CONCLUSION
Avant de tirer une conclusion et d'émettre un avis personnel une t&che s'impose à nous : celle de ne pas se laisser dominer par des sentiments d'égoïsme national. La Bulgarie a droit à tous les égards. Les longs efforts, le sang généreux, les martyrs que son indépendance lui a coûtés, les loyales tentatives accomplies depuis pour apprendre le dur métier de nation affranchie^ plein de responsabilités et de surprises et, pour tout dire, les progrès accomplis par la jeune principauté tant au point de vue de la politique intérieure que de la politique extérieure arrêtent Tattention et forcent le respect. Il suffit d'avoir traversé la Bulgarie pour sentir que de tous les peuples des Balkans, c'est le peuple bulgare qui réunit le plus de qualités, qui a le plus conscience de sa force et du rôle futur qui est promis, semblet-il, à ses destinées. Le Roumain a la gr&ce servile, le Serbe la violence sans courage, le Bulgare a l'énergie, l'initiative, et, avec la rudesse, une curieuse faculté d'assimilation, le désir de savoir et d'apprendre, un besoin d'expansion et un besoin d'organisa-
lion. Peuple guerrier, dès longtemps rompu aux luttes séculaires, à la cruauté comme au brusque retour de la fortune, fataliste par suite de la longue occupation turque, obstiné dans ses desseins, le peuple bulgare mérite toutes les sympathies et jusque dans les excès de la propagande nationale qu'il tente parlout où Ton rencontre l'élément bulgare même en minorité, il sauve tout par son absolu mépris de la mort et son dévouement à son idéal et à ses idées. Dès lors il arrivera une époque où la Bulgarie devra être affranchie de cette étroite tutelle des capitulations et il est certain que dès à présent on peut s'étonner de voir la Serbie libérée des traités, et la Bulgarie y être encore soumise, alors que dans Vun comme dans l'autre pays Téducation politique n'est que rudimentaire .
Le drame qui a ensanglanté Belgrade en juin 1903 prouve de quoi est capable l'armée, qui est la seule force organisée de la Serbie, et de pareilles violences indiquent à quel point de sauvagerie peut s'abaisser le peuple serbe, de quels monstrueux égarements il est capable et la faiblesse de la loi dans une ville où les conflits peuvent se trancher normalement par l'assassinat.
Dès lors le Bulgare, qui se considère à juste titre comme supérieur au Serbe, est humilié de se sentir inférieur à lui au point de vue international. Il est juste de faire remarquer ici que la Bulgarie n'a pas
vis-à-vis de la Porte l'indépendance absolue de la Serbie et qu'on trouve là un argument considérable pour justifier le maintien de ces capitulations. D'ailleurs il est bien certain que Tindulgence de l'Europe vis-à-vis de cette Serbie, l'abandon des droits qui ne figurait pas, comme nous l'avons vu^ dans l'acte final du congrès de Berlin, mais qui depuis est devenu un fait acquis, ont quelquefois paralysé l'action des chancelleries lors des caprices du roi Milan ou de l'infortuné Alexandre.
Il faut ajouter aussi que si, dans l'ensemble^ les progrès de la principauté bulgare au point de vue législatif ne sauraient être mis sérieusement en doute, que si les institutions fonctionnent en apparence, que si les codes s'élaborent^ il y a encore des ombres au tableau et ces ombres sont quelquefois sanglantes : nous avons étudié ce point de vue dans le précédent chapitre. Sans toute les cabinets qui se sont succédé depuis la chute du ministère Stambouloff ne connaissent plus l'arbitraire qui semblait présider à toute la politique de cet homme d'Etat, mais malgré tout il y a encore journellement à Sofia des attentats contre la liberté individuelle des abus de pouvoir, des pratiques policières dans un pays où les origines slaves donnent à la police ce caractère tout puissant et mystérieux qu'on rencontre à Saint-Pétersbourg. Les tribunaux n'ont pas cette impartialité grave qui assure avec la dignité des
juges la garantie des justiciables ; comme nous Tayons vu dans le précédent chapitre les réformes ont été plus en façade qu'en profondeur, elles ont été trop h&tivement conçues et trop h&tivement exécutées. Il en résulte un flottement inévitable et de la part des magistrats, souvent comme un étonnement de leurs fonctions nouvelles et des devoirs que leur impose la loi. Et puis, comme nous l'avons à plusieurs reprises remarqué dans le courant de cette étude, on ne peut échapper d'un coup à l'état d'esprit qui résulte de six siècles de servitude, durant lesquels un peuple a connu toutes les exactions^ toutes les bassesses, toutes les vénalités de cette administration turque indulgente aux grands, dure aux petits, partiale pour tous. Il en demeure, au jour de Tindépendance, comme un éblouissement.
