de Bassit, le père de l'enfant si providentiellement échappé à la dent meurtrière des monstres que nous venons de nommer, et à celle du non moins féroce Nikkélo, le chef suprême de la partie sud, et l'ennemi irréconciliable du tigre altéré de sang qui l'empêche de régner seul dans rîle tout entière ?
L'ennemi irréconciliable, disons-nous? oui, il l'était hier, mais aujoiœd'hui tout est changé, un rapprochement s'est opéré.
Le commandant, pour mettre fin au plus cruel des
carnages, avait offert sa médiation pour opérer un rapprochement, et c'est après avoir échoué, et en dehors de lui, que la paix s'est faite.
Que penser de ce fait? n'y avait-il pas là quelque espérance à concevoir pour l'établissement d'une mission plus ou moins prochaine ?
Marceau, malgré la cruelle déception qu'il venait d'éprouver, s'abandonnait encore au vœu de son cœur.
Il est si doux, quand on a longtemps vogué sur une mer orageuse et parsemée de nombreux éoueils, de se laisser aller à quelques consolantes pensées ; il est si bon, quand on a longtemps marché sous un brûlant soleil, d'entrevoir une voie couverte, ombragée, dût cette voie, cette oasis justement désirée, être encore trop éloignée pour nous désaltérer de l'onde limpide et rafraîchissante qui l'avoisine, et pour nous reposer quelques instants à l'ombre de ses rameaux bienfaisants et tutélaires, rameaux disposés en ces lieux comme une caresse de la divine Providence. Nous abandonnons ces consolantes pensées pour rentrer dans notre sujet.
Le vent s'apaisa et le navire put lever l'ancre pour se diriger vers la partie de l'île soumise à Nikkélo, afin de rendre à Bassit, le chef guerrier, le cher petit enfant de la Providence.
A l'approche de l'île, Nikkélo vint à bord avec une nombreuse escorte pour inviter le conamandant à une fête, afin de reconnaître le service qu'il
LES CANNIBALfcS ET LEUR TEMPS 183
lui avait rendu en rapatriant, si généreusement, les naturels qui s'étaient mis sous sa protection. Oui, Tescorte était nombreuse ; la fête devait être splendide ; des voix pleines, entières, entonnaient déjà des chants ; les chants guerriers étaient mêlés aux chants de triomphe, et si Ton n'avait pas su qu'une fête se préparait, il y aurait eu largement de quoi s'émotionner. Nikkélo promettait au commandant de lui montrer File sous son vrai jour ; il devait y avoir des danses, une revue des guerriers en armes ; rien n'allait être épargné pour rendre la fête complète.
Le conunandant, malgré la leçon des jours précédents, était sans défiance ; il ne pouvait d'ailleurs, sans raison valable, refuser une telle invitation ; s'il Teût fait, on ne recevait plus aucun missionnaire dans l'île. Il y avait sur le navire une centaine de naturels qui répondaient aux choeurs qui partaient du rivage.
Marceau allait donc se rendre à cette invitation avec son état-major ; une pirogue était là, la plus belle, la plus solide, une honne travailleuse qui ne craignait pas la mer, quelque impétueuse qu'elle fût. L'escorte était frémissante. Enfin, voici l'heure, tout est prêt, Marceau descend le premier dans la brave embarcation. Mais qu'est-ce ? Que lui arrivet-il, à cette embarcation? Elle fait eau, et semble prête à couler bas. C'est une fâcheuse coïncidence, un peu singulière cependant, car rien ne devait
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faire pressentir un pareil accident. Une autre embarcation est mise à la mer, le commandant y descend, et tout à coup il est pris d'une incompréhensible douleur. Il remonte à bord et n'hésite pas à dire : « C'est im avis du ciel, oui, le doigt de Dieu est là : Digitus Dei est hic. Pas un homme ne descendra à terre», dit le commandant, et quand, en pareille circonstance, il avait pris une résolution, elle était bien prise.
Cependant toutes les pirogues de guerre étaient à flot, tous les guerriers sont sur le rivage et semblent attendre avec impatience les héros de la fête ; ils agitent des banderolles blanches comme un symbole de paix.
A ce moment, ime embarcation se détache du navire sandalier qui se trouvait à la mer en même temps que VArche-d' Alliance; on se rappelle que le capitaine de ce navire est armé jusqu'aux dents, c'est lui qui fait dire à Marceau de se tenir sur ses gardes, que les tribus de cette partie de l'île sont plus à craindre encore que les autres.
Quelques instants s'étaient à peine écoulés depuis cet avis, que le commandant voit toutes les pirogues du rivage, chargées à couler bas, se diriger vers le navire ; les hommes qui les montaient étaient armés de toutes pièces ; ils agitent toujoiu^s des banderolles attachées autour de leurs bras, tout en faisant une manœuvre pour envelopper le navire.
Le petit Louis observait tout et ne parlait jamais
au hasard ; il va précipitamment vers Marceau, et dit, en tremblant de colère : « Commandant, tu n'as » pas un instant à perdre, charge vite tes canons » et fais feu, ton navire est pris ! »
. Le R. P. Grange ne savait trop quel conseil donner; quant au docteur Baudry, il approuvait le petit Louis sans hésitation aucune.
On sonne le branle-bas ! les canonniers sont à leurs pièces ; les grenades sont sur le pont ! Tout réquipage est sous les armes^ le pistolet à la ceinture et le poignard ou la hache à la main. Le docteur Baudry, qui a un reste de vieux compte à régler avec les sauvages, tient son arme et voudrait déjà la voir déchargée.
A ce moment, le commandant, de sa voix de Stentor, s'écrie : « Mes amis, n'oubliez pas que nous ne sommes pas ici pour verser le sang, mais pour y planter la croix ; ayez confiance en Notre- Dame des Sept-Douleurs qui nous a toujours protégés et sauvés. Soyez calmes, gardez votre sangfroid et ne faites feu qu'à mon commandement. » Et le docteur Baudry d'ajouter entre ses dents : « Oui mes amis, quand vous serez siu* le gril. »
Bassit était resté à bord avec ses hommes, tous plus morts que vifs. Le commandant les avait refoulés sur l'avant du navire, puis s'adressant à Bassit et à Nikkélo, il leur dit : « Vous êtes mes prisonniers ; si vos hommes accostent, je vous mitraille tous. »
Bassit alors se mit à crier de toutes ses forces, vers les pirogues qui continuaient à faire force de rames : « N'approchez pas ! n'approchez pas ! nous sommes perdus ! »
Après quelque hésitation, les guerriers comprirent le danger qu'ils couraient et s'enfuirent vers le rivage avec plus de précipitation qu'ils n'en avaient mis à venir.
Le navire était encore une fois sauvé. Sans les circonstances que nous venons de dire, le massacre aurait été consommé. Ce n'était pas l'heure de laisser ici le P. Grange et le P. Roudaire pour fonder la mission^ mais le commandant voulait au moins la rendre possible pour Tavenir par un acte de magnanimité. L'heure du déjeuner étant venue, Marceau invita Bassit et Nikkélo et les fit asseoir à ses côtés.
Tout le monde ne comprendra pas la conduite du commandant en cette circonstance, c'est cependant celle de Dieu envers certains pécheiu's. Il suffit de regarder ce qui se passe tous les jours pour comprendre cette grande vérité: est-ce que ce Dieu de bonté et de miséricorde ne va pas audevant des pécheurs pour les presser de revenir à Lui, et c'est gratuitement qu'il leur accorde la grâce du retour, car non seulement ils n'ont rien fait pour mériter une si insigne faveur, mais tout pour l'éloigner sinon la repousser.
Les grandes vues du commandant Marceau.
Si le commandant s'était laissé aller à son indignation jusqu'à envoyer une bordée de coups de canon sur tous ces malheureux, jamais une mission catholique n'aurait été possible, et ces plages restaient, pour toujours peut-être, déshéritées du grand bienfait de la civilisation chrétienne, car cet acte aurait été exploité par les ministres du culte protestant, et Prittchard aiu'ait acquis le droit d'accrocher dans sa case des tableaux représentant de» prêtres catholiques mitraillant les sauvages. Ce n'est pas là une supposition : lors du passage de X Arche-d' Alliance à Samoa (archipel des Navigateurs), le commandant alla trouver dans sa case le fameux Prittchard de Tahiti, remplissant le rôle de consul en même temps que celui de missionnaire protestant. Le commandant vit chez lui de ces tableaux représentant, coname nous venons de le dire, les Popès (les prêtres de la mission catholique) massacrant les Kanacks et mangeant les enfants. Le commandant, indigné, protesta en sa qualité d'officier de la marine de l'Etat, et força Prittchard à faire disparaître ces tableaux en lui disant que s'il ne le faisait pas de suite, il allait luimême s'en charger.
N'est-il pas évident que si Y Arche-d Alliance avait eu le nialheur de verser le sang, toutes les.
missions devenaient dès lors impossibles, et la religion catholique aurait pu être bannie, pour toujours peut-être, de ces contrées où le bien est devenu possible, où il s'est opéré de la façon la plus merveilleuse. D est facile de critiquer quand on n'a aucune responsabilité et que d'ailleurs on ne calcule pas la portée d'une parole ou d'un acte.
Une chose certaine, c'est qu'on n'a pas ou que Ton n'a que très exceptionnellement les liunières d'un homme revêtu d'une autorité quand on n'est pas appelé à remplir les devoirs de cette charge. Gela est tellement vrai qu'il n'est pas rare de voir un homme agir différemment quand il a à répondre des suites de ses actes, qu'il ne le fait quand la responsabilité ne lui en incombe pas. Un soldat qui commande un détachement y regarde à deux fois avant de lancer ses hommes vers un retranchement, quelle que soit l'opinion qu'il ait pu émettre en dehors de sa mission.
Le commandant avait agi en honune sage, clairvoyant et digne à tous égards de la charge dont il était revêtu.
Après le déjeuner, il fallait songer à partir. Qui ne voulait pas quitter le bord ? ce fut le petit enfant, non, il veut rester ; sourd aux prières de son oncle et de son père, il ne cède qu'à la voix du commandant qui lui déclare qu'il ne l'emmènera pas. Le commandant, toujours dominé par son but élevé, pousse la charité jusqu'à offrir encore quel-
ques présents aux chefs qui l'avaient si indignement trahi.
Marceau leur donna les meilleures paroles, il alla même jusqu'à les embrasser et finit par leur dire : <c Souvenez-vous que les hommes que Dieu envoie ici, ne viennent que pour vous rendre heureux; vous avez vu que, sur un signe, les canons partaient et que tous vous aiuiez été perdus ; ce signe, je ne l'ai point donné. Les robes noires n'ont jamais tué personne ici, mais beaucoup d'entr'eux ont trouvé la mort parmi vous. Si vous croyez un jour me devoir quelque reconnaissance, ne les frappez plus ces robes noires, et peut-être qu'alors je reviendrai vers vous, si l'esprit, qui gouverne tout, m'y rappelle. » Les chefs partirent dans une pirogue sans escorte, car les naturels avaient jugé à propos de ne pas attendre ; ils étaient partis à la nage pendant que Bassit et Nikkélo déjeunaient avec le conamandant.
Pour ne pas admirer Marceau, il faudrait ne pas connaître tous les actes accomplis durant les quatre années qu'a duré cette campagne, il faudrait ne pas connaître le caractère de ce vaillant homme.
Oh ! ce n'est pas de gaîté de cœur et sans lutter, par un effort immense, contre sa nature d'honome violent, d'homme de guerre, qu'il est arrivé à se vaincre. Maître de lui-même, il a imposé silence à toutes les passions humaines, et il s'est comporté en toutes choses selon les règles de la
miséricorde, n'employant la sévérité que contre lui-même, et se rappelant, quand il avait à punir, le vieil adage : Summum jus summa injuria, la justice rigoureuse est une souveraine iiyustice.
