EMBONPOINT
X croit assez facilement, de nos jours , avoir parfaitement fouillé tous les recoins curieux de la biographie littéraire, parce que l'on a parlé à peu près de tous les artistes au métier, de tous ceux qui se sont posés
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dans une spécialité de poésie, de critique ou de philosophie, parce qu'on a étalé, une à une, toutes les gloires et toutes les misères de leur vie, parce qu'on a fastueusement compté les taches et les trous de leur réputation, à côté de ses étoiles d'or et de ses splendides lueurs. Mais on oublie ceux qui sont peut-être les plus originaux et les meilleurs à étudier, c'est-à-dire les poètes inconnus, les poètes de comptoir et d'arrièreboutique, pauvres artistes d'instinct et d'imitation, les uns oubliés et perdus par leur extrême et naïve modestie, les autres par les sottes et ridicules vanités qui soufflent sur leur âme et l'enflent comme une bulle de savon, pour mener leur génie à la même destinée. Les triomphes de cette sorte de poètes ne sont jamais que des triomphes du coin du feu ; l'auréole qui brille à leur front n'épand jamais ses rayons au delà du cercle de la famille, et c'est tant mieux; car les ridicules, dont il semble qu'ils doivent
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toujours se vêtir, excitent moins le rire que l'attendrissement et de bienveillantes sollicitudes chez ceux qui en savent toutes les causes bonnes et naïves.
Nos recherches, secondées par un hasard assez heureux, nous ont fait découvrir l'histoire du roi de cette bourgeoise famille de poètes, du Don Quichotte de la poésie pindariqueetdu Sonnet-Voiture. La poésie qui, de notre temps, semble étendre sur tant de jeunes âmes ses ailes noires et maudites, qui s'acharne à flétrir, dans leur fleur de jeunesse et de beauté, tant d'enfants éblouis, dès leurs premiers pas , par l'immense et orageux horizon de la vie, -la poésie, dis-je, se contentait autrefois de ruiner ses enfants ou de les conduire à l'hôpital, à travers l'office d'un grand seigneur.
Un pauvre jeune homme, qui cesse à peine de sourire à sa mère, de fixer son regard doux et clair sur le regard de quelque vierge aimée, regard si tendre et si chaste, d'élever
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son âme vers Dieu, dans une prière harmonieuse, pour se coucher un soir dans la Seine, et étreindre pour la dernière fois, dans ses bras livides et dans ce lit glacé, son horrible fiancée — la Réalité, — voilà le poète du dix-neuvième siècle. Celui du dixhuitième était plus philosophe, quoiqu'aussi malheureux.
Lisez plutôt :
Sous le règne du grand roi, c'était un bienheureux mortel que le pâtissier Ragueneau, tant qu'il ne fut pas poète. Il possédait une demi-douzaine de mentons bien replets et grassement plissés. Ses deux yeux bleu-gris trônaient enfouis sous deux coussins joufflus et grassouillets. Il était gros, petit et large, chantait tout le jour et ne pensait à rien, le bienheureux Ragueneau, si ce n'est à cuire à point ses pâtés et ses galettes, afin de ne pas mécontenter sa pratique; sa personne seule était une joyeuse enseigne capable d'achalander la boutique la
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plus reculée du faubourg le plus désert, et il se trouvait placé au centre de Paris, dans le quartier du Palais, entouré de clercs, d'avocats et de juges, au milieu de la race des gens de robe, qui est bien la race la plus friande de toute la terre. Oh! l'heureuse position et la charmante vie que celle de Ragueneau! Oh! le digne et honnête homme! qui ne demandait qu'à faire fleurir, des roses de la santé, les joues décharnées de tous les chicaniers, et qui justifiait si bien, par l'excellence de ses pâtés et de ses tourtes, sa triomphante enseigne , où les passants voyaient peint un gigantesque pâté, avec ces mots au-dessous : Aux amateurs de haulte graisse. Oh! charlatanisme innocent et plein de charmes ! qui ne vous faisait venir l'eau à la bouche que pour satisfaire aussitôt, et de la manière la plus complète, vos appétits de friandises! Combien de très humbles sujets du grand roi vous ont rendu grâce ! Aussi ne faut-il pas s'étonner si la petite pelote de
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Ragueneau s'enflait de jour en jour de bons écus bien ronds et bien sonnants, et s'il faisait la nique à tous les pâtissiers de Paris.
