LES MODESTES
« Et pourquoi de si faibles traits vont-ils jusqu'à votre cœur, sinon parce que vous êtes encore charnel et trop préoccupé de l'opinion des hommes?
« N'est-ce pas la crainte du mépris qui vous inspire cette horreur des reproches et vous fait chercher pour vos fautes le voile de l'excuse?
« Mais sondez mieux votre cœur, et vous retrouverez encore vivant l'amour du monde avec le vrai désir de lui plaire.
« Car cette répugnance pour l'abaissement et la confusion dus à vos faiblesses, n'est-ce pas la preuve que vous n'êtes pas encore vraiment humble, vraiment mort au monde, et que le monde n'est pas encore sacrifié en vous ?^ » (Gai., vi, 14.)
Cette humilité est en somme un dédain de l'opinion du monde, et du monde lui-même plus que de l'opinion, puisque l'opinion du monde comme principe de conduite est remplacée par l'opinion de Dieu, qui se confond d'ailleurs avec la réalité des choses. Elle fut toujours une vertu monastique et religieuse. Saint Benoît, qui, nous dit-on, « aimait mieux les persécutions du monde que ses louanges- », eut soin de mettre son ordre en garde contre l'orgueil. « S'il y a dans le monastère des frèi'es capables d'exercer un art, ils s'y emploient en toute humilité et révérence, si toutefois l'Abbé le leur a commandé. Que si quelqu'un tire vanité de ce qu'il sait faire, parce qu'il semble procurer quelque avantage au monastère, on le retirera de ce travail^u'il exerce, et il ne s'en mêlera plus désormais, à moins qu'il ne s'humilie et que l'Abbé ne lui commande de nouveau de s'y employer -^ »
Cette humilité peut persister sous des apparences de gloire. Il y a des conciliations intéressantes entre la gloire du saint ou de l'homme pieux et son humilité. « Dès que les ravissements de la servante de Dieu, dit un biographe de Marie d'Agreda, furent publiés dans le monastère, parce qu'ils lui
(1) De Vlmitalion de Jésus-Christ, trad. de l'abbé Delaunay, livre III, chap. XVI. Du mépris de tout honneur temporel.
(2) Dialogues de saint Gi^égoire le Grand, traduits par A. Cartier.
(3) La règle du bienheureux Père saint Benoît, traduite en français par le R. P. Dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes, chap. lvii. De ceu.K qui exercent un art dans le monastère, p. 109.
arrivoient tous les jours dans la communauté, son humilité et sa crainte lui firent souffrir un tourment continuel, l'une à cause des applaudissements, l'autre à cause des périls. Elle pleuroit tendrement et prioit le Très-Haut de lui donner beaucoup de foi, d'espérance, de charité et d'humilité et de lui ôter ces choses extérieures. Celte peine lui étoit encore tolérable pendant qu'elle croioit qu'on les tenoit secrètes dans le monastère ; mais aussitôt qu'elle reconnut qu'on les publioit au dehors, son martyre lui fut insupportable ^ » Saint François d'Assise, qui poussa l'humilité jusqu'à se faire traîner à demi vêtu, la corde au cou, sur le lieu des exécutions, et exhorta ainsi le peuple aie mépriser, restait cependant impassible au milieu des ovations populaires sans tâcher de s'y soustraire. Quelqu'un en fut surpris, presque scandalisé, interrogea le saint. « Tous ces hommages je les envoie à Dieu, dit François, sans m'en réserver la moindre parcelle, comme une statue renvoie à l'original tout l'honneur qu'on lui rend. D'un autre côté, tout ce peuple y gagne, parce qu'il honore le Seigneur dans la plus vile de ses créatures^. )> Et cela était bon pour saint François, mais on voit combien l'orgueil et l'humilité peuvent être voisins.
§ 3. — Les autoritaires — les ambitieux — les humbles
LES soumis
Après l'ambition de la richesse et de la gloire, l'ambition du pouvoir. Beaucoup de nuances encore ici, mais qui se ramènent toutes à la même tendance : imposer aux autres comme règle nos désirs, nos idées et notre volonté. On peut rechercher l'influence intellectuelle, lasoumission des sentiments, lapuissance politique, c'est au fond le même désir, et l'ambition ne se confond ni avec la cupidité ni avec l'amour-propre. Un véritable ambitieux peut mépriser l'argent, même la gloire , faire agir des comparses qui servent d'intermédiaires, laissent passer la
(1) La Vie de la vénérable mère de Mairie Jésus d'Agreda, écrite en espagnol par le Révérendissime Père Joseph Ximenes Samaniego, Général de l'Ordre de Saint-François, etc., trad. franc., p. clix.
(2) R. P. Léopold de Chérancé, Saint François d'Assise.