Nous Tavons dit, par son acte de générosité, de clémence, le commandant a rendu tout possible, et que de grandes choses ne se sont pas faites depuis ce jour béni, ce jour de grande victoire, car il n'en est pas de plus grandes que celles que Ton remporte sur soi-même. Il est souvent plus facile de se livrer à un acte héroïque vers lequel un vaillant cœur se sent poussé, que de résister à Taccomplissement de cet acte quand il n'y a qu'une inspiration secrète qui commande de le faire. A quoi d'ailleurs eût servi de verser le sang? Est-ce qu'il est seulement tombé un seul cheveu de la tête du moindre des matelots ? Tous n'ont-ils pas été préservés de toute atteinte ?
Le jour du départ, le commandant avait dit :
<( Mes amis, nous allons courir de grands dangers, mais ne craignez rien, je vous ramènerai tous en France, je vous le promets. »
Le commandant a tenu parole ; malgré tous les périls, il n'a eu à déplorer ni mort, ni accident. Quant aux épreuves, elles n'ont pas manqué. Qui pourrait s'en plaindre? Est-il donc si nécessaire de parcourir l'immensité des mers pour les rencontrer? La vie n'est-elle pas, elle-même, une mer orageuse siu^ laquelle on fait souvent de bien tristes
naufrages ! le monde a ses écueils contre lesquels le navire qui porte notre fortune est souvent appelé à subir des chocs qui le font sombrer, et cela, plus tristement hélas ! qu'il ne pourrait le faire, en donnant contre les récifs que la mer recouvre.
Oui, le commandant avait promis qu'il ramènerait tout réquipage sain et sauf, et quand une telle parole se vérifie à la lettre, serait-il juste de ne voir là qu'un pressentiment, ou ne serait-il pas mieux de voir en cela quelque chose de plus élevé ?
La prière ardente est une puissance que le commandant avait à son service, jamais elle ne lui a fait défaut ; il a eu à traverser de mauvaises passes, et quand tous étaient dans Teffroi, il était calme et semblait même, en ces heures, Têtre plus que jamais ; et après être sorti d'un grand péril, alors que tout l'équipage se livrait à la joie, lui, le vaillant, le fort, ne savait qu'exprimer sa reconnaissance envers la Providence en continuant de compter s\xr Elle, et en la priant sans cesse de lui venir en aide.
Dieu était sa force et Notre-Dame sa protectrice. Quand une cause semblait désespérée, c'est alors qu'il espérait le plus. Jamais, ceux qui l'ont suivi se plaisent à le dire, jamais durant les longs jours de la campagne de l'Océanie, il n'a été confondu dans son espérance. Quand un péril semblait extrême, il faisait le possible pour le conjurer, et tout en travaillant avec ardeur, son cœur ne manquait pas
d^invoquer Celui sans lequel nous ne pouvons rien, et il aimait à Lui exprimer sa confiance par ces paroles : « In te Domine spe^^avi^ non confundar in œternum. En vous Seigneur, j'ai mis mon espérance, je ne recevrai pas de confusion. »
Voilà le grand secret de cette campagne. Nous n'ajouterons qu'un mot : s'il n'est pas donné à tous d'être un homme de guerre, chacun peut au moins, avec le secours d'en haut, qui ne manque à personne, être im homme de bon désir, un homme de prière. Un des moyens pour obtenir le succès d'une sainte entreprise, c'est de ne pas en douter.
Douter de la puissance de Dieu, c'est Tofifenser et Tentraver autant qu'il est en nous de le faire. Dieu est bon et se plaît toujours à exaucer ceux qui comptent sur sa bonté.
Quand un méchant se repent et espère. Dieu, pour récompenser son espérance^ lui rend son amitié et le comble de biens ; comment ce bon Maître ne récompenserait-il pas ceux qui sont demeurés ses amis et qui comptent pleinement sur son inépuisable bonté, bonté qui nous est sans cesse révélée par sa divine Providence? Riches ou pauvres, savants ou ignorants, tous doivent compter sur Elle, car sans Elle on ne peut rien. L'art de réussir dans une entreprise est, nous le répétons, de tout faire comme s'il n'y avait aucune puissance supérieure, et ensuite de prier Dieu comme si l'on n'avait rien fait.
Ceci bien accompli, on pourra chanter avec la plus grande confiance les paroles déjà citées : In te Domine spei^avi^ non confundar in œternum. En vous, Seigneur, j*ai mis ma confiance^ je ne recevrai pas de confusion. L'espérance est une vertu, heureux celui qui la possède, elle peut devenir pour son âme la source du plus grand des biens, de la plus suprême des félicités.
Le commandant Marceau a eu, en même temps que Tespérance, une vive foi et une ardente charité. Rien n'est donc plus doux pour ses amis que de compter sur la bonté de Dieu, et rien ne leur est plus facile que d'espérer que les bons combats que le commandant a livrés sont maintenant couronnés par la plus belle des victoires^ celle qui est née de l'espérance et qui a fini par l'amour.
Avant de poursuivre notre récit, nous ne croyons pas inutile de donner ici une lettre que le jeune Wallisien Salomoné^a écrite à ses parents^ en arrivant en France. Cette lettre, en établissant la différence qu'il y a entre les naturels de Wallis^ tels que la religion les a faits, et les hideux anthropophages de la Calédonie, témoignera une fois de plus en faveur de l'efficacité du sublime enseignement de la religion chrétienne. Nous empruntons cette lettre au n*" 139 des Annales de la Propagation de la Foi.
« Salomoné à Jeacques, son père et à Angé- » lique, sa mère.
» Ceci est le livre écrit (la lettre) d'amitié, de
» moi, Salomoné, à vous deux, Jeacques et Angé- » lique. Certainement je vous aime beaucoup. Vous » qui m'aimez aussi, souvenez-vous de Dieu. Vous » aimez Dieu et vous m'aimez, alors c'est bien » pour vous et pour moi.
» Je vais vous parler à présent de ce que j'ai vu » en France.
» Je suis monté d'abord dans un coin de terre » qui s'appelle Brest, c'était le onzième jour de » juillet de l'année 1849; et puis je suis allé au » Havre. Le Havre, c'est un coin de terre où il y » a beaucoup de grands bateaux qui trafiquent. » Je suis demeuré dans ce port trois jours. Alors » on a préparé un grand jour pour le grand chef » français qui allait venir au Havre voir ses sol- » dats montés sur des chevaux. Et moi, j'étais beau- » coup, beaucoup content. Ensuite tous les grands » bateaux ont fait voir leurs drapeaux. Ensuite, on a » rempli le ventre de tous les gros fusils de terre » (les canons), qui ont éclaté tous à la fois. Ensuite » les soldats sont venus vite, vite, sur des chevaux, » ils étaient dans de jolis sacs de fer (des cuiras- » ses). Ensuite le grand chef est venu au milieu. » Les soldats qui étaient devant étaient un million » (un grand nombre). Ensuite on a fait éclater les » gros fusils de terre jusqu'au soir. Il a fait nuit, » alors le grand chef français est allé dans son » coin de terre, et moi je suis resté au Havre avec » Marceau encore un autre dimanche. Ensuite nous
» sommes allés tous les deux dans le coin de terre » du grand chef français ; j'ai vu des maisons et » des églises tout à fait belles. J'y suis resté deux » dimanches. Alors Marceau est parti et j'ai été seul » dans le village du grand chef français. Ensuite » Marceau m'a écrit d'aller vers lui ; j'y suis allé » tout seul dans une maison de feu (le chemin de » fer). Une maison de feu, c'est une chose bien » jolie, qui va bien vite. Moi je croyais que ceux » qui demeuraient vers la mer, c'était là tout le » monde français ; mais quand j'ai monté sur la » grande terre, alors j'ai été sans parole en voyant » toujours des hommes. Ensuite des jours froids » sont venus, et j'ai vu une chose qui fait peur : » c'est l'eau qui est devenue dure comme la pierre ; » et j'ai marché sur cette eau dure.
» C'est ici la fin de ce que je vous dis sur les » choses que j'ai vues. Il y a encore beaucoup de » choses ; mais je vous les porterai afin que vous » les connaissiez.
» Jeacques et Angélique, si vous m'aimez tout » à fait, priez Dieu qu'il me donne la sagesse et le » bonheur. Aimez Dieu, aimez Marie qui est la » vraie protectrice de ce monde et notre mère par-
» faite. »
Salomoné.
La femme au pays des Cannibales.
Quand, en 1845, le commandant Marceau allait ouvrir sa glorieuse campagne dé TOcéanie, le sang d'un martyr avait déjà arrosé cette terre, et les cannibales qui Thabitaient étaient, comme nous Tavons vu, au-dessous des fauves qui ne déchirent leur proie que pour assouvir la faim qui les dévore, et non pour repaître leurs yeux du plus monstrueux des carnages.
Quand on lit les annales de nos lointaines missions, on frémit d'horreur au récit des tortures inventées par le génie du mal, tortures qui n'ont d'égales que la patience des héros qui sourient à la douleur, quelque cruelle qu'elle soit, sans laisser échapper une plainte, et en n'ayant qu'un amour au cœur et qu'une prière aux lèvres, amour qui les élève jusqu'à leur faire aimer les monstres qui les déchirent, et prière qui, en les unissant avec le divin crucifié, leur fait dire avec lui ces grandes, ces sublimes paroles : « Pater, dimitte illis non enim sciunt quid faciunt. Mon père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. »
En ce temps-là, vivait à Lyon une fename dont le nom est resté populaire dans le pays. M"' Perroton. Cette femme suivait du regard, et du cœur aussi, ces héroïques combats, et elle enviait le sort de la sainte milice qui accourt chaque jour, comme
à Tenvi^ vers les plages les plus lointaines, pour dépenser leur vie goutte à goutte ou brusquement^ selon le bon plaisir de Dieu^ pour le bonheur de ITiumanité, et pour Toffrir au besoin^ cette vie^ en expiation du mal immense qui se commettait alors^ qui se commet .encore^ hélas ! afin de mettre dans la divine balance quelques actes qui puissent amoindrir le poids des iniquités sans nombre que les cannibales se plaisent à commettre après les luttes sanglantes^ ou même en dehors d'elles^ quand la chair humaine n'est plus assez abondante pour satisfaire leur féroce appétit.
Et le cœur de cette femme battait violemment dans sa poitrine^ car elle aimait profondément les âmes^ et Ton n'a pas un tel amour au cœur sans qu'une lumière divine ne soit venue le pénétrer^ l'éclairer^ l'embraser.
Malgré ce vif amour^ M"® Perroton se défiait d'ellemême^ car elle n'était pas une de ces âmes romanesques qui donnent libre carrière à leur imagination^ elle était trop fidèle aux dons qu'elle avait reçus, et si parfois, dans des circonstances particulières, la faculté d'imaginer peut être nécessaire, elle n'ignorait pas que les actes qui engagent une vie tout entière doivent être guidés par la raison qui n'agit qu'après avoir considéré la fin des choses. Conséquente avec elle-même, elle ne voulait donner suite à une résolution de cette nature qu'après avoir, au préalable, pris conseil d'un
homme sage^ prudent et éclairé, capable de la guider dans la voie où Tesprit la poussait.
