TENDANCES SYNTHÉTIQUES
Si nous supposons réunies et coorJonnées les diverses lendances à base psycliologique et sociale que nous venons d'étudier, nous obtiendrons deux types généraux qui se rattaciient assez étroitement l'un à l'autre, comme en coordonnant les tendances opposées, nous obtiendrons les types négatifs correspondants ; les deux types sont constitués d'un côté par le désir général de la supériorité, de l'autre par l'amour général des jouissances psychiques et sociales, les types opposés étant naturellement le renoncement, le pessimisme et l'ascétisme.
L'amour de la supériorité paraît être la dominante de certains caractères. Il se traduit souvent, lorsqu'il est contrarié, par l'aigreur, l'envie et la jalousie qui caractérisent aussi l'activité analogue des tendances particulières qui se rattachent au même groupe. Sans doute l'amour-propre a son rôle dans ce sentiment, cependant c'est bien souvent la supériorité elle-même qui est recherchée, non l'approbation, et au lieu que en d'autres cas la supériorité sera recherchée comme procurant la gloire, ici, au contraire, la réputation serait "désirée comme attestant la supério M*é et comme en étant une forme. Le désir de la supériorité semarque natuiellement par Téloignement pour toutes les occupations où notre infériorité se révélerait: on peut rester absolument étranger à un art, à un jeu, à une science, à moins que les opinions du milieu n'en fassent un devoir, et cela même
créera une distinction ; mais s'en occuper sans y exceller serait mauvais. Il se marque encore par la tendance banale à exagérer l'importance de ce que l'on fait bien soi-même.
A l'amour de la supériorité se rattache étroitement la forme ambitieuse, le désir qui pousse l'homme à vouloir toujours augmenter cette supériorité eten étendre le domaine. Alibert a raconté l'histoire d'un monomane qu'une ambition générale effrénée conduisit à Bicêtre. Son observation n'a pas toute la précision et toute la rigueur qu'on souhaiterait, elle contient cependant des traits intéressants. Anselme est tourmenté par l'ambition dès sa jeunesse, il se dessèche d'envie toutes les fois qu'un de ses camarades remporte un avantage sur lui ; l'histoire des grands hommes de Plutarque le trouble et le remplit d'impatience, il ne dort plus dès qu'il entend parler des exploits d'un général ou des succès d'un savant; le désir de surpasser ses concurrents l'exalte jusqu'à la fureur; cependant, pendant les deux tiers de sa vie il se montre « l'homme le plus laborieux et le plus méritant », mais il n'estjamais heureux. Dansle monde, dans les diverses carrières qu'il embrasse, il se fatigue sans cesse pour dépasser les autres. Son ambition satisfaite ne lui cause aucune joie, elle est immédiatement remplacée par une ambition supérieure ; il est mécontent, change d'état, et ne s'en trouve pas mieux. Sa passion se satisfait par des songes où il se voit roi, empereur, la couronne au front, assis sur un trône et toujours inassouvi. Découragé, il quitte le monde, s'adonne à la philosophie et croit avoir bientôt pénétré tous les mystères. Sans cesse il parle de ses succès, des obstacles qu'il a rencontrés, de son mérite, des injustices qu'il a subies, enfin il travaille à un code général de législation et l'envoie à tous les souverains sans aucun succès ; il est désespéré et meurt subitement d'une attaque d'apoplexie.
Inversement on observe l'ennui de primer, le besoin d'avoir des égaux, la fatigue de l'élévation et de l'isolement conduisant à l'ennui, au dégoût de la supériorité, ou même de la vie. Alfred de Vigny a exprimé avec grandeur, dans son Moïse, l'oppression, la lourdeur de la puissance, la réaction des désirs humains. En général on n'a pas l'occasion ou le temps de se
blaser sur les joies de la supériorité; nous voyons cependant apparaître çà et là quelque trace de l'ennui qui leur succède chez un roi qui abdique, ou chez celui qui va simplement se distraire incognito.
