LES POPULATIONS CIVILES
Difficultés créées par la populatioiî des villes fortifiées. — Héroïsme de certaines villes. — Lille en 1792. — Saragosse, Girone, Tarragone, Sienne. — Strasbourg en 1870. — Les bombardements, les blocus. — Metz et Phalsbourg en 1870. — Longwy, Verdun et Mayence en 1792. — Valoncienues en 1793. — Dresde, Hambourg, Gênes en 1813. — Intervention des autorités civiles. Laon, Vitry-le-François, Toul.
Il est un élément avec lequel doit compter Tofficier chargé de défendre une place forte, c'est la population : soit que, dans une ville précédemment conquise, elle nourrisse pour la garnison des sentiments hostiles; soit qu'effrayée par le bombardement, elle communique ses craintes aux troupes; soit qu'un gouverneur humain veuille lui épargner les horreurs d'une prise d'assaut. L'histoire compte plus d'un exemple de populations héroïques, décidées à tout supporter plutôt que de tomber dans les mains de l'ennemi, et si l'antiquité présente un plus grand nombre de ces exemples que nous n'en trouvons dans les temps modernes, c'est que le sort des villes prises était de nature à faire préférer la mort à la défaite. Veïes, Gergovie, Alésia, Numance, Sagonte, Jérusalem! qui n'a gardé dans sa mémoire le souvenir de ces pages dramatiques de l'histoire romaine?
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Pour ne pas remonter plus hant qae la Rév<dation
française, Texamen des sièges fameux nous fournira plus d'exemples de défenses gênées par les habitants que de résistances populaires. Le siège de Lille, en 1792, est demeuré célèbre entre tous par la résignation avec laquelle cette héroïque cité supporta le bombardement barbare du duc de Saxe-Teschén. Ce bombardement ne dura que six jours, pendant les- ■ quels plus de 200 maisons furent incendiées, mais rien ne put ébranler la constance des assiégés, et le|l : i Autrichiens furent obligés de se retirer le 8 octohns- , devant les troupes qui, après la bataille de Valmyy','7;: étaient revenues de Champagne. La fermeté dee habitants de Lille souleva T enthousiasme de toute la nation.
Que dire de Saragosse que tout le monde ne connaisse, si ce n'est qu'on a un peu exagéré l'héroïsme de cette cité et la part prise par ses habitants à sa célèbre défense ? Insurgée une des premières parmi les villes d'Espagne après la triste comédie de Bayonne, immédiatement attaquée alors et à moitié prise par le général Verdier, puis évacuée à la nouvelle des événements de Baylen, assiégée de nouveau après la bataille deTudela dans laquelle Lannes battit et dispersa les armées du Nord de l'Espagne, complètement investie le 21 décembre 1808, Saragosse ne fut définitivement domptée que le 21 février 1809, après deux mois marqués par une suite
minteriomipue de combats acharnés; mais cette longue résistance fut Tœuvre de 2,500 soldats aragonais et de 20,000 paysans et contrebandiers réfugiés ou appelés dans la place, lâches en rase campagne, dangereux tireurs embusqués derrière des murailles, fanatisés par les moines qui, au nom de Palafox, leur instrument docile, régnaient en maîtres absolus dans la ville. La menace de mort contre quiconque ; parlerait de se rendre et les potences plantées sur V toutes les places publiques comme sanction de cette menace, d^mmenses approvisionnements de tout '^ogenre, 150 canons de gros calibre, des munitions de gaerre abondamment fournies par les Anglais, d'habiles ingénieurs mettant leur science au service du patriotisme ignorant, cent couvents formant au milieu de la ville autant de forteresses, dont les murs ne pouvaient être abattus qu'à coups de canon, toutes les rues crénelées, toutes les maisons barricadées, voilà les forces de la défense ! Et pour surmonter tant d'obstacles, pour combattre 45,000 soldats, joints à la partie valide d'une population de 50,000 âmes, une petite armée de 18,000 hommes, dont 14,000 d'infanterie, 2,000 du génie et de l'artillerie, 2,000 de cavalerie, manquant de tout, n'étant soutenus que par le sentiment du devoir et de l'honneur militaire , ayant à leur tête , il est vrai, le premier de tous les lieutenants de l'Empereur, l'incomparable Lannes;.... et pour conduire
cette guerre de rues, un ingénieur, le général Lacoste, frappé par une balle au front sur une barricade qu'il enlevait, tué à 34 ans et dont le nom devrait être gravé en lettres d'or dans toutes les écoles du génie, tant il déploya d'habileté, de ressouFceis et de courage dans ce siège meurtrier. Il est permis d'admirer les défenseurs de Saragoisse, mais il n'est pas juste de dire que cette ville ait été défendue par ses habitants; il n'est pas juste non plus de mettre la défense au-dessus de l'attaque, un des plus admirables faits d'armes de nos longues guerres.