M"'Perroton en était là, quand, autour d'elle, circulait la nouvelle de cette grande campagne de rOcéanie, dont la forme allait à son âme parce qu'elle semblait aider la grâce qui la pressait de partir. L'heure était favorable, et quand, sur le cadran de la vie, Taiguille marque une de ces heures, il ne faut pas la laisser s'écouler en vain, car le timbre qui Tannonce a peut-être vibré à notre oreille pour la dernière fois.
Le moment était solennel : le commandant Marceau avait armé un navire, Y Arche-d' Alliance , qui devait transporter des missionnaires en Océanie, et, par un enchaînement d'heureuses circonstances, le vaillant commandant se trouvait en ce moment à Lyon. M"** Perroton alla le trouver, et sans trop de préambules, elle lui exposa la résolution qu'elle avait prise de partir pour les archipels du grand Océan, s'il voulait lui donner passage sur son navire.
A une pareille ouverture, le commandant, qui prenait cette fenmie pour une excentinque, répondit brusquement : « C'est impossible, je ne prends pas de femmes à mon bord, n'insistez pas, mon parti est pris, il est irrévocable. »
— Commandant, j'attendais cette réponse; ne me connaissant pas, vous ne pouviez m'en faire une autre.
— Je VOUS ai dit tout d'abord ce que j'avais à vous dire, n'insistez donc pas, répliqua le comman^ dant, avec politesse, mais avec une netteté qui était bien voisine de la vivacité, sinon de la rudesse.
— Je ne puis pourtant pas vous quitter sans ajouter un mot : Avant de me présenter à vous, j'ai consulté un saint religieux, le même qui a votre confiance, c'est lui qui m'adresse à vous, voyez-le avant de me renouveler votre refus. Si vous m'acceptez, je ne vous demande qu'une faveur, le passage jusqu'à la première île que nous rencontrerons et sur laquelle vous me déposerez, quelle qu'elle soit d'ailleurs : Dieu, qui me veut dans l'une de ces îles, me donnera le nécessaire pour y livrer le bon combat. Aucun bras n'est de trop pour défricher une terre ingrate et desséchée. Seul, l'homme ne peut rien nulle part, mais avec le secours d'en Haut, il peut tout. Est-ce que le plus fort, le plus vaillant, résisterait aux tortures, si la force ne lui venait de Celui qui est tout-puissant? est-ce qu'il aurait le sourire aux lèvres au milieu de ces tortures si l'auteur de tous dons parfaits n'habitait dans son âme pour imprimer à son visage cette sérénité qui étonne en même temps qu'elle démontre, d'une façon si resplendissante, que le martyr n'est déjà plus de la terre, tant il lui reste peu à faire pour franchir la distance qui le sépare de la douleur à la joie, de l'exil à la patrie, de la couronne d'épines à la palme du martyre.
Et le commandant, qui savait lire dans les âmes, ne tarda pas à révoquer la sentence qu'il avait prononcée et qu'il croyait irrévocable. Déjà, en écoutant les magnifiques paroles de cette femme, de cette femme qui était dans la force de Tâge, — elle avait alors une cinquantaine d'années, — il pressentait une partie du plan de Dieu, mais non en son entier, personne ne pouvant le soupçonner, car Fesprit souffle où il veut, et Dieu qui voit le fond des cœurs, après les avoir remplis de sa grâce, mesure la grandeur des sacrifices qu'il demande à la grandeur des vertus que ces âmes possèdent.
Quand Jeanne Jugand quêtait autour d'elle pour nourrir une pauvre vieille, elle ne pressentait pas l'issue de son acte de charité, et la fidélité qu'elle a mise à accomplir ce que Dieu lui demandait chaque jour, a fait naître l'ordre magnifique des Petites-Sœurs des Pauvres qui a maintenant plus de deux cents maisons où des milliers de vieillards trouvent, non seulement le pain quotidien, mais encore des filles du ciel qui s'inclinent vers eux, avec respect, pour panser leurs plaies et cicatriser leurs blessures.
Oh ! si les hommes savaient les merveilles que la fidélité à la grâce peut enfanter, ils ne négligeraient pas une force motrice sans égale pour faire le bien et pour le bien faire.
Le commandant Marceau était l'un de ces hom-
mes, aussi ne reinit-il pas au lendemain la visite qu'il voulait faire au Religieux qui allait devenir l'arbitre de la destinée de M"* Perroton. La consultation tourna tout à l'avantage de cette vaillante femme, aussi ne tarda-t-elle pas à être inscrite, par exception, au nombre des passagers de V Arched'Alliance.
Au jour voulu, tout l'équipage se rendit au Havre, le navire appareilla, on leva l'ancre, et aux applaudissements de la foule émue, le fier bâtiment sortit du port, gagna le large, et s'en aUa, à la garde de Dieu, sillonner l'immensité des mers. Là, sur ce beau navire, on apprit vite à connaître, et à estimer, les hautes vertus de celle qui se faisait tellement tout à tous, qu'on la respectait comme une mère et qu'on Faimait comme une sœur. Elle avait en effet dans le cœur toute la tendresse d'^ne mère, cette tendresse qui fait que le vieillard même ne peut se rappeler les jours du berceau et de la première enfance, sans éprouver la plus douce des émotions. On l'aimait aussi comme une sœur, parce qu'elle en avait les prévenances, les attentions délicates et les solides vertus ; en agissant ainsi, elle préludait à son glorieux apostolat, comme le fait le virtuose qui, avant l'exécution, émet d'abord quelques sons harmonieux, sons qui font pressentir ce que sera Tinstrument quand il donnera un libre essor aux cordes d'une lyre enchanteresse, ou à Tairain combiné de façon
20â LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
à animer le souffle de rhomme, et à rendre vivantes les inspirations de son âme.
V Arche-d' Alliance suivait ainsi sa route, et chacun admirait en silence les mystérieuses voies par lesquelles Dieu conduit les âmes là où il veut les mettre à même de cultiver un champ et de rendre fertile celui qui ne donnait que des ronces et des épines.
Après dix-huit mois de navigation, parmilesquels bien des jours ont été passés avec les alternatives de calme et de tempête, calme et tempête qui sont pour toutes créatures Timage de la vie, on arriva en vue de Wallis, une des îles du grand Océan, située parmi le groupe de Tîle des Amis, et à trois mille lieues de la mère-patrie.
« Voici Wallis, dit le commandant à M"° Perroton, île dont les habitants ont encore les lèvres teintes du sang de leurs semblables ; voulez-vous y descendre ou continuer la campagne avec nous? Le bien que vous faites à Féquipage est certain, celui que vous comptez faire dans Tîle est douteux, et il y a les événements avec lesquels il faut compter aussi, événements dont la perspective pourrait bien rie pas être des plus attrayantes.
Avant de fixer votre choix d'une manière définitive, laissez-moi vous redire qu'il y a à peine quelques années, les naturels de Tîle Wallis se dévoraient entre eux, et que c'est dans Tune de ces îles, à Futuna, en 1841, que le vénérable P. Chanel, de
la Société de Marie, a été massacré, car rien n'était sacré pour ces cannibales, et afin que vous choisissiez en toute liberté, je suis bien obligé de fixer votre attention sur le degré de leur cruauté : à Fheure où je vous parle, on voit encore dans un grand nombre de ces îles, des hécatombes de victimes afin de mettre ces fauves à même de choisir, parmi la chair humaine, celle qui leur conviendra le mieux pour le festin du jour.
Et que d'actes monstrueux vous aurez à voir, actes dont le souvenir fait frémir d'horreur !
Je viens de vous parler du P. Chanel, vous ne sauriez croire combien de fois son cœur a souffert le martyre, avant que tout son être ait été appelé à conquérir la palme et la couronne. Dans l'une de ses courses apostoliques, ce héros de la charité vit un jour, sans trop se rendre compte d'abord, un objet remuer à terre, et en s'approchant, il reconnut que c'était la main palpitante d'un enfant que, par cruauté, on avait enterré vivant. Le Père s'empressa de fouiller le sol pour en arracher l'innocente victime, et lui donner, par l'eau sainte du baptême, la vie de l'âme en même temps que celle du corps.
Grâce à nos missionnaires, toutes les îles de cette immense partie du monde n'en sont plus là, mais il en est encore beaucoup qui se livrent des combats acharnés, après lesquels ils égorgent les prisonniers pour s'en repaître. »
Mlle Perroton avait écouté en silence toutes les paroles du commandant, paroles qui, loin d'ébranler sa résolution, avaient au contraire ranimé sa foi et fortifié son courage. Puis, avec son cœur qui ne savait rien faire à demi, elle remercia chaleureusement le commandant en lui faisant observer qu'elle n'avait pas quitté sa famille, sa patrie et tout ce qu'elle aimait, pour faire sa volonté, mais pour accomplir une mission qu'elle croyait tenir de Dieu, puis elle ajouta : « Quand j'ai demandé conseil au saint religieux que vous savez, je lui ai ouvert mon cœiur tout entier, et il m'a dit: « Ma fllle, allez et que la bénédiction de Dieu vous accompagne », je l'ai reçue cette bénédiction, elle a pénétré mon âme, et vous voudriez que je désertasse le champ de bataille en vue du port, alors que déjà les barques sont à la mer, que mes pieds vont toucher le rivage et fouler un sol que le sang d'un martyr a vivifié, a sanctifié^ non, vous ne le voulez pas ; débarquez-moi, commandant, et pensez à moi dans vos prières. »
Le commandant qui ne voulait que la gloire de Dieu et le bien des âmes, ne lutta plus, ou, pour mieux dire, il n'avait voulu que faire ressortir le fort et le faible de la situation, et loin d'exagérer, il était resté au-dessous de la vérité, comme nous l'avons vu d'ailleiu^s.
Toutes les précautions ayant été prises, le commandant s'approcha de l'île, et envoya des parle-
mentaires au grand chef pour Tinviter à son bord. Des présents lui avaient été offerts en signe de bonne amitié ; il y fut sensible et, suivi de quelquesuns des siens, il ne tarda pas à aller souhaiter la bienvenue au vaillant capitaine. On fit grand festin et rien ne fut épargné pour recevoir le chef de Tîle avec les honneurs dus à son rang.
Après cette magnifique réception, alors que tout semblait s'être passé pour le mieux, le commandant présenta M"®Perroton à son hôte, en lui disant : « Voici ime des nôtres qui désire vivre parmi les tiens, désormais ; si tu veux bien Tagréer, ton pays sera son pays, tes maux seront ses maux, et les premiers rayons du soleil n'auront pas encore reflété à rhorizon, que déjà elle sera occupée à courir de case en caâe, pour soigner tes blessés et les mettre à même, s'il plaît au grand esprit, de travailler pour le bien de l'île que tu commandes, et ce ne sera pas un jour seulement qu'elle fera cela, mais tous les joints de sa vie.
Laisse-moi maintenant te demander, en retour du bien que cette femme fera dans ton île, la promesse que tu la défendras toujoiu^s et ne la' laisseras jamais manger par ceux des tiens qui pourraient en cas de guerre, retomber dans ce mal. »
Le grand chef, avec une majestueuse solennité, posa la main sur l'épaule de M"* Perroton, en disant: « Maintenant elle est tabou (sacrée) pour tous,
et tu peux être assuré que tant qu'elle restera sur notre terre, rien ne lui arrivera que nous aurons pu lui éviter. »
Après les fêtes données à bord de \ Arche-d' Alliance, on descendit à terre et les naturels vinrent souhaiter la bienvenue à l'équipage par des laus (des chants) qui, pour n'être pas composés par des virtuoses*, ne manquaient ni de grandeur ni d'harmonie. D'abord lointains, ces chants ne semblaient qu'un écho se répercutant à travers répaisseiœ des forêts, ce qui leur donnait une expression mélancolique qui pénétrait d'émotion et faisait goûter à l'âme un charme indéfinissable, charme qu'on ne trouve pas toujours dans les chants des civilisés, surtout quand ces derniers sont descendus des hauteiu's qui étaient dans leur vocation , pour se jeter dans la sauvagerie.