Il avait dix garçons dans sa boutique, travaillant sans cesse auprès d'un feu continuel, dans un four que personne n'eût cru devoir rester un jour solitaire, tant il était toujours merveilleusement rempli et achalandé. Et lui-môme, lui, Ragueneau, le jour de grand débit, ne dédaignait pas de mettre les mains à la pâte, et pétrissait, aussi laborieusement qu'un manoeuvre de fourneaux, encourageant ainsi ses aides de l'exemple, de la voix et du regard. — Allons! Jérôme, pas de lenteur; retirez vos pâtés ; ne les laissez pas surprendre. Voyez! J'en étais sûr. En voilà un de brûlé. — Et vous, Jean, vous les retirez trop tôt; il faudra les remettre au four, et ce sera une mauvaise cuisson.
Mais c'est assez vous montrer qu'il cherchait à gagner consciencieusement les éloges des chalands. Nous ne devons pas oublier
de Maître Ras;iicneau.
de parler de M™^ Ragueneau, belle et grosse femme, merveilleusement bien nourrie, qui trônait dans le comptoir, et, comme un appât friand, alléchait les pratiques. Plus d'un beau seigneur, au pourpoint couvert de broderies dorées, se détournait de son chemin pour venir la contempler un moment, et plus d'un petit bourgeois, en habit de ratine, faisait fête aux petits pâtés du mari pour obtenir de la femme un sourire officiel. Mais, outre les chicaniers, les bourgeois et les grands seigneurs, il venait aussi, à la boutique, bon nombre de comédiens, poètes, écrivassiers, et pipeurs de toute espèce, — et mal arriva au pauvre Ragueneau de les recevoir; car la compagnie des faiseurs d'esprit fut toujours périlleuse aux gens d'état.
Tous les frelons du Parnasse s'abattirent sur la ruche du pauvre pâtissier, et dévorèrent tout le miel de son labeur. Ils sucèrent, comme des vampires, l'embonpoint du bonhomme, si bien, qu'en moins d'un an, il se
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trouva tant amaigri, qu'il ressemblait plutôt à la miniature, ou au squelette de son portrait même, qui semblait faire éclater le cadre, tant il avait d'ampleur et de graisse luisante.
Or, voici comment s'opéra la triste métamorphose de Ragueneau, comment il passa de l'insouciance fleurie du pâtissier à la maigreur fiévreuse du poète.
Parmi les complaisants affamés qui rôdaient autour de la boutique, il y en avait un qui la hantait plus particulièrement. C'était Beis, un de ces brillants de table, dont la verve étincelle et meurt au choc de deux verres. C'est lui, le barbare, qui se glissa dans la boutique de Ragueneau, et, sous prétexte de le servir près des grands dont il était le convive obligé, lui inspira la folie de faire des vers. Il commença par chatouiller la vanité du brave homme; il mangeait ses gâteaux avec une insouciante protection et le payait en méchante poésie,
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sa monnaie d'habitude. Oh! le traître! s'il se fût borné à les manger seul ! Mais il amena bientôt avec lui toute la séquelle de Phœbus. La boutique ne tarda pas à être transformée en académie, et les pâtés de Ragueneau étaient les jetons de présence des membres assidus.
Fatale influence de la vanité sur les cerveaux les plus étroits et les plus rebelles! Les flatteries que les poètes adressèrent à Ragueneau sur l'intelligence avec laquelle il comprenait et louait leurs oeuvres, tandis qu'il ne les louait que par une déférence banale, l'éclat que faisait rejaillir sur lui, dans tout le quartier, l'affluence des beaux esprits, et, plus que tout cela,- peut-être, le pouvoir du contact, lui firent monter à la cervelle une abondante nausée de poésie. Un matin, comme il admirait le dernier sonnet de Beis, tout en faisant retirer du four un superbe pâté, Ragueneau eut une idée; il jeta en l'air son bonnet de coton, comme pour le
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saisir au vol, et s'empara avec une sainte frénésie de la seule plume qu'il possédait, de la plume qui lui servait à écrire le livre de ses parties. En moins de quatre heures, il accoucha d'un quatrain qu'il montra le lendemain matin à son juge suprême Beis, et que nous ne pouvons résister à la tentation de mettre sous vos yeux, dans toute sa naïveté.
