‹ Les caractèresChapitre 69 sur 86 · LES TYPES DÉTERMINÉS PAR LES TENDANCES SUPRA-SOCIALES · texte numérisé non relu

LES TYPES DÉTERMINÉS PAR LES TENDANCES SUPRA-SOCIALES

Au-dessus des passions individuelles et des passions sociales. il y a d'autres tendances supérieures, plus abstraites, plus générales, et qui peuvent aussi déterminer des types. L'ambition, l'amour de la gloire, la cupidité peuvent être considérés comme des formes spéciales d'un désir général de supériorité, qui peut aussi exister à part. De même toutes nos tendances, tous nos désirs peuvent être considérés comme l'expression d'un besoin général d'harmonie, besoin qui peut aussi devenir, sous forme abstraite, la passion dominante de l'esprit. Toute satisfaction d'un désir individuel ou social est une coordination, une harmonie; l'harmonie elle-même à son tour peut devenir le but, conscient ou inconscient, de nos efforts, et nous avons ainsi une série de caractères où ce qui domine n'est plus la considération des satisfactions égoïstes, ni même des individus ou des groupes, mais la coordination même, la réalisation d'une idée d'harmonie, et qui vont depuis l'amour de la règle, l'amour de l'ordre, jusqu'au mysticisme, jusqu'aux passions philosophiques et morales, jusqu'à l'amour du vrai et du bien. La pitié, l'amour, la joie et la douleur sont ainsi subordonnés à la réalisation d'une forme abstraite.

Deux distinctions essentielles nous frappent quand nous examinons ces tendances supérieures, elles diffèrent quant à leur forme et aussi quant à l'étendue de leur objet. Quant à leur forme : elles seront chez les uns purement abstraites, chez d'autres l'abstraction qui fait l'objet de la tendance s'incarnera

l'amour des principes abstraits i9i

dans un homme, un groupe ou un dieu; quant à leur objet : il peut se borner à quelques règles appliquées dans une société peu importante, il peut s'étendre à l'univers entier.

Les degrés inférieurs de ce type qui nous donne les caractères les plus hauts n'ont rien de très élevé. Il y a une préoccupation des règles qui est un pur formalisme, parfois une manie véritable. Le souci exagéré de l'étiquette, la préoccupation constante de ne manquer à aucun des rites en honneur dans tel ou tel milieu forment des caractères, mesquins et sans la moindre grandeur, mais ils nous intéressent parce qu'ils nous présentent une tendance abstraite, tout à fait différente des sentiments égoïstes ou altruistes, dans le cas, assez fréquent, où l'on ne craint ni de se gêner, ni de gêner les autres pour la réalisation de ces devoirs puérils ou ridicules à qui leur caractère obligatoire donne seul quelque intérêt.

L'idée du devoir s'élargit de plus en plus, elle peut embrasser des éléments de plus en plus considérables, c'est-à-dire coordonner plus d'actes, plus de tendances et de tendances plus importantes, se rapportant à des objets beaucoup plus étendus. Entre l'imbécile qui met la perfection morale dans l'observation de quelques règles arbitraires, et l'homme qui voudrait faire entrerdans ses règles de conduite des considérations aussi nombreuses que possible et relatives à l'univers entier, tous les degrés existent.

Les formes de la société produisent des types particuliers. L'amour de l'ordre, l'amour du progrès, l'amour du bien ou de la règle se manifestent par des passions politiques et sociales oîi les considérations concrètes, l'amour du bien-être, même la sympathie et la pitié, n'ont plus qu'une importance secondaire, une fois au moins que la tendance est développée, car elles peuvent contribuer à la former. On voit ainsi les désirs politiques survivre aux causes qui les ont fait naître. Un homme a confiance dans un régime, il compte sur lui pour faire prospérer les affaires ou pour faire régner l'ordre, ou pour réaliser la justice; ce régime arrive et s'affermit, les affaires ne vont pas mieux, l'ordre n'est pas plus grand, la justice sociale ne s'accroît pas sensiblement, les opinions de son partisan ne se

modifient pas. Il a beau voir les défauts du système, les ressorts à remplacer, les directions à modifier, si même il peut voir les supériorités d'une autre organisation, il ne désirera pas changer. C'est ainsi qu'on entend trop souvent la fidélité aux princij>es.

Alors même que la passion politique reste mêlée à d'autres sentiments, elle n'en a pas moins son existence propre, sinon indépendante. Chez les initiateurs, chez les révolutionnaires, chez les meneurs de peuple, il est quelquefois difficile de démêler les éléments de la tendance et de préciser leur importance propre : Danton, Robespierre, Napoléon, Barbes, Proudhon, Saint-Simon, Fourier, Gambetta, qui pourraient servir de types, prêteraient plus ou moins à la discussion. Ils dxflvent en tout cas nous montrer combien la passion désintéressée, politique ou sociale (philosophique aussi quelquefois), l'emporte pour certains hommes sur les considérations personnelles et sur les intérêts des groupes sociaux. « S'il faut, écrit Proudhon, que la France soit vaincue et humiliée pour que la liberté soit sauvée, hésiterez-vous? — Pour moi, je ne connais pas ces scrupules. Comme je suis prêt à sacrifier le prêtre et tous les organes de l'oppression moderne, je sacrifierais la France elle-même si l'exigeaient la civilisation et la libre pensée ^ »

Parfois le type est assez pur. Je pourrais citer un homme qui, sans intérêt personnel, puisqu'il n'ambitionne et n'a demandé ni accepté place ni mandat et que ses ressources suffisent à ses besoins, sans désir de la gloire, puisqu'il a toujours évité de paraître et qu'il a plutôt mis les autres en avant, peut-être avec quelque goût de l'influence personnelle, sans grande sentimentalité et sans être poussé par un enthousiasme appréciable, a employé la plus grande partie de ses loisirs à l'étude des questions économiques et a joué un rôle très actif et très considérable dans un mouvement social important, surtout par amour abstrait pour les idées, le progrès, l'amélioration générale de la société.

Dans la seconde forme du type nous avons l'association de la

(1) Correspondance de Proudhon, VI, 155.

Page 1