Mais on peut avoir le sens ou le désir de l'égalité sans avoir passé par la supériorité, et même simplement parce qu'on ne peut pas l'atteindre et qu'on n'aime pas celle des autres. J'ai entendu un jour un homme disant : « Moi, j'ai un caractère que personne il est au-dessous de moi, mais que personne non plus il est au-dessus. » La pensée était excessive, et sans doute aussi se vantait-il, mais le besoin d'égalité peut être très développé, et, en effet, l'égalité dans les relations est la condition d'un grand nombre de plaisirs sociaux, du développement de certaines affections, mais l'égalité générale n'y est pas essentielle. — L'amour de la médiocrité peut se rattacher au précédent comme opposé à l'amour de la supériorité. La médiocrité de la fortune a été souvent louée, de même la médiocrité de la position sociale ; la médiocrité de l'intelligence ases partisans, parfois inconscients, de même la médiocrité des sentiments, et certes ces deux médiocrités ne sont pas nuisibles au succès que" compromettait la première.
Enfin, le type de l'abaissement volontaire. Il est à remarquer seulement que ce type implique généralement une ambition particulière et l'une des plus hautes, celle de la perfection religieuse ou morale. Sous cette réserve et en ne considérant que les biens de ce monde, il faut mentionner le type de l'humilité chrétienne qui dans son ensemble s'oppose au type général de l'ambitieux, comme par certains côtés il s'opposait aux diverses formes de ce type. Nous trouvons dans la Règle de Saint-Benoît VQwvQ.\ï\^^QmQn.i progressif de l'être par l'humilité et l'abandon de tout désir de primer. Le premier degré de l'humilité c'est la crainte de Dieu et la pensée toujours présente du Créateur, le second de ne pas aimer sa volonté propre, le troisième de se soumettre en toute obéissance au supérieur pour l'amour de Dieu, le quatrième de garder le silence en obéissant, au milieu même descontrariétés etdesinjures, le cinquième de confesser à son abbé ses mauvaises pensées et ses fautes, le
sixième d'être content dans tout abaissement et extrémité, etde se considérer, en tout ce qui est enjoint, comme mauvais et indigne, le septième à se croire, dans le plus intime sentiment de son cœur, le dernier et le plus vil de tous, le douzième, enfin, « est qu'un moine ne possède pas seulement l'humilité dans son cœur, mais qu'il la montre même par son maintien aux yeux de ceux qui le voient, c'est-à-dire au travail, dans l'oratoire, dans le monastère, au jardin, en voyage, aux champs et partout où il se trouve, soit assis, soit en marche, soit debout, tenant toujours la tète inclinée, les yeux baissés vers la terre, se sentant à toute heure chargé de ses péchés, comme au moment de comparaître au redoutable jugement de Dieu, et répétant continuellement dans son cœur ce que disait le publicain de l'Évangile, les yeux fixés à terre : « Seigneur, je ne suis pas digne, moi pécheur, de lever mes yeux vers le ciel. » Et encore, avec le Prophète : a Je me suis incliné et humilié constamment ^ »
Une des formes de l'évolution et de la complication des tendances est le passage, pour un désir donné, du rang de moyen à celui de fin. Peut-être l'amour de la supériorité a-t-il été d'abord un moyen de satisfaire les autres tendances, elle est devenue ensuite une tendance à satisfaire comme les autres. Mais ce qui est plus général que le désir de primeret l'a produit sans doute, c'est le désir de vivre et de jouir, « la tendance de l'être à persévérer dans l'être », à y persévérer aisément, sans peine. L'amour de l'être, l'amour du bien-être, cela revient un peu au même, le dernier n'est qu'une forme de l'autre, l'amour de l'être veut la satisfaction des tendances sans lesquelles nous ne serions plus, l'amour du bien-être en veut contenter quelques autres, ou mieux contenter les premières.
Notre organisme physique et moral est à peu près un système de systèmes toujours actifs. Tant que cette activité se fait aisément, tant que la systématisation persiste ou s'accroît, nous
(1) La Règle de Saint Benoît, trad. de Dom Prosper Guéranger, ch. vu.
