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LES ÉMOTIFS, LES PASSIONNÉS

croire eux-mêmes. La richesse et la force des sentiments ne sont pas plus communes que la richesse et la force des idées.

La pathologie, en nous montrant comme toujours l'exagération d'un phénomène normal, nous fait voir des cas d'aQ'aiblissèment assez singuliers. Legrand du Saulle a signalé le peu d'intensité des sentiments chez les hystériques^ Krishaber l'a signalée chez d'autres névropathes. « Mes facultés affectives, dit un de ses malades, furent aussi atteintes que les autres ; mes amis, ma famille me devinrent indifférents ; à peine pouvais-je, après un effort, m'occuper de mes enfants lorsqu'ils étaient malades.

« J'étais irritable au plus haut degré.

« Lorsque je n'étais pas excité, j'étais taciturne, abattu, complètement indifférent à tout.

« En dehors des mouvements d'exaltation, j'étais sa^zsuo/on^e, sans énergie^ tout esprit àHniliative était brisé en moi^ »

« Mes parents, mes amis me sont indifférents, dit un autre malade, je recherche la solitude et m'isole constamment ^ »

Un malade de Leuret à qui le repos est plus cher que tout, ne se marie pas, ne conserve aucune propriété, repousse tout ce qui pourrait l'inquiéter ou l'émouvoir, ne sort qu'en voiture, ne garde aucune relation en dehors de la maison qu'il habite, reste oisif, passe son temps à s'ennuyer et à dormir ; il finit par ne plus se déshabiller, par ne plus même se coucher, il reste assis, jour et nuit, dans un fauteuil '*.

On peut voir au moins dans une de ces observations des alternatives d'excitation et de dépression qui constituent le signe le plus apparent de la folie à double forme ^ et que l'on retrouve également à l'état normal. Nous avons tous eu — ou presque tous — des heures d'enthousiasme où les sentiments

(1) Legrand du Saulle, Les Hystériques, p. 391.

(2) Krishaber, De la Névropatliie cérébro-cardiaque, observation II, p. 23, 2i.

(3) Id. ibid., observation VI, p. 23, 24.

(4) Leuret, Fragments psijc/iologiques sur la folie, p. 390 et suivantes.

(5) Voir le Traité de Ritli.

88 QUALITÉS DES TENDANCES ET DE l'eSPRIT

sont vifs, OÙ l'ardeur nous entraîne, et des heures de dégoût où aucun désir ne peut arriver à se former.

C'est bien le défaut d'impulsion qui semble déterminer dans tous ces cas la faiblesse des phénomènes affectifs que le sens intime peut constater. Les tendances actives sont très faibles, l'impulsion à agir disparaît presque ou devient inconsciente, non par supériorité d'organisation, mais par faiblesse fonctionnelle. L'ennui paraît un des résultats de cet état.

Quelquefois c'est un sentiment plus vif qui en résulte. De l'indifférence naissent l'inquiétude ou le remords. De sorte que nous constatons dans un même individu à la fois une indifférence très grande et un sentiment vif occasionné précisément par cette indifférence. L'affaiblissement de certaines impressions en fait naître d'autres assez fortes. C'est un des cas de l'activité différente des divers éléments de l'esprit. « Je n'ai plus de cœur moral, je n'aime plus rien, dit une aliénée à Leuret. Mon mari, sur lequel j'avais concentré toutes mes affections, je l'évitais lorsque j'étais à la maison, parce que je souffrais horriblement de ne pouvoir l'aimera » Une autre, mère de deux enfants, en a perdu un et l'a beaucoup pleuré, « elle a perdu le second et ses larmes se sont taries. Elle s'est trouvée toute changée, insensible à la douleur et n'aimant plus rien... Elle veut se détruire. Maintes fois elle a essayé de s'étrangler, de se pendre, de se briser la tète, et sans la plus grande surveillance, ce serait fait d'elle depuis longtemps. Son motif? Elle est un monstre qui n'aime plus rien. Son mari a fait pour elle toutes sortes de sacrifices, c'est le meilleur des hommes, et elle ne l'aime pas. Elle ne pense plus à ses enfants, elle ne sent plus le regret de leur perte. Elle voit bien qu'on lui donne tous les soins que son état exige, et n'en éprouve aucune reconnaissance..., le plus souvent elle est aussi accessible qu'en pleine santé, se plaint de n'avoir plus aucune affection et s'en accuse comme d'un crime^ » Esquirol a rapporté aussi une observation très détaillée où la malade elle-même dépeint son

(1) Leuret, Fragments psycliolof^iques sur la folie, p. 416.

(2) Leuret, Perte des sentiments affectifs ; penchant au suicide. Annales d'hygiène publique et de médecine légale, t, IX, l""» partie, p. 464-4Go.

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