LES AMBITIEUX, LES HUMBLES
à lear tyran. L'autoritarisme et l'obéissance peuvent alterner et aussi être partiels. Tel homme se laisse influencer par un autre sur certains points, l'influence à son tour, ou bien exerce et subit successivement l'influence. Dans une réunion, si quelqu'un prend la direction du groupe, quoi qu'il s'agisse de faire, instinctivement les autres se conforment généralement à son attitude, et si un autre eût pris l'initiative, le premier l'eût suivi. Il en est de même dans la vie.
Nous avons aussi ceux qui, en réservant leur liberté, se font scrupule d'influencer autrui. Dans le domaine intellectuel c'est le type opposé au prosélytisme. Spinoza, auquel il faut souvent revenir pour les sentiments de cet ordre, recommandait aux enfants d'assister souvent au service divin. Il dit un jour à son hôtesse qui l'interrogeait : « Votre religion est bonne, vous n'en devez pas chercher d'autre ni douter que vous n'y fassiez votre salut, pourvu que vous meniez en même temps une vie paisible et tranquille. »
Pour l'ambition comme pour l'amour-propre il faut toutefois prendre garde à certaines apparences. L'absence d'une ambition en masque parfois une autre. Tel homme qu'on jugera modeste parce qu'il ne tiendra pas à obtenir une place en vue, ou un grade élevé dans une administration, aura le désir de faire accepter ses idées par les générations futures. Mais le sen timenl qui le guide peut être plus élevé même que cette ambition.
La religion nous ofl're encore un type opposé à l'ambition et à l'autoritarisme indiqué par le vœu d'obéissance complète, les vœux de chasteté et d'humilité. « Par l'obéissance religieuse, dit Dom Prosper Guéranger, c'est son être tout entier qu'i' (l'homme) abdique, en renonçant à sa volonté qu'il avait, il est vrai, restreinte par la pauvreté et la chasteté, mais qui dans tout le reste était demeurée libre. Cette abdication est faite dans les mains de Dieu, dont le religieux devint alors le bien propre, non plus seulement comme créature, mais comme librement off'ert et consacré. Un pacte existe désormais entre nous etl'àme religieuse, et comme Dieu ne lui manifeste pas visiblement ses ordres et qu'il veut au contraire nourrir en elle l'amour par la •foi, l'àme cherche et trouve la volonté de Dieu dans celle de la Pa.l'lh.vn. — Les Caractères. . 12
d78 TYPES FORMÉS PAR LES TENDANCES
créature sous la dépendance de laquelle elle s'est placée'. » Comme tout à l'heure l'humilité pouvait conduire à l'orgueil les natures prédisposées, par la théorie de la volonté de Dieu manifestée dans l'homme, elle peut conduire à l'esprit de domination. « Ceux qui sont ainsi, dit la règle de Saint-Benoît, abandonnant aussitôt ce qui est d'eux-mêmes et renonçant à leur volonté propre, quittent ce qu'ils tenaient à la main et laissent ébauché ce qu'ils faisaient, et on les voit suivre d'un pied si prompt la voix du commandement, que dans l'empressement qu'inspire la crainte de Dieu, il n'y a pas d'intervalle entre l'ordre du supérieur et l'action du disciple, les deux choses s'accomplissent au même moment. » Bien entendu l'obéissance matérielle ne suffit pas; si le disciple murmure, non pas même de bouche, mais dans son cœur, il encourra une peine, à moins qu'il ne se corrige et ne fasse réparation-.
Les caractères opposés peuvent se concilier chez une même personne. Par exemple, l'aptitude à se laisser influencer peut donner la souplesse d'esprit et de sentiments nécessaire pour comprendre, comparerles opinions et les sentiments, les analyser, se les assimiler, en s'alliant avec une fermeté qui empêche l'entraînement et permet de faire avec les éléments ainsi obtenus, des croyances, des désirs supérieurs, et avec un autoritarisme qui tendra à les imposer en retour aux autres. Pour toutes les tendances nous pourrions avoir des formes équilibrées plus ou moins analogues, mais dont la plupart ne peuvent guère, par elles-mêmes, servir de carastéristique particulière.
§ 6. — Types divers
Nous n'avons pas épuisé la série des types que donne la prédominance d'une tendance ayant pour objet quelque bien social. Nous avons vu, je crois, les principales et les plus générales, cependant il y a bien dans les autres quelque chose qui ne se ramène pas complètement à celles-ci. Dans l'amour du jeu,
(J) Noiions sur la vie religieuse et monastique, par le Révérendissime Père Dom i'rosper Guéranger, abbé de Solesnip?.
(2j La Règle de Saint-Benoît, trad. de Doiii i'rusper Guéranger, chap. v.