TENDANCES DESINTERESSEES
cice de son intelligence, ce qu'aime l'autre c'est l'objet de cet exercice. Pour lui, la satisfaction personnelle est relativement peu de chose. Il n'est pas dilettante, du moins il ne l'est pas essentiellement. Tel de nos contemporains, dans la préface d'un beau livre, exprime la crainte que ses idées ne soient tombées en lui sur un mauvais terrain, redoute de n'avoir pas assez fait pour elles. Il en est un autre, Guyau, dont on ne saurait lire l'œuvre sans voir ce que la chaleur du sentiment ajoutait en lui à la force de l'idée, sans admirer la puissance de sa sensibilité pour ces grandes abstractions qui remplacent les dieux disparus. Sa sincérité était extrême et sans faiblesse, « sans autre préoccupation que de se mettre en présence de la réalité comme le croyant se met en présence de Dieu ». Et pourtant que de regrets et de tristesse pour celui qui doute de ce qui lui paraîtrait le plus doux à croire, qui ébranle ce qu'il aurait voulu conserver! Notre philosophe n'en garde pas moins jusqu'au bout l'abnégation et le détachement de soi^ :
Le Vrai, je sais, fait souffrir, V^oir, c'est peut-être mourir ; N'importe, ô mon œil 1 regarde-. «
Dans sa vie et dans sa mort mêmes aspirations et mi^me courage. « La veille du 31 mars, cet esprit infatigable avait travaillé encore : il dicta quelques pages. Pendant la nuit il laissa pour la première fois sentir aux siens qu'il ne s'était fait aucune illusion sur sa fin prochaine : « J'ai bien lutté, » disait-il, puis voulant adoucir la seule peine qu'il ne fût plus en son pouvoir d'épargner aux autres : « Je suis content, murmura-t-il à demivoix, oh 1 absolument content, il faut l'être aussi, vous tous^. )> Et le passage de ses œuvres qui fut gravé sur sa tombe nous montre aussi la force de l'idéal abstrait, l'amour du penseur pour les idées que son espritcrée, mais qui formentaussi son esprit, etl«s « équivalents)), pour prendre un mot aimé de lui, que des aspirations toujours jeunes mettent à la place des vieilles croyances.
Au type en qui dominent les tendances désintéressées et
(1) F'onilloe, La morale, Vart et la religion, d'après M. Guyau. p. 191, Paris. F. Alcau.
(•2) (iiiyaii Vers cVun philosophe. Paris, F. Alcan. (3) Fouillée. Oiivr. cité, p. 193.
abstraites ne s'oppose aucun caractère bien précis. Le manque de ces tendances ne se remarque guère et existe d'ailleurs chez bien des gens d'aptitudes et de goûts très variés, de valeur intellectuelle et morale très diverse, s'occupant de leurs plaisirs et de leurs travaux, de science, même de philosophie, de philanthropie, comme on exerce une habitude, un métier, par égoïsme, même par charité, pour le plaisir ou par convenance, mais sans faire de ce plaisir ou de cette convenance un mobile désintéressé et général. Quelquefois la supériorité des goûts peut faire illusion sur la distinction morale de la personne et même la remplacer jusqu'à un certain point comme étant un degré de supériorité morale, ou tout au moins une tendance, un acheminement vers cette supériorité, peut-être même une condition nécessaire de l'élévation. Quand elle disparaît aussi, on a le type de la vulgarité, du manque d'élévation des sentiments, de la bassesse ou de l'immoralité. Les vulgaires aiment à prendre les choses par leur plus petit côté, le seul qui leur soit accessible. Une personne appréciait une fonction en disant que le titre en faisait bien sur une carte de visite; une autre disait — sans malice — qu'il était à désirer que les bonnes ne sussent ni lire ni écrire, sans quoi il n'y avait plus assez de différence entre elles et leurs maîtresses. Le manque de facultés désintéressées, coexistant avec d'autres tendances, peut donner des criminels ; l'existence de tendances élevées n'est pas d'ailleurs incompatible avec le crime si ces tendances sont à un moment donné moins fortes qu'un désir violent, qui peut naître dans une personnalité imparfaitement équilibrée. On trouvera chez les aliénistes et les anthropologistes qui s'occupent des criminels, dans les ouvrages de Marc, de Despine ou de Lombroso des exemples des diverses formes de ce type; rappelons ce Rolland qui «offre l'exemple d'une nature instinctive, mauvaise, violente, et d'une absence complète de sens moral, des sentiments généreux et même des sentiments égoïstes rationnels ^ »
(1) Despine, De la folie aupoint'de vue philosophique ou plus spécialement psycholof/ique, étudiée chez lemalade et chez Vhomme en santé, p. 607. On trouvera dans cet ouvrage une bonne étude sur l'insensibilité morale.
Nous avons fini maintenant la revue des tendances concrètes. En se combinant avec les formes abstraites précédemment étudiées, en se combinant aussi entre elles, ces tendances forment difTérents caractères concrets, et nous en avons déjà rencontré quelques-uns. Mais je veux faire remarquer ici que le principe qui nous a guidés dans cette seconde partie, est celui qui nous a guidés à travers la première. Nous y avions examiné les différentes formes de l'association systématique, son degré de perfection, sa pureté, sa force, sa ténacité et sa sensibilité; nous venons de voir maintenant quels éléments psychiques en sont le support, quels sont les désirs différents qui peuvent unifier plus ou moins incomplètement l'organisme, autour de quels centres se fait la systématisation. Et nous avons commencé par les principes les moins élevés, pour arriver aux plus hauts. Tout d'abord, c'est une simple tendance ou un ensemble de tendances de l'individu, la nutrition, le besoin sexuel, l'excitation d'un sens quelconque, puis l'individu considéré comme un tout, puis les autres individus, les groupes sociaux, les biens créés par l'activité sociale. Enfin, dans les derniers, l'univers entier est en jeu, l'individu aspire à entrer en communion avec l'ensemble des choses, divinité ou système de lois, à se régler sur lui. La vie individuelle d'abord, puis la vie affective, puis la vie sociale, enfin la vie cosmique ; ainsi le nombre des éléments qui entrent ou sont représentés dans la tendance s'accroît de l'une à l'autre., et le système devient plus large. Voilà la série
des tendances qui, par leur développement particulier, ou par leur absence complète, mais surtout par leur développement et leur prédominance, nous ont donné toute une nouvelle série de types de caractère. Combinons-les avec les premiers en prenant les mêmes séries dans le même ordre, nous aurons une échelle de types allant de la plus haute perfection morale et intellectuelle que l'homme puisse atteindre à l'abjection complète ou à la démence presque absolue. Mais chacun des types d'une série peut se combiner avec un grand nombre des types de l'autre, plusieurs types d'une même série peuvent aussi s'associer, et ceci nous explique l'infinie variété des hommes dont pas un ne ressemble à l'autre, mais qui, soit par l'équilibre de leurs tendances, soit par la prédominance de l'une d'entre elles, rentrent toujours dans les catégories de types concrets ou abstraits que nous avons étudiés.