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LES MYSTIQUES

spirituel, et voiant la ferveur et la docilité de la Fille, il s'appliqua à l'instruire dans le chemin de la perfection, lui enseignantcommentelle devoit faire oraison et s'employer en d'autres saints exercices. La fervente et obéissante disciple mit aussitôt en exécution les œuvres que son directeur lui avoit données, et comme si Dieu eût attendu l'instruction de l'homme, il se laissa incontinent rencontrer de cette âme amoureuse. Il la mit dans un grand recueillement, et lui communiqua l'oraison de quiétude, dans laquelle son esprit commença de sentir intérieurement, avec une très douce tranquillité, la présence du Seigneur. Par cette faveur les ardeurs et les lumières intérieures firent un grand progrès dans cette âme. Dans son recueillement le Seigneur l'éclairoit par sa doctrine ; dans la contemplation elle jouissoit de ses douceurs ; dans les prières elle étoit exaucée ; son cœur étoit enflammé de charité ; son esprit suivoit sans répugnance les voies de la vertu, et la partie supérieure maîtrisoit la partie inférieure. Enfin le Seigneur l'éleva alors à un tel état, que la même Servante de Dieu le lui représentant en actions de grâces, lui disoit : le vivois sans me vivre, parce que vous viviez. Seigneur, en moi, et ie recevois tant de faveurs singulières de votre main libérale que ie ne sçaurois les exprimer. Elle demeura quelques années dans cet état avec un progrès considérable*. »

Toujours le même mélange d'amour ardent et de désir de perfection : « Gomme le cœur humain, lorsqu'il n'obtient pas ce qu'il aime avec ardeur, augmente le désir de l'acquérir par de nouveaux moiens ; de même quand l'âme est pénétrée d'une fervente charité elle trouve toujours par elle de nouvelles choses à désirer et à pratiquer, ce qui lui paroît encore peu, pour le grand zèle qu'elle a de plaire à son Bien-aimé : de sorte qu'elle cherche de passer de la volonté qui est bonne à la parfaite, et de celle-ci à celle qui est la plus agréable au Seigneur, jusqu'à ce qu'elle soit arrivée à la très parfaite et intime union et transformation en Dieu '^. »

(J) La vie de la vénérable Marie de Jésus d'Agreda, par le révérendissime Père Joseph Xiinenes Saiiiauiego, cxx-cxxi.

(2) La Cite mystique de Dieu, miracle de sa toute puissance, abîme de

L'écueil de ce sentiment est évidemment l'intrusion possible d'éléments toujours vivaces chez l'homme et qui viennent l'altérer et le dénaturer. Chez les âmes moyennes ou inférieures le mysticisme sera toujours dangereux et aisément suspect. Marie d'Agreda elle-même laisse voir des traces de sensualité, mais elle les attribue au démon, les dompte. Elle eut quelquefois des visions imaginaires, et quelquefois de corporelles. « Elle étoit en celles-ci sur ses gardes, faisant réflexion sur les dangers qu'il y a parce qu'elles se passent dans un lieu où le démon peut arriver et tâcher d'y remuer son mauvais grain pour suffoquer la bonne semence du Seigneur, et où la nature et les passions veulent s'insinuer, et le Démon s'en prévalant, il arrive bien souvent que par là l'esprit se change en chair. Or, pour éviter ces dangers, aussitôt qu'elle sentoit que les visions et les locutions venoient par l'imagination ou par les sens (et qu'elle apercevoit leurs effets), elle suspendoit le crédit et le culte intérieur et extérieur et se mettoit dans l'indifférence... Elle ne donnait pas lieu au démon d'agir, et ne faisoit nulle attention à ses suggestions. Elle ne permettoit point que la partie animale et sensitive jouît des doux effets des miséricordes du Seigneur : mais elle tâchoit de la laisser déserte... Dans ces conditions elle ne se servoit de ces sortes de locutions et de visions, sans s'arrêter à leurs circonstances, que comme d'éguillon et de motif pour aler à Dieu, pour vivifier et fortifier la nature, afin qu'elle opérât ce qui étoit le plus parfait et qu'elle mourût à tout ce que les passions ont de terrestre ^ » On a beaucoup insisté sur le caractère sensuel des extases mystiques. Il ne faut pas exagérer pourtant. Sans doute les forces que l'âme emploie dans l'amour divin, elle aurait pu les employer à l'amour terrestre, sans doute aussi quelques-uns des éléments de l'esprit sont détournés ainsi de leur fonction naturelle et gardent encore malgré tout l'apparence de leur nature primi-

la grâce, histoire divine et la vie de la très Sainte Vierge Marie... manifestée par la m(*'me très Sainte Vierge à la sœur Marie de Jésus, abbesse du monastère de rimmaculée-Conception de la ville d'Agreda,... traduite de l'espagnol par le, U. P. Thomas Croset, llecolet, 1714, tome il, p. 260-201. InsLr action que la Reine du ciel me donna.

