LES BELLES DEFENSES
Rareté des défenses à outrance. — Rôle d*une place forte, Soissoiis en 1814, le fort de Bard en 1800. — Défenses limitées : Prague en 1742 ; le maréchal de Belle-Islc et Chevert. Kehl en 1796 ; Moreau etDesaix. Huningue en 1797 et en 1815 ; Âbatucci et Barbanégre. Différence des deux situations. — Quelques défenses célèbres. — Grave et M. de Chamilly en 1674. — Lille et le maréchal de Boufïlers en 1708 ; le parfait Gouverneur. — Mayence en 1793. — Grave et Roses en 1794. — Ancône en 1799, le général Monnier. — Gênes en 1800, énergie de Masséna. — Dantzick en 1807. — Les sièges d'Espagne ; Saragosse ; Girone et don Alvarez de Castro ; Almeïda et Brenier; Badajoz et Philippon; Saint-Sébastien et Rey. — Dantzick en 1813 et Rapp. — Missolonghi, Marc etNothi-Botzaris ; Ibrachim-Pacha, les Souliotes.
— Zaatcha, le colonel Canrobert. — Puebla ; belle conduite du Mexicain Ortega. — Guerre de 1870 ; Phalsboiirg, Bitche, Belfort.
— Plewna et Osman-Pacha.
« Rien n*est plus digne d'admiration », dit Marmont, dans son beau livre sur V Esprit des institutions militaires, « que la défense d'une place, pous- « sée à ses limites possibles, mais aussi rien de plus « rare. » Cette observation est vraie s'il s'agit d'une défense poussée jusqu'à ce qu'il y ait impossibilité absolue de la continuer. Mais il n'est pas toujours nécessaire d'en arriver là, et le but de la défense peut quelquefois être atteint avant que la garnison ait mangé sa dernière bouchée de pain, brûlé sa dernière cartouche ou vu tomber la dernière des
pierres qui arrêtaient Fennemi. Toutefois, le commandant d^une place ne saurait être laissé maître de limiter sa défense, et à moins d'ordres contraires, absolument formels, émanant du ministre ou du général en chef, il doit considérer le salut du pays ou de Tannée comme dépendant de la reddition de cette place, avancée ou retardée d'un seul jour. Telles sont les propres expressions du décret portant règlement sur le service des armées en campagne (art. 288) et du décret sur le service dans les places de guerre (art. 208).
S41 était besoin de citer un exemple à Tappui de ce principe, il suffirait de rappeler la capitulation de Soissons, au mois de mars 1814. Poursuivie par Napoléon, Tannée de Bliicher était acculée à la rive gauche de TAisne ; encore un jour, et elle allait être enveloppée par des forces suffisantes pour la détruire, tandis que, sur la rive droite, faute de moyens de passage, les corps prussiens et russes de Tarmée du Nord étaient impuissants à venir à son secours. La possession de la place et du pont de Soissons pouvait seule les sauver, les uns et les autres. Le commandant de cette place, sommé de se rendre, menacé du bombardement, intimidé par la présence de deux armées, crut faire merveille en capitulant à des conditions avantageuses pour la garnison et pour la ville. Bliicher s'empressa de passer sur la rive droite, doublant ainsi ses forces et
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se couvrant, contre la poursuite de Farmée française, par l'obstacle même qui aurait dû causer sa perte. Si le commandant de Soissons, un général qui portait le nom fatal de 3Ioreau, eût tenu seulement pendant 24 heures, il se serait couvert de gloire, et il aurait peut-être sauvé la France au lieu de la perdre ^
Il fallut, au contraire, dans la campagne de 1800, une sorte de miracle ou tout au moins une chance inouïe pour que Tannée de réserve que commandait le premier consul, ne fût pas arrêtée au début de sa marche par le fort de Bard,dont la garnison n'était que de 200 hommes. Le Saint-Bernard était franchi, la ville d'Aoste dépassée; Tannée, descendant la vallée de la Doire, semblait n'avoir plus qu'à débouchera I\Tée, dans les plaines du Piémont, pour surprendre les Autrichiens. Tout à coup Tavant-garde vit se dresser devant elle un monticule qui partageait la vallée en deux gorges étroites, et sur ce monticule le fort, enfilant de ses feux la route et le village de Bard, resserrés à gauche contre la montagne, tandis qu'à droite le torrent roulait ses eaux entre des rochers à pic. Sommé de se rendre, le commandant du fort répondit comme c'était son devoir de le faire. Une tentative d'escalade fut repoussée avec perte. Les moyens de faire un siège manquaient;