AVANT-PROPOS
Les relations intellectuelles des pays de l’Occident et de la Chine ont, surtout depuis le début du xixe siècle, pris une extension considérable. La sinologie, mieux appuyée sur la connaissance des textes, mieux armée pour en établir de fidèles traductions, a pénétré le génie chinois et, rompant avec telles méthodes de travail où l’empirisme semblait ne devoir se mettre qu’au service du merveilleux, s’est organisée en Europe sur des bases stables, comme une véritable science, avec un robuste bagage de certitudes acquises, de chronologies exactes, d’études approfondies. Du point de vue de l’histoire, comme de celui de la géographie de l’ex-Empire, les auteurs antiques ont été soigneusement interrogés et, à l’heure présente, sauf quelques lacunes dont chaque jour réduit le nombre, on peut admettre que — pour le moins dans une mesure très suffisante à nous en donner une lumière complète, — l’évolution multi-séculaire du plus extraordinaire des peuples nous est connue. Ainsi en va-t-il de l’ethnographie de détail, région par région, de la
philologie comparée, depuis les contrées du Nord où les langues Mantchoues et Mongoles le cèdent peu à peu au Chinois, lui-même compliqué de« dix mille » variantes, jusqu’aux pays du Sud où la langue des Célestes s’efface insensiblement pour se fondre dans de nombreux dialectes et autres langues non moins antiques qui n’ont plus avec elle d’origines communes.
En ce qui concerne les arts, et aussi bien ceux de l’architecture, de la peinture et de la sculpture que la multitude des arts décoratifs appliqués à l’industrie, des travaux du plus haut prix ont été, depuis un temps relativement court il est vrai, poursuivis par des«spécialistes»qui sont loin d'avoir sur ce terrain, rejoint les historiens proprement dits. Néanmoins, tant en France qu’en Allemagne et en Angleterre, une émulation des plus caractéristiques nous laisse prévoir comme très prochain le jour où nous aurons sur l’art et les artistes de Chine, à toutes époques, des connaissances aussi précises que celles dont nous sommes pourvus, touchant le Japon.
Religions, codes, poésies, ouvrages philosophiques, kabales, magie, récits de voyages, épigraphie, théâtre, romans, alchimies, etc., : autant de rubriques où s’exerça la sagacité des sino-
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logues européens. De ces innombrables enquêtes, une remarquable classification a été établie par M. Henri Cordier, en un ouvrage intitulé Bibliotheca sinica (dictionnaire bibliographique des ouvrages relatifs à l’Empire chinois). On y peut vérifier la richesse actuelle des matériaux d’étude mis à la disposition des sinologues de demain.
Un paragraphe concernant la médecine figure en cet ouvrage et l’on ne peut qu’être frappé, encore que sa pauvreté soit toute relative, du peu de documents qu’il renferme. Si l’on ne pouvait dire, sans être à juste titre taxé d’exagération pessimiste, que l’art de guérir selon les méthodes chinoises n’a pas eu, à proprement parler, son commentateur en Europe, force est bien toutefois de convenir que les recherches, sur ce point, furent beaucoup moins abondantes et moins heureuses que sur bien d’autres.
Notre intention en composant le présent ouvrage n’a pas été, est-il besoin de le déclarer, de suppléer à cette sorte de pénurie. Il ne s’agit ici que d’un curieux cas particulier où, sous une forme originale dont le mérite appartient tout entier au génie de la langue chinoise, le plus profane des lecteurs pourra aisément retrouver la pensée, savante et artiste, des Célestes qui com-
posèrent, d’un pinceau ingénieux, les caractères relatifs à la maladie.
On sait qu’en chinois, chaque idée est exprimée par un mot que traduit graphiquement un signe simple ou complexe. Chacun de ces signes a fait, dans la plupart des cas, l’objet d’une longue méditation. Il advient souvent qu’un signe est toute une image. Nous avons jété séduit, en étudiant la formation des caractères chinois, par l’aspect idéographique que prenaient beaucoup d’entre eux. Nous avons recherché les caractères correspondant à la série des affections humaines. Et la récompense de notre effort a été de voir apparaître une longue suite de signes dont beaucoup étaient d’étonnantes peintures d'idées.
Et il nous a semblé qu’un tel spectacle pourrait intéresser d’autres que nous. Ces jeux étymologiques s’étendent du premier au dernier des milliers et des milliers de signes dont l’armée redoutable emplit les pesants dictionnaires chinois. Le lecteur trouvera, parmi ces pages, les seuls caractères d’ordre médical. Ils suffisent à donner une idée très précise de la construction de l’écriture, au pays des Dragons et du Lotus. Disséquer ces caractères, c’est se rapprocher un peu de cette mentalité subtile, de ce tour d’esprit
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si particulier qui, si longtemps impénétrables aux hommes de l’Ouest, se dressaient entre nous et les Chinois comme une autre « Grande Muraille ». Nous serons heureux si notre œuvre, prenant modestement place à la suite de magnifiques ouvrages européens, ouvre, à son tour, une petite brèche nouvelle dans le haut rempart derrière lequel notre curiosité d’Occidentaux cherche à saisir et à pénétrer la psychologie des “ Enfants de Han
“ Les Caractères médicaux dans V Ecriture chinoise” constituent, somme toute, un essai d’un genre nouveau, qui, peut-être, pourrait servir de point de départ à une suite d’études analogues, consacrées aux sujets les plus variés. Nous ne doutons pas que des travaux de ce genre présenteraient, pour la connaissance de l’Est, un réel intérêt. Voici une toute petite pierre pour ce grand édifice philologique. Nous avons eu plaisir à la sculpter d’un ciseau patient et nous faisons des vœux pour qu’à la considérer dans ses détails, ceux qui la tourneront et retourneront entre leurs doigts, y trouvent un semblable agrément.
Dr Lucien-Graux.