sommes heureux ou plongés dans cette inconscience qui exprime peut-être l'état supérieur de notre machine psychique; dès que le fonctionnement est entravé, la douleur survient, la vie s'amoindrit et peut cesser. L'amour du bien, l'aversion du mal sont la base et la condition de la vie, ils ne font qu'exprimer son existence. Toute la finalité qui est notre vie même, notre vie physiologique et mentale, est exprimée dans ce fait, elle est ce fait^
Cette finalité peut être ordonnée par telle ou telle tendance dominante, et nous avons alors les divers types déjà vus, mais elle peut aussi prendre pour centre l'individu entier, la vie sous toutes ses formes et le plaisir en général. Nous avons ainsi divers caractères, dont le fond est sensiblement le même : le type de l'homme joyeux de vivre, amoureux du bien-être, sensuel, intellectuel, artiste dans la mesure de ses facultés, heureux de mettre en activité les forces qui sommeillent en lui et dont il sent vaguement la poussée. C'est le type optimiste, qui peut aller jusqu'au type jouisseur (en prenant le mot en un sens très général) ; c'est à peu près ce qu'on appelait autrefois le sanguin. On le trouve chez l'homme jeune et robuste, ayant de la force de reste, il s'accompagne souvent d'expansion et d'exubérance ; essentiellement il représente la vie même, physique, intellectuelle, morale et sociale, et l'amour non seulement du prolongement, mais de l'exercice complet delà vie.
En regard de ce type et comme type opposé, les pessimistes et les ascètes. La vie ne donne pas ce qu'on lui demande. La satiété nQus écœure. Les malheurs et la mort nous menacent et nous frappent, le contraste s'impose à nous du désir et de sa satisfaction, et nous sentons le besoin de nous attacher à ce qui nous trompera le moins. De là le dédain des plaisirs que l'âge émousse ou fait disparaître, des bonheurs troublés, coupés d'angoisses ou suivis de remords, le mépris des passions dont
(1) L'amour du mal ou d'autres perversions analogues, l'a horreur de l'idéal », ne sont possibles que si le mal peut précisément satisfaire une tendance, s'il est un bien par rapport à elle, s'il peut à sa manière systématiser notre esprit, ou si 1' « idéal » nuit à notre harmonie en choquant nos théories ou nos goûts; en ce cas, si on le remplace, par exemple, par « la soif du néant », le néant devient un idéal.
LES JOUISSEURS, LES PESSIMISTES, LES ASCÈTES IBîi
la satisfaction reste incertaine, éphémère ou trompeuse, de la gloire et de la puissance qui laissent dans l'àme tant de désirs inassouvis. Et, par une généralisation assez naturelle, le renoncement aux plaisirs du monde, et, par réaction, la glorification de la souffrance, l'idée de la vanité de notre existence, le refuge dans l'amour de Dieu, ou pour ceux qui seraient déçus par Dieu lui-même, le pessimisme non plus relatif comme celui du croyant, mais absolu, la négation de la vie, l'aspiration vers le néant.
Cette tendance n'est pas toujours inconciliable avec la précédente, il suffit que l'une et l'autre soient partielles, et le dégoût de certains plaisirs n'est pas rare chez l'homme. Mais il ne crée guère le type général que nous recherchons ici. S'il se généralise, au contraire, il donne les deux types importants de l'ascétisme et du pessimisme. « C'est un grand honneur, dit, en s'adressant à Dieu, l'auteur de V Imitation, c'est une grande gloire de pouvoir vous servir, et, pour vous plaire, de mépriser tout le restée » La vie des saints nous montre bien ce que peut être ce type, ou ce qu'on se figurait qu'il devait être. Les stylites, les martyrs offrent de bons exemples de renoncement. Tout ce qu'on sait des premières années de saint Dominique, c'est, paraît-il, que « dès qu'il put remuer ses membres de lui-même, il sautait en secret de son berceau et se couchait par terre- )>. Plusieurs fois nous pouvons assister à la formation du type du renoncement. Je pourrais rappeler ici la lettre déjà citée du Rev. Newton où l'on voit l'amour de Dieu rejeter peu à peu au second plan les autres affections. Sainte Thérèse nous offre un exemple analogue avec un mépris du monde plus accentué. « Il me paraissoit, il y a peu d'années, dit la sainte, que non seulementj'étais détachée de mes parents, mais qu'ils m'étaient à charge; et il estoit vrai que i'avois peine à souffrir leur conversation. Ainsi une occasion importante m'ayant obligée d'aller chez ma sœur, quoy que ie l'eusse aimée auparavant et qu'elle fust meilleure que moi, ie demeu-
(1) Ulmitalion de Jésus-Christ, traduct. de l'abbé Delaunay. liv. 111, chap. X, p. .55.
