SCÈNE XVI
TOUS LES PERSONNAGES. (Le marquis arrive tout surpris à la voix de Nicolas. — Le chevalier et la marquise se tiennent à l'écart.)
NICOLAS
OÙ diable est-il passé? C'était bien la peine de casser un bâton !
LE MARQIIS.
A qui en a-t-il donc, ce rustaud?
NICOLAS
Bon! le voilà retrouvé! {Il se jette sur le marquis^ qu'il prend pour le chevalier, et le bat.)
LE CHEVALIER
A merveille! il ne manque plus guère au marquis que d'être content !
MARIANNE accourt avec un flambeau aux trî's du marquii::; elle se jette sur Nicolas et le désarme.
Nicolas, tu ne sais pas ce que tu... dis.
LE MARQLIS.
Voilà une étrange façon de s'exprimer!... Maraud, je te ferai prendre.
NICOLAS
Il y a donc deux Mariannes ici?
MARIANNE, en se désignant.
Voilà la bonne.
LE CHEVALIER, d'un ton doctoral.
Vous le voyez , marquis : sous l'empire des saines doctrines , en présence des graves devoirs que la loi sociale vous impose, l'honneur, la délicatesse, la vertu, sont les meilleurs guides. Il ne sied pas à l'homme fort , au philosophe , au sage , de se livrer à rentrainoment de ses passions, et moins encore de ses caprices, car...
LE MARQUIS
Quel galimatias ! Je ne vous comprends pas, mais vous avez raison. — Des caprices? la marquise en a tant que j'ai cru pouvoir m'en passer un petit, mais si petit....
NICOLAS
11 n'est pas friand !
Vous le voyez, vos caprices sont encore plus dangereux pour vous que ne seraient les miens.
LE CHEVALIER, à la 7narquise.
Kt It; nôtre, marquise?
Le nôtre, chevalier? N'en parlons plus, car im caprice (jui
dure risque de devenir une passion. Elles sont rares , les grandes passions! — Je n'y crois pas, excepté à la nôtre , marquis, car vous êtes corrigé pour toujours?
LE MARQUIS
Du moins, je suis sur mes gardes ! Ce jeu folâtre a trop, de périls, décidément. Et puis, en vérité, je n'y comprends rien, c'est une seconde énigme pour moi...
LE CHEVALIER
Quoi , marquis ! tu n'as pas encore deviné le mot de la première ?
LE MARQLIS.
Pas le moins du monde.
LE CHEVALIER
Ces jours passés, tu as fait peindre madame la marquise en Muse par Fragonard... devines-tu ?
Pas davantage.
LE CHEVALIER
Mon premier parmi nous orne plus d'une tête ; Aux bords de l'Hypocrène, au pied de l'Hélicon, Le poëte amoureux invoque mon second, Et mon tout au village est ràn.e de la fête.
NICOLAS
C'est moi, c'est ma cornemuse.
LE MARQUIS, d'un air de triomphe.
Corne-Muse! j'y suis, j'ai deviné.
LE CHEVALIER
Ce diable d'homme a trop d'esprit.
NICOLAS
Il fie vivra pas longtemps.
LE CHEVALIEK.
il semble que l'énigme ait été faite tout exprès pour nous. {Montrant Nicolas.) Voilà la cornemuse, {montrant la marquise) voilà la Muse.
LE iM.\RQlIS.
Assez, assez : je ne veux pas me faire peindre pour servir de pendant à la Muse et achever le mot.
Le héros de la pièce, c'est Nicolas. — .l'en suis encore toute
chiffonnée.
MARIANNE, indignée.
Toute chiffonnée !
Nicolas, je veux aller à votre noce.
NICOLAS
Marianne dit qu'elle ne veut pas se marier.
N'en croyez rien ; en amour, quand une femme dit : Je ne veux pas, elle ne sait plus ce qu'elle dit.