Bolmas, lei Sièges d'Espagne
de justice militaire, le gouverneur doit être mis en jugement après avis d'un conseil d'enquête ; aux termes de Tarticle 208 du décret, complément de la loi, tout officier qui a perdu la place dont le commandement lui était confié, est tenu de justifier sa conduite devant un conseil d'enquête spécial. D'après l'article 219, ce conseil spécial est composé d'un maréchal de France et, à son défaut, d'un amiral ou d'un général de division, président, et de quatre officiers généraux, dont un de l'artillerie et un du génie, quel que soit le grade de l'officier qui commandait la place. Les articles suivants déterminent les renseignements détaillés qui doivent être mis à la disposition du conseil ; les témoins entendus sont cités dans les formes prescrites pour les conseils de guerre. Le conseil d'enquête ne rend point de jugement. Il donne son avis motivé en indiquant ce qui lui paraît mériter l'éloge ou le blâme. Les membres de la minorité ont le droit de consigner leur opinion sur le registre des procès-verbaux. Pour la suite à donner à l'avis du conseil, le ministre prend les ordres du chef de l'Etat, qui décide si l'officier dont la conduite a été soumise à l'enquête doit être traduit devant la juridiction militaire.
Est-il possible de donner à l'intérêt public en même temps qu'aux officiers des garanties plus sérieuses ? Cinq généraux choisis parmi ceux qui n'ont eu aucune relation avec la place dont la capi-
tulation fait l'objet de l'enquête ni avec les troupes dans le rayon d'action desquelles s'est trouvée cette place, citant et entendant tous les témoins qui peuvent les éclairer, ayant en main tous les documents nécessaires, guidés par le texte du décret dont les prescriptions formelles constituent un véritable questionnaire, donnent leur avis motivé après une délibération approfondie. Et c'est d'après cet avis, ou plutôt d'après ces avis, si chaque membre du conseil a cru devoir formuler le sien, que le chef de l'Etat décide s'il y a lieu de recourir à la juridiction du conseil de guerre... Que faut-il donc de plus? La publicité ?... Des débats ouverts et contradictoires? Ah ! certes, il faut bien en arriver là, si le moindre doute plane sur les faits et si la culpabilité paraît possible, avant de frapper dans son existence et dans son honneur, un militaire qui la veille était investi d'un commandement , dont les états de service sont parfois de véritables lettres de noblesse. Mais il faut bien se garder de donner sans nécessité aux ennemis de la France et de l'armée, la joie de voir notre discipline ébranlée par les accusations des inférieurs contre leurs chefs et, ce qui est pis encore, par les insinuations et les récriminations des chefs contre leurs subordonnés. L'exemple de la marine n'a rien de concluant ; peut-être même est-il de nature à faire prévaloir pour l'armée de terre une solution inverse. Le métier de marin est périlleux, difficile et délicat;
le dévouement absolu, le courage à toute épreuve, n'y suffisent pas ; Thabileté professionnelle et Fhabitude de la mer sont indispensables au commandant d'un navire, pour conserver son sang-froid et la rectitude de son jugement au milieu des scènes émouvantes qui accompagnent toujours un naufrage, un incendie en mer, un combat bord à bord.
A terre, Tinitiative intelligente du soldat, du fantassin surtout et du fantassin français plus que de tout autre, remédie souvent aux fautes des chefs et supplée au défaut de direction. En 1677, Valenciennes fut prise d'assaut par les mousquetaires et lesgrenadiersdelamaisonduRoi, qui, d'eux-mêmes, après avoir enlevé les ouvrages extérieurs, coururent au corps de place. Vingt batailles ont été des batailles de soldats, telles que celles d'Inkermann et de Tractir en Crimée. M. de Moltke, racontant la campagne de 1859 en Italie, n'hésite pas à déclarer que la résistance victorieuse opposée par la garde impériale devant Buffalora et Ponte-Vecchiodi-Magenta à des forces très supérieures, était due à l'initiative individuelle de nos soldats d'infanterie. Mais l'exemple le plus frappant est celui de Crémone en 1702. « Six mille hommes de troupes », dit le maréchal Marmont, « semblent prendre possession « de la ville ; guidés par le prince Eugène, le pre- « mier général de l'époque, ils occupent les princi- « pales communications avant que la garnison ait
« reçu Talarme. Au cri : L'ennemi est dans la ville ! « chacun s'éveille et court aux armes. Des combats « s'engagent sur tous les points, le maréchal de Vil- « leroy est pris, tous les généraux excepté deux sont « tués, blessés ou faits prisonniers, et la direction de « la défense est entièrement abandonnée à l'instinct « du soldat, et ces troupes, surprises dans leur lit, « nues , privées de leurs officiers, cherchent vaine- « ment à les joindre, combattant avec acharnement « au milieu de ce chaos pendant douze heures, sans « manger, sans boire et sans vêtements, et c'est au « cœur de l'hiver; enfin, elles chassent l'ennemi qui « les avait assaillies, après lui avoir fait courir à lui- « même le danger imminent d'être fait prisonnier \ » Rien de semblable ne peut arriver dans la marine ; un Villeroy, investi du commandement, y perdrait infailliblement son navire ou son escadre. Aussi, tandis qu'il est bien peu d'hommes qui ne se croient pas plus ou moins capables de commander des troupes, d'agir à l'occasion comme Ney sur le Dnieper, comme Changarnier à la retraite de Constantine, comme Canrobert à Saint-Privat, il n'en est pas qui puissent avoir la prétention de diriger une escadre ou un bâtiment de guerre, d'imiter le capitaine Lucas à Trafalgar, ou Troude à Algésiras, ou Courbet à Fou-Tchéou.