(J) Vie de Marie d'Agreda, eux.

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tive, mais précisément, ce qui nous importe ici, c'est que ces éléments sont détournés de leur fonction, c'est qu'ils sont mis au service d'une passion abstraite à laquelle, il est vrai, ils donnent un caractère particulier, mais en se subordonnant à elle. Sans doute aussi ils peuvent garder leur tendance primitive et alors changer l'orientation générale de l'esprit, pervertir la tendance abstraite, devenir d'autant plus forts qu'ils auront été associés à plus d'éléments ; mais il ne faut pas trop généraliser ces erreurs de quelques-uns, et le type mystique peut garder une pureté remarquable.

Les passions abstraites de même genre qui ne s'appuient pas ainsi sur la personnification de leur objet et ne se fortifient pas des sentiments particuliers qui en dérivent, ne paraissent pas atteindre jamais l'intensité et la fougue des passions mystiques. Mais elles sont plus pures, plus exemptes d'alliages suspects ou dangereux, qui en tout cas altèrent quelque peu le sentiment principal. Elles sont rares, mais elles peuvent devenir assez fortes pour résister à tous les assauts, assez prépondérantes pour que la vie entière s'y conforme. Nous avons alors le type des saints laïques ou athées ; l'amour de la perfection, l'amour du vrai, du beau et du bien, de tout ce qui constitue pour les croyants les attributs intellectuels et moraux de Dieu, subsiste, mais sans leur attribution à une personne et avec leur forme abstraite.

Quelques-uns de ceux-là pourraient dire de leur amour pour le vrai, le bien ou le beau, ce que Napoléon disait de son ambition. Leur amour du bien, par exemple, ne s'organise pas en tendance séparée, ne se sépare pas des désirs et des sentiments, il est la forme générale de leur moi, leur moi agissant, l'orientation naturelle de leur esprit. Il ne s'oppose à rien, et par là même il ne se pose pas dans la conscience. C'est un type d'équilibré où l'harmonie des tendances atteint sa plus grande élévation, non pas seulement en ce qui regarde l'organisation même de l'esprit, mais à cause de leur adaptation à un monde harmonieux lui-même. L'homme de bien ainsi compris n'est pas plus obligé de penser le bien et d'en avoir sa théorie que le poète d'avoir des idées théoriques sur la poésie.

Mais souvent les heurts de la vie ont forcé la réflexion et produit la division des tendances. L'expérience, l'observation, la réflexion font naître au moins l'idée du mal et la maintiennent, obligent à lutter contre elle. Alors l'idée que l'intelligence abstrait de certains actes ou de certains sentiments devient elle-même le centre d'une tendance. L'homme bien portant qui ne verrait jamais de malades ne saurait peut être pas s'il tient à la santé, le convalescent en sait les joies. Mais peu de choses sont plus choquées en nous, par notre faute ou celle des autres, que nos tendances instinctives pour le vrai, le bien, le beau. Le réel s'oppose cruellement à l'idéal, et en s'opposant à lui il le fait comprendre, l'impose, et dans une certaine mesure le crée. La réflexion se fait et la tendance consciente se forme, se développe, vit de sa vie propre et tend à devenir la règle et le moteur de la conduite. Et si une fois nous connaissons la portée de la tendance et l'universalité de son objet, si nous la considérons comme un principe général, tiomme un des fondements de l'ordre universel, une des formes de la vie morale du monde, nous avons en somme l'amour de Dieu sans la personne de Dieu. Chez les rêveurs ou les sensitifs, une sorte de mysticisme sans Dieu peut très bien naître et grandir. Au fond, la philosophie ainsi comprise ne difl'érera pas essentiellement de la religion, les mots mêmes en peuvent être conservés et nous avons toute la série des états d'âme qui vont du mysticisme catholique à l'adoration du protestant ou du déiste, à l'ivresse du panthéiste, pour qui Dieu est la substance infinie en qui nous vivons, et même à l'émotion de l'athée pour qui a Dieu » se réduit à un ensemble de lois morales, à un idéal non réalisé et qui ne le sera sans doute jamais ^ Et l'idée de Dieu ne varie pas beaucoup plus du déiste à l'athée que du catholique au déiste ; parmi les panthéistes même il en est qui penchent plus d'un côté, d'autres qui tombent de l'autre.

Le philosophe ainsi compris ne doit pas être confondu avec le simple intellectuel. Ce que celui-ci aime surtout c'est l'exer-

(1) Je rappellerai ici l'éinotion singulière avec laquelle M. Taine a parlé, dans d'éloquentes pages, de l'axiome éternel, et l'admirable invocation à la nature de Berlioz dans la Damyiation de Faust.

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