SCÈNE XV
LE CHEVALIER , LA MARQUISE , NICOLAS sur le mur.
LE CHEVALIER
Belle Marianne....
NICOLAS, s'agitant sur le mur.
Qu'est-ce que cela veut dire? il est question de Marianne. — Est-ce que je suis trompé? — Si je suis trompé, je ne serai pas battu, moi. (Il écoute.) Voyons.
LA MARQUISE, Contrefaisant Marianne.
C'est bien mal, monsieur le marquis. {A part.) Décidément, c'est bien le chevalier; il a beau finre pour prendre la tournure et la voix de mon mari. — Quelle étrange co- , médie se joue donc là ! — Il faut que je remplisse bien mon rôle.
LE CHEVALIER
Je vous jure... (^4 part.) Si je la reconnais je suis un soî>;
puisqu'elle veut passer pour Marianne, prenons-la pour Marianne. (Haut.) Enfin ma belle Normande, revenons au point de départ. Puisque vous m'avez accordé un rendezvous sous la charmille, il n'est pas juste de me rebuter. D'où vous vient cette vertu farouche? c'est bon- pour les sots {il veut la saisir, elle s'échappe) et pour les grandes dames qui croient devoir cela à leurs aïeux; mais entre nous philosophes qui n'avons plus de préjugés , et soubrettes qui n'en eurent jamais, la vertu est une robe mal faite qui nuit à la taille. {Il enlace la marquise).
NICOLAS
Eh bien ! est-ce qu'il va toucher à cette robe-là ? Est-ce pour cela qu'elle m'a donné rendez-vous ?
Comment avez -vous le cœur, Monsieur, de laisser là pour moi madame la marquise?
LE CHEVALIER
C'est ma femme, Mariaime ; que diable veux-tu que je dise à ma femme?
Et si ce n'était pas votre femme?
LE CHEVALIER
Nous n'en sommes pas là-dessus. Elle est belle , mais que tu es mille fois plus belle encore!
L'insolent ! {Elle donne un beau soufflet au chevalier.)
LE CHEVALIER, à part.
Diable! voilà un soufflet de femme de trente ans. [Haut.) C'est un .coup de Ini , mais à l'amour comme à la guerre.
-r Ah ! çà, pourquoi donc cette violente caresse ? Qu"ai-jo fait? ou que n'ai-je pas ftiit?
LA MARQL'ISE, à part.
C'est que je suis jalouse de moi-même.
NICOLAS
Je suis ici à la comédie : je vois bien que je vais être obligé déjouer un rôle.
LE CHEVALIER
Écoutez, belle Marianne. — Un baiser, un seul baiser... Je ne compte pas celui que je t"ai pi'is au vol : il n'y a que les Normandes comme toi qui comptent. — N'est-ce pas? un baiser qui soit pris et accordé , voilà tout ce que je demande à tes farouches vertus.
Un baiser pris et accordé ! Il parait que vous êtes savant là-dessus. (--1 part.) Un baiser, en effet, c'est le seul gage que je veuille de l'amour que j'ai pour lui. Un seul... n'allons pas plus loin ! Mais comment ne pas aller jusc[ue-là?
LE CHEVALIER
A quoi diable rèvez-vous donc?
Je consulte mon cœur.
LE CHEVALIER
Eh bien ! qu'en dit votre cœur ? Prenez gartle ! c'est un Normand.
NICOLAS
C'est tout juste ce que j'allais dire.
Eh bien, Monsieur, si j'en crois mon cœur, je vous lais-
serai prendre un baiser et je vous en accorderai un autre, mais à certaines conditions rigoureuses.
LE CHEVALIER
Pourvu qu'il y ait deux baisers, je jure...
Ce n'est pas la peine. Voilà mes conditions. {Lentement et d'une voix émue.) Vous prendrez le premier en pensant, remarquez bien, en pensant à madame la marquise. {Un silence.) L'autre, vous le prendrez en pensant à qui vous voudrez ... à moi , par exemple .
LE CHEVALIER
De tout mon cœur ! {Disant cela , il se penche vers la marquise et l'embrasse doucement.) Voilà ce qui s'appelle
cueillir une rose.
Cette pauvre madame la marquise !
NICOLAS
C'est passer les bornes; mais je l'attends au second. {Il descend dans le parc et s'approche lentement.)
Avez-vous bien pensé à madame la marquise?
LE CHEVALIER
Tout comme si je l'eusse embrassée elle-même.
Ah ! je vous remercie.
LE CHEVALIER
Ce n'est pas la peine, en vérité; ou, si tu veux, pour la peine, je vais recommencer. J'en ai le droit, d'ailleurs. {A
part.) Et celte fois, comme c'est Marianne que j'embrasse, il faut que ce soit à tour de bras.
Allons, que tout soit dit et que tout soit fnii ! (Le chevalier ouvre les bras pour étreindre la marquise; mais, à cet instant, Nicolas se précipite et saisit madame de Vermand, qui pousse un cri.)
NICOLAS
Ah! coquine! voilà de quelle façon tu viens au rendezvous ! — C'est égal, je t'aime, je te pardonne et je t'enlève. (Il embrasse vigoureusement la marquise.) Maintenant, à nous deux. (Il menace le chevalier, tout en cassant un bâton. Le chevalier et la marquise s'éloignent.)