‹ Les carbonari, -ou, Naples en 1821Chapitre 1 sur 82 · SUR CETTE PIÈCE · texte numérisé non relu

SUR CETTE PIÈCE

11 y euldans les années 1851 et 1822 , deux ministres de police assassinés en Italie, l'un à Naples , l'autre à Modène ; le premier de ces assassinats a été aussi inutile, et conséquemment aussi odieux, que le second légitime et saint , si toutefois ces mots peuvent se trou ver d'accord avec l'action d'un meurtre: c'était ici un grand scélérat qu'une ame généreuse , à ses risques et périls, offrait en holocauste à la Divinité.

Ayant déjà donné, sur ce dernier assassinat, d'amples détails dans nos Pensées et Souvenirs, nous ne ferons qu'en transcrire une partie.

« Ce n'est pas sans raison que j'ai cité le nom du duc de Modène parmi les princes qui tiennent le premier rang entre les oppresseurs de l'Italie. Je dirai quelques mots , dans le chapitre suivant , je citerai quelques faits qui esquisseront le caractère de ce petit Néron , petit prince d'un petit Etat.

u Tel maître, tel valet. M. Giulio Basini, ci-devant carbonaro , plus tard persécuteur acharné des idées et des opinions libérales , était devenu directeur géiaîral de la police , l'arae , l'ami du prince. C'est par son in tluence et ses rapports cpie \o 1.) mai 1822 , quarante

(ir)

jeunes Modeuais turent londamnés , neuf à la mort, le reste aux «i^alères (t).

« La nuit (le ce même jour , Besini , près de rentrer chez lui , se voit accosté et embrassé par un individu, qui, en levant le bras et le frappant, lui dit: « Tiens, misérable! » et disparaît. « Je t'ai reconnu, je t'ai reconnu,)' s'écria le ministre, qui pensait n'avoir reçu qu'un coup de poing. Il ouvre la porte de son hôtel , monte , et ce n'est que dans le vestibule , au milieu de ses domestiques, que , se sentant piqué à la partie postérieure de son bras , il porta vivement la

main vers le côté gauche , sous l'aisselle cette main

y resta clouée !

« Que l'on juge de la vigueur du coup. Le poignard , en entrant par le côté droit , avait parcouru toute la largeur de la poitrine , et, en sortant de deux ou trois pouces de l'autre côté , y était resté cloué avec la moitié du manche !

« Cet homme aussi avait du courage : il s'arracha le poignard , et tomba mort , en prononçant le nom du jeune Ponzoni.

« Les preuves étaient accablantes pour ce dernier : outre le mot du ministre mourant, vingt témoins, entre autres l'armurier qui le lui avait vendu, reconnaissaient que le poignard lui appartenait. Ponzoni , tout en convenant de ce fait , alléguait pour sa défense que dès long-temps il avait cédé son arme à son ami Morandi, proscrit et absent de Modène, qui, par une

(i) Le nombre des condamnés, dans le seul duché de Modène, s'éleva alors à plus de trois cents. Dans celle première fournée de quaranle, le duc désigna, par un décret arant la pronunciation des sentences, le lieu où les exéculions devaient avoir lieu ; c'était ordonner aux juges dans quel sens il fallait que ces sentences fussent rendues.

(v) singularité du sort, lui ressemblait par sa taille élancée et vigoureuse (ij.

« Malgré ses dénégations pourtant, il allait être exécuté , lorsqu'une déclaration ( signée par cinq individus, qui assuraient avoir entendu Morandi s'avouer auteur de ce meurtre ( vint suspendre l'exécution de Ponzoni. C'est aux soins persévérans , au patriotisme de M. Giannone, actuellement réfugié à Paris, que celte déclaration (apostillée par le prince d'Esthérazy, ambassadeur d'Autriche à Londres) a été due. Econduit sèchement et à plusieurs reprises par les membres de la légation autrichienne , M. Giannone attendit un jour le prince au passage , et il lui dit en le voyant : « Prince, il s'agit de sauver la vie d'un innocent. » Le prince le reçut gracieusement, se fit remettre la pièce, et il mit en bas , de sa main : « Je certifie la vérité de V expose. »

Ponzoni , après avoir langui huit ans dans les fers , fut mis en liberté par la révolution de l'Italie centrale en 1831 , et il vint enfin se réfugier en France, à la suite des évènemens malheureux et connus de cette époque.

Voici maintenant la contre-partie de cet assassinat. Là , un homme «^généreux immolait un scélérat à sa patrie , aux mânes de ses amis invengés ; ici , un esprit infernal, pour assouvir la plus basse des vengeances ,

(i) J'ai dit dans mes Pensées et Souvenirs, que le jeune Morandi , alors en Grèce, apprenant le danger que courait Ponzoni, s'était hâté défaire parvenir au duc de Modène, une déclaration, où il s'avouait auteur de ce meurtre: j'ai été induit en erreur: jamais cet aveu n'a été fait par Morandi. Ce jeune homme , doué du caractère le plus généreux , a été bien aise d'apprendre que son nom servit de sauve-garde à son ami, et il a laissé courir ces bruits; mais je pense qu'il est tout-àfait innocent et que le véritable auteur dti ce meurtre n'a jamais été connu.