Saragosse n'est pas d'ailleurs la seule ville d'Espagne où le fanatisme des habitants ait contribué à la longueur et à l'opiniâtreté de la défense : témoin Tarragone, dont la prise, après deux çaois de tranchée ouverte et à la suite de cinq assauts terribles, valut à Suchet le bâton de maréchal. Un corps de 4,000 hommes y avait été formé dans la population pour aider la garnison.
Une des défenses les plus remarquables est celle de Girone, qui retint les Français six mois sous ses murs; on y avait organisé dans la population huit compagnies, dont une de femmes qui, non seulement furent employées aux mouvements de terre, mais combattirent avec autant d'acharnement que les hommes pour défendre la brèche. Ce n'était pas la première fois d'ailleurs que l'on voyait dans une ville assiégée des corps d'amazones. Montluc nous
raconte dans ses Mémoires comment les dames de Sienne se départirent en trois bandes : « la première « était conduite par Forteguerra, qui était vêtue de « violet, et toutes celles qui la suivaient aussi, ayant « son accoutrement en façon d'une nymphe courte « et montrant le brodequin ; la seconde était la si- « gnora Piccolomini, vêtue de satin incarnadin, et « sa troupe de même livrée ; la troisième était la « signera Livia Fausta, vêtue toute de blanc, comme « aussi était sa suite avec son enseigne blanche. » On voit que la question toilette ne perd jamais ses droits; il est vrai que la question uniforme a joué souvent un grand rôle pour les hommes eux-mêmes. Au début de la guerre de 1870, les habitants de Strasbourg, sans qu'il fût besoin d'aider à leur patriotisme par des potences plantées au coin des rues, montrèrent au milieu des plus terribles épreuves un dévouement dont la France, séparée pour un instant de cette héroïque cité, doit à jamais garder le souvenir. Nos ingénieurs avaient, dans de longues et savantes polémiques, proclamé la barbarie et nié l'efficacité des bombardements, en soutenant que le seul moyen de faire tomber une place était d'attaquer les remparts et non les maisons, les soldats et non les femmes et les enfants. M. de Werder et les ingénieurs allemands se firent forts de soutenir la thèse contraire en accablant Strasbourg, cette ville qu'ils disaient allemande, sous le plus impitoyable des
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bombardements ; 373 bouches à feu de siège tirèrent sur les maisons et sur les édifices publics, du 16 août au 28 septembre, sans autre interruption que quelques heures de nuit pour le repos des canonniers. Au point de vue de leur raisonnement, les ingénieurs allemands n'eurent qu'à moitié tort : 193,722 projectiles furent lancés sur la ville, 600 maisons furent incendiées, des rues entières furent comme rasées, 1,100 personnes furent blessées, 300 tuées : la constance et la fermeté des habitants ne furent pas ébranlées; le général Uhrich capitula parce que les dehors étaient enlevés, parce que deux brèches étaient praticables, un peu aussi, il faut le dire, sur rinvitation du conseil municipal, pour empêcher la ruine complète de la ville, mais il capitula au milieu des protestations passionnées de la population strasbourgeoise, qui ne voulait pas devenir allemande.
D^autres villes pourraient être citées après Strasbourg : Metz, cité guerrière et française par-dessus toutes, ne fut pas bombardée parce qu'elle était protégée par ses forts, si imparfaits qu'ils fussent encore, et par une armée de 150,000 hommes ; elle soutint du moins, un long blocus et toutes les prii^^ations qu'il entraînait, avec la plus admirable et la plus patriotique résignation. Le général en chef de l'armée allemande a dit, dans un ordre du jour daté du 16 octobre 1870 et adressé à son armée, que la faim
avait causé des émeutes dans la population. Que le prince Frédéric-Charles fût mal renseigné, ce qu^il est assez difficile d'admettre ou qu'il ait voulu, par une assertion qu'il savait fausse, exciter l'ardeur de ses soldats, le fait est matériellement inexact. Loin de mettre des entraves à la défense, la population de Metz fit tout ce qui dépendait d'elle pour y aider. Ses femmes, dans tous les rangs de la société, se consacrèrent sans réserve aux soins des malades et des blessés ; ses citoyens de toutes les classes furent à la disposition des chefs de l'armée ; et si Metz ne fut pas mieux approvisionnée en vivres, ce ne fut pas la faute de quelques propriétaires qui, à l'approche des Allemands, après la bataille de Forbach, voulaient faire rentrer du blé , de l'avoine et des bestiaux et à qui, pour des motifs bien difficiles à pé-. nétrer, on refusa même l'autorisation de pourvoir suffisamment à leur propre subsistance. Oui, il y eut une émeute, mais c'est lorsque l'on apprit la capitulation et la reddition de la place de Metz la Pucelle, qui n'avait jamais été violée par la présence de soldats étrangers et dont les habitants étaient fiers de contempler sur la place d'armes la statue d'un des plus illustres fils de la cité, Fabert, avec cette inscription, que le maréchal Bazaine ne prit sans doute pas la peine de lire :
« Si, pour empêcher qu'une place forte que le « Roi m'a confiée ne tombât au pouvoir des ennemis.
