EPISODES ET FRAGMENTS
CE que je veux rimer, c'est un conte en sixaina. Surt(4^ii^'y cherchez pas la trace d'une intrigue. L'air est ians fioriture et le fond sans dessins. D'abord j'ai de iout temps exécré la fatigue, IHiis, je n'ai jamais eu que des goûts fort succints Pour l'intérêt nerveux que le vulgaire brigue.
J'ignore les journaux autant que l'Opéra ;
En choses d'éditeurs ma science est peu forte ;
Mais cependant je crois que d'abord on leur porte
Le substantif du livre et les et cœtera.
Or donc, le substantif de ce conte sera,
Si vous le voulez bien, lecteur : la lyre morte
.fc I ■
La Chimère est debout : marche, Bellérophon I Quel est donc mon sujet? Je l'avais dans la tête. Ah I voici. Le héros, Madame, est un poète, C'est-à-dire ce monstre oublié par Buffon ^ Dans la liste des ours, dont on fait un bouffon Pour égayer son hôte à la fin d'un fête.
C'était un pauvre hère. Il s'appelait Henri.
II n'était pas marquis, ni gendarme, ni comte. C'était un de ces nains au regard aguerri Dont rorç;ueil est coulé dans un moule de fonte , Gueux de peu de valeur qui rimaillent sans honte. Et que vous laissez là pour le chat favori.
Et vous faites fort bien. Mais nous, c'est autre chose Une larme du cœur est pour nous un trésor.
Souvent nous pensons plus au parfum d'une rose, Au zéphyr de la nuit où passe un chant de cor, Qu'à l'oreiller de pierre où notre front repose. Tout ce que nous touchons a des caillettes d'or.
Donc en vous suppliant d'excuser ma manie , Je reprends mon langage. Au fait, il m'en coûtait. L'huissier a bien le droit d'écrire son protêt Dans un hideux patois que l'univers renie :
Je puis jeter le masque, et mon héros était Ce que nous appelons un homme de génie.
II vivait seul chez lui comme un vieux hobereau. N'ayant jamais voulu de femme pour maîtresse. Mais il avait sa Muse et sa folle paresse, Et près de sa fenêtre un bouquet de sureau :
Pour employer son temps, il mettait son ivresse A noircir du papier devant un vieux bureau.
Une telle existence est pour tous un mystère Que je veux expliquer, et que je devrais taire. Quand on est ainsi fait, on vit tout autrement Que ne vit le prochain sur cette pauvre terre : La douleur est pour l'âme un fécond aliment, Et l'âme est un foyer qui s'endort rarement.
Le poète est tordu comme était la Sy bille.
Lorsqu'un livre siifcère est jusqu'à moitié fait, On sent qu'on a besoin d'air et qu'on étouffait. On va se promener en courant par la ville , Et l'inspiration brise le front débile.
Le beau sur la poitrine a le poids d'un forfait.
On sent que comme l'aigle on domine la foule, Qu'on est le vrai lien de la terre et du ciel. Qu'on retient seul du doigt la croyance qui croule Et qu'on mourra pourtant comme les deux Âbel, Car on a comme eux deux un sang divin qui coule Pour teindre le gibet et pour laver l'autel.
Puis , on ne comprend pas qu'une hymne aussi parfaite Ait mûri jusqu'au bout dans ce cadavre humain. On se demande alors qui ypus a fait prophète Et qui vous conduisait dans cet ardent chemin, Vous, travailleur obscur, à qui les grands, du faîte, Jetteraient une obole en passant, dans la main I
Henri s'entortillait dans cette étrange trame , Sur le bitume gris, près du Diorama, Lorsque vint à passer une fort belle femme Dont le regard voilé le prit et le charma.
Comme il était enfant, poète et vierge d'âme. Il regarda longtemps cette femme, et l'aima.
lâS LIVRE DEUXIÈME
Or cette femme avait une fort belle gorge,
Un cachemire noir souple comme un collier.
Brodé d'argent et d'or dans un goût singulier.
Des doigts fins et longs, tels que FAmour grec en forge ^
Et de plus, le profil superbe et régulier
Comme Tavait jadis mademoiselle George.
Son front païen eut mis Gorinthe en désarroi,
Ses cheveux étaient longs « comme un manteau de roi, »
Son nez beaucoup plus grec qu'on ne se l'imagine ;
Ses pieds savaient conter toute son origine ,
Enfin, cette autre Isis des bas-reliefs d'Egine
Avait la lèvre rouge à donner de l'effroi.
Je ne veux pas conter une bonne fortune.
Ces histoires d'amour font un énorme bruit.
