‹ Les caressesChapitre 29 sur 85 · UNE FANTAISIE · texte numérisé non relu

UNE FANTAISIE

C'est toi qui l'as voulu. Tu faisais ton devoir De femme curieuse, et ton désir de voir Etait si fort que j'ai cédé, petite folle. Comme un saint fatigué du poids de l'auréole Qui voudrait dans l'enfer se promener un peu, Comme un enfant gâté qui joue avec le feu, Il te plaisait d'entrer au cœur de la fournaise Où le Paris viveur fait la noce à son aise. Et c'est pourquoi je t'ai conduite sans ennui, Dans un de ces cafés ouverts toute la nuit,

THERMIDOR Ui

OÙ rôde sur le gras velours d'une banquette

La Prostitution comme une chienne en quête.

Le gaz, le ruolz clair, les cristaux découpés,

Mêlaient leurs flamboiements aux fumets des soupers;

Tout chantait, les baisers, le Champagne, la soie,

Les bijoux, les louis; et tu connus la joie

D'être servie, au bruit grisant du bacchanal,

Par un garçon pressé, bouffi, glabre et banal.

Quelle drôle de chose est une Parisienne!

Dans ce milieu nouveau tu serablais une ancienne.

Avec un tact exquis tu t'étais sans façon,

Pour ne pas détonner, mise au diapason.

3Ialgré le luxe moins voyant de ta toilette,

Malgré l'enroulement d'une chaste voilette.

Et le bon goût des fleurs qui semaient ton chapeau,

Tu sentais la débauche et portais à la peau ;

Si bien qu'en te voyant les coudes sur la table,

Rieuse, le teint chaud et l'air peu respectable,

J'ai mené notre amour, les prunelles en feu.

Achever le dessert dans un cabinet bleu.

Tes paroles ont des musiques cristallines.

Rien qu'à les écouter, que de fois j'ai jouil

Je pâme, les yeux clos, et presque évanoui,

Quand, pour me parler bas, dans le cou, tu t'inclines.

Ce n'est pas de ton souffle embaumant les pralines Que je me grise alors; c'est du ton inouï Que tu mets dans un mot quelconque, un simple oui. Ta bouche a des façons de prononcer câlines.

Voilà ce qui me fait tous les sens engourdis. Je t'écoute, mais sans savoir ce que tu dis, Comme si tu parlais une langue inconnue;

Je me laisse couler dans l'extase; et je sens Une invisible main passer sur ma peau nue, Car tes paroles même ont des doigts caressants.

*i4 LES CARESSES

Mes désirs ne sont point lassés.

Donne-moi tes baisers, maîtresse!

Je n'en aurai jamais assez.

J'en veux boire jusqu'à l'ivresse.

Donne-moi tes baisers! Encor!

Je veux boire à ta bouche rose.

Tu me dis, et j'en suis d'accord, Que c'est toujours la même chose;

Mais c'est toujours nouveau pourtant!

Je suis un buveur peu sévère, De ceux qui boivent tant et tant Qu'ils se noient au fond de leur verre.

Folle, il faut te griser aussi.

Laisse-toi donc faire, et sois ivre !

Donne tes baisers, comme si Tu n'avais plus qu'un jour à vivre.

il6 LES CARESSES

La possession dégoûte !

Et pourtant je te veux toute

Jusqu'à la dernière goutte.

Car, jamais désaltéré, Sur tes lèvres je boirai Toujours de l'inespéré.

Encore et toujours, te dis-je!

Abîme de volupté, Tu me donnes le vertige.

Je possède, quand je t'ai,

Plus de mille et trois maîtresses, Plus que don Juan n'en nommait.

Ton corps peuplé de caresses Est le ciel de Mahomet.

Page 1