Ce spectacle était imposant, et après en avoir remercié le chef de Tîle par des paroles et de nouveaux présents, le commandant crut, avant de remonter à bord, devoir recommander encore ^iie Perroton au grand chef :
— Tu sais, frère, lui dit-il, quecelle-ci n'est pas accoutumée à prendre son repos à ciel ouvert et sur la terre nue, comme peuvent le faire les enfants de ta tribu.
— Sois tranquille et quoique je ne puisse la recevoir dans ma case, elle ne couchera pas pour cela sur la terre nue, ni à ciel ouvert, et elle ne
sera pas toujours seule, car je lui donnerai une de mes filles pour compagne.
Après ces paroles, le grand chef fit un signe, et des naturels construisirent une case, comme par enchantement ; ils la couvrirent de branches et de larges feuilles. Puis ils prirent une pirogue abandonnée qu'ils montèrent sur quatre pieds, et garnirent cette pirogue de mousse en guise de matelas, mousse qui n'était pas toujours à l'abri de l'appétit vorace de certains animaux moins apprivoisés que celui de la même espèce qui tenait compagnie à saint Antoine dans sa solitude.
Après de nouveaux remerciements et les compliments d'usage, le commandant regagna son bord, non sans avoir promis de se rendre le lendemain dans l'île, lui et son état-major, à ime invitation que le grand chef leur avait faite, invitation qui ne ressemblait pas à celle que nous avons dite plus haut.
jjue perroton avait à peine pris possession de sa case, qu'elle vit arriver auprès d'elle une jeune fille à peine recouverte d'un léger tapel. C'était im type un peu sauvage, mais d'une rare beauté. Elle ne savait d'abord quel air prendre avec cette envoyée du ciel, mais comme elle n'ignorait pas que le grand chef, son père, l'avait tabouéej elle l'était pour elle comme pour tous. Son œil noir, profond, plein de feu, regardait M"* Perroton avec non moins de siu^prise que de respect, puis elle se cou-
cha à ses côtés comme fascinée par ce qu'elle voyait et qui était si nouveau pour elle.
Nous ne résistons pas au désir de transcrire ici quelques lignes extraites de notre livre, la Légende des âmes (1), lignes qui ont trait à la réception faite à M"' Perroton :
« Avec rinstinct que possèdent quelques natures » exceptionnelles de ces contrées, elle semblait » avoir tout pressenti. Tout à coup, et comme par » réflexion, la jeune fllle leva les yeux sur la divine » messagère qu'elle couva de son regard; silen- » cieuse et sans se lasser, elle la regardait et la » regardait encore ; son regard animé d'une pro- » fonde expression, devint touchant et d'une dou- » ceur extrême ; elle avait compris que là, devant » elle, se trouvait quelque chose d'extraordinaire. » Alors, elle s'élança vers M"' Perroton, lui saisit » les mains, les porta sur son cœiu* et lui témoigna » la plus vive et la plus sincère affection. »
Le lendemain, le commandant, accompagné de son état-major, se rendit à l'invitation qui lui avait été faite. Le poisson cuit à la manière du pays, fit les frais du repas. On fait, poiu^ le préparer, un trou en terre, voilà le récipient. On recouvre ledit récipient de branches et de feuilles, on y met le feu, et quand le poisson est cuit, on le sert sans plus de façon. Le lait de coco sert de boisson et le
(1) La Légende des âmes, 2 vol. in-lS jésus, chez Bray et Retaux, 82, rue Bonaparte.
kava forme le supplément obligé d'mi festin d'apparat. Nous aurons occasion d'en faire connaître le cérémonial.
Après le repas, le commandant fit de touchants adieux au chef de Tîle, et de cordiales recommandations à M"* Perroton ; puis il regagna le navire, mit à la voile, et partit, comme toujoiu's, à la grâce de Dieu.
M"' Perroton avait longtemps suivi du regard YArche-^d' Alliance, et ce n'est pas sans une indicible émotion qu'elle vit disparaître la cime du mât qui surmontait le navire qui l'avait aidée à accomplir son désir le plus cher. Elle souriait à la Providence qui avait aplani pour elle les premières difficultés, mais il faudrait ignorer les voies de Dieu pour croire qu'une abondante moisson va sortir de terre sans qu'une main laborieuse n'y ait au préalable tracé de profonds sillons. Quand le semeur a semé son grain, tout n'est pas fait, il y a les ronces et les épines qui entravent l'épanouissement du bon grain, qui l'étouffent. n faut alors, sans craindre sa peine, il faut, depuis le lever de l'aurore jusqu'au déclin du jour, foiurnir un bon travail, pour que la germination, libre dans son essor, puisse profiter de la rosée du ciel et des rayons bienfaisants de son divin soleil.
Là comme ailleurs, on n'a rien sans travail, et plus la terre est ingrate, plus le labeur doit être soutenu. L'eau qui tombe goutte à goutte sur un
roc, peut avec le temps faire son œuvre et y imprimer sa puissance, tandis que le découragement n'en a aucune, et loin d'enfanter quelque chose, il ne peut amener que la destruction, la ruine, la mort.
Nous abandonnons ces réflexions pour revenir à notre héroïne qui alla prendre possession du palais qu'elle avait rêvé et que seul elle ambitionnait.
Se livra-t-elle, cette première nuit, à un profond sommeil? nous ne saurions le dire, mais quelle ne dut pas être son émotion quand, à son réveil, elle reçut les premières caresses de la brise matinale qui lui arrivait comme un bienfait du ciel, cette bri^e qui repose un peu de la chaleur du joiu* et affirme encore, à sa manière, l'inépuisable bonté de Dieu. Et quelle prière aussi n'a-t-elle pas dû faire à l'aurore de ce premier joiu*? Quand on aime Dieu conune elle l'aimait, on le trouve tout entier dans la solitude, et M"* Perroton était dans une vaste, dans une immense solitude. Jamais son âme n'avait mieux rencontré pour s'abandonner entièrement à la prière, aussi se jeta-t-elle au pied de son crucifix afin de prier pour les âmes qu'elle demandait à Dieu de lui donner à cultiver. Cette prière, elle la faisait tous les jours, et nous n'avons pas à dire avec quelle ardeur elle la faisait depuis longtemps déjà, quand un joiu* elle sentit son cœur battre plus violemment qu'à l'ordinaire. Toute remplie d'émotion, elle plongea son regard dans l'im-
mensité et vit un point, un point presque imperceptible se dessiner au plus lointain horizon. bonheiu*! un navire, un navire allait apparaître. Du rivage où elle se tenait, elle ne quittait plus ce point du regard ! H grandissait lentement, mais il grandissait, non selon son désir, mais comme le permettait la manœuvre du navire qui louvoyait pour éviter les écueils. Enfin, au milieu de Tune de ses évolutions, M"'' Perroton reconnut la blanche bannière de Y Arche-d' Alliance, hBxmière sur laquelle se dessinait une croix rouge.
En reconnaissant cette bannière, son cœiu* surabondait de joie, elle allait revoir une fois encore le navire qui Tavait transportée sur cette terre qu*elle avait demandée à Dieu pour y travailler tous les jours, le navire où elle avait vu de grands exemples, et où elle en avait donné aussi, sans s'en douter, tant son cœur était loin de tout retour sur lui-même.
Oui, elle était heureuse et son âme ^élevait vers le ciel pour y faire monter Thymne de la reconnaissance.
Elle priait, et le navire, poussé par un vent favorable, se rapprochait toutes voiles déployées.
Alors toute Fîle était debout, les naturels se tenaient au bord de la mer, chacim voulait voir, chacun voulait connaître ; un navire qui apparaît est ime grande chose pour une île de ces archipels perdus dans Timmensité des mers.
212 LES CANNIBALES ET LEiJR TEMPS
Tous les regards sont dirigés vers V Arche-cC Alliance^ le commandant Marceau apparaît, les canots sont prêts, il y descend avec le médecin du bord, que nous nous plaisons toigours à appeler notre bienveillant ami, et quelques officiers.
M"* Perroton est au comble de ses désirs, le commandant, entouré de son état-major, est à terre, elle voulait le revoir ime fois encore pour lui dire son espérance, mais son espérance seulement, car elle n'avait aucune joie à lui apprendre, n'était celle de se trouver où Dieu l'avait appelée.
Après les compliments d'usage, le commandant s'informa du bien qui avait pu être fait.
— Aucun encore, répondit M"® Perroton, je ne puis apprendre la langue.
— Dieu pourrait bien par là vous indiquer que ce n'est pas ici qu'il vous veut.
— Eh! quoi, mon commandant, vous voudriez que pour si peu je me laissasse dominer par le découragement ! Dieu me veut ici, et quand viendra son heure, il saura bien aplanir toutes, les difficultés.
— Eh bien, restez et que Dieu fasse son œuvre, c'est mon désir le plus cher.
Le commandant demeura quelques joiurs dans l'île pour réparer les avaries de son navire. Il ftit. reçu par le grand chef et le reçut lui-même à son bord. Les protestations d'amitié se renouvelèrent, puis le vaillant commandant fit ses adieux à
jjiie Perroton en lui disant que pour cette fois, il n'espérait plus revenir à Wallis.
— Vous y serez toujours, commandant^ vous y serez par vos vœux et vos prières, vœux et prières qui me soutiendront et me fortifieront aux joiurs de répreuve, jours qui ne manquent à personne, vous le savez, et quand le soleil éclairera im de ceux-là, je penserai à VArche-d' Alliance^ et l'espérance rentrera dans mon âme.
Le médecin du bord, touché de tant d'abnégation, de dévouement et d'abandon à la divine Providence, renouvela ses conseils, en donna de nouveaux, conseils qui, par la suite, devaient être si utiles poiu' les soins à donner aux enfants et aussi pour s'attirer l'affection des mères, et par suite leur confiance.
Après les réparations du navire, le commandant dit un dernier adieu à la divine messagère, leva l'ancre et partit cette fois pour toujours.
«Je n'ai rien fait encore, avait répondu M"' Perroton au commandant, je ne puis apprendre la langue. »
L'humble femme croyait n'avoir rien fait parce que l'idiome des canaques n'avait pu pénétrer dans son intelligence, mais il est une langue que tout son être parlait, langue vivante s'il en fut et qui, en plus, communique la vie avec ce qu'elle a de plus attrayant, langue descendue des cieux et qui en est une des plus pures émanations ; cette lan-
gue, est-il besoin de la nommer, c'est la charité. Avec ce céleste, ce divin idiome, on peut tout, on est tout ; sans cet idiome, on ne peut rien, on n'est rien, ou plutôt, comme le dit FApôtre, on n'est qu'une cymbale retentissante : du bruit, et encore du bruit, et c'est tout.
Par contre, la divine charité ne fait nul bruit, mais elle touche, elle émeut, elle ébranle, elle entraîne, elle soutient, elle est le bien par excellence, le bien suprême, le bien qui doit toujours demeurer.
Par une grâce divine, une grâce de choix, une surabondance de grâce, la divine messagère, nous ne voulons plus l'appeler de son autre nom, exerçait pleinement la charité, et Dieu lui donna de l'accomplir au mieux, car II aplanit pour elle les difficultés de l'idiome, et c'est comme par enchantement que la langue des canaques lui devint familière. Alors, elle fit un bien immense et sa charité rendit tout possible, tout, même ce que Ton croyait ne pouvoir jamais se réaliser. Il faut se reporter au point de départ alors que des hommes expérimentés pensaient qu'un si hardi projet rencontrerait des obstacles insurmontables. La grande chrétienne n'eut pour elle qu'un pauvre cordelier qui avait lu dans son âme, et seul en avait découvert le riche trésor que le bon Maître y avait déposé, trésor qu'elle tenait à dépenser, sans réserve et sans mesure.