En somme cependant, quand on en connaît une, On peut savoir à quoi le reste se réduit.
Je ne dirai donc pas comment la belle brune Prit Henri pour amant un jour, non, une nuit.
Henri vers le bonheur s'avança les mains pleines, Il courut à l'amour comme au cirque un martyr. Venant comme quelqu'un qui ne doit pas partir, Il y jeta d'un coup ses bonheurs et ses haines, Comme aux marbres du bain les bacchantes romaines Leurs essences d'Emèse et leurs parfums de Tyr.
Dans la Vénus de chair qu'il avait asservie Il trouva sa parure et son rhythme et sa vie, Et s'en enveloppa comme d'un vêtement. Toute félicité nous est trop tôt ravie !
Il s'aperçut un soir, oh rien ! tout bonnement Que son rhythme et sa vie avait un autre amant.
Comme il ne singeait pas l'Othello de banlieue, Il ne tua personne. Hélas ! à pas comptés Il sortit sans courroux, fît une bonne lieue, Rentra, puis, allumant sa cigarette bleue, La maîtresse qu'on a sans infidélités Se dit, je sais encor ce qu'il dit : Ecoutez !
u Puisque la seule enfant qui pouvait sur la terre
Etreindre ma pensée et toutes ses splendeurs
A refusé sa lèvre au fruit qui désaltère
Et comme un vieux haillon rejeté mes grandeurs,
J'achèverai tout seul ma course solitaire.
Et nul ne connaîtra mes sourdes profondeurs.
Passez autour de moi, femmes riches et belles 1 Je pourrais d'un seul mot conserver ces appa»* Qui jauniront demain sous vos blanches dentelles ; Mais ce mot infini qui vous rend immortelles Est mon secret à moi, que je ne dirai pas.
Et la droite du Temps effacera vos pas ! '
G lutteurs gangrenés ! mourantes populaces !
Je sais sous quel fardeau vous vous courbez si lasses.
Et ma parole d'or allégerait vos pas.
Je pourrais ramener le bonheur sur vos places
Et sécher la sueur qui mouille vos repas ;
Mais ce mot qui guérit, je ne le dirai pas !
Je veux voir le vieux monde élaborer le crime Sous le marteau pesant de la Fatalité, Et, seul, aller debout sur l'étemelle cime, Avare de ma force et de ma liberté.
Gomme ma Muse va dans sa superbe rime^ Comme allaient mes héros dans l'immortalité 1 »
Hélas! comment finir le tableau que j'ébauche? Ce qui fut fait ensuite entre sa Muse et lui, Nul ne le sut jamais et nul rayon n'a lui.
Le serpent le rongeait sous la mamelle gauche. Ont -ils fait de l'amour ou bien de la débauche ? Je ne le savais pas, je le sais aujourd'hui.
Un jour la pâle Mort vint frapper à sa porte ; Il la fit rafraîchir, rajusta son bonnet.
Et la complimenta, si bien qu'il fit en sorte De pouvoir achever sa pipe et son sonnet.
Puis il offrit sa main pour lui servir d'escorte ; Ce fut fini. Voilà tout ce qu'on en connaît.
Or, ce pauvre Henri, dont la mémoire'est vide,
Fut le dernier poète à la lyre limpide.
Nul n'a pu retrouver son large diapason.
Et nous sommes restés pour feitner la maison.
Aussi, quand vous raillez notre horde stupide.
Vous autres gens d'esprit, vous avez bien raison !
LE poète pensif et déployant ses ailes Pour s'envoler enfin.
Souriait gravement à ses deux sœurs jumelles, La Douleur et la Faim.
Des souvenirs confus et des heures fanées
Où l'espoir avait lui, Comme des compagnons de ses jeunes années
Se groupaient devant lui.
Il revoyait le temps où, dans la fange immonde ,
Il cherchait sur ses pas La Gloire, cette fleur qu'il rêvait en ce mondé,
Et qu'on n'y cueille pas !
Et le moment fatal où tous ceux de la terre.
De la plaine et des monts, Avaient dit : Tu n'es pas, ô rêveur solitaire,
De ceux que nous aimons !
Parfois un souvenir des heures amoureuses
Illuminait ses iraits, Comme passent le soir des pourpres vaporeuses
Entre les noirs cyprès.
Il retrouvait la chère et fugitive image ,
Et de son œil hagard il croyait l'entrevoir à travers le nuage
Qui voilait son regard.
« Oh! non, se disait-il, tu mens, pâle Agonie !
Un fantôme trompeur, Me charmait ; la Misère est là , tout me renie :
La Misère fait peur !
L'ingrat ne savait pas que, malgré son blasphème ,
Son rêve s'achevait, Et que la jeune fille était, vivant poème,
Assise à son chevet.
