SUR LE
Génie de l’Écriture Chinoise1’
Qui d’entre nous n’a consacré au moins quelques instants à suivre des yeux, sur le flanc des potiches chinoises, sur l’aile des éventails d’Extrême-Orient, ou parmi les fonds des peintures sur soie enlevées au pinceau fin par les habiles artistes du « Grand Est », ces colonnes inégales où se superposent les capricieux et souples caractères en quoi les Célestes renferment la poésie de leur pensée ? Qui ne s’est un instant amusé à observer ces énigmes où semble se prolonger, par la virtuosité de la touche, par l’originalité graphique du grimoire, le génie artiste d’un peuple qui, à l’égal et plus encore que les Persans, met plus haut dans son estime l’art d’écrire que l’art de peindre ? Encore que soient bien rares, parmi ces curieux de l’écriture chinoise, ceux qui savent, de ci, de là, déchiffrer quelques éléments de ces sentences calligraphiées, tous ont
(1) En cet ouvrage, les noms chinois sont orthographiés suivant la transcription de M. Arnold Vissière, professeur à 1 Ecole des Langues Orientales vivantes de Paris. Cette transcription est adoptée par notre Ministère des Affaires Etrangères.
convenu assurément qu’il y avait là du talent encore et, à coup sûr, une émerveillante ingéniosité. Et il est vrai qu’en effet les caractères, si nombreux qu’on peut les dire presque innombrables, usités en Chine depuis les siècles des siècles, sont, dans la plupart des cas, d’admirables trouvailles, d’étonnants résultats de profonde méditation. Nos langues occidentales, qui eurent, pour se transposer sur le papier, recours à la méthode alphabétique, ne nous laissent point concevoir ce que fut le travail formidable, lent et gravement réfléchi, de longues générations appliquées à définir, par un signe exact et parlant, le sens d’un mot en même temps que la forme d’une idée. Par la combinaison régulière des lettres, nous composons, pour les écrire, des transcriptions phonétiques de nos mots parlés. La syllabe, chez nous, a sa composition fixe et son contour défini. Telle voyelle intercalée entre deux consonnes exprime, avec, seulement, de légères variations dans l’accent, la même sonorité vocale.
Nos moyens scripturaux sont, pourrait-on dire, mécaniques et indéformables.
Il n’en va pas de même pour l’écriture chinoise. Chaque idée, qu’elle soit abstraite ou concrète, s’énonce sous les apparences d’une sorte de dessin, et aussi chaque mot, qu’il soit substantif, adjectif, verbe, adverbe, conjonction, marque du génitif, du datif, etc.
Un signe, un caractère font image. En eux intervient, d’une façon à peu près générale, un élément de compo-
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sition qui les apparente à une famille de mots ayant, dans la réalité des faits, quelque signe de similitude avec l’idée exprimée par les signes dont il s’agit. Pour donner un exemple, nous disons, en français : veau, bœuf, vache, taureau, génisse. Ces cinq animaux appartiennent à la même espèce. Et pourtant, dans les syllabes qui les désignent, aucun élément commun ne marque « l’air de famille » qui existe entre la génisse, le taureau, la vache, le bœuf et le veau. En chinois, un radical, une clé placée, en composition dans le caractère relatif à chacun de ces sujets de la race bovine, prévient les yeux et l’esprit. A découvrir ce radical dans le caractère qui signifie veau, un enfant chinois, un néophyte des études chinoises, sont avertis qu’il va très probablement être question de l’un ou de l’autre des susdits animaux. C’est une ressource précieuse, mais on conçoit que c’est aussi une singulière difficulté, si l’on se souvient que, pour désigner toutes choses, les chinois ont été obligés, sinon de composer un nombre infini de clés, au moins d’en utiliser 214, dont les combinaisons exigent d’eux une sagacité de tous les instants.
Nous nous proposons, dans cet ouvrage, d’envisager un certain nombre d’affectations de la clé 104.
Qu’au moins le lecteur ne s’effraye point, de prime abord, à s’entendre ainsi menacé, sans plus de précautions, de la clé 104. Nous avons voulu ici composer uniquement un recueil d’observations qui soit accès-
sible à tous. Point n’est besoin d’être sinologue pour déchiffrer les caractères dont nous allons nous occuper. Par des explications claires, par des graphiques imagés, figuratifs, idéographiques, et s’imposant aux yeux du premier coup d’œil, nous sommes assurés que le lecteur, sans effort, accédera à la connaissance — encore que très limitée, — de ce génie chinois qui peut-être ne s’exerça jamais avec plus d’éclat que dans l’élaboration des caractères graphiques.
Nous expliquerons, avant qu’il soit peu, ce qu’est la clé 104 et comment elle doit, tout particulièrement, intéresser les médecins comme tous ceux qui, de prés ou de loin, portent intérêt à l’histoire, à la formation, au développement, ou aux soins donnés aux maladies.
Toutefois, nous nous ferions scrupule de ne pas ajouter quelques paroles encore aux prolégomènes que l’on vient de lire, touchant la constitution de l’écriture chinoise. Ces commentaires, intervenant ici en matière de prologue, sont, nous semble-t-il, indispensables à l’exacte compréhension d’un sujet, qui, pour être exposé avec le minimum d’obscurité, n’en exige pas moins un maximum de lumière.
La première règle de formation de l’écriture chinoise consista à figurer la forme de la chose exprimée, autant qu’il était possible. Le soleil, la lune, la pluie,
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le feu, l’eau, la montagne, la branche, le lion, le tigre, l’éléphant, le cheval, le bélier, le chien, l’oiseau, l’idée de voler à travers les airs, la poule, le poisson, la tortue, le serpent, le scorpion, la coquille, la main, la griffe, l’œil, le nez, la bouche, la mamelle, le cœur, le toit, la fenêtre, le jardin, le treillage, le chariot, le vase, le trépied, la hache, le clou, le crochet, la cage, le plat, l’arc, la flèche, l’anneau, la boule, etc..., sous le pinceau des inventeurs de caractères, furent figurés primitivement selon des dessins reproduisant souvent, avec une absolue fidélité, la forme des objets désignés. C’étaient là, somme toute, de véritables peintures, des images des objets sensibles, les symboles simples des idées concrètes. Ce mode est le premier qui dût se présenter à l’esprit de l’homme soucieux de s’exprimer par l’écriture; aussi le trou ve-t-on en usage chez tous les peuples les plus anciens. Mais il offrait une difficulté qui pouvait sembler insurmontable : celle de représenter les choses spirituelles, l’âme et ses mouvements, tout l’abstrait, la beauté, la laideur, et les choses intellectuelles, comme aussi les nombres. Il fallait recourir à la métaphore, à l’allégorie, aux signes indirects, lointainement évocateurs, par transposition dans le plan réel, des idées irréelles que l’on voulait définir.
Ainsi le cœur pouvait intervenir dans les signes afférents aux passions : l’affection, l’amour, la haine, la crainte... Quoiqu’il en fut, le système ne pouvait qu’être limité et incomplet. On en vint donc à grouper
deux ou plusieurs objets naturels pour indiquer une idée abstraite, à additionner des traits, comme par exemple, dans le signe qui traduit l’idée d’un objet pointu : superposition du signe petit au signe grand , donc, pyramidal, terminé en pointe. L’idée du milieu fut représentée par une verticale traversant un cercle. Et voici divers autres agencements. Enfiler : deux anneaux traversés par une ligne droite ; voisinage ; deux carrés juxtaposés. Le tonnerre : quatre roues jointes par des lignes en zigzag. Le blanc : un œil qui louche, de sorte que l’on n’en voit presque que le blanc. L'idée de regarder : deux yeux ; l’idée d’une brillante clarté : le soleil et la lune accolés ; la perdrix : le signe de l’oiseau et celui de la flèche ; la mort : une urne sépulcrale ; l’idée de descendant , descendance : un enfant suspendu à une chaîne, une corde, un fil ; le sentiment de la compassion ; un cœur surmonté de deux traits horizontaux, deux marquant l’idée d’un cœur qui partage les peines d’un autre cœur.
Et puis, par force de nécessité, on en vint aux caractères encore plus complètement combinés. On réunit deux signes pour exprimer une chose qu’ils ne signifiaient ni l’un ni l’autre, pris séparément. Exemples : Bouche et chien , pour dire aboyer. Maladie et parole pour indiquer le mutisme. Le feu et beaucoup pour traduire grand incendie ; l'homme et la montagne pour désigner l’ermite ; la bouche et l'oiseau pour le chant ; l'oreille et la porte pour entendre ; l'eau et l'œil pour
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les larmes ; V arbre et V arbre pour une forêt ; larme et le caractère qui signifie aller à pied pour le guerrier. Cette classe de caractères est des plus abondantes et des plus colorées. Bon nombre sont si remarquablement descriptifs que, selon l’opinion du sinologue Abel Rémusat, ils pourraient fournir matière à de hautes considérations philosophiques.
Ensuite, intervinrent les caractères métaphoriques. Ces caractères sont détournés de leur sens propre et employés au figuré. On y voit emprunter des figures à des objets matériels pour les appliquer par analogie à des choses immatérielles ou à des idées abstraites. Cette classe a ouvert un champ presque sans bornes à la multiplication des signes chinois. Ainsi, le soleil rapproché de la lune prend ici outre le sens d’éclairer, de lumière, celui de comprendre.
Signalons maintenant les caractères idéo-phonétiques. Avec l’écriture chinoise telle que nous venons de l’analyser sommairement, il était aisé d’exprimer les images tangibles, les objets génériques, et une certaine quantité d’idées abstraites. Mais il eut été absolument impossible d’établir la distinction des espèces, des variétés, des nuances d’objets ou d’idées. Il eut fallu multiplier sans fin le nombre des images et des symboles. Une combinaison remédia à ce danger, combinaison fort simple et qui est, en réalité, une sorte de tentative d’alphabet. Cette combinaison consiste à placer à côté du signe figuratif et générique
un autre caractère dont la prononciation est supposée généralement connue. Par exemple, le signe qui signifie lieue et se prononce li adjoint au signe qui signifie poisson, complétait un ensemble qui lui aussi, se prononce Z/, mais signifie carpe.Le pronom je se dit wô en chinois. Accolé au mot oiseau qui se dit niào , l’ensemble devient wô : oie. On voit que le signe wô perd sa signification propre. Par cet artifice, les Chinois ont réussi, non seulement à exprimer les espèces et les genres, mais encore les qualités, les défauts, etc...
Le mot pa qui est huit , soudé au mot mà qui est cheval, forme pâ qui est : cheval de huit ans.
Tous les philologues admirent en ceci, la sagacité des Chinois. En étudiant la clé 104, qui est la clé des maladies , nous allons nous rendre compte que ces diverses règles de composition des caractères ont précieusement servi à la constitution d’un corps d’images admirablement parlantes et telles qu’il ne serait pas si ridicule d’en souhaiter un usage universel, pour les désignations des maladies. Alors qu’aujourd’hui, les médecins du monde entier, séparés par la différence des langues, se mettent d’accord, pour la désignation des affections multiples, sur des termes dont les éléments constitutifs sont empruntés au latin et au grec, il serait peut-être ingénieux de simplifier le langage par l’emploi consenti par tous, de ces signes descriptifs où, avec une habitude rapidement acquise, chacun quel que soit son idiome maternel, pourrait recon-
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naître, dans le jeu spirituel des signes, la maladie que l’on y veut désigner. A supposer même que notre proposition ne fut qu’un amusant paradoxe, on ne saurait nier que, de tous les langages ou notations conventionnelles, ceux adoptés par les chinois soient les plus rationnels et les plus logiquement construits.
Si le lecteur n’en est pas encore absolument convaincu, nous ne pouvons douter qu’il en convienne lorsqu’il refermera cet ouvrage.