Nous avons parlé d'épreuves, elle en eut et de grandes. Parmi ces dernières, nous devons placer risolement qu'elle eut à supporter, isolement auquel elle fut condamnée par nos missionnaires euxmêmes qui crurent devoir agir ainsi par prudence, car là-bas comme ici, les langues calomniatrices lancent leur venin sur les plus saintes âmes.
Cette épreuve dura dix années pendant lesquelles notre céleste messagère se fit tellement vénérer qu'elle parvint à faire comprendre que le temps n'était pas éloigné où les femmes pourraient, elles aussi, dépenser leur vie pour le bien des âmes dans ces lointaines contrées. Elle devint, selon la parole d'une supérieiu^e de son institut, la grande inspiratrice de l'œuvre de Notre-Dame des Missions. Cette œuvre a été fondée en 1860, et fut, dès son origine, appelée à seconder le zèle des missionnaires. Dieu a béni cette œuvre au-delà des prévisions humaines, et aujourd'hui elle possède plusieurs maisons en Océanie, tant en Nouvelle-Zélande qu'ailleurs, où le bien se fait sous le regard de Celui qui aime à récompenser le bon et Adèle serviteur.
Nous ne pouvons omettre de citer deux lettres que nous avons déjà publiées dans la Légende des dmes^ l'une nous a été adressée directement par un éminent religieux de la Société de Marie ; la seconde a été écrite par la Révérende Mère générale de Notre-Dame des Missions. Ces deux lettres fe-
t2i6 LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
ront connaître les difficultés que notre grande chrétienne a vues surgir dès son entrée dans la sainte carrière qu'elle a parcoiuiie sans regarder un jour, une heure en arrière ; à la voix du Maître, elle a répondu et de suite elle est entrée dans Tarêne pour soutenir le grand, le bon, le fructueux combat.
Voici la première de ces lettres, elle nous a été écrite à Toccasion d'un premier travail siœ TOcéanie :
« Monsieur, Texcellent docteur Montargis, tout plein des souvenirs de cette grande campagne, et encore sous le charme des exemples généreux de M"' Perroton, vous parla avec enthousiasme de son admirable dévouement, cela ne me surprend pas, il ne fit qu'esquisser les grands traits de la vocation de M"* Perroton, et vous, Monsieur, sous le charme de cette allocution, vous avez reproduit, dans im travail que vous avez publié, vos impressions d'admiration en face d'un sacrifice vraiment héroïque. M"** Perroton connut le commandant Marceau à Lyon, en 1845, pendant qu'il faisait les préparatifs de sa grande campagne. Elle s'ouvrit à un père Capucin, son confesseur, du désir qu'eUe sentait de se consacrer aux missions de l'Océanie ; elle consulta aussi un de mes confrères qui lui déclara que le temps n'était pas encore venu d'envoyer des religieuses dans ces missions; qu'étant libre et
seule, elle ne pouvait partir que sous sa responsabilité et celle du commandant Marceau, s'il était d'avis de l'emmener. Je la vis une fois encore et lui donnai quelques renseignements pour se rendre au Havre. Comme maristes, nous fûmes entièrement étrangers à sa détermination ; personnellement, je fus très frappé de l'énergie de sa volonté. Elle avait cinquante ans environ.
» Au Havre, où je la retrouvai l'avant-veille de son départ, j'admirai le caractère de cette vaillante Lyonnaise ; ceux qui la virent partagèrent mes impressions et lui témoignèrent un profond respect.
» Pendant le voyage qui dura de longs mois et eut bien des épreuves, nul ne fut plus admirable de patience et de courage que M"° Perroton.
» VArche-d Alliance zrn}f2ik Wallis vers la fin de septembre 1846.
» Pendant longtemps Mgr Bataillon s'opposa au débarquement de M"' Perroton, il craignait en recevant une femme européenne dans cette île, d'aviver encore davantage les abominables calomnies, que les missionnaires protestants débitaient avec rage contre nos missionnaires dans les archipels de Tonga et de Samoa. Le prélat redoutait d'autant plus ces calomnies sur les néophytes que nous avions dans les îles Tonga et Samoa, que les communications étant à peu près nulles, il était plus difficile et comme impossible aux indigènes de voir ce qui se passait à Wallis.
» Toujours craintif, Mgr Bataillon tint M"® Perroton à Técart dans un isolement qu'elle supporta avec une courageuse patience. Cela ne Fa pas empêchée de rendre de grands services à la mission et aux jeunes filles de Wallis d'abord, et à Futxma où elle fut envoyée plus tard.
» Cette situation anormale de cette grande chrétienne préoccupa Mgr d'Enos. Revenu en France pour les affaires de sa mission, il lui chercha des compagnes appelées à poursuivre son œuvre. C'est moi-même qui conduisis à Futuna, en 1858, trois Lyonnaises, sœurs tertiaires de notre société. L'une resta à Futima avec M^^® Perroton, qui prit le nom de sœur Marie du Mont-Carmel ; les deux autres furent établies à Wallis. La congrégation de Notre- Dame des Missions les a agrégées, et elle a trois établissements dans ces missions, savoir : à Tonga, à Apia, et à Wallis »
Nous avons raconté dans le deuxième volume du livre que nous avons cité (1) les merveilles accomplies par la solide, la lumineuse charité de sœur Marie du Mont-Carmel et dit, dans ces pages, le bien qui en est résulté pour des peuplades naguère encore semblables à des tigres altérés de sang, nous n'y reviendrons pas.
Mais on ne peut quitter une telle âme sans mon-
(1) La Légende des âmes, 2 yo1« in-18 jésus. Chez Bray et Retaux, 82, rae Bonaparte.
trer le côté lumineux des traits qui la caractérisent. Une humilité profonde était un de ces traits, et alors qu'autour d'elle tous rélevaient et l'exaltaient, elle tremblait! Pourquoi? Elle craignait la justice divine, elle n'en était pourtant pas au commencement de la sagesse celle qui depuis de si longues années dépensait sa vie dans l'exercice de la plus héroïque charité.
Cette crainte fut pour elle une de ses plus lamentables épreuves : Dieu qui aime les âmes fidèles et veut les confirmer en grâce, permet qu'elles aient cet humble sentiment afin de les recevoir pleinement et amplement dans sa divine miséricorde.
Nous avons parlé d'une seconde lettre, il y a lieu de la donner ici ; elle est datée de Futuna et adressée à notre bienveillant ami, le docteur Montargis, par madame la Supérieure générale de l'institut de Notre-Dame des Missions. Quelques lignes de cette lettre diront le secret et les dernières épreuves de notre héroïne, nous les transcrivons sans en rien changer afin de n'altérer en rien les traits de cette vaillante chrétienne. Voici cette lettre :
A monsieur Montargis^ docteur en médecine^ à Pains.
« Vous devez être un peu étonné de mon long silence, depuis près [de deux ans que je vous ai dit adieu et que je suis partie de Lyon, avec deux de nos chères sœurs et Sa Grandeur Mgr Bataillon...
Ce n'est pas que j'aie oublié de vous écrire, à vous, qui êtes si dévoué pour nos missions, mais les devoirs impérieux et si multipliés de cette visite générale de nos monastères, joints au mal de mer qui ne me permet pas d'écrire à bord, m'ont mise dans l'impossibilité de vous donner plus tôt de nos nouvelles. Aujourd'hui même, je ne puis vous dire qu'en gros un mot des principales choses qni intéressent votre charitable dévouement, remettant à mon retour en France, à la fin de cette visite générale, poiu* vous parler plus en détail.
» C'est de la cellule de notre bonne sœur Marie du Mont-Carmel que je vous écris. M"* Perroton que vous avez connue sur VArche-df Alliance^ et que vous avez laissée à Wallis, où elle est restée douze ans. Elle a quitté Wallis pour venir ici, où je l'ai trouvée morte depuis huit mois, après une vie du plus grand dévouement dans cette mission lointaine et si difficile. En tout elle a passé vingt ans dans ces deux îles, Wallis et Futuna, à élever les jeunes filles sauvages, et, aidée de la grâce de Dieu, à les rendre de vraies chrétiennes.
» Vous le savez, c'était une personne d'un mâle courage, qui a soutenu non seulement les jeunes sœurs qui l'ont entourée de leurs soins ces deux dernières années, mais souvent, très souvent aussi, les missionnaires eux-mêmes... Car ici, pour certaines âmes surtout, dans une île aussi reculée et en dehors des communications ordinaires, l'isole-
ment avec tout son cortège de souffrances se fait parfois fortement sentir.
» Les deux dernières années de la vie de cette bonne sœur ont été grandement éprouvées par des peines intérieures multipliées qui ont rendu son âme plus humble et toujours plus abandonnée aux desseins de Dieu. A cela, est venue se joindre une paralysie qui Ta retenue toute la dernière année dans son lit. Elle avait demandé à Notre-Seigneur la grâce d'avoir sa connaissance jusqu'à la fin ; il la lui a accordée. En même temps il lui a ôté la crainte si grande qu'elle avait depuis si longtemps de la mort et du jugement, pour faire place à une humble et douce confiance dans laquelle elle s'est endormie, assistée des sacrements, des prières de nos missionnaires et des sœurs qui demeuraient avec elle. Elle était âgée de soixante-treize ans. »
Nous avons esquissé quelques-uns des traits de la grande et caractéristique figure de sœur Marie du Mont-Carmel. Ce qui ressort de cette esquisse, c'est qu'une âme qui obéit à la volonté divine est armée pour le combat, les vents déchaînés peuvent mugir au travers des espaces, l'orage peut gronder au-dessus de sa tête et la foudre faire entendre ses formidables éclats, qu'importe, Celui qui commande aux vents et à la tempête peut dissiper les orages et faire briller, de tout son éclat, l'astre qui illumine tout dans la nature, qui rend au rossignol son
chant mélodieux, à Thirondelle voyageuse la patrie de son choix, à l'homme les douces émotions qui lui font pressentir, s'il a le cœur pur, les joies de la céleste patrie. Et quand on est ainsi dominé par ces impressions, qu'on en subit le charme, cette patrie que l'on aime parce qu'on en connaît le prix, on ne la veut pas seulement pour soi, comme fait l'avare pour son trésor, on veut faire connaître ce bien, le faire aimer et accepter par ceux qui sont assez malheureux pour en ignorer l'existence, pour en ressentir l'immense bienfait.
Ce qui paraissait impossible s'est réalisé, des religieuses sont en Océanie, en Nouvelle-Zélande et dans bon nombre de ces archipels qui semblaient perdus dans l'immensité des mers ; l'anthropophagie n'est plus que dans le souvenir de ceux qui pleurent ces monstrueux excès; aussi est-ce comme par enchantement qu'on a vu les œuvres chrétiennes se multiplier. Sœur Marie du Mont-Garmel a contribué à étendre cet inappréciable bienfait, elle a fait connaître jusqu'où pouvait aller l'influence de la femme chétienne ; lancée dans la carrière , elle ne s'est plus arrêtée ; sa foi l'a emportée, son espérance l'a soutenue, et sa charité a tout éclairé, tout illuminé, et finalement a fait accepter par un grand nombre le bienfait de la civilisation chrétienne qui peut seule rendre l'homme heureux icibas.