Sur le front du mourant elle posa sa tête.
Attendant un adieu Avant que l'Ange prît cette âme de poète
Pour la mener à Dieu.
Or, c'était une chose étrange et sérieuse
Que d'unir sans remord Aux lèvres d'un ^mourant cette lèvre rieuse,
Cette vie à la mort !
Je ne sais quel espoir passa sur ce délire
Dans l'ombre enseveli, Mais voilà ce que dit l'âme vierge à la lyre,
La lèvre au front pâli :
« Pourquoi douter ainsi de l'avenir immense
Et rester abattu?
()ù l'homme voit finir son pouvoir, Dieu commence ;
n nous aime, vôis-tu !
Il conserve à ta vie ardemment dépensée
Le ciel de bien des jours, Pour ouvrir au soleil la fleur de ta pensée
Et nos jeunes amours. »
« — Ohl dit-il, mots divins ! Amour et Poésie!
Ineffable trésor 1 Je vous ai savourés comme uh flot d'ambroisie
Dans une coupe d'or I
Gomme j'aimais alors les bois et les prairies.
Le ciel, tableau changeant.
Les oiseaux veloutés, les fleurs de pierreries,
Les rivières d'argent !
Mon rêve était partout. Je disais : Je t'adore !
A l'aubépine en fleurs ; Au feuillage : Sens moi tressaillir. A l'Aurore
Humide : Vois mes pleurs !
ie remplissais d'espoir mon âme fécondée
Et mes désirs sans frein, Comme un sculpteur emplit avec sa large idée
Les maii)res et Tairain !
J'aimais la Liberté, cette déesse antique
Dont les jours sont passés, Et qui chantait jadis un radieux cantique
Sur ses fils trépassés;
Cette mère toujours féconde et toujours belle
Qui, les deux bras ouverts,
Etreint les nations, et, comme une Cybèle, Allaite l'univers !
Je saluais déjà l'aurore de la gloire.
Mais, ô deuil I ô terreur I A présent une nuit silencieuse et noire
M'enveloppe d'horreur.
Car, lorsque brille au loin dans un horizon sombre
Un éclat vif et beau, Tous ceux qui sur nos fronts ne régnent que par l'ombre
Eteignent le flambeau.
Toute clarté leur jette, innocente ou hardie,
Un désespoir amer ; En effet) l'étincelle est tout un incendie,
La source est une mer!
Aussi lorsqu'ils ont vu nos astres sur leur route
Avoir mille rayons, Hs ont appesanti l'épais brouillard du doute
Sur ce que nous croyons.
Lorsque nous leur disions nos chants, des chants sublimes
Qu'ils ne comprenaient pas, Ils les examinaient, ces éplucheurs de rimes,
Avec leur froid compas !
Lorsque nous demandions les vierges diaphanes
Dont le maître étoila Notre ciel obscurci, de viles courtisanes
Répondaient : Nous voilà l
Mais j'en ai trouvé deux plus froides que les autres
Dans leur satiété.
Deux, TËnvie et la Faim, les plus dignes apôtres
De la société I
Si bien que j'ai creusé mon sillon dans ce monde
Egoïste et mauvais , Lorsque l'autre patrie était seule féconde :
Mais celle-là , j'y vais ! »
— « Non , dit-elle , vivons , ô mon idolâtrie !
Seigneur rends lui sa foi.
Ou si vraiment son âme irritée et meurtrie
A déjà soif de toi ,
Si tu veux délivrer cette blanche colombe ,
Seigneur, si tu le veux I Fais-moi mourir aussi. Pour linceul dans sa tombe
Il aura mes cheveux. »
Or, Dieu prêta l'oreille à ces voix de la terre.
Des deux enfants liés Il ne resta plus rien, qu'un tombeau solitaire
Et des chants oubliés.
PATIENTEZ encor pour une autrei folie.
Les temps sont si mauvais, que pour son pauvre amant Ma Muse du nectar n'a gardé que sa lie.
Donc, j'ai connu jadis, sous l'azur d'Italie , Deux frères de Toscane au langage charmant, Qui n'avaient qu'eux au monde et s'aimaient saintement.
Deux lutteurs aguerris, formidables athlètes Jetés dans le champ clos' de la société, Deux nobles parias, en un mot deux poètes, Fouillant dans la nature avec avidité.
Ou plutôt, ils formaient un poète à deux têtes, Et se cachaient ainsi, l'un sous l'autre abrité.