1. Marmont, Esprit des Institutions militaires, 3« parlie, chapilre IX.
A part deux époques de notre histoire, le corps des officiers de marine, mû par le plus noble des amours-propres, a toujours possédé les qualités essentielles pour son métier. Au début de la première République, lorsque T émigration venait de priver la marine française de ses meilleurs capitaines, des élèves formés à T école des d^Estaing et des Suffren, plusieurs de nos vaisseaux de guerre furent confiés à des chefs peu capables. « Des paysans qui n'avaient jamais navigué » , dit Thiers dans son Histoire de la Bévolution, « furent placés à bord des vaisseaux de « la République, pour manœuvrer contre les vieux « matelots anglais ; on éleva de simples officiers aux « plus hauts grades. » La bravoure et F enthousiasme révolutionnaires ne purent remplacer complètement Texpérience. Après une lutte héroïque où la fausse manœuvre du vaisseau le Jacobin permit à Tamiral anglais de couper notre ligne, la flotte de Villaret- Joyeuse fut battue le 1" juin 1794, et perdit sept vaisseaux. Un arrêté de la Convention, motivé par ce fait, décréta la peine de mort contre le capitaine qui laisserait à Tavenir couper la ligne ; cet arrêté, consacré plus tard par la loi, ne paraît pas avoir jamais reçu d^application.
Mais ce fut bien pis lorsque, au retour de l'émigration, les grades et les commandements furent prodigués à des marins qui n'avaient pas vu la mer depuis vingt ans. Des catastrophes demeurées lé-
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gen^laîres vinrent trop vite démontrer que confier â de» i^orants le sc»rt des bâtiments de guerre et la vie de leurs équipages, eât un véritable crime. En dehors du monde des marins, on ne connaît plus irnere aujourd'hui Thistoire de la Jftdute que par le fcublime et horrible tableau de Géricault. Il n'est donc peut-être pas inutile de rappeler cette sinistre aventure. Un lieutenant de vaisseau, M. de Duroy de Chaumareîx, émi^é en 1791 (il avait 25 ans»; rentre en 1814. sans avoir été à la mer pendant ces vingt-trois ans; il est élevé au grade de capitaine de vaisseau et est nommé en 1816 au commandement de la frégate la Méduse, destinée à escorter quatre bâtiments de transport menant des troupes et des employés du Gouvernement à la colonie du Sénégal. Les quatre navires appareillent de Brest et, quelques jours plus tard, la Méduse séparée des trois autres, va par une mer des plus calmes et par un temps superbe, échouer sur un banc qu'indiquent toutes les cartes, celles même qui étaient entre les mains du capitaine. Le nombre des hommes à bord s'élevait à environ 400 ; on était à 40 lieues seulement de la cote, mais l'indiscipline et la méfiance à l'égard du commandant régnaient dans l'équipage. Au milieu des cris et des plaintes, on emploie cinq jours à construire un radeau des plus défectueux. 220 hommes trouvent place sur les embarcations ; M. de Chaumareix, se dérobant à la surveillance,
s'embarque Tun des premiers sur un canot. 17 hommes demeurent ivres à bord de la frégate ; le reste s'entasse sur le radeau qui, gênant la navigation, est abandonné à lui-même. Les embarcations atterrissent heureusement. La tempête survient, le radeau est entraîné vers la pleine mer, où pendant douze jours, ses malheureux passagers sans vivres, sans abri, faisant à quelques bâtiments entrevus au loin des signaux qui restaient inaperçus, hâves et décharnés comme nous les montre le tableau de Gréricault, succombent les uns après les autres à la faim et au froid; les survivants n'ont d'autre nourriture que les cadavres des premières victimes. Enfin, V Argus, un des bâtiments de transport qu'escortait la Méduse, recueille ces malheureux au nombre de 17 ; on en retrouve 3 vivants sur la Méduse ; 153 hommes avaient donc péri.
Le commandant de Chaumareix, traduit devant un conseil de guerre, fut condamné (si l'on peut appeler condamnation un verdict aussi indulgent) à 3 ans de prison et destitué de son grade. Il n'avait pas perdu son navire volontairement, mais il ne l'avait pas quitté le dernier, comme le veut la loi. A l'expiration de sa peine, il fut nommé receveur particulier des finances, tandis qu'on abreuvait de dégoûts ses victimes, qui réclamaient à la fois une indemnité pour eux, et une peine plus sévère pour l'auteur de leurs maux.
Depuis longtemps il n'y a plus de Chaumareix parmi nos officiers de vaisseau, et lorsqu'un navire se perd, on peut être certain que « des circonstances « de force majeure ont dominé la science, la vigilance « et le courage du commandant ^ » . C'est tout simplement cette certitude qu'il s'agit de rendre éclatante et publique par le jugement d'un conseil de guerre. Tout est minutieusement réglementé dans la marine. La discipline, dans cet étroit espace où chacun sent qu'elle est indispensable au salut de tous, est maintenue avec autant de facilité que de rigueur. Une loi que nul n'oserait enfreindre, si par hasard il en existait qui le voulussent, prescrit au capitaine de rester le dernier à son bord. On juge, la plupart du temps, le capitaine d'un navire perdu sur les mesures qu'il a prises pour atténuer les effets d'une catastrophe inévitable , sur le sang-froid qu'il a montré, sur le bon ordre avec lequel il a organisé le sauvetage, sur le dévouement avec lequel il s'est conformé aux prescriptions impérieuses de la loi. Entre deux événements de ce genre, il ne saurait y avoir que des nuances, et il faut être du métier pour les saisir. Et puis, l'homme qui est victime d'une de ces forces supérieures, contre lesquelles toute la puissance humaine ne peut rien, inspire toujours la sympathie qui s'attache au malheur, et