(vi) excilc, irompe des jeunes gens à tête ardente et sans éducation , et leur fait égorger un homme de bien. Ce misérable-là s'appelle Siniscalchi ; le baron Gian-Pietro était le nom de sa victime. .J'ai mis à dessein, dans ma pièce, celui du premier en toutes lettres, car j'aime à flétrir le vice partout où je le rencontre : les noms des autres personnages du drame sont tous supposés; aucun des membres des familles Ruffo (1) , Pescara, etc. , n'a assiste et n'aurait pu assister à cette scène carbonariquc , digne de figurer dans les chroniques du moyen-âge. .T'ai voulu, en les nommant, rappeler les souvenirs et les amis de ma jeunesse, tout extravagant que puisse paraître l'à-propos de cette idée. Quant aux détails de cet assassinat enfin, je les tiens de personnes qui étaient sur les lieux, et sur la bonne foi desquelles on peut se fier, d'autant plus, qu'appartenant toutes au parti du mouvement, elles ne sauraient être accusées de partialité dans le récit qui suit.

Ministre de la police à Naples , sous le roi Ferdidinand (2) , ce baron Gian-Pielro , légitimiste, bour i)oniste exalté, tout ce qu'on veut, était pourtant, comme je viens de le dire , un fort brave homme, un excellent père de famille. Pendant l'exercice de sa charge, il s'était toujours coiiduii noblement , paternellement , avec modération. Son ministère durait encore en juillet 18:^0, lorsque la révolution, préparée et effectuée par les carbonari, éclata. Dès ce moment ses fonctions cessèrent , et il fut remplacé par Borelli d'abord , sous le titre de presidr/nlc della Iranquillilà publica, ensuite par Siniscalchi , lorsque le premier de

(i) Le prince de Castelcicala était Ruffo aussi, mais il est mort; il ne faut pas parler d'exceptions à propos de cette famille. (2) Voyez la note («), à la lin de la Notice liislorique.

ces deux messieurs lut désigné à la présidence du parlement.

Le dernier, Janus biforme ou quadriforme , de cette espèce dont le siècle abonde, et qui fera de la France un vrai marché de chair humaine , où la créature faite à l'image de la Divinité, se vendra tant la pièce; ce dernier, dis-je, jouait jeu double; il était libéral, répubhcain exalté avec les carbonari , il se fesait remarquer dans les Ventes par la violence de ses discours; et il se vendait en même temps au prince vicaire-général (1) , il travaillait sous main avec lui, à l'insubordination de l'armée , à brouiller les affaires , à établir partout l'anarchie et le désordre, afin de favoriser l'entrée des Autrichiens , afin de hâter , avec le retour du roi , provisoirement absent du royaume , celui de l'ancien ordre de choses.

Le duc de Calabre ne pouvait pas manquer d'estimer un homme dont le caractère avait tant de rapports avec le sien ; il en fit son confident , son ami, il promit de lui confier le portefeuille de la police , lorsque le roi rentrerait , et le despotisme avec lui.

La situation des affaires à Naples , dans le mois de février 1821, était identiquement telle que le drame l'a décrite. Le roi Ferdinand assistait depuis plusieurs mois au congrès de Laybac (2) , d'où il envoyait proclamations sur proclamations, exhortant les Napolitains à se soumettre sans résistance aux armes de son fidèle allié l'empereur d'Autriche (circonstance qu'on n'a pas cru nécessaire de mentionner dans le drame); le prince vicaire-général , son fils , jouait son rôle de pa-

(i) Voyez la noie (i), id.

(a) C'est le congrès qui fit régner l'ordre à Naples, en l'iémont, dans toute l'Italie, et qui précéda cfliii de Vérone, où le gouvcr nenicul des Bourlions se laissa imposer I invasion de l'Espagne.

( viij ) triote à s'y méprendre, et travaillait sous main, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, à favoriser l'entrée des Autrichiens : l'armée napolitaine était complètement démoralisée ; personne n'obéissait, tous voulaient commander : un caporal , et, quelquefois même , le simple soldat , ayant, dans la Vente, un grade supérieur à celui de son colonel, ou de son général , prétendait dicter la loi à ces derniers : quelques généraux , dégoûtés apparemment d'un désordre pareil , ne prenaient aucune mesure pour le faire cesser; peut-être n'était-il pas en leiir pouvoir d'y porter remède ; les Autrichiens enfin , prêts à franchir la frontière , menaçaient déjà le pays de l'invasion, qu'ils devaient effectuer quelques jours plus tard.