Sœur Marie du Mont-Carmel n'est plus, d'autres
sœurs ont ambitionné de vivre de sa vie, d'aimer ce qu'elle a aimé, de se dévouer pleinement et entièrement comme elle. Heureux un pays qui a connu Fheure de la visite du Seigneur, du Seigneur Jésus, un tel pays peut être appelé à une grande, à une haute destinée ; de telles conversions se sont réalisées, nous en verrons quelques-unes dans la suite de ce récit.
Arrivée de quelques religieuses à Tonga. — Réception qui leur est faite. -~ Cérémonie du kava.
Nous avons sous les yeux l'extrait d'une lettre adressée à la révérende mère générale de Notre- Dame des Missions, par la Prieiu*e de Tonga, datée de 16 mai 1871. Cette lettre annonce l'arrivée à bon port de plusieurs religieuses, après quatre mois de navigation à travers bien des dangers, des mauvais temps et même des tempêtes, où, plus d'une fois, elles ont pensé périr et devenir la pâture des requins qui suivaient le navire en grand nombre.
Malgré cette perspective qui n'était pas des plus agréables, la plus jeune des sœiu*s, sœur M. Vincent, tout entière à la joie qu'elle éprouvait de se dévouer au service de Dieu, semblait affranchie de toute crainte, et au milieu des tempêtes, quelle
que violentes qu'elles fussent, tenait le journal du voyage, et continuait d'écrire autant que le permettaient les flots et le vent.
A peine arrivées au port de Tonga, toute Tîle fut sur pied. Catholiques, protestants, hommes, femmes et enfants, en un instant, furent transportés sur le rivage poiu* voir débarquer Tipasa (Mgr Elloy), ae Kau pelepitelo (les prêtres), et surtout ae Kau Taupou (les vierges), pour qui elles étaient un véritable objet de curiosité. C'était poiu* la première fois que les Tongiens voyaient des religieuses, aussi ne pouvaient-elles pas faire un pas sans être environnées par ces pauvres sauvages qui étaient à peine vêtus. Ils auraient volontiers voulu les porter en triomphe, car les héros de la foi avaient marché à pas de géant dans ces lointaines contrées, mais ils n'osaient pas s'approcher de trop près et se contentaient de les escorter jusqu'à l'église qui ne se trouvait pas très éloignée du port.
Mgr Elloy entonna le Te Deum et après ce cantique d'action de grâces, il adressa quelques mots en tongien à la foule empressée à écouter sa parole, puis ils allèrent tous préparer la grande réception qu'ils voulaient faire à Tipasa et à ae Kau Taupou.
En sortant de l'église, on conduisit les religieuses dans une case tongienne, ce fut le moment où rémotion était à son comble, et la Mère
Prieure de Tonga, en donnant ce détail, dit ellemême : « Je l'avoue à ma honte, il fallut laisser échapper quelques larmes, ce n'était plus une affaire d'imagination, nous étions en face de la réalité, à 6,000 lieues de notre chère France, perdues sur un petit coin de la terre, au milieu d'un immense océan. »
Alors, si tout ce que pouvait découvrir leur regard devait être pour elles étrange et sauvage, la pensée du bien qu'elles pourraient faire, avec l'aide de Dieu, était bien faite pour dissiper le sentiment de tristesse qui avait pu, non les dominer^ mais les impressionner un instant.
La case où l'on conduisit les religieuses avait été mise à leur disposition par le missionnaire de Maofaga, c'était la plus belle de la station, celle qui lui servait de collège pour les jeunes gens qu'il préparait à être catéchistes. Cette case, de forme ovale, avait à peine trente pieds de long sur quinze de large. Son revêtement est en planches à l'extérieur, en roseaux à l'intérieur ; la toiture est en feuilles de cocotier. Il y a des croisées à l'européenne^ choses merveilleuses pour les indigènes. Mais quelques mois avant l'arrivée des religieuses, une terrible tempête, comme il y en a presque tous les ans, avait tout^ renversé : éghse, presbytère, collège, etc., et les belles croisées de la case que les religieuses appelaient alors leur couvent, furent brisées en mille morceaux. Depuis, le bon
â26 LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
P. Lamaze a bien fait restaurer toutes choses de son mieux, mais avant de pouvoir remplacer quelques vitres, il faut, dans ces lointains pays, attendre des mois ou des .années. Mais les missionnaires ne s'inquiètent pas plus de la pauvreté de l'habitation que de celle de la nourriture : des ignames et des bananes, voilà ce qui les attend depuis le 1*' janvier jusqu'au 31 décembre. Les privations ne les découragent pas, ne sont-ils pas les disciples de Celui qui a dit : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids, et le Fils de Thomme n'a pas où reposer sa tête » ; et avec ces pensées, ils sont au mieux disposés à recevoir avec joie toutes les épreuves qui peuvent se rencontrer.
Vers les trois heures de l'après-midi, les braves Tongiens avaient terminé leurs préparatifs, la réception devait avoir lieu devant le collège déjà transformé en couvent. Un des Révérends Pères avait averti les religieuses que le moment solennel était arrivé, et qu'il fallait préparer leur patience et subir, le plus gracieusement possible, la grande cérémonie du kava.
Déjà la foule silencieuse et modeste était assise sur le gazon, formant, en face du couvent, un cercle parfait : on attendait Monseigneur, les missionnaires et les Taupou. Sa Grandeur arriva immédiatement, suivie des Révérends Pères, mais nos Tongiens restèrent respectueusement assis, l'étiquette du pays le veut ainsi : il est selon la politesse
océanienne de s'asseoir par terre en présence d'un grand personnage.
Un des principaux chefs' demanda la parole et, de sa place, adressa aux religieuses, les plus touchantes félicitations au nom de tous les catholiques de Tonga. Un second orateur, encore plus éloquent que le premier, prit à son tour la parole, et s'adressant d'abord à Monseigneiu*, remercia Sa Grandeur d'avoir bien voulu amener des Taupou à Tonga poiu* faire l'éducation de leurs enfants ; s'adressant ensuite aux Kau Taupou elles-mêmes, il leur dit, avec les meilleures expressions que pouvait lui fournir la langue océanienne : « Vierges sacrées (Taupou tabou), à vous nos plus sincères remerciements pour avoir abandonné votre beau pays de France, vos parents, vos amis, tout ce que ^ous aviez de plus cher au monde, pour venir au milieu de nous, de notre pauvreté et de notre ignorance, pour instruire nos femmes et nos enfants. Ce n'est pas l'intérêt qui vous a fait entreprendre un pareil voyage, mais le désir de nous rendre de plus en plus heureux, aussi aurons-nous toujours pour vous et pour ceux qui vous ont envoyées la plus vive reconnaissance. »
Ce discours terminé, la cérémonie du kava allait commencer. Deux jeunes gens, choisis par le chef, s'avancèrent au milieu du cercle pour mâcher devant toute l'assemblée le kava qui devait servir de boisson. Ce kava qui est une espèce de racine
amère, est tout ce qu'U y a de plus estimé dans le pays. On ne peut rien offrir de plus précieux à ceux que Ton veut honorer. Au bout d'un quart d'heure, ces jeunes gens crachèrent dans leiu^ mains le kava ainsi broyé et en formèrent plusieurs petites boulettes qu'ils jetèrent gravement dans un kumete, grand bassin en bois qui ne sert que pour les grandes réceptions. Un autre jeime homme, choisi lui aussi parmi les chefs, apporta deux gourdes pleines d'eau, les versa dans le kmnete. Un quatrième prit dans ses mains un paquet de filasse qui servit à clarifier la boisson et à remplir, en la pressant, les coupes de coco.
L'opération terminée, un délégué du grand chef, que Ton appelle son mua, s'écrie : Kuo heka^ c'està-dire : procédez maintenant à la distribution. Deux jeunes filles, des plus distinguées, furent alors nommées pour présenter la coupe à la personne dont le nom avait été proclamé par le mua. La personne ainsi désignée devait ftdre un signe d'approbation par un battement de mains. Les jeunes filles lui présentent alors la coupe et s'asseyent par terre, à ses pieds, jusqu'à ce qu'elle ait bu et jeté loin d'elle, selon l'étiquette, la coupe qui lui avait été présentée. Les jeunes filles se lèvent alors, ramassent la coupe et recommencent la même cérémonie pour toutes les personnes notables de l'assemblée.
Les religieuses furent servies les premières, par honneur, mais la troisième coupe est toujours ré-
servée au plus grand chef : elle a été présentée à Monseigneur.
Pendant que Ton procédait ainsi à cette longue distribution du kava, une partie de la foule s'était retirée tout doucement poiu* aller préparer le dernier acte de la réception ; il n'était resté que les chefs. Au moment où la dernière coupe de kava fut distribuée, les religieuses virent devant elles, à une distance de quelques centaines de pas, se dérouler un long cortège conmie pour une procession du Saint-Sacrement.
Les jeunes filles, en grand costume sauvage mais gracieux et modeste, étaient enveloppées dans de longues et larges ceintures fabriquées avec des écorces d'arbre, couvertes de fleurs et toutes ruisselantes d'huile, s'avançaient les premières, les femmes suivaient, et les hommes, à peu près dans le même costume, fermaient la marche.
Les jeunes filles et les femmes se présentèrent devant les sœurs, l'une après Tautre, déposèrent à leurs pieds de beaux morceaux de kava, des colliers, des ceintiu^es de fleurs et leurs vêtements de cérémonie.
Les hommes portaient, deux à deux, des cuisines, c'est-à-dire des porcs rôtis, des ignames et des bananes, dans de grandes corbeilles. Toutes ces cuisines furent déposées devant les religieuses, mais à une distance respectueuse. Le chef donna l'ordre d'en faire la distribution. Le mua désigna
230 LES CAimïBALES ET LEUR TEMPS
la corbeille qui contenait le porc qui avait la plus belle apparence et la fit déposer aux pieds de Monseigneur; c'était une manière gracieuse de faire tout d*abord la part des missionnaires qui ne sont pas toujours à pareille fête, et nous avons vu que, pour les choses les plus précieuses, ils ne pouvaient pas toujours se procurer une telle cuisine. Le second lot fut pour les Kau Taupou. Puis vint le tour des chefs ; ces derniers furent servis selon le rang qu'ils occupaient dans la tribu.
La fête en resta là pour cette première joimiée, mais elle fut reprise le lendemain et les jours suivants, pendant un mois, avec le même cérémonial. Des villages entiers, leur chef en tête, vinrent tour à tour saluer les Kau Taupou et leur offrir des présents pour témoigner la joie qu'ils éprouvaient de voir des femmes qui semblaient leur être envoyées comme un don céleste, pour s'occuper des femmes et des enfants, alors qu'elles ne peuvent rien recevoir en retour ici-bas. On sentait, en voyant l'empressement que mettaient tous ces insulaires à venir souhaiter la bienvenue à celles qui leur venaient au nom du Seigneur, qu'un grand chemin avait été fait dans leur âme, et que ce n'était pas eu vain que la parole de Dieu s'était fait entendre. H peut y avoir bien des défections dans le monde civilisé, mais le contingent des élus n'en souffrira pas pour cela, et quand, au centre de la lumière, on a fermé les yeux pour ne la point voir^
Dieu, qui est tout-puissant, peut la faire luire au milieu des ténèbres et donner à un peuple nouveau, en prévision de la bonne volonté qu'il devra mettre un jour à accepter le don céleste, la grâce qui ouvre les cœurs et Tesprit qui vivifie les âmes.
Le R. P. Lamaze, missionnaire de la station de Maofaga, se plaisait à dire que l'arrivée des bonnes sœurs de Notre-Dame des Missions était un grand événement pour le pays. Le navire qui devait les apporter était attendu depuis plusieurs semaines par tous les catholiques qui se promettaient de leur faire une bonne réception, et ils n'y ont pas manqué.