LES AMBITIEUX, LES HUMBLES 17;i
volonté du dominateur et arrêtent la réputation qui lui vient. Les trois passions, au reste, sont bien souvent réunies : la plupart des ambitieux ne dédaignent ni l'or ni la renommée, mais elles peuvent être séparées ou d'inégale importance. Un écrivain qui se montrera plus sensible aux éloges qu'on fera de son génie qu'à l'acceptation de ses théories aura plus d'amourpropre que d'ambition intellectuelle; celui qui sera plus heureux de la diffusion de ses idées que des éloges personnels qui lui en reviennent aura plus de désir de la domination intellectuelle (ou de dévouement à ses théories), que d'amour de la gloire.
D'autres variétés sont dues à la différente ampleur du champ de l'ambition. Il y a tous les degrés, comme pour la gloire. La famille, lesamis, une société locale, un département, une région, un pays, le monde entier sont des proies différentes que convoitent les ambitieux, selon la puissance de leurs aptitudes ou de leurs passions, ou selon les circonstances. Il en est qui ne * peuvent rien souffrir au-dessus d'eux, d'autres se subordonneront volontiers pourvu qu'ils aient à leur tour des inférieurs à diriger.
L'ambition intellectuelle et l'ambition politique sont des formes comparables. Le despote cherche plus à imposer sa volonté, l'intellectuel à faire accepter ses idées ; mais imposer pleinement sa volonté, c'est convaincre; de même imposer pleinement ses idées c'est les faire pratiquer, c'est aussi diriger la volonté. Et le despote se contenterait volontiers de l'obéissance passive, l'intellectuel veut davantage. La tyrannie d'un philosophe convaincu serait, non la plus dure, mais la plus étendue : aucun monarque ne réglerait la vie de ses sujets, même en rêve, autant que l'a souhaité Auguste Comte. Mais celte tyrannie-là ne paraît pas à redouter. Au reste, il y a des ambitieux qui se préoccupent de convaincre et de séduire, il y a aussi des intellectuels impérieux qui useraient volontiers d'une sorte de violence morale, puisque de nos jours l'autre violence est bien dépréciée, comme moyen de persuasion. On trouve aussi le type de l'ambition sentimentale qui cherche à séduire, à régner par l'insinuation et la douceur. Il faut ratta-
cher à ce type tous ceux qui cherchent, à quelque degré, à faire partager leurs haines et leurs afTections, à les généraliser. Le « donjuanisme » en est par certains côtés une variété.
Une autre distinction à faire dans le type est celle qui sépare l'autoritaire de l'ambitieux proprement dit. Le premier se contentera d'exercer son influence dans le cercle naturel de ses relations, sa famille. Le second cherchera toujours à étendre son autorité. Mais si l'autoritaire peut ne pas être ambitieux, l'ambitieux ne peut pas ne pas être autoritaire.
Enfin les difl'érentes formes de l'amour de la puissance, il faut le rappeler ici, peuvent être égoïstes, altruistes ou désintéressées.
Gomme exemple d'autoritarisme et d'ambition. Napoléon s'impose. L'ambition « est le moteur premier de son àme, si intime qu'il ne la distingue plus de lui-même, et que parfois il cesse d'en avoir conscience. « Moi, disait-il à Rœderer, je n'ai • pas d'ambition, puis se reprenant, et avec sa lucidité ordinaire, ou si j'en ai, elle m'est si naturelle, elle m'est tellement innée, elle est si bien attachée à mon existence qu'elle est comme le sang qui coule dans mes veines, comme l'air que je respire... Ma maîtresse c'est le pouvoir ; j'ai fait trop pour sa conquête pour me la laisser ravir, ou soufl'rir même qu'on me la convoite. » Aussi avide que jalouse, cette ambition qui s'indigne à la seule idée d'un rival, se sent gênée à la seule idée d'une limite ; si énorme que soit le pouvoir acquis, elle en voudrait un plus vaste; au sortir du plus copieux festin, elle demeure inassouvie. . . Un diplomate qui l'a fréquenté longtemps et observé sous tous les aspects résume son caractère dans ce mot définitif: « Il se considérait comme un être isolé dans le monde, fait pour le gouverner et pour diriger tous les esprits à son gré^ »
Aux autoritaires, aux ambitieux, nous opposerons tout d'abord les faibles, les doux, les patients, ceux qui subissent facilement les influences et qui sont la matière sur laquelle l'ambition s'exercera, soit qu'ils aient à soufl'rir de la domination et qu'ils la supportent, soit qu'ils en soient les complices et s'attachent
(l) Taine. Les orirjines de la France contemporaine. Le Régime moderne. T. I, ch. m, part. 111.