Oui, certe un pasté magnifique Est au dessous d'un beau sonnet, Autant qu'un simple chapeau fait !a nique Au mieux coéffant et mieux fourré bonnet.
Force fut à Beis de le louer. Néanmoins il lui corrigea quelques longueurs, attendu que les deux derniers vers possédaient deux pieds de plus que les premiers, et que le troisième, notamment, n'est pas un vers. Il l'engagea donc à persévérer dans une carrière où sa verve, disait malignement le traître, se déployait avec tant d'abondance.
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Disons-le pourtant avec douleur, après ce chef-d'œuvre, Ragueneau s'amoindrit d'un menton.
La tète tournée par les éloges sardoniques de Beis, l'infortuné pâtissier se livra avec acharnement à la poésie; il en perdit le boire et le manger; le repos de ses nuits fit place à de poétiques insomnies , et toutes ses phrases étaient saupoudrées de rimes, ce qui produisait l'effet le plus ridicule du monde. Au bout de quinze jours d'une semblable exaltation, pendant lesquels sa femme et ses six garçons le crurent sincèrement devenu fou, Ragueneau mit fin à une ode pindarique; oui, une odis ! car l'ode était alors la fureur générale, l'épidémie et la contagion du Parnasse, comme jadis le sonnet et le rondeau. L'ode pompeuse et mythologique, toute boursouflée, toute ronflante, toute pailletée d'or comme une princesse de théâtre, l'ode ne marchant que sur des échasses pour mieux dominer, l'ode était la
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reine de la poésie, et Boileau lui-môme sacrifiait à son autel.
Donc, il fallait voir Ragueneau, lorsqu'il eut termiiné son ode, lorsque, se promenant de long en large dans sa boutique, entouré de ses garçons ébahis, comme Apollon dans son temple, entouré de ses prêtres, ou la Pythonisse échevelée sur son trépied, il leur en déclamait des morceaux sonores; mais ne leur adressant pas autrement la parole, car il dédaignait de leur parler, à eux, hommes bornés et de langage trivial, lui, Ragueneau, qui parlait la langue des dieux.
Adieu donc, tourtes, croquets! adieu, pâtés et galettes! Vous ne méritez plus un regard de Ragueneau, l'homme inspiré, le poète, vous, la cause innocente de son innocente folie.
En vain la femme du pâtissier, femme d'un gros bon sens, qui n'approuvait pas le travers de son mari, voulut-elle lui en parler sérieusement. Il lui imposa silence en lui
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disant: <( Femme, qu'y a-t-il entre vous et moi.- » Et il courut porter à Beis son ode pindarique; voici quel fut l'effet de leur conférence.
Le soir même on vit tous les garçons, transformés en valets de message, laisser le four vide et froid pour battre le pavé de Paris et porter à tous les poètes parasites de la bonne ville de Paris une invitation de se rendre le lendemain matin, vers onze heures, à la boutique de maître Ragueneau.
Le lendemain! oh! ce fut un jour triomphant et tout marqué de rose pour notre digne pâtissier. Dès six heures du matin, on le vit se remuer dans sa boutique et déployer une activité inaccoutumée. Il trottinait au milieu de son cortège de garçons, donnant des ordres multipliés à sa femme et à ses enfants, et, tout affairé, allait de l'ode et de la méditation poétiques aux carreaux, qu'il brossait avec un soin minutieux, et aux guirlandes de fleurs qu'il faisait apposer le long
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du mur. Ses casseroles étaient comme autant de glaces qui reflétaient le poète avec son œil ardent, son geste académique et sa perruque de travers; de nos jours, ses cheveux auraient été hérissés comme le dos d'un porc-épic. Chaque siècle a son signe particulier pour révéler l'inspiration.
