Marmont, Esprit des Institutions militaires
dès qu!H est avéré que cet homme a rempli son devoir, on est heureux de pouvoir le féliciter et le consoler par des éloges flatteurs.
Voilà pourquoi toutes les séances de conseils de guerre, à propos d'un navire perdu, se ressemblent plus ou moins ; pourquoi, loin de les craindre, les marins les attendent avec confiance et pourquoi Ton a pu dire que les procès-verbaux de ces audiences forment comme le livre d'or de la marine. Il est bien rare, en effet, que celui qui compte dans ses états de service un navire perdu, n'ait pas été plus tard l'objet d'un avancement rapide , parce qu'il a eu l'occasion de déployer des qualités qui, sans cette circonstance, auraient pu lui être contestées.
Enfin, il y a de ces accidents plus terribles que les autres, où la mer garde si bien son secret que nul n'en a connu ni n'en connaîtra jamais ni la cause ni les détails. En 1868, la frégate la Junon, éprouvée déjà quelques mois auparavant par les attaques d'un violent cyclone, se trouvait prise de nouveau dans la zone dangereuse d'un de ces ouragans circulaires et, placée près de la circonférence, échappait heureusement aux étreintes de la tempête ; on savait qu'au même moment, l'aviso le Monge devait se trouver au centre du redoutable phénomène. C'est tout ce qu'on en sut jamais ; le Monge avait disparu dans la tempête, sans que la moindre épave
eût r«appelé son existence aux navigateurs de ces dangereux parages. Déjà, en 1846, la corvette le BerceaiLy naviguant de conserve avec la frégate 7a Belle-Poule, avait disparu dans un autre cyclone en vue de la frégate ; le 14 novembre 1854, le vapeur The Prince, qui apportait à Tarmée anglaise 12,500,000 francs et une cargaison d'habillements d'hiver, périt coi-ps et biens dans la mer Noire. Le 14 février 1855, la Sémillante, frégate de premier rang, avait quitté Toulon avec 800 hommes, équipage et passagers compris; on s'étonnait, à la fin du mois, de ne pas la voir aiTiver dans la rade de Kamiesch, lorsqu'on apprit que des épaves de ce grand navire avaient été trouvées sur un îlot, dans les Bouches de Bonifacio. On se rappela avoir vu, on effet, la Sémillante pénétrer dans les eaux de ce détroit le 15 février au soir, pendant une tempête violente. Des recherches furent poursuivies avec ardeur par la marine pour retrouver, à défaut de quelque reste vivant, au moins des indices de l'événement et de la nature d'un désastre trop certain. On ne put que constater la violence d'un ouragan qui avait soulevé des quartiers du navire en les lanyant par-dessus des pointes de rocher élevées de plusieurs mètres sur la mer^...
En 1870, le Captain, frégate de croisière à tou-
1. Cuinillo Roussel, IlUloire de la guerre de Crimée, t. II, p. 20.
relies, de TAmirauté anglaise, construite en vue de porter un armement puissant, avait donné dans ses essais des résultats jugés satisfaisants et inspirait cependant aux marins expérimentés une méfiance qui n'était que trop fondée. Attachée à Tescadre de la Manche, elle disparut dans une nuit de tempête. A une heure du matin, Tamiral commandant T escadre voyait encore les feux de la frégate ; à 4 heures, on n'en apercevait plus rien. Plusieurs jours après, un des bâtiments envoyés à la recherche du Captain, rencontra quelques épaves et le cadavre d'un matelot faisant partie de T équipage de ce navire. Enfin, on trouva, sur la côte du cap Vert, un officier et 17 hommes qui avaient pu accoster sur la chaloupe. On sut par eux qu'un coup de vent violent avait renversé la frégate, qui, entraînée par le poids excessif de ses tourelles, avait instantanément sombré ^
Ainsi, le sort de la Sémillante et celui du Captain étaient du moins connus; ceux du Monge et du Renard^ disparu en 1885, étaient soupçonnés, mais combien d'autres bâtiments, tels que le Great-Esterrif perdus on ne sait ni ou ni comment ! La marine française en compte peu dans ses annales modernes, assez cependant pour aider au mystérieux et sympathique intérêt qui s'attache au marin victime d'un naufrage. Les questions qui doivent