LES VOLONTAIRES, LES OBSTINÉS, LES FAIBLES
rancune. Un très jeune enfant que ses parents avaient envoyé à la campagne et s'étaient vus obligés de rappeler plus tôt qu'ils ne l'avaient promis, leur reprocha sa déception pendant de longs mois. Je sens très bien que certaines sympathies ou cerlaines antipathies se conservent parfaitement en moi à l'égard de gens que je n'ai pas vus depuis mon enfance. Saint-Simon offrit un des plus beaux exemples connus de rancune par ses sentiments à l'égard du duc de Noailles : haine continue, vengeance savourée avec avidité, rancune persistante, mépris et dédain après une réconciliation boiteuse, rien n'y manque.
La persévérance sera plutôt une forme active de la persistance des systèmes, de plus, en général, elle ne se borne pas à conserver, elle développe. Le persévérant tend vers un but, mais par des moyens quelquefois très variés, en tirant de son esprit tout ce qu'il peut fournir, en faisant évoluer ses tendances. Newton, à qui on demande comment il a trouvé la loi de la gravitation universelle, et qui répond : « En y pensant toujours », est un persévérant. Le mot de Buffon sur le génie est l'apologie outrée de la persévérance ; il peut être vrai pour quelques-uns. Louis XIV qui, si nous en croyons Saint-Simon, était né assez mal doué, sauf sous le rapport de l'application, est encore un persévérant. Bernard Palissy, de même, qui « ne cessa de fréquenter les verreries pendant deux ans, au bout desquels il obtint un émail blanc qui lui donna une telle joie qu'il pensa en être devenu nouvelle créature », et devint maître de son art après quinze ou seize ans de labeurs et d'erreurs^
L'opiniâtreté est une sorte d'exagération delà fermeté ou de la constance, elle implique une lutte contre le milieu ou contre soi-même, un dédain de toute autre considération que celle de l'occupation préférée. L'opiniâtreté finit parfaire naître parfois une certaine haine pour la tendance dominante chez celui même qui en est possédé et qui s'y abandonne. Flaubert est un excellent exemple de l'opiniâtreté au travail due à la prépondérance d'une tendance littéraire. « Certainement que je te
(1) V. les OEuvres de Bernard Palissy, publiées d'après les textes originaux avec une notice historique et biographique et une table analytique, par Anatole France, p. ix et xi.
92 QUALITÉS DES TENDANCES ET DE l'eSPRIT
boude et que je t'en veux, lui écrivait George Sand, non pas par exigence ni par égoïsme, mais, au contraire, parce que nous avons été joyeux et hilares^ et que tu n'as pas voulu te distraire et t'amuser avec nous. Si c'était pour t'amuser ailleurs, tu serais pardonné d'avance ; mais c'est pour t'enfermer, pour te brûler le sang, et encore pour un travail que tu maudis, et que — voulant et devant le faire quand même — tu voudrais pouvoir faire à ton aise et sans t'y absorbera »
Quelquefois la forme active et la forme passive se succèdent chez le même individu selon que les circonstances permettent ou non de satisfaire la tendance qui, dans le dernier cas, tout en subsistant par quelques-unes de ses conditions principales, passe pour ainsi dire, si elle n'est pas directement contrariée, de la vie active à la vie latente. Cette vie latente peut avoir pour but de préparer la vie active, le but à atteindre est remplacé momentanément par d'autres buts secondaires qui conduisent au principal. En ce cas la tendance dominante peut être considérée, sauf lorsqu'elle est évincée par une tendance secondaire que l'habitude rend dominante, comme ne cessant pas d'agir. Schlieman, avant de pouvoir se livrer à sa passion pour l'archéologie, amasse dans le commerce une fortune considérable qui lui permet de la satisfaire pour le mieux, aprèsquoi il s'y adonne tout entier.
D'autres personnes, au contraire, ne peuvent guère présenter, quelles que soient les circonstances, qu'une des formes de la persistance des tendances. Les unes n'ont que la première, ellespersévéreront courageusement vers un but tant qu'elles verront la possibilité de l'atteindre par la persévérance. Si le phare qui les guide s'obscurcit, si elles sont obligées de renoncer même momentanément à travailler pour atteindre leur but, elles l'abandonnent, en choisissent un nouveau. Chez d'autres, il semble que la tendance ne puisse persister que si elle est contrariée et si l'action directe est impossible. Un homme aura en tête une idée, un désir, ne voudra jamais consentir à y renoncer, ne se laissera convaincre par aucune raison, ébranler par aucune con-
(]] George Sand, Correspondance, t. V, p. 290-291.
