‹ Les caractèresChapitre 33 sur 86 · LES ÉMOTIFS, LES PASSIONNÉS · texte numérisé non relu

LES ÉMOTIFS, LES PASSIONNÉS

De même comparez à la piété ordinaire les élans de sainlc Thérèse : « Il me prenait quelquefois un si violent désir de communier que nulles paroles ne sont capables de l'exprimer. Ainsi, un jour qu'il tombait une pluie si extraordinaire que l'eau avait comme assiégé la maison, n'ayant pas laissé de sortie, ie me trouvay tellement hors de moy-mesme, que quand on m'aurait porté le poignard à la gorge l'appréhension de la mort n'aurait pu m'empêcher de passer outre. le ne fus pas plutôt dans l'église que ie rentray dans un grand ravissement. Il me semble que je vis les cieux ouverts... le me sentis moymesme remplie d'une telle gloire qu'on ne sçaurait ni la représenter ni se la figurer à moins que de l'avoir éprouvée ^ » Voyez encore M"*® Swetchine : « Je me réveillai d'un sommeil pire que la mort. A l'âge de dix-neuf ans je me jetai entre les bras de Dieu avec une passion telle que je ne puis rien comparer de ce que j'ai éprouvé à sa vivacité. Pendant plusieurs années la religion eut en moi ce caractère, et, le croiriez-vous, mon amie, c'est cinq minutes d'exaltation religieuse qui suffirent pour obtenir tous les sacrifices et pour donner au reste de ma vie la direction qu'elle a prise ^. » Proudhon fut aussi un ardent. « Mon malheur, écrivait-il, est que mes passions se confondent avec mes désirs, la lumière qui éclaire les autres hommes me brûle ^. )) Lamennais doit être classé dans le même type*.

Cette ardeur des sentiments peut être pour ainsi dire localisée. Un sentiment très vif ou même violent peut se rencontrer au milieu de tendances assez calmes. Ce fut un peu Je cas de M™^ de Sévigné, qui, malgré une assez grande vivacité d'esprit et de goût, n'eut de passion que pour sa fille. D'autres fois, au contraire, les tendances sont généralement fortes. En y regardant de très près peut-être cette opposition prendrait-elle, parfois au moins, un autre aspect, elle proviendrait moins de la

(1) Vie de sainte Thérèse. Trad. Arnauld d'Andilly, p. 203.

(2) Madame Swetchine, sa vie et ses œuvres, publiées par le comte de FaU loux, t. 1, p. 129.

(3) Correspondance de Proudhon. Lettres à Louis Blanc, t. II, p. 305.

(4) Voyez, par exemple, le récit de son amitié pour Henri Moorman, dans les notes et souvenirs de E. Forgues, publiés en tête des Œuvres posthumes de Lamennais, t. I, p. xiii et suiv.

différence de vivacité proprement dite que de la différence d'organisation, d'ampleur et de persistance des systèmes. Il semble bien cependant que le type calme et le type fougueux puissent se retrouver à la fois dans différents sentiments chez la même personne.

On rencontre aussi, dans uii même caractère, un mélange par alternances de faiblesse et de vivacité des sentiments. Plus fréquent peut-être chez la femme, j'ai aussi rencontré ce type chez l'homme. Les personnes qui le présentent ont souvent l'air calme, très doux, ou simplement indifférent, conciliant, ennuyé ou blasé. De temps en temps, à propos d'un événement qui fait vibrer des tendances latentes, la tranquillité fait place à une ardeur excessive. Ce type rappelle parfois les allures du chat ou du tigre, des grands félins somnolents qui tout à coup bondissent et se détendent. L'indifférence apparente peut venir en ce cas d'une grande tension de l'esprit qui reste maître de lui jusqu'au moment voulu (type de la prédominance de l'action d'arrêt) ; elle vient aussi de ce que, dans certaines personnalités, la force psychique semble se concentrer tout entière sur certains points. On renonce parfois à certains sentiments, à certains plaisirs, on ne défend plus certaines idées, on ne bataille plus, on supporte quelques contradictions, on néglige certaines contrariétés en se renfermant en soi-même, en se complaisant dans ses rêves, en développant certains désirs, qui, le moment venu, se manifestent avec violence. Cela peut être un des moyens de développement du type unifié. Les deux formes ne sont pas d'ailleurs incompatibles.

Au type ardent s'oppose le type indifférent, à sentiments faibles. Ce type se subdivise en plusieurs catégories. Il y a des indifférents par paresse, mollesse naturelle, par défaut d'impulsion, par équilibre, par pose, par principe, par dégoût de la réalité, par fatigue nerveuse. Plusieurs de ces catégories donnent un type particulier.

La faiblesse des sentiments est chose ordinaire. Assez souvent, les gens tiennent très fort à la vie, quelquefois à la fortune, à la réputation, à deux ou trois choses encore. Le reste les laisse beaucoup plus indifférents qu'ils ne paraissent le

Page 1