Oui, là, dans ce pays, la lumière s'est levée au milieu des ténèbres, et quand, il y a quarante ans, le P. Chevron est apparu à Tonga, cet archipel était encore dans l'anthropophagie, il n'y avait pas alors une seule âme qui connût Dieu, non, pas une seule I Que de charité ce premier apôtre du Tonga a dû déployer ! et quelles prières ferventes n'a-t-il pas faites pour le salut des âmes qui lui avaient été confiées ! Mais si son amour a été brûlant et sa prière des plus ferventes, la terre qu'il a si bien travaillée et si bien retournée, est devenue féconde^ car aiy owd'hui ces hommes qui jadis se dévoraient entre eux, sont de fervents chrétiens qui aiment Dieu en esprit et en vérité, et cela est nécessaire pour les prémunir contre Tesprit des sectes protestantes qui sont venues s'implanter dans ce pays,.
quelques années avant Tarrivée de Mgr Bataillon, le grand apôtre de TOcéanie.
Dans ces contrées, il est bon de le remarquer, la femme a une grande influence, elle n'a jamais été l'esclave de l'homme, contrairement à tout ce qui a eu lieu dans tous les pays privés de la lumière de l'Evangile. A Tonga, c'est la femme qui commande, et par suite il est important que rien ne soit négligé pour donner une éducation qui rende les jeunes filles de l'île dignes de leur vocation. Et voilà pourquoi les religieuses ont été si bien reçues et ce qui les a fait alors, ce qui les fait encore aujourd'hui, dans ces immenses contrées, entourer du respect et de la vénération de tous. Et ce n'est pas seulement, comme on poiurrait être tenté de le croire, la partie la plus délaissée, la plus obscure de l'île, qui est venue demander le bienfait de l'instruction aux bonnes sœurs, non, et dès leur arrivée, on a commencé par leiu* confier deux jeunes filles choisies parmi toutes celles de Maofaga ; ces deux privilégiées furent l'objet de la jalousie .de toutes les autres qui attendaient avec impatience l'agrandissement de la maison des religieuses, afin de jouir du même bonheur qu'éprouvaient celles qui avaient été les premières reçues par les Kau Taupou.
Il était, déplus, nécessaire, indispensable même, que les bonnes sœurs apprissent la langue du pays afin de pouvoir faire le bien, et le faire au mieux,
dans ces îles où Ton paraissait disposé à l'accepter avec reconnaissance.
Les deux jeunes filles ont commencé avant de recevoir une solide instruction des chères Taupou qu'elles vénéraient, par leur être très utiles, car c'est par elles que la langue du pays leur devint familière.
Les jeunes fiUes de cette contrée sont en général très intéressantes, elles ont une mémoire heureuse, et c'est plaisir de voir comment elles apprennent les leçons qui leur sont données; elles ont un goût très prononcé pour l'arithmétique et la géographie. Cette dernière science les intéresse d'autant plus, qu'elle les met à même de comprendre le dévouement des chères sœurs en leiu* montrant la distance qu'elles ont dûfranchir pour venir jusqu'à elles.
Les bonnes sœurs auraient voulu aller vite, mais elles ne le pouvaient pas : il fallait construire, construire en planches, mais enfin il fallait le faire, et là comme ailleurs, on rencontre des difficultés. Une des premières, était de trouver un emplacement convenable. Les sœurs avaient bien un terrain à leur disposition, mais outre qu'il était trop petit, il se trouvait au milieu des cases tongiennes et enfoncé dans l'intérieur du village, et par suite, les pauvres sœurs et leurs enfants, auraient été, dans cet emplacement, privées de la vue et de la brise de la mer^ deux choses indispensables à Tonga, sous le soleil des tropiques, pour y respirer quelque peu à l'aise.
Le R. P. Lamaze a prié longtemps et fait bien des démarches auprès du roi Georges, Tunique propriétaire de Farchipel, mais en vain, Sa Majesté ne voulut rien accorder aux catholiques, il est protestant et ne supporte les missionnaires et les religieuses que parce qu'ils viennent de la France, et que ce pays a un grand prestige, prestige que les missionnaires entretiennent avec soin et que l'on doit bénir, car il a empêché le massacre de plus d un équipage qui, sans lui, auraient péri, corps et biens.
Le terrain que les sœurs sollicitaient était tout près de l'église, sur le bord de la mer, en dehors du village, et d'une grande étendue, aussi voulurent-elles, avec la foi qui les caractérise, en prendre possession en y déposant une médaille de l'Immaculée Conception, avec l'espérance que cette bonne mère saura aplanir les difficultés et vaincre les obstacles.
Quelques jours après cette prise de possession morale, on voulut essayer de la rendre effective, et dans ce but, Mgr Elloy, le R. P. Lamaze et les trois sœurs qui formaient la communauté, allèrent ensemble faire visite au roi dans le but d'obtenir ce qui était indispensable pour réaliser le bien que l'on voulait faire. Le roi reçut assez bien les visiteurs, mais dès que Sa Grandeur voulut aborder la question du terrain, le roi prit son air sauvage, ce qui ne lui était pas difficile, et dit, en accentuant
bien ses mots : « Je ne veux rien faire pour la religion catholique. » Il n'y avait pas à répliquer.
Dans le fond de son cœur, ceux qui le connaissent l'affirment, le roi Georges estime la religion et les missionnaires plus qu'il ne veut le laisser croire; il a même dit, en public, dans un fono (grande réunion), qu'il savait très bien qu'il n'y avait que la religion catholique qui était bonne. U est même beaucoup moins hostile qu'autrefois, mais sa contrition n'est point parfaite.
Lorsque le R. P. Calinon, après avoir commencé la mission de Maofaga, voulut étendre son zèle et prêcher l'Evangile aux habitants de l'île Haapai, il en fut empêché par le roi Georges qui ne lui permit même pas de débarquer sur le rivage, et l'obligea à reprendre immédiatement le navire qui l'avait amené. Ce zélé missionnaire, forcé ainsi de rebrousser chemin, revint à Tonga, harassé de fatigue, mais non découragé. Après quelques jours de repos, avec la permission du R. P. Chevron, il s'embarqua pour l'Amérique, où il espérait rencontrer un navire de guerre français. Pendant ce long voyage et son séjour en Amérique, le vaillant missionnaire eut bien des épreuves. Mais au bout d'une année, il arriva triomphant à Tonga, non pour lui, maïs pour le bien qu'il lui était permis d'espérer : il revenait sur un navire de guerre français, commandé par le vaillant capitaine Briz.
Ce brave commandant, animé des meilleurs sen-
timents, et ayant au cœur la fierté d'un guerrier de la grande nation au service de laquelle il était, manda au roi de venir à son bord, qu'il avait à lui parler.
Les chefs tongiens qui n'étaient pas habitués à cette manière de faire à l'égard de leur roi très puissant^ vinrent, tout effrayés, trouver le commandant pour lui dire que le roi était à Haapai.
« Eh bien ! vous avez des navires, il faut le faire » venir immédiatement. Je suis venu exprès d'A- » mérique pour lui parler et je ne puis attendre. »
Les chefs s'empressèrent d'exécuter les ordres du commandant. Le lendemain matin, le roi Georges, tout tremblant, se présenta devant le capitaine Briz. Celui-ci lui dit, en le laissant debout devant lui : « Comment, c'est ainsi que tu traites » nos missionnaires? Ne sais-tu pas que ce sont » eux qui représentent ici la France ?... Sais-tu que » si tu me résistes, je puis en un quart d'heure » mettre ton île en feu ? »
Devant un tel langage, le roi Georges n'était pas fier, et accepta d'avance ce qui allait lui être imposé.
« Tu n'as pas voulu, dit le commandant Briz, » permettre au R. P. Calinon d'aborder à Haapai, » et d^aller s'y dévouer pour ton peuple et le ren- » dre heureux. Tu as même menacé de renvoyer » de l'archipel tous les missionnaires, après les » avoir tant fait souffrir, tandis qu'ils ne te font
» que du bien. Pour réparer ton injustice et te » mettre à Tabri des malheurs que tu as encourus, » tu vas, dès demain, mettre à la disposition du » P. Calinon, la plus grande de tes embarcations, » et le faire conduire^ à tes frais, dans Tîle d'où tu » Tas chassé. Tu lui donneras un jardin, une mai- » son, et lui feras bâtir une église de la même » grandeur que celle que tu as donnée aux prêtes- » tants, eux de. qui tu as à te plaindre et pour qui » néanmoins tu réserves toutes tes faveurs. Je con- » nais vos aptitudes, et sais le temps qu'il vous » faut pour construire. Je faccorde six mois pour » exécuter tout ce que je t'ai prescrit. »
Tout ceci fut écrit en français et traduit en tongien, signé par le roi et le commandant Briz et strictement exécuté au bout des six mois.
Une prière exaucée.
Quelques mois après les événements que nous venons de dire, un navire apporta le bois qui devait servir pour la construction du couvent des sœurs, mais la question du terrain n'était pas résolue selon les espérances qu'on avait conçues, et comme ce terrain ne faisait pas partie du traité, le roi ne voulait pas qu'on lui en parlât.
Le R. P. Lamaze, qui comprenait l'importance que pouvait avoir un bon emplacement pour le suc-
ces du pensionnat que les religieuses voulaient fonder, fit des démarches auprès du gouverneur de la ville qui, malgré des dispositions favorables, ne pouvait agir qu'en Tabsence du roi, et rien ne faisait pressentir que ce dernier dût quitter la ville.
Devant cette impossibilité, les pauvres sœurs allaient se résigner à élever leur construction sur le terrain le plus défavorable du village où l'air et l'espace allaient leur manquer. Avant de commencer les travaux, elles voulurent, avec leurs jeunes filles, faire une dernière visite au cher terrain qu'elles avaient convoité, et dans lequel elles avaient mis une médaille de l'Immaculée Conception, comme pour en prendre possession. Devant ce souvenir, les chères sœurs crurent pouvoir faire cette prière à la Vierge immaculée : « Très sainte Vierge, daignez écouter notre humble prière et ne vous laissez pas exproprier d'un lieu où nous voulons vous faire connaître et aimer. »
Le lendemain de ce jour, la prière des sœurs devait être exaucée. Au moment où elles y pensaient le moins, le gouverneur vint lui-même leur annoncer que le terrain qu'elles désiraient était à leur disposition ; il venait d'ordonner de faire transporter de suite toutes les cases qui s'y trouvaient dans un autre quartier du village. Le roi Georges étant providentiellement parti pour Haapai, le gouvemeiu' en avait profité pour manifester ses bon-
nés dispositions en procurant aux religieuses, comme il en avait le droit alors, une agréable surprise.
Par reconnaissance envers la sainte Vierge, les heureuses sœurs firent élever leur maison à Tendroit même où elles avaient déposé la médaille de rimmaculée Conception, et c'est même en souvenir et en reconnaissance de la protection de la très sainte Vierge que les religieuses se proposèrent d'appeler leur nouvelle maison : le monastère de rimmaculée-Conception ; elles s'y installèrent dans Toctave de cette fête.
La jeune princesse, petite-fille du Tui-Tonga.
La maison était à peine construite, qu'elle devint trop petite pour y recevoir toutes les insulaires qui s'y présentèrent. Outre l'externat et la classe des femmes des catéchistes, les religieuses avaient fondé un grand pensionnat fréquenté par des jeunes filles qui, pour la plupart, appartenaient aux familles les plus distinguées du pays. Parmi ces dernières, se trouvait une jeune princesse qui était la petite-fille du Tui-Tonga.