LES VOLONTAIRES, YeS OBSTINÉS, LES FAIBLES 93
sidéralion morale, puis si les obstacles disparaissent il restera hésitant et ne se décidera qu'à grand'peine ou pas du tout à risquer la moindre démarche, à accomplir la moindre action quand il n'aura plus à douter du succès. Quelquefois cette disposition est partielle et ne s'applique qu'à certains désirs d'un individu. Il arrive aussi, et il ne faut pas confondre les deux 43hoses, bien qu'en certains cas elles se ressemblent fort, que, désirant assez froidement, on défende cependant, pour se donner le temps de la réflexion et éviter les surprises, une idée qu'on abandonnera plus tard.
Les autres formes de la persistance des tendances, il n'est pas besoin d'y insister, peuvent être et même sont généralement partielles, il n'en reste pas moins que d'une personne à l'autre la disposition générale à persister dans les mêmes sentiments et dans les mêmes idées peut difl'érer grandement. Il arrive encore que les tendances et les sentiments persistent avec intermittence. C'est la forme générale de la persistance, puisque l'homme, même le plus passionné, oublie quelque peu sa passion au moins pendant son sommeil, mais en certains cas cette intermittence est assez singulière. On voit des sentiments disparaître pendant longtemps, céder la place à d'autres désirs dont la satisfaction €st incompatible avec leur satisfaction propre, et puis renaître alors qu'on aurait pu les croire décomposés pour jamais. Berlioz nous en offre un curieux exemple avec son amour pour f^[me p»**^ amour d'enfance retrouvé dans la vieillesse après des aventures sentimentales variées et fort vives, et longtemps poursuivi avec ardeur.
La fermeté, le courage sont encore des formes particulières de la persistance des tendances. Elles impliquent une disposition générale à ne pas laisser s'efl*acer devant certains obstacles les idées et les sentiments que nous avons adoptés ; elles supposent que nous sommes prêts à sacrifier nos goûts, notre bien-être, notre vie pour ne pas renoncer à une idée qui nous est chère, à un acte que nous considérons comme bon. Souvent l'acte de courage suppose l'intervention de l'esprit entier, de la réflexion, de l'ensemble de la personnalité. La fermeté surtout est une application de la volonté et de la raison. Le courage est
la fermeté s'exerçant quand quelque danger nous menace, mais il est aussi, en certains cas, plus instinctif, plus spontané^ exigeant moins l'intervention de la personnalité réfléchie. La témérité serait plutôt un résultat de l'ardeur et de la violence du sentiment qui domine momentanément la personnalité et fait disparaître les autres tendances plutôt qu'il ne se coordonne avec elles. C'est la volonté, la coordination générale des tendances qui rend courageux et significatif de la fermeté tel acte qui sans cela pourrait être instinctif et marquer simplement soit la violence d'un sentiment donné, soit la puissance de l'imitation. C'est en quoi le courage diffère de !'« emballement». Mais dans la pratique la plupart des gens n'y regardent pas de si près et confondent volontiers les deux. Le manque de réflexion est d'ailleurs plus fréquent que le courage réfléchi^ mais il faut reconnaître que les deux choses sont parfois difficiles à discerner, et si le mépris du danger peut venir du manque de réflexion, le manque de réflexion à un moment donné peut venir aussi de l'organisation très forte de la personnalité et du mépris même du danger. Saint-Hilaire montra beaucoup de courage et de fermeté lorsqu'il eut le bras emporté par le boulet qui tua Turenne. « Le fils de Saint-Hilaire se jette à son père et se met à crier et à pleurer. « Taisez-vous, mon enfant, lui « dit-il, voyez (en lui montrant M. de Turenne roide mort), « voilà cequ'ilfaut pleurer éternellement, voilà ce qui est irrépa- « rable. » Et sans faire aucune attention sur lui, se met à crier et à pleurer cette grande perte ^ » Aucun doute ici n'est possible, mais en bien des cas les apparences psychologiques semblables peuvent provenir d'états différents et qu'il faut prendre bien soin de distinguer.
Les types opposés aux précédents et fournis par la considération du même caractère sont les faibles, les légers, les irrésolus, les inconstants, les lâches, etc. Toutefois il faut encore ici remarquer que les deux types opposés peuvent être réunis dans le même individu, et se rapporter seulement à des ten-
(1) Madame de Sévigné. Edition des grands écrivains, t. IV, p. 33-34 Voir un autre trait intéressant dans les lettres de Diderot à M"" Voland. Diderot, OEuvres choisies, éd. Jouaust, IV, p. 11.