Il y a enûn une cause actuelle qui justifie le maintien des capitulations : c'est l'état des Balkans du fait des Bulgares, l'agitation qui trouble la Macédoine, les attentats auxquels cette agitation a donné lieu. — Nous l'avons indiqué plus haut : partout où il y a un Bulgare, il existe une propagande bulgare : c'est la caractéristique de cette nationalité vivace, féconde, prompte à l'action. Des comités s'organisent, des associations se forment et prennent aussitôt par des ramifications avec des comités directeurs, une allure révolutionnaire. Même lorsque l'élément bulgare n'est pas en majorité, il a la préten-
tiou d^imposer sa volonté, cette nationalité, celte langue, l'espoir d'une annexion future, prochaine à la Bulgarie. C'est là, si Ton peut dire, le défaut qui résulte de Texcès d'une qualité. Il a eu^ ces années dernières, les conséquences tragiques qui se répercutent et se prolongent aujourd'hui encore.
Les luttes qui ont ensanglanté la Macédoine, les bombes de Salonique, les massacres répétés un peu partout, les bandes mystérieuses recrutées on ne sait comment^ paraissant à l'improviste et disparaissant avec la même rapidité, tout ce qui a défrayé la presse, attiré l'attention de l'opinion avant que celleci ne se soit reportée tout entière sur le gigantesque conflit qui se déroule à l'heure actuelle en Extrême- Orient, est le fait de ces comités bulgares dans un pays où la nationalité grecque est plus nombreuse au point de vue numérique que la nationalité bulgare. C'est peut-être là la caractéristique la plus curieuse des derniers troubles. Jusqu'à présent les excès répondant à d'autres excès étaient dirigés principalement contre les Turcs ; en Macédoine le Turc passe, semble-t-il, au second plan. La haine du Grec, du clergé grec, de l'instituteur grec est plus forte pour le Bulgare que la haine du Turc.
Il en est résulté ces hécatombes qui ont fait frémir toute l'Europe, ces batailles dans le même village où les deux éléments étaient côte-à-côte, face à face, animés de mauvaises rancunes, voisins et ennemis,
parlant des idiomes différents, et ayant des aspirations différentes. On a parlée dans la presse, de la férocité des soldats turcs, et les Bulgares sachant que le Turc est peu sympathique de par atavisme ont voulu faire retomber sur lui seul la responsabilité de ces massacres. Certes nous ne voulons pas faire ici l'apologie de cette soldatesque déguenillée et féroce, mais il semble bien que la vraie lutte, impitoyable ait existé entre les Grecs et les^Bulgares tandis que les troupes ottomanes, impuissantes à maintenir Tordre, frappaient un peu au hasard. Dans le fond il ne s'agissait pas d'expulser les régiments du sultan, ce que voulait les comités bulgares c'était si possible, l'anéantissement des Grecs^ qui défendaient contre eux leur existence menacée et leurs maisons pilléeis. Dans de telles conditions, au milieu de ces émeutes, alors que ces comités avaient tous leurs tètes à Sofia, que des oflficiers bulgares commandaient et disciplinaient les bandes, que le gouvernement perplexe et faisant des vœux pour le succès de Tentreprise n'osait pas approuver officiellement^ mais blflmait moins encore et fermait les yeux, ce n'était certes pas le moment d'abandonner les capitulations et les privilèges à l'heure où la nationalité bulgare exaltée pouvait en recevoir plus d'élan encore et se
griser d'un pareil succès.
Ce qui malheureusement éloigne la solution du problème, c'est qu'un tel état de choses est le résul-
tat de circonstances qui ne sont pas près de cesser. Tant qu'une extermination complète ou une émigration résultant de l'épouvante et de la guerre civile n'aura pas fait disparaître l'élément grec ou l'élément bulgare^ les troubles continueront avec des périodes alternées d'agitation et de calme, des succès et des revers, malgré tous les efforts des autorités impuissantes, malgré cette fameuse organisation, avec un cadre européen, de la gendarmerie macédonienne. On peut dire que Texistence des capitulations en sera prolongée, alors qu'avant cette explosion de colères, le rapprochement avec la Russie et même avec l'Autriche, la situation financière de la principauté qui s'améliorait chaque jour, l'application plus sévère des codes jadis promulgués sur le patron de ceux des grands Etats de l'Europe, la tranquillité intérieure succédant à la période troublée du stamboulisme, semblaient diriger la diplomatie vers l'abandon de ces droits.
Est-ce à dire qu'il faille considérer cette solution comme définitivement écartée ? Certes non ; quelque embrouillée que soit la situation de la Macédoine, elle n'est pourtant pas inextricable. Les dénouements prompts succèdent souvent dans l'histoire aux stagnations séculaires et malgré l'enchevêtrement des races, il peut surgir pourtant sinon une entente absolue du moins une trêve au caractère définitif.
D'ici là, les capitulations doivent être conservées:
ce sera de la part de l'Europe un acte de sagesse et de prudence. La Bulgarie parachèvera en attendant son éducation et son apprentissage et deviendra digne d'un peu plus de liberté.
Faut-il pour cela s'en tenir à la lettre souvent un peu formaliste et sévère de ces capitulations et les appliquer avec toute leur rigueur, ne pas tenir compte de tous ces progrès et de toutes ces bonnes intentions ? Certes non, et il y a là une question de tact. Les nations européennes ont entre leurs mains une arme dont elles peuvent se servir à leur gré quand les circonstances l'exigent, mais qu'elles peuvent à leur gré aussi ne pas employer.
Les pratiques tracassières résultant de textes quelquefois obscurs, les formalités mesquines, les procédés blessants faits pour humilier les légitimes fiertés d'un peuple qui a su se faire lui-même et travaille courageusement à se régénérer, toutes les mesures vexatoires si elles étaient employées ne prouveraient de la part des grands Etats ni générosité, ni prudence, ni sens véritable de la situation. Nous avons vu qu^à cet égard l'Autriche elle-même s'est relâchée des rigueurs passées dont elle voilait sa mauvaise humeur, et des incidents comme l'incident Chadourne sont exceptionnels. Le rôle de tous à Sofia est de permettre aux autorités de la principauté ces réformes efficaces et profondes, ces modifications définitives, ces institutions stables qui donnent aux citoyens d'un
pays, comme aux étrangers résidant sur le territoire de ce pays, avec la sécurité dont le premier résultat est la prospérité commerciale, la certitude que Tère des révolutions, des guerres civiles, des attentats est close à jamais.
Dès lors les capitulations disparaîtront d'ellesmêmes avec les raisons de haute politique qui les avaient justifiées ; elles entreront dans le domaine de l'histoire ayant rempli leur rôle jusqu'au Jour où des garanties nouvelles, l'évolution naturelle des races affranchies, l'ordre dans la paix, ne leur laisseront plus de place et de raison d'être. Ayant été grandes par leur passé, grandes par leurs conséquences et par leur conception même, elles garderont, du moins, l'intérêt poignant qu'évoquent les souvenirs de cette question d'Orient, si complexe, si vivante encore, faite d'équivoques, de retours imprévus, de faiblesse et de grandeur, et qui a agité le monde de ces crises périodiques qui jalonnent les siècles passés, comme les crises de la question d'Extrême- Orient seront les jalons des siècles à venir.
Mayenne, Imprimerie Gb. COLIN.
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