‹ Les capucins en Franche-ComtéChapitre 81 sur 183 · V. P. Eusèbe Tavernier, de Pontarlier, vicaire · texte numérisé non relu

V. P. Eusèbe Tavernier, de Pontarlier, vicaire

Vêtu le 15 août 1731. — Le P. Eusèbe de Pontarlier (Doubs), dans le monde Joseph (alias Charles-Etienne) Tavernier, était parvenu à la décrépitude lorsque la Révolution jugea bon d'exercer ses fureurs contre lui; aussi fut-elle prise elle-même de pitié. Nous allons suivre, et parfois copier textuellement M. Sauzay :

« Le 6 janvier (1793), le district de Pontarlier fut informé que Tex-Capucin Tavernier, demeurant à Montperrejii, entretenait avec Tabbé Bruchon, et d'autres prêtres déportés, des correspondances qui perpétuaient le ûtnatisme, et produisaient les effets les plus funestes... »

Le maire de Montperreux fut chargé de faire une perquisition chez ce pauvre vieillard. « Nous avons requis, dit-il, « le Capucin Tavernier de nous ouvrir tous ses meubles et « endroits fermant à clef ; après quoi nous lui avons ordonné « de nous faire voir ce qui était dans les poches de ses « habits sur sa personne : c'est là que nous avons trouvé la « lettre et l'approbation ^de l'évêque de Fribourg. »

Le 14 janvier, le district ouvrit les écrits trouvés sur le P. Eusèbe :

« 1° Une brochure de 131 pages, ayant pour titre : L'J/H)«tasie décrétée, ou le serment de maintenir la constitution civile du clergé démontré anticatholique; 2° un bref du Pape aux cardinaux, archevêques, etc., et au peuple de France; 3<) six numéros du journal Y Ami du Roi; 4» une Déclaration imprimée, du duc de Brunswick, commandant des armées combinées, aux habitants de la France ; 5» un acte signé de Mgr l'évêque de Rhosy, le 20 avril 1791, à Besançon, par lequel il était permis au P. Tavernier de sortir de son cloître

et de se retirer dans une maison honnête, pour y vivre sous l'habit de prêtre séculier, jusqu'à la décision du Souverain Pontife sur Tétat des religieux en France. Le même acte contenait une confirmation de pouvoirs jusqu'au 1«' janvier 1793, suivant les règles tracées par M.[de la Luzerne et adoptées par M. de Durfort; ô» un carré de papier manuscrit, à l'adresse du P. Tavernier, portant qu'il pouvait toucher sa pension, l'administrer et en disposer à son gré, et que toutes les permissions et pouvoirs qu'il sollicitait étaient contenus dans l'instruction de Mgr de la Luzerne ; 7» enfin la lettre suivante, écrite de la main même de l'évêque de Lausanne, à Fribourg, le 14 décembre 1792 : « Mon Très Révérend « Père, je vous envoie le renouvellement de tous vos pou- « Yoirs avec un vrai plaisir, et vous remercie de votre zèle « et de tout le bien que vous faites aux catholiques dans « votre retraite. Dieu veuille vous en récompenser et vous y « conserver aussi longtemps que je le désire, et que je serai, « avec autant de reconnaissance que de parfaite consi- « dération, votre très humble et très dévouq serviteur. « -J- B. Emmanuel, évêque de Lausanne. »

« Le P. Tavernier, épouvanté au delà de toute expression des suites de la découverte des papiers saisis sur lui, s'empressa d'écrire au district : « C'est un pauvre vieillard de « septante-neul ans qui vient se jeteT à vos pieds pour im- « plorer votre clémence. Je me laissai persuader de m'adresser « à M. l'évêque de Fribourg pour renouveler mes pouvoirs. « Il est facile de surprendre un pauvre veillard accablé « d'infirmités, à tel point que je ne puis sortir de ma cham- « bre, et que, étant près de l'église, je n'ai pas la force d'y 4L pouvoir aller. Je n'y suis pas allé depuis cinq mois, que « deux hommes furent obligés de m'y porter dans un fauteuil. « Je vous assure, citoyens, que je n'ai confessé personne c depuis le décret de déportation des prêtres, et que je n'ai

« pas voulu confesser un moribond qui me demandait avec « instance. Je vous le réitère : je n*ai pas eu la moindre idée « de me servir des pouvoirs de Mgr de Fribourg, el je vous « promets que je ne m*en servirai jamais. Je suis sur le bord « de ma fosse; j*ai fait mon temps; je ne dois plus penser « qu'à la mort. Ainsi, je vous prie, citoyens, d'avoir pitié « de moi et de me pardonner ce que la vieillesse m'a fait faire « innocemment. Comme le citoyen Girard (le maire de Mont- « perreux) a été obligé de faire de la dépense, ayant assem- « blé plusieurs membres de la garde nationale, je m'oblige « à le dédommager suivant que vous l'ordonnerez. »

« Il y avait dans ce cri de douleur et d'effroi d'un vieillard presque mourant tant d'humiliation et d'anéantissement, que le district lui-même en eut pitié, et, le 14 janvier, il prit l'arrêté suivant : « Si, d'un côté, il est justifié que l'ex-Capu- « cin Tavemier, contre le prescrit des lois, a reconnu une « autorité ecclésiastique étrangère, et qu'en vertu des pou- « voirs qu'il en a obtenus, il a exercé des fonctions pasto- « raies, et peut-être inspiré aux personnes qui s'adrespentâ « lui des sentiments contraires à la constitution civile du « clergé, en les détournant de la 80umiss?on, de la confiance « et du respect dûs aux prêtres constitutionnels, d'un autre « côté, il témoigne son repentir et promet de no plus faire « à l'avenir aucune fonction; mais, si on à(M avoir égard à « son grand âge et à ses infirmités, on doit en même traips « charger quelqu'un de confiance de le surveiller. En consé- « quence, l'ex-Capucin Tavernier demeurera sous la surveil- « lance de François-Joseph Girard, ci^devant maire, et en « cas de plaintes de celui-ci, il sera soumis aux peines portées « par les lois contre les perturbateurs. »

Au mois de mai suivant, le P. Eusèbe fut firappé d'nn arrêté de réclusion ; le même sentiment de pitié fit qu'on voulût bien considérer comme prison la chambre dont ce

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vieillard perclus ne pouvait pas sortir. Peut-être aussi fut-ce la pitié qui poussa le district de Pontarlier à faire figurer ce bou religieux dans la liste des constitutionnels abdicateurs, à la date du 18 août 1794. Le P. Eusèbe n* avait pourtant jamais fait partie du clergé constitutionnel, et c'est là une preuve de plus du système de fantaisie sinistre qui a présidé à la formation des registres d'abdication, Tœuvre la plus infâme de la Révolution.

Le P. Eusèbe disparaît ensuite à nos jeux, à moins que ce ne soit lui qui se trouve désigné avec le prénom de Josepb dans les listes des prêtres auxquels on distribua, au commencement de Tannée 1800, des certificats de résidence qui avaient pour but de mettre fin à toute mesure de persécution à leur égard* Le même personnage est porté dans les listes préfectorales do 1801 comme devant rester « dans sa famille » d Pontarlier.

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