Les légitimistes , d'ua côté , le prince , Siniscalchi et les hommes de sa trempe, se félicitaient de ce chaos , mettaient une confiance entière dans l'imminence de cette invasion, et, regardant tout fini, ils curent même l'audace de faire arrêter quelques carbonari ( 1 ). Dans le même temps ceux-ci et le parti patriote en général , malgré tout ce qu'on vient de dire plus haut , fondaient un grand espoir sur le général Guglielmo Pèpé et son armée, postés vis-à-vis des Autrichiens, sur la révolution du Piémont, projetée et exécutée plus tard sous les auspices du prince de Carignan (le fameux Charles-Albert J, et probablement sur celle de toute l'Italie. Les aflaires dans le mois de février à Naples , ai-je dit, en étaient là, lorsqu'un ordre, arrivé de Laybac , vint enjoindre au duc de Calabre de rendre le portefeuille de la police au baron Gian- Pietro.

Siniscalchi, en recevant cette nouvelle, ne perdit point de temps : il fit immédiatement assembler la

(i) Voyez le Moniteur du i3 février 1821.

(ix)

Vente , sur laquelle , comme on le dit dans le drame , il exerçait une grande influence : là, en se gardant bien de révéler que cette place lui avait été promise , en dissimulant le véritable motif qui le faisait agir , il pérora avec plus de violence que jamais , il représenta le baron Gian-Pietro , placé à la tète de la police , sous la forme d'un monstre prêt à égorger tous les carbonari : on assure même qu'il parla d'un dîner , projeté chez ce dernier , auquel devaient assister seize légitimistes des plus dévoués ; dîner qui serait, selon lui, le signal de la boucherie des patriotes. C'est à cette circonstance qu'on attribue les numéros 1 et 17 collés au front du cadavre de Gian-Pietro ; ces numéros signifiaient apparemment que le baron était la première des dix-sept victimes qu'on se proposait d'immoler. Bref, Siniscalchi proposa la mort de son rival; et il avait si bien péroré , tellement exalté l'imagination de ses imprudens auditeurs, qu'il ne trouva que des acclamations unanimes, dans les mêmes lieux où il aurait rencontré sa propre condamnation , si ses engagemens avec le prince , si le fond de sa pensée avaient été connus. La mort de Gian-Pietro fut résolue.

Il se passa dix à douze jours avant qu'on la mît à exécution. Le baron, ayant éié averti , avait pris des précautions , et , le soir , il se barricadait avec sa famille dans son hôtel; lorsque , dans la nuit du 6 février, je crois, les carbonari se présentèrent à sa porte. . . Mais comment , dira-t-on , comprendre qu'un ministre de la police , jouissant naturellement de toute la protection de la cour, et averti par-dessus le marché, n'eût pas assez de pouvoir pour se mettre à l'abri des coups de ses ennemis? — C'était une situation unique , que ceux qui se sont trouvés dans un moment de crise révolutionnaire peuvent seuls concevoir.

Qu'on s'imagine , si l'on veut , le 28 juillet à Paris , où, les partis étant en présence , chaque individu pouvait se trouver à la discrétion de ses adversaires. A Naples , c'est vrai , on ne se battait pas dans la rue , et il n'y avait pas de collision flagrante à main armée; mais à cela près , là en février , comme à Paris en juillet , la situation de ces partis , sous le rapport de l'animosité et de la lutte non encore décidée, était exactement la même. Les carbonari, ébranlés par la présence des Autrichiens à la frontière , et par les raisons qu'on a esquissées plus haut, ne l'étaient pas assezcependant, pour que les plus hardis d'entreeux n'osassent pas former et exécuter un projet , qu'ils jugeaient digne d'admiration ; tandis que , de l'autre côté , les légitimistes, bien qu'ils ne fussent pas le parti le plus nombreux , avaient une force morale , réelle , puisée dans les évènemens prêts à éclater. C'est ce moment de crise révolutionnaire que le drame a voulu dessiner.

Les carbonari , disions-nous , se présentèrent à la porte de l'hÔLel Gian-Pietro , recouverts d'uniformes de la police , et s'annonçant comme gens qui en faisaient partie. Le baron se laissa prendre à ces apparences, et il permit qu'on ouvrît.... On entra, on l'entraîna jusqu'au-devant de sa porte-cochère , et il fut égorgé presque sous les yeux de sa famille , au milieu des cris de détresse de sa femme et de ses enfans , auxquels les carbonari présentaient la pointe de leurs poignards , afin de les empêcher de crier et d'aller à son secours : crime d'autant plus odieux, redirai-je, que le baron Gian-Pietro n'avait jamais été carbonaro ; ainsi c'est au premier des récits qui précèdent que l'auteur de ce drame a emprunté le carbonarisme du ministre de la police : les hommes de l'art devineront aisément (|ucl a été son but en agissant ainsi.

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