Il s'arrêtait droit et court devant les pièces de sa batterie de cuisine et se mirait dans le poli, souriant, s'essayant à déclamer, haletant, essoufflé et réduit à chaque instant à s'essuyer le front, se préparant, enfin, de tout son cœur et de toute son âme à la grande solennité. O casseroles, marmites et tourtières, jamais Ragueneau ne vous fît tant et de si aimables grimaces! Jamais vous ne lui parûtes si utiles! Après avoir bien répété son rôle, notre orgueilleux pâtissier jeta un dernier coup d'œil sur les préparatifs et les embellissements de la cérémonie. Son illustre boutique, tendue de tapis et de guirlandes, imitait à s'y tromper le sanctuaire d'un repo-
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soir au jour de la Fête-Dieu, tant il avait apporté de sainteté, de révérence et d'onction à décorer cette poétique chapelle. Le fauteuil du comptoir, lustré et dépouillé de sa housse, trônait sur un plancher de tréteaux; c'était l'autel. C'était là que le saint homme allait officier et réciter les versets sacrés, au milieu du recueillement et de l'extase. Derrière lui se trouvait étalée sur une table une réjouissante provision de pâtés de godiveau.
Ragueneau ne put donc refuser un sourire à l'aspect joyeux et d'excellent augure que présentait la boutique transformée sitôt et si bien en un vrai temple des Muses, Mais, à mesure que l'heure de la cérémonie s'approchait, le malheureux sentait une sueur froide lui monter au front. Sa grosse face, ordinairement si rouge et si gaillarde, inquiète et anxieuse maintenant, se couvrait tour à tour de teintes pâles et livides. Sa voix bégayait et semblait avoir peine à sortir de son gosier.
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Tantôt il gourmandait ses garçons, tantôt il déclamait à grand fracas, et puis il enveloppait sa courte et grosse personne dans une dignité d'emprunt, qui lui allait à peu près aussi bien que son grand habit marron à boutons d'argent. Il avait, pour comble de ridicule, mis la rapière au côté ; mais tous ses efforts pour la faire tenir droite avaient été infructueux ; elle ne cessait de s'embarrasser' entre ses jambes et de battre assez agréablement la mesure contre ses mollets.
Enfin, sonna l'heure fatale; il semblait à Ragueneau que ce fût pour lui un glas de mort, et il eût donné, en ce moment, toute sa gloire future pour être à cent pieds sous terre.
Vous ne sauriez croire la belle et joyeuse compagnie que l'on vit alors s'entasser chez le fortuné pâtissier; tout ce qu'il y avait dans Paris de poètes gueux et crottés, affamés et traînant la semelle, y accoururent loreille basse, le pourpoint troué et le haut-de-
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chausse montrant la corde. Ceux qui avaient la meilleure mine et l'équipage le plus propre, c'étaient Cyrano de Bergerac, le bretteur gascon, Paget de la Serre, d'Assoucy, l'empereur du burlesque, Saint-Amant, l'auteur du Moïse sauvé ; Faret et du Souhait, tous fort curieux de s'amuser aux dépens du bon pâtissier, et Dieu sait à quelles gorges chaudes sa manie leur donnait matière I Pendant que Ragueneau prodiguait ses courbettes à tous nos poétereaux, ces messieurs causaient à grand bruit, et s'échauffaient très fort sur le compte de Nicolas Boileau, Boileau, dont les satires leur portaient de si rudes atteintes.
— Par ma foi! messieurs, dit M. Faret, je pense que M. Despréaux a eu quelque raison d'attaquer le burlesque ; on a poussé l'engouement de ce genre d'écrire, qui est assez misérable, après tout, jusqu'à la plus ridicule folie.
— Oh ! répondit amèrement d'Assoucy,
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on voit bien, monsieur Faret, que Tarchi-satirique vous a peu maltraité jusqu'ici, et il me semble que vous avez bien peur de ses méchants vers. Craignez-vous, par hasard, qu'ils fassent perdre à votre visage ses belles couleurs, et vous rendent moins gros et moins replet?
Tout le monde sourit, excepté Ragueneau, à cette allusion plaisante que faisait d'Assoucy à l'excellente santé de l'académicien Faret. D'Assoucy continua d'une voix éclatante.
— Voyez-vous, monsieur, c'est une lâcheté que ces grossières insultes de M. Boileau contre ce pauvre burlesque qui meurt, et qu'il se vantera peut-être un jour d'avoir tué et enterré lui seul. S'il le déchire si cruellement, ce genre innocent, et qui ne l'a jamais offensé, c'est qu'il le craint, non seulement en moi, qui ne suis bientôt plus qu'une ombre, mais encore dans l'ombre de Scarron qu'il redoute plus que toutes les ombres de
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ceux qu'il a offensés. Que n'est-il là pour défendre son cher burlesque, Scarron, notre prince, notre ami, notre frère, notre joyeux cul-de-Jatte ! Nous verrions si M. le grand pourfendeur du Parnasse oserait encore nous condamner en masse, pauvres amants que nous sommes du genre burlesque.
— Oui ! dit l'ivrogne Saint-Amant , en posant sur la table un verre de vin de Suresnes qu'il venait de vider, je ne pourrai jamais souffrir ce M. Boit-l'eau. Si pourtant j'avais un jour l'honneur de l'avoir à diner, pour lui apprendre à ne faire ainsi aucune différence entre le langage des halles et le langage des dieux, et, puisqu'il a le gojîit si dépravé que tout lui est égal, je ne lui ferais boire que de la piquette.
— Croit-il donc, reprit d'Assoucy, le genre satirique de meilleur exemple que le genre burlesque, genre naïf, qui n'a ni fiel ni venin, qui n'est ni corrupteur, ni extravagant, ni effronté, comme il a osé dire, mais bien au
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contraire ingénu, bon enfant et bon chrétien au possible? Et le burlesque, messieurs, n'a-t-il pas été, trente ans durant, la joie et la vie, et tout l'esprit de la Cour? et la Cour avait-elle donc perdu l'esprit, de rire pendant trente ans sans savoir pourquoi? Maintenant, il renvoie le burlesque aux nobles de province, comme si la Cour en faisait mépris. Mais on ne change pas d'esprit comme on change d'habit, et les vers ne sont pas aussi sujets aux changements que les rubans à la mode. Eh bien ! je vous le dis, moi, messieurs, si le burlesque ne divertit plus la Cour, s'il n'obtient plus ce grand et triomphal succès qui cause tant de jalousie à M. Despréaux, ce n'est pas que celui-ci l'ait vaincu, c'est que Scarron a cessé de vivre, et que j"ai cessé d'écrire.
Les poètes sourirent.
— Pourquoi faut-il que le burlesque de nos imitateurs touche de si près au langage du Pont-Neuf? Pour moi, M. Boileau n'at-
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tend pas que la Parque m'ait déchaussé les souliers et tiré les bas ; il m'ensevelit tout chaussé et tout vêtu, et tout vivant dans ses écrits. Je compte lui montrer sous peu si je ne suis plus bon qu'à servir de bouffon aux laquais et de divertissement aux servantes. L'académicien répliqua assez'aigrement à la parole emportée du vieil auteur burlesque, et ils allaient peut-être se prendre aux cheveux, au grand embarras de Ragueneau, lorsque parut Beis, qui, en sa qualité de grand maître des cérémonies, rétablit la concorde. Chacun prit place ensuite dans les fauteuils qui environnaient la tribune; on fit silence, et Ragueneau, debout, commença à lire son ode avec une émotion solennelle. Elle était adressée à Dieu. Malheureusement pour la postérité, la chronique ne rapporte que les deux dernières strophes qui sont d'une remarquable originalité :
Par toi le mol zépliyre, aux ailes diaprées, RetVise d'un air doux la perruque des prées,
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Et sur les monts voisins, Eventant ses soupirs par les vignes pamprées, Donne la vie aux fleurs et du suc aux raisins. Par toi, le doux soleil à la terre sa femme, D'un air tout plein d'amour, communique sa flamme,
Et tout à l'environ Lui poudre les cheveux, ses vêtements embàme. Et de fruits et de grains lui jonche le giron.
Quand il finit, ce fut un transport d'admiration. Tous les poètes l'entourèrent pour le féliciter. D'Assoucy lui donna l'accolade et lui prédit un glorieux avenir littéraire. L'académicien l'encouragea d'un clignement d'œil majestueux. Cyrano lui arracha sa perruque en laissant errer sur ses lèvres un sourire équivoque, et les éloges ne finirent qu'avec la complète disparition des pâtés.
Quand ils furent dans la rue, Cyrano s'écria :
— Je vais immortaliser cet original dans mon Voyage à la Lune.
Ragueneau venait, en effet, de lui inspirer
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les deux meilleures pages de cet ouvrage, qui sont la fine et délicate satire des pipeurs littéraires.