Oui, frères en effet 1 J'ai dit qu'ils étaient frères : Je ne sais s'ils avaient sucé le même lait Ou s'ils s'étaient pendus aux gorges de deux mères, Mais ils craignaient de même et la honte et le laid. Tous deux comme un bonheur s'étaient pris au collet, Pour s'être rencontrés le soir aux réverbères.
Us s'appelaient César et Stenio. Ce point Eclairci, leurs passés faut-il que je les dise ? Le plus âgé des deux c'était César. La bise Avait connu longtemps les trous de son pourpoint Comme la pauvreté son lit. De Cidalise, Ayant aimé trop tôt, je pense, il n'en eut point.
AU fait, son existence avait été bizarre, Car il était né bon dans un siècle de fer.
Rêveur dépaysé dont la folle guitare Arrêtait le passant pour lui dire un vieil air, Le monde le courba sous sa rigueur avare, Et le fit, de son ciel, rouler dans un enfer.
Tout enfant, il aima sa mère, une danseuse De Parme, qui louait à tout prix son coton.
Or, un jour, au sortir d'une nuit amoureuse Avec un Nelleri, seigneur d'assez haut ton.
Gomme il trouvait Tenfant d'une mine joyeuse, Elle le lui vendit pour cent ducats, dit-on.
Ce seigneur l'aima fort trois jours. Mais sa maîtresse, Femme blonde aux yeux noirs, qui le tenait en laisse , S'amouracha bientôt d'un horrible épagneul.
Si bien qu'en un collège et près de sa paresse, Par un beau soir d'été. César se trouva seul Comme un chevalier mort aux fers de son linceul.
Dans ces groupes d'enfants, compagnons de son âge, Dont les regards amis le conviaient aux jeux. César ne se dit rien, sinon que sous les cieux Rien ne vaudrait pour lui sa liberté sauvage , Sa course vagabonde aux sables du rivage Et les enivrements de so'n cœur soucieux.
Quoiqu'il fût ennemi de toute amitié fausse, Un d'entre eux, fin matois qu'on nommait Annibal, Lui fit croire un instant à ces rêves qu'exauce •L'être à qui le soleil fait un manteau royal. Donc, voilà son ami qui le baisse et le hausse Comme un polichinelle au bout d'un fil d'archal.
tlYRE DEUXIÈME .431
Plus tard il pend sa vie aux lèvres d'une femme N'ayant que des glaçons sous une chair de flamme , Qui le berce brûlant sur son cœur endormi, Et lorsque sur la couche il a laissé son âme, Il trouve un soir la belle ivre, et nue à demi, Qui rêve son remords aux bras de son ami.
C'est ainsi qu'il était, malheureux et tranquille, . Songeant aux vrais plaisirs si rares et si courts, • Trouvant l'amour un mot, trouvant la femme vile, Et le cœur encor plein de ses jeunes amours, Quand, près de la taverne où s'écoulaient ses jours. Il vint à rencontrer Sténio par la ville.
Papillon de la rose et frère de l'oiseau, C'était un doux jeune homme enivré d'ambroisie , Amoureux du repos et de la fantaisie.
Laissant courir sa barque aux effluves de l'eau. Et dans les bras nerveux de sa Muse choisie Couché nonchalamment, comme dans un berceau.
La vasta Poésie est faite avec deux choses :
Une Ame, champ brûlé que fécondent les pleurs ^ Puis une lyre d'or, écho de ces douleurs.
Dont la corde se plie à ses métamorphoses.
Et vibre sous là peine et sous les amours roses, (]omme à chaque zéphyr font les saules pleureurs.
Oh ! lorsqu'on prend un livre et que l'on daigne lire Une riche pensée écrite en nobles vers.
On ne sait pas combien la page -et le revers Ont pu coûter souvent de farouche délire Et combien le gazon a de gouffres ouverts !
C'est César qui fut l'Ame, et Sténio la Lyre.
C'était un assemblage étrange, et que je veux Vous peindre : l'un riant d'un sourire nerveux Et sentant chaque jour le désespoir avide Graver sur "Son front large une nouvelle ride, Et Tautre, frais et rose avec de blonds cheveux, Et foudroyant le mal de son doute candide.
Eh bien, l'un si joyeux et l'autre si soufihrant. Ils avaient confondu leurs deux âmes jumelles : La souffrance brisée avec ses sombres ailes Emportait le bonheur pour le faire plus grand, Noyant sa douée voix dans les plaintes mortelles (( Gomme un flot de cristal dans un sombre torrent. »
C'est ainsi que César dans ses longues veillées Disait à Sténio ses désillusions.
Ses premiers jours de foi, diaprés de rayons. Ses espoirs, et comment sans relâche éveillées. Des haines, par la nuit et l'enfer conseillées. Souillent de leur venin tout ