MAIGREUR
AiTRE Ragueneau se crut poète et se mit à l'œuvre pour se hisser sur le Parnasse, cette montagne ardue où tant de mauvais chevaux meurent à la peine sans avoir atteint le sommet. Cette présomptueuse ascension lui devint funeste. D"abord il maigrit à cette lutte de l'intelligence; ses mentons disparaissaient et s'effaçaient l'un après l'autre. De jour en jour, il se fondait à la fatigue,
Grandeur et décadence
et ce ventre, si fameux dans Paris, si plein, si copieusement rebondi^ dont on avait fait un proverbe, tomba tout à coup plat et ridé.
Il faisait peine à voir, le pauvre homme, osseux et transparent; à chaque enfantement poétique, il se décharnait encore. Sa verve sacrée, comme un feu intérieur, lui mangeait et lui rongeait les chairs; il semblait grandir en maigrissant, et se présentait sec et droit comme un os disséqué. Les hachis succulents et les pâtés bien gras ne lui profitaient plus: toute sa force s'évaporait, s'exhalait comme de la fumée en odes et en sonnets. Sa femme s'en plaignit amèrement et justement, car les poètes font d'ordinaire de mauvais maris; ils n'aiment qu'en vers et ne cohabitent qu'avec les Muses. La prose seule est de mise en ménage. Heureux Ragueneau , s'il n'avait eu à déplorer que la perte de son ventre et l'amour de sa femme! Mais sa décadence devait être complète. Les réunions litté-
de Maître Rcigueneau. 263
raires se continuaient activement; la boutique du pâtissier ne désemplissait pas de beaux esprits. C'était un refuge, une maison de santé pour tous les poètes éclopés et flagellés par Boileau. Tous les chercheurs de dîners arrivaient, se suivant par intervalle, comme une longue traînée de fourmis avides, et se faufilant par la petite porte de la pâtisserie comme dans la fente d'un mur. Chaque muse affamée se dirigeait vers cette maison d'asile ; Ragueneau était devenu le père nourricier du Parnasse, et, comme une nourrice trop prodigue, il épuisa tout son lait.
Ragueneau négligeait son four; souvent il laissait brûler un pâté pour trouver une rime, la fièvre poétique s'était emparée de lui, et son cerveau malade était la seule fournaise où il voulût travailler désormais. II estimait plus un vers qu'une tourte, et dédaignait son art. Cette négligence du maître gagna les garçons, la paresse est chose si
Grandeur cl décadciKC
contagieuse! lis dormaient sur leurs tourtières ou jouaient aux cartes sur les fourneaux éteints. La marchandise s'en ressentit ; la pâte était mal préparée et mal cuite ; elle n'avait plus, à la surface, cette grasse et appétissante couche d'or qui avait fait la réputation de Ragueneau; les pâtés, en sortant du four, ne suintaient plus cette graisse succulente, la croûte humectée ne rejetait plusde ses pores ce jus désirable qui trahit tant de bonnes choses cachées. Hélas 1 les pâtes sortaient du four, dures, calcinées, et repoussantes au goût; le malheureux, il avait désappris son art! Sa réputation (ce trésor moral) s'en allait de jour en jour, et avec elle les pratiques; les payeurs désertaient la maison pour laisser la place aux rimeurs. Ce train de vie dura quelque temps de la sorte et la mine s'épuisa, Ragueneau se trouva bientôt riche de poésie sans un écu sonnant dans sa poche, et le pauvre homme resta entièrement accablé sous les ruines de son
de Mailrc Rap-i!C!ic:(u.
four, « ne trouvant dedans Paris, dit la chronique, aucun poète qui voulût le nourrir à son tour, ni même écouter seulement un de ses vers, ni aucun pâtissier qui, sur un de ses sonnets, voulût lui faire crédit seulement d'un pâté de requeste, » il avait vu s'envoler sa dernière espérance avec son dernier pâté.
Personne ne visitait plus maintenant sa boutique .déserte, ni chalands, ni poètes, et Ragueneau se trouvait seul au monde avec sa femme et trois enfants sur les bras, rimaillant à propos de tout, sur sa détresse et son abandon, sur la faim qu'il connaissait maintenant; il faisait de la poésie de circonstance. Mais cette maladie incurable qui le poussait à auner et à toiser ainsi des mots n'amenait aucun profit dans la famille ; car rien ne rapporte moins sur la terre que le langage des dieux; et puis, ce pauvre Ragueneau, simple et naïf pâtissier, ne savait pas spéculer sur le produit d'une dédicace, ni
206 Grandeur et dLcadcnct
demander l'aumône dans une épître ; il n'avait pas appris à s'appauvrir, à se rapetisser en faisant en vers la description de son pourpoint râpé pour apitoyer la générosité d'un Mécène, à l'instar du sieur d'Assoucy. Honnête et novice, il ne connaissait pas toutes les basses roueries de l'époque; et puis, quel seigneur aurait consenti à protéger de son nom les vers d"un rôtisseur? Et les poètes, ses ingrats confrères dont les noms figuraient sur les livres de compte en aussi bel ordre qu'au temple de Mémoire, ne faisaient-ils pas à sa poésie le reproche de sentir le four et la graisse? Ils le méprisaient, ce four qui les avait chauffés, cette graisse qui les avait nourris, et, comme des serpents réchauffés dans le sang de Ragueneau, ils le mordaient tous à l'envi. Pourtant, ils avaient bien su, au dernier jour de sa fortune, prendre part à son dernier déjeuner ; et, le même jour, lorsqu'une troupe de sergents affamés avaient eu la hardiesse de l'arrêter et de le
prendre au collet, cet excellent homme, qui portait tout le faix de l'état poétique, et dont les créanciers voulaient être payés , quoiqu'il ne fût, lui, payé de personne, nul de ses lâches commensaux ne fit mine de le défendre. Dès l'aube du jour, on put les rencontrer par les rues, se torchant le bec, suivant la naïve expression de l'histoire, tandis que le pauvre amphitryon était mené sans nul respect ni de ses vers, ni de ses muses, dans le fond d'une prison, dont il ne sortit qu'après un an de captivité, pour donner au monde les excellents ouvrages qu'il avait composés à l'imitation de Théophile. Mais le malheureux ne devait trouver ni imprimeur ni libraire. Pauvre poète échoué! Il fut obligé de quitter Paris pour fuir les railleries du Parnasse, et partit, comme il est plaisamment raconté, « maudissant Is siècle et pestant contre l'ignorance du temps, avec sa femme et ses enfants, lui, cinquième comptant, et un petit âne chargé d'épigrammes,
268 Grandeur et décadence
pour aller chercher sa fortune au Languedoc. »
Et madame Ragueneau I pauvre femme!
autrefois, elle avait la dent blanche, si blanche que les poètes la comparaient à une perle, le sourire engageant, le pied mignon et toujours bien chaussé. Quelle exquise propreté, alors ! quel teint flauri, de cette fleur fraîche de bonne santé! Quelles belles' couleurs rouges, comme au temps de la première jeunesse! Maintenant elle était pâle, sous ses pauvres vêtements ; plus de sourire aux lèvres, le regard éteint, triste, voilé sous de longs cils noirs, car elle n'avait plus à répondre à aucun amoureux regard, à aucun sourire. Elle pleurait sur la route en cherchant à amuser ses enfants, si mornes, si décharnés, si chétifs, et c'était en vain que Ragueneau essayait de la consoler, par la description de l'avenir brillant que lui offrait la carrière du théâtre.
Car sa poésie pindarique , pendant- les
de Maîlrc Rcigucncau. 269
méditations de la prison, avait tourné à la poésie dramatique. Le dialogue, prude et compassé, comme un menuet, avait remplacé, dans ses manuscrits, l'invocation fougueuse à la muse.
MelpomèneetThalie avaient succédé, dans son culte et son adoration, à leur sœur Erato; du moment qu'il eut fait assez de progrès, pour qu'une élégie ne lui coûtât qu'un quart d'heure, un sonnet un moment, il m.éprisa l'élégie et le sonnet, et ne vit plus, dans ses rêves, que la majestueuse Melpomène, avec sa robe à longue queue traînant sur ses talons rouges, Melpomène échevclée, parcourant la scène, la tirade à la bouche, la coupe empoisonnée d'une main et le poignard (l'innocent poignard à ressort) de l'autre; dans la fièvre de son enthousiasme, il avait composé Don Olibrius , VOcciseur d'Innocents, pièce héro'i-comique en cinq actes et en vers.
Le moment était mal choisi, pour le pau-
Grandeur et ddeadence
vre Ragueneau, de venir entre Corneille et Molière, lui qui, quelque cent ans auparavant, aurait peut-être conquis, à force de bonne volonté, la gloire de Pierre Gringoire. Mais alors toute une nouvelle époque venait de s'éveiller, sous le regard de Louis XIV, et le sourire de La Vallière. La féodalité mourante se réfugiait tout entière sous le manteau du roi absolu. Car c'était bien leroi absolu, ce monarque qui venait de dicter ses ordres à son parlement, botté, éperonné et le fouet de chasse à la main pour son début de royauté.
La transition de la cotte de maille et de la rude poésie cornélienne à l'habit de cour et à la poésie galante avait été rapide. Adieu les visages chagrins et renfrognés, les moustaches grises et les pourpoints noirs, et les grosses bottes des compagnons d'Henri I"V ! Adieu les grands feudataires! Mais viennent les grands seigneurs, les courtisans dorés, les marquis à grands canons, au chapeau
dô Maître Rjgucncau. 271
chargé de trente plumes, au manteau d'un ruban sur le dos retroussé. Plus de ligue, plus de révolutions , plus de partis ! La Fronde en a été le dernier mot et la dernière étincelle.
Le roi est tout. Vive le praiid roi !
Et tout grandissait pour se hausser à la taille du monarque, dans cette France ainsi nivelée. L'industrie devenait géante; l'épée de nos généraux allait en tous lieux victorieuse; les bataillons de grands hommes se pressaient sur le Parnasse. Ce n'était partout que royauté et OQurtisaneries; Racine, royauté de la tragédie; Molière, royauté du rire; Bossuet, royauté de la chaire, et Ragueneau avait les courtisans de safatuité poétique, comme Louis XIV ceux de sa gloire et de sa puissance. Les médiocrités ellesmêmes, quand elles ne disparaissaient pas complètement, grandissaient encore au reflet
272 Grandeur et décadence
des vives lumières que jetaient les hommes de génie.
Fatale époque autant que merveilleuse et splendidel car Louis XIV ouvrit les quatre veines à la France, et Louis XIV regarda le sang couler en riant, au lieu de coudre les blessures pour qu'elles pussent se cicatriser. Quand le dernier roi chevalier^ celui dont le jeune regard faisait trembler les plus vieux, officiers, fut couché dans sa royale tombe de Saint-Denis, l'ancienne cour et l'ancienne aristocratie française n'étaient plus qu'une tradition. Plus de favori! plus de bouffon! plus de fier connétable! plus de seigneurs qui parlassent haut à leur maitre, et levassent la tète en sa présence ! Mais le roi et la cour, la maîtresse et le confesseur, voilà ceux en qui vivaient toute la puissance et toute l'énergie du pays. Que le roi parle, et la reine se tait, et le prince 3'incline, et la France obéit. Le roi était plus que la France, plus que la féodalité, plus que le premier gen-
de Maître Ranieneau.
tilhomme de son royaume, il était, lui, le roi, il était Dieu.
Heureusement pour Ragueneau, il s'occupait peu de ces considérations politiques. En arrivant au Languedoc, il apprit qu'un nommé Molière (non le célèbre Molière, auteur de Polixène, et son ami le plus cher), mais Molière, le fils du valet de chambre du roi Poquelin, venait d'établir son domicile à Béziers, avec quelques comédiens de campagne. Les principaux étaient les deux frères Gros-René, Duparc , sa femme, la Béjart et la de Brie, et cette troupe avait besoin d'un homme qui fit un personnage de suisse dans une pièce nouve-lle du directeur. Le prince de Conti, qui tenait alors les états de Béziers, et qui avait connu au collège le jeune Molière , lui avait fait le meilleur accueil, et sa protection produisit si bon effet que tout homme qui avait du bien et de la naissance, aurait été honteux de manquer une seule représentation. Ragueneau résolut
2 74 Grandeur ci dcc'.dcncc
de mettre ses faibles talents au service de ces comédiens si heureux et si fêtés. Il alla donc trouver Molière.
Molière savait tous les désastres du bonhomme.
Quand il le vit si maiî^re et si mal vêtu, lui qu'il avait vu gros et fleuri, le bonnet de coton sur la tète et le ventre caché sous le tablier blanc, une larme de pitié roula dans ses yeux et un sourire mélancolique glissa sur ses lèvres. 11 alla à lui en l'embrassant :
— Est-ce bien vous que je vois, mon pauvre Ragueneau.' dit-il. En quinze mois, avoir changea ce point! Tètebleu, il me semble voir l'ombre du joyeux Ragueneau d'autrefois; n'importe, vous n'en êtes pas moins l.> bienvenu.
— J'ai fait une nouvelle tragédie, monsieur Molière, dit Ragueneau encouragé par ce bienveillant accueil : je vous la lirai, et si vous voulez la jouer...
— C'est bien, c'est bien, nous verrons, in-
de Mailre Ra eue ne au.
terrompit Molière. Maintenant, il s'agit de jouer vous-même les pièces des autres. J'ai un rôle court et facile à vous donner dans mon Éloiirdi. M. le prince sera à la première représentation. Il faut nous en tirer d'une manière brillante, et nous n'avons plus que deux jours devant nous.