(2) Lacordaire, Vie de saint Dominique, p. 156.
rois seule le plus que ie pouvois, parce que les différences de nos conditions, elle estant mariée et moy religieuse, ne pou- Yoient nous fournir une matière agréable d'entretien. le sentis néanmoins que ses peines me touchoient davantage que n'auroient fait celles d'une autre personne qui ne m'auroit pas esté si proche, et connus par là que ie n'estois point si détachée que ie le croyois, mais que i'avois encore besoin de fuir les occasions afin d'a'ugmenter cette vertu d'un véritable détachement dont nostre Seigneur avait commencé de me favoriser, et i'ay toujours depuis, par son assistance, tâché de la pratiquer'. »
Ainsi la tendance au renoncement se fortifie et s'étend. Les plaisirs même innocents sont proscrits parce qu'ils peuvent conduire à des plaisirs coupables. « Voilà justement la raison pour laquelle, dans l'Ancien Testament, les Nazaréens s'abstenoient non seulement de tout ce qui peut enivrer, mais encore de manger du raisin et même du verjus : ce n'est pas qu'ils crussent que ni l'un ni l'autre les pût enivrer, mais ils appréhendoient le danger qu'il y avoit, qu'en mangeant du verjus, il ne leur prît envie de manger du raisin, et qu'en mangeant du raisin ils ne fussent tentés de boire du vin. le ne dis donc pas que nous ne puissions iamais dans aucune occasion user de choses dangeureuses ; mais ie dis que nous ne pouvons iamais y avoir le cœur porté, sans intéresser la dévotion^. » Comme toutes les tendances, la tendance au renoncement se satisfait avec un plaisir qui peut être senti malgré les douleurs qu'elle occasionne en réprimant les désirs et auquel ces douleurs mêmes peuvent contribuer. C'est une des formes de l'amour de la douleur. Nous avons encore sur ce point le témoignage de sainte Thérèse : « Plus ie me voyois perdre de consolations pour l'amour de Dieu, plus mon contentement augmentoit, et ie ne pouvois comprendre comment il étoit possible que ie
(1) OEuvres de sainte Thérèse, ivaduction de Arnaud d'Ândilly. La vie de sainte Thérèse, p. 197.
(2) Ulntroduclion à la vie dévote de saint François de Sales, nouvelle édition, parle R. P.J. B. delà Compagnie de Jésus. 1'^" partie, chap. xxiii, p. 83, 8o.
ressentisse ainsi en même temps deux mouvements aussi contraires que la ioye et la douleur, et que l'une fust le subiet de l'autre*. »
Mais l'amour de Dieu n'est pas à la portée de tous. Le dégoût du monde, à son défaut, peut revêtir dififérentes formes. Il y a le pessimiste sans théorie, qui a plutôt des impressions qu'un système, épuisé, fatigué, malade, blasé, ennuyé, immoral d'ailleurs et ne se privant pas des actes qui provoqueraient chez d'autres les plaisirs qu'il ne peut goûter. Il tourne facilement au dilettantisme psychologique ou bien à l'amour du mal où peut le mener le besoin d'excitations nouvelles ; il se crée des goûts artificiels qui lui stimulent un temps l'esprit, et peut donner un peu plus d'intérêt à la vie : ce n'est guère qu'un raté de la jouissance.
Le pessimisme peut conduire au suicide, mais cet acte marque parfois bien plus de regret que de dédain des plaisirs qu'en ne peut avoir; il peut être une négation de la vie particulière de l'individu, de la vie humaine, de la vie en général. Dans ces deux derniers cas seulement il nous intéresse ici. Il est à remarquer que les théoriciens du pessimisme Font peu recommandé. Au reste Schopenhauer ne fut nullement un ascète, et c'est bien, je crois, Hartmann qui disait que si le bonheur était quelque part sur la terre on trouvait chez les pessimistes ce qu'il pouvait en rester.
Cela n'empêche pas le pessimisme philosophique de pouvoir créer un type moral; ce type est virtuellement possible, et il s'est réalisé, mais sans doute assez rarement. Il y a quelques années, Philip Mainlander se tuait à trente-cinq ans : « Il a librement quitté le monde, dans la pleine paix de l'esprit et du cœur, et il a voulu fortifier sa doctrine par l'exemple de ce renoncement à la vie ^. »
Le bouddhisme a ofi'ert à des millions d'hommes une religion fondée sur le pessimisme absolu, bien qu'il ait dû être compris de bien des façons différentes par ses adeptes, et qu'on n'ait
(1) Œuvres de sainte Thérèse, t. I, p. 226.
(2) Arréat. La Philosophie de larédeinption, d'après un pessimiste. Revue philosophique, XIX, p. 629.
iSS TYPES FORMÉS TAU LES TENDANCES
pas fini de discuter sur le sens du nirvana; c'est un problème qui ofTre peut-être plusieurs solutions satisfaisantes. Ici l'ascétisme n'est pas, comme dans le christianisme, un moyen d'arriver à la vie meilleure, il semble avoir été plutôt un moyen d'arriver à l'anéantissement de la vie : la fin se confond ici avec le moyen. Aussi le suicide a-t-il été approuvé comme moyen de se débarrasser d'une vie de douleur et de péché. Une distinction analogue sépare aussi le bouddhisme du brahmanisme. Çakya Mouni à l'origine ne se distingue pas des solitaires de race brahmanique, il se livre comme tous les ascètes aux mortifications et à l'abstinence, mais il arrive à des théories générales différentes. « Ce qu'il veut atteindre, c'est la délivrance ou l'affranchissement de l'Esprit, ainsi que tout le monde le voulait dans l'Inde. Mais il n'affranchit pas l'Esprit, comme faisaient les Samkhyas, en le détachant pour jamais de la nature, ni comme faisaient les Brahmanes en le replongeant au sein du Brahma éternel et absolu ; il anéantit les conditions de son existence relative en le précipitant dans le vide, c'est-à-dire, selon toute apparence, en l'anéantissante » Saint Benoît nous montre le moine ayant monté tous ses degrés d'humilité, observant désormais la règle « sans aucune peine, comme naturellement et par une habitude contractée, non plus par frayeur de l'enfer, mais par amour pour le Christ, par l'heureux usage et l'attrait propre des vertus que le Seigneur daignera faire paraître dans son serviteur purifié de ses vices et de ses péchés- ». Et le bonheur éternel devait suivre la paix de la vie terrestre. Le Lalita Vistara nous montre au contraire Çakya Mouni, bouddhisatvva, qui passe par les divers degrés de la contemplation et trouve les causes du mal et les moyens de la délivrance et conclut : « De l'anéantissement de la naissance résulte l'anéantissement de la décrépitude, de la mort, des peines, des lamentations, du chagrin et du désespoir^. C'est ainsi qu'a lieu l'anéantisement de ce monde qui n'est qu'une grande masse de douleurs. » Rien au delà. Le type du renoncement est le plus pur et atteint sa perfection.
(1) Burnouf, Introduction à l'étude du Bouddhisme indien, p. 465.
(2) La Règle de Saint-Benoît, trad. de Dom Prosper Guéranger, ch. vu.
(3) Burnouf, Introduction à Vétude du Bouddhisme indien, p. 4G5.
Mais ce reQoncemeat au monde n'est pas un renoncement absolu. Au contraire, il implique la persistance et même la prédominance en nous de certains désirs d'ordre supérieur. Comme l'ascétisme chrétien se fonde sur la croyance en Dieu, sur les croyances qui en dérivent, le bouddhisme suppose au moins que nous ne sommes pas indifférents au bien et au mal, et que cela n'est pas vanité. Son immense charité qui enveloppe tous les êtres, ne trompe pas. Il n'admet peut-être pas qu'on puisse espérer une vie meilleure, mais il admet qu'on doive sinon créer le bien, au moins supprimer le mal. Le bouddhiste est ambitieux aussi. Son renoncement est peut-être le plus grand possible, mais la vie est incompatible avec un renoncement absolu et la mort volontaire même témoigne soit de regrets très vifs, soit d'ardentes aspirations. Vivre c'est désirer ; mourir, c'est désirer encore. La jouissance vient d'un désir et notre renoncement vient aussi d'un désir. Nous ne tuons le désir que par un désir opposé. La démence avancée et progressive est peut-être ici-bas la plus parfaite image du renonceaieiiL réel.