Ce roi était pour les Tongiens une espèce de divinité; la case qui lui servait d'habitation, était quatre fois plus grande que celles des autres chefs
et construite avec un soin tout particulier. Il n'était permis qu'aux plus grands chefs de s'approcher de Sa Majesté ; le roi Georges était à peine assez noble pour lui porter des cuisines (des aliments). On avait pour le Tui-Tonga un langage spécial, des expressions tout à fait à part^ expressions dont les Tongiens ne se servent maintenant que pour le culte, lorsqu'ils parlent de Dieu, de la sainte Vierge et des saints.
Le P. Chevron eut le bonheur de convertir ce grand personnage à la foi catholique ; ce fut pour la mission un véritable triomphe. Avant sa mort, qui arriva quelques années après, il y eut une terrible guerre entre protestants et catholiques. Le roi Georges usurpa alors le trône et persécuta les fidèles, mais la famille du Tui-Tonga, qui est celle de Tupou^ la jeune princesse, conserva la religion et protégea toujours les missionnaires.
Le Tui-Tonga fut enterré avec tous les honneurs dus au rang suprême qui le distinguait de tous. Son corps fut déposé avec une grande solennité dans le Lagi (ciel, montagne en forme de tombeau) que lui avaient préparé les Tongiens de son vivant.
Pendant sept ans, les plus grands chefs durent porter le deuil, particulièrement Panuve, son fils, père de Tupou.
A Tonga, le deuil consiste à ne porter que de la tapa noire (étofife du pays), à se revêtir de haillons, et à s'abstenir de répandre sur son corps de Thuile
parfumée. En signe de deuil , on défend aux femmes, pour un temps plus ou moins long, selon le degré de dignité du déftmt, de faire la tapa. Ce genre de travail, confié aux femmes et aux jeunes filles, est poiu* elles plutôt une distraction qu'une fatigue. Le bruit de leur maillet frappant sur les écorces d'arbres^ est assourdissant pour nos oreilles européennes, mais pour celles des Tongiens, habitués à ce continuel battement, ce n'est qu'un joyeux écho dont la suppression est Findice d'une mauvaise nouvelle.
D'après ce qui précède, il est facile de comprendre le degré de noblesse de Tupou. Ses compagnes, qui la connaissaient mieux que les sœurs, avaient pour elle mille prévenances, elles se seraient volontiers privées de tout pour lui faire plaisir et gagner son estime. Les sœurs étaient obligées d'intervenir, pendant les repas surtout. Si par mégarde, Tupou n'était pas assez bien servie, c'est-à-dire si elle n'avait pas deux fois autant que les autres, elles se croyaient toutes obligées de lui faire passer ce qu'elles avaient de meilleur dans leur part. C'est ce que les sœurs ne voulaient pas plus permettre que la jeune princesse elle-même, car son âme, remplie de noblesse, avait trop bien compris les vertus que le christianisme confère pour ne pas les embrasser en esprit et en vérité.
Les Tongiens ont pour leurs chefs un respect mêlé de crainte qui dépasse toute conception.
Avant Tarrivée des missionnaires catholiques, il y avait même des sacrifices humains pour Thonneur et la conservation des grands en danger de mort. L'évangile a délivré ce pauvre peuple de cette tyrannie diabolique, et lui a laissé cet heureux instinct de respect et d'amour pour toute autorité venant de Dieu.
Presque tous les jours, Tupou était appelée au parloir; des chefs, hommes et femmes, accouraient de tous les points de l'Archipel, pour la voir. Les plus nobles, lui [baisaient respectueusement les mains, les autres se tenaient à distance et ne se permettaient pas de lui adresser la parole.
Tupou avait un extérieiu* très gracieux, et son regard, noble et fier, avait quelque chose d'imposant. Avec les religieuses, aucune de ses compagnes n'était plus simple, plus douce, ni plus prévenante qu'elle. Cependant, pour le bien de son âme, les religieuses ne dispensaient pas leur chère princesse, des petits emplois propres à former les jeunes filles au travail manuel. Les Tongiennes se livrent à l'étude avec ardeur, heureuses qu'elles sont de penser qu'elles pourront un jour être appelées poto (savantes). Mais apprendre à coudre, faire la cuisine, laver, repasser, balayer, sont pour elles des occupations fort désagréables. Chez lem^ parents^ elles n'avaient rien de semblable à faire. Pour Tupou en particulier, on le comprendra sans peine, c'était une bien dure épreuve, elle qui était
habituée à être servie comme une souveraine.
Néanmoins, lorsque son tour arrivait pour faire la cuisine, malgré sa répugnance et les avances de ses compagnes qui s'ofifraient toutes pour la remplacer, elle voulait faire comme les autres et s'y mettait de tout son cœur, autant pour plaire aux sœurs que pour glorifier Dieu qui lui demandait de faire ces actes d'humilité et de mortification que , dans la circonstance, on pourrait appeler héroïques.
En fait de clôture, les pauvres religieuses n'avaient qu'une palissade en roseaux qui n'empêchait pas de plonger les regards dans le jardin. Les pensionnaires chargées, à leur tour, de la cuisine, allaient et venaient dans le clos pour une chose ou une autre. La chère Tupou était souvent prise en pitié par les passants, les femmes surtout, quand elles la voyaient, portant une branche d'arbre, une cruche d'eau, un coco, lui faisaient des signes de sympathie, se frappaient la poitrine et exhalaient de profonds soupirs. Tupou n'y était pas insensible, mais elle regardait le ciel et continuait son fructueux labeur. Toutefois, malgré sa bonne volonté, les religieuses n'ont pas été sans payer les frais de son apprentissage : le premier jour, elle fit brûler les ignames et la marmite qu'elle avait mise sans eau sur le feu. Désolée d'avoir fait une pareille sottise, elle vint tout en larmes vers la sœur pour lui demander pardon, et l'assurer que désormais
elle serait plus attentive, ce qu'elle essaya de faire en terminant sa semaine de cuisine.
Un jour de congé, les bonnes sœurs, pour récréer les pensionnaires, étaient allées faire une promenade au bord de la mer, à l'ombre des cocotiers. Les enfants marchaient en ordre, deux à deux ; Tupou était au premier rang quand tout à coup les sœurs virent s'avancer devant elles une bande de jeunes filles qui sortaient des bois en chantant, criant et vociférant comme des folles; dès qu'elles aperçurent Tupou, elles .firent silence et toutes ensemble jetèrent à ses pieds les fleurs qui ornaient leiu*s cheveux, la saluant avec respect, car en face de la petite-fille du Tui-Tonga, les plus sauvages étaient polis et prenaient des manières distinguées.
Un jour que la jeune princesse était un peu souffrante, elle demanda la permission d'aller se reposer. A peine fut-elle montée, que toutes les pensionnaires voulurent aller lui faire le fakafeao (la cour) selon l'usage. Les sœurs ne crurent pas devoir le leur refuser. Quelques instants après, la supérieure les suivit au dortoir, elles étaient toutes assises par terre autour de la princesse Tupou qui souffrait en effet d'un léger mal de tête; elles avaient chacune un éventail à la main et lui chassaient les moustiques.
Les longs cheveux de Tupou l'embarrassaient, elle aurait voulu qu'on les lui relevât, comme elle
avait Thabitude de le faire tous les soirs pour se reposer plus à Taise, mais à la grande surprise de la bonne supérieure, aucune des pensionnaires, qui étaient pourtant des filles de chefs, pour la plupart, n'osa lui toucher la tête ; elles dirent qu'il n*y avait dans le village de Maofaga qu'une seule personne à qui il fût permis de toucher au chef de Tupou. La supérieure leur dit alors que puisqu'elles ne pouvaient en rien soulager la princesse, il fallait la laisser seule, que le repos et la tranquillité lui seraient plus favorables que toutes leurs cérémonies. Elles ne voulurent pas désobéir, mais ne la quittèrent qu'à regret.
Tupou avait une petite esclave, mais elle l'aimait et la traitait comme une sœur. Panuve a beaucoup de parents à Fidji qui n'est qu'à une journée de Tonga ; il va de temps en temps leur faire des visites, et emmène quelquefois avec lui plus de cinquante hommes pour lui faire escorte. On prépare le folau (voyage) des mois à l'avance.
Quelques années auparavant, Tupou était alors très jeune, son père et sa mère s'embarquèrent pour Fidji où ils restèrent longtemps. Dans une réunion de chefs, pendant que l'on était à préparer le kava, Panuve entendait de temps à autre de petits cris comme ceux d'un enfant^ la voix semblait venir d'un clos de porcs, situé non loin de là. Il fit signe à Naa, sa femme, d'aller voir ce que c'était. A son grand étonnement, Naa vit une toute jeune
enfant qui n'avait, paraissait-il, que quelques heures, prête à être dévorée par les pourceaux. Elle s'empressa de soustraire cette pauvre petite victime à cet horrible animal qui s'avançait pour assouvir son appétit.
Panuve fut indigné d'une telle barbarie et dit à sa femme : « Garde cette enfant, nous l'emporterons à Tonga, ce sera l'esclave de Tupou. » Ils l'emportèrent en effet, et la firent élever chrétiennement ; elle grandit sous les yeux de Panuve et de Naa. A sa douzième année, elle fit sa première communion dans les meilleiu*es dispositions ; elle paraissait très intelligente. Dans les kaioaga, elle était toujours la première parmi les enfants de son âge. Elle venait souvent voir Tupou pour qui elle était pleine de respect et de reconnaissance.
Le R. P. Lamaze, poiu» encourager les religieuses, leur disait souvent qu'elles faisaient une bonne œuvre en élevant la princesse Tupou dans des principes de foi. Comme elle était la plus noble jeune fille du pays, et même des autres archipels, son influence, au point de vue religieux, ne pouvait qu'être considérable, car un tel exemple devait inévitablement opérer de nombreuses conversions.
Un pareil encoiu'agement était bien pour exciter les sœurs à faire pour la chère Tupou tout le possible pour rélever au mieux et la rendre digne de son illustre aïeul, le Tui-Tonga qui, lui aussi,
avait donné l'exemple en embrassant le christianisme avec foi et amour.
Le roi Georges voulait attirer la princesse à sa cour ; s'il y avait réussi, il aurait fallu à la noble enfiant im courage plus qu'ordinaire pour résister à tous les pièges qui lui auraient été tendus pour lui faire abandonner la religion catholique.
Mais la foi de la jexme princesse était aussi vive que son attachement aux sœurs était profond. La pauvre .enfant eut bien des épreuves à surmonter, mais Dieu veillait sur elle, et ce que Dieu garde est bien gardé.
La vénérée supérieure générale de l'œuvre de Notre-Dame des Missions a bien voulu, avec la haute bienveillance qui la caractérise, nous écrire pour compléter l'histoire de la jeune princesse, nous ne saurions mieux faire que de donner ici cette lettre, persuadé que nous sommes qu'on la lira avec tout l'intérêt qu'elle mérite, tant pour le caractère officiel qu'elle imprimera à notre récit que pour les traits qu'elle donne d'une des plus sympathiques figures que le soleil des tropiques ait jamais éclairées.
Est-il nécessaire d'ajouter que les lignes tracées par la vénérée supérieure offrent encore, avec tout l'intérêt que nous avons dit, celui qui s'attache à ime âme qui comprend tous les dévouements, tous les sacrifices ; à une âme qui n'a pas hésité à franchir les mers, jusqu'aux archipels du grand
Océan, pour aller encourager, fortifier ses chères filles, et leiu* montrer comment, avec le secours de la divine grâce, il faut croire, comment il faut espérer, et comment il faut aimer.