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« il fallait mettre à une brèche ma famille, ma per- « sonne et tout mon bien, je ne balancerais pas un « moment à le faire. »
D'autres populations que celles de Metz et de Strasbourg secondèrent, en 1870 et 1871, la résistance de leurs garnisons. Phalsbourg partagea Théroïsme de la sienne, et Verdun tint a honneur d'effacer les souvenirs de 1792. Tandis que les femmes et les enfants, enfermés dans les caves dont les sou- ' piraux étaient lx)ucliés avec du fumier, faisaient de la cliarpie, tous les hommes à qui leur âge ne permettait pas de porter les armes, brouettaient de la terre pour élever des retranchements. Paris, si Ton met de côté les coupables émeutes du 31 octobre et du 22 janvier, fut admirable par sa résignation tranquille aux privations de toutes sortes et son indifférence vis-à-vis du bombardement.
Mais il s'agit surtout ici de faire ressortir les difficultés opposées à la défense des places par les dispositions des habitants et des autorités civiles. « Lorsqu'on 1760, Tarmée et la flotte anglaises se « présentèrent devant Montréal » , dit la relation officielle de la perte du Canada, « la ville, environnée « d'une simple muraille pour la mettre à couvert « contre les sauvages, était pleine d'un peuple infini « qui s'y était réfugié. » Ces gens coururent en foule supplier le gouverneur de sauver leur vie et leurs biens ; il ne fallait qu'une nuit à l'ennemi pour
mettre la ville en cendres, toutes les maisons étant en bois ; le gouverneur consentit à sacrifier les restes de l'infortunée colonie ; on hissa le drapeau blanc. La première place investie par Tennemi en 1792, fut celle de Longwy . La garnison consistait en un bataillon de ligne et un bataillon de volontaires, mal disposés l'un pour l'autre; le commandant, au dire de Dumouriez, était un ancien officier, capable et expérimenté. Le 21 août, la place est investie, le conseil municipal s'assemble, et cédant à ses obsessions , embarrassé par le désordre qui règne dans la garnison, le gouverneur capitule le 22 ; le seul conseiller qui n'ait pas voté pour la reddition de la ville, échappe à grand'peine aux Prussiens qui voulaient le pendre. L'Assemblée nationale , à la première nouvelle de la prise de Longwy, décréta la peine de mort contre tout citoyen qui proposerait de rendre à l'ennemi une ville française. L'illustre Gœthe, qui suivait l'armée alliée auprès du duc de Saxe- Weimar, nous donne d'agréables détails sur la prise de possession de Longwy et sur les sentiments qui animaient cette ville. Après avoir raconté que lui et ses amis avaient fait quelques emplettes dans un magasin : « Que le patriotisme des habitants de « Longwy», ajoute-il, «ne fut pas trop robuste, on « avait pu le voir en ce que la bourgeoisie avait très « vite forcé le commandant de rendre la place. A « peine avions-nous fait un pas hors du magasin, que
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« la discorde intestine des bourgeois nous apparut « assez clairement. Des royalistes, et par conséquent « nos amis, qui avaient amené la prompte reddition « de LongTvy, s'affligèrent que le hasard nous ait « conduits dans ce magasin et que nous ayons fait « gagner tant de bel argent au plus mauvais de tous « les jacobins.... on nous détourna en même temps « d'entrer dans une auberge splendide, etc.. *. »
Puis vint le tour de Verdun. Beaurepaire, dont le nom est resté célèbre dans l'histoire, v commandait. La garnison comprenait des officiers tels que Lemoyne, commandant un bataillon de ligne, et Marceau, chef d'un bataillon de volontaires qui voulaient se défendre à outrance ; mais, d'après le règlement alors en vigueur,, le conseil de défense comprenait un certain nombre de membres civils, pris sans doute parmi les autorités*. A la première sommation de Tennemi, on répondit par un refus, et le bombardement commença à minuit, le 31 août, pour être interrompu le !•' septembre à 8 heures du matin. La ville, sommée de nouveau, demanda 24 heures. « Le lendemain », dit Goethe, dont il est bon d'invoquer le témoignage impartial et bien allemand, « la ville se rendit et les alliés en pri-