— Je crois, hasarda timidement Ragueneau, que. mon Olibrius plairait à Monseigneur et pourrait faire quelque argent.
— Bon, nous le lirons ensemble. En attendant, comme vous vous êtes ruiné à déclamer odes et sonnets de votre façon, il vous faut maintenant remplir votre bourse en déclamant ma prose et mes vers, et je pense que vous ne vous en trouverez pas plus mal.
Maître Ragueneau dut se résigner à entrer dans la troupe de Molière, en qualité de valet de comédie, et il débuta le surlendemain devant Armand de Bourbon, premier prince de Conti, et Télite de la société
Grandeur ei décadence
de la ville qui s'était donné rendez-vous à VÉloiirdi.
Mais, hélas! l'infortuné, il n'avait plus de pâtés à offrir à son public, cet intraitable Cerbère, et le public lui fut peu favorable, riant de son geste outré et de l'expression emphatique dont il gonflait les plus simples paroles, et, quand il remplissait un rôle muet, de la contenance ridicule et gauche qu'il avait sur le théâtre.
Aussi, quoique son rôle ne fût jamais que de quatre vers au plus, il s'en acquitta si bien,, qu'en moins d'un an qu'il fit ce métier, il acquit la réputation du plus méchant comédien du monde. Chaque fois qu'il entrait en scène pour dire à Eraste ou â Valère :
Monsieur, c'est une lettre
Qu au maître de céans l'on m'a dit de remettre
il fallait s'attendre à le voir faire quelque maladresse nuisible, et le public s'égayer à ses dépens. Or, c'est là un rire que tiennent
de Maîlrc Ra<
peu à exciter des comédiens. C'est pourquoi, ne sachant plus à quoi employer le misérable Ragueneau, ils le voulurent faire moucheur de chandelles.
Quel coup terrible pour le pauvre homme ! Il avait bien pu descendre, pour vivre et pour nourrir sa famille, du rang de poète à la condition de valet de carreau ; mais, moucheur de chandelles! Quel affront! Non, il ne pouvait ravaler jusque-là l'honneur et la dignité de son titre de poète. Plutôt que de ternir le pur et limpide cristal de sa chaste poésie, il préféra abandonner Molièfe. Ce dernier voulut bien se charger, par commisération, de sa fille aînée,.qui ne tarda pas à devenir célèbre sous le nom de M"* de la Grange, lorsqu'elle épousa l'acteur de ce nom, qui jouait, dans la troupe du Palais- Royal, les rôles de marquis ridicules.
Il était écrit que Ragueneau ne pourrait résister à la force de ses destins. Il devait vivre et mourir sur la rampe à deux pas de
2/8 Grandeur el décadence
la scène, dans un pli de rideau, entre le spectateur et l'acteur, sans pouvoir jamais remonter à l'éclat des quinquets, sur ces planches si avidement désirées, sans pouvoir Jamais s'interposer entre le ridé, goutteux et chagrin Géronte, le fripon Mascarille, et Octave, le beau jeune homme qui aime, qui se bat, qui fait dos dettes. Peu importait maintenant à notre poète que Lélie fit les . yeux doux à sa maîtresse eu lui envoyât des poulets poétiques ; ce n'était pas lui qui devait les porter.
Deux ans après qu'il eut quitté Béziers, M. d'Assoucy le vit à Lyon, avec d'autres comédiens, qui mouchait fort proprement les chandelles, tout en composant des ballets et des comédies héroïques. Mais ce métier ne lui faisait pas gagner fortune, et son équipage était des plus piteux. Son chapeau surtout était fort offensé dans sa personne, et pour son manteau, qui, couvrant les épaules d'un esprit tout céleste, devait bien
I «ji ■ II* ' ■■
^c' Mciîlre Rca;- Il encan.
être de la couleur des cicux, il faisait connaître, par son coloris, qu'il avait été jadis d'un fort beau bleu-mourant. Mais il fallait qu'il eût été des premiers qui ont été peints en bleu, car il était si blanc, par la suite des années, qu'il aurait fort bien servi ;\ un frère des Blancs-Manteaux.
C'est ainsi que le génie poétique de ce pauvre pâtissier ne devait aboutir qu'à le ruiner et à lui procurer la plus triste garderobe du monde.
Ragueneau mourut moucheur de chandelles, et on trouva dans ses papiers quatre cent cinquante-six sonnets, huit tragédies, sept épithalames, quarante élégies, soixantetrois odes et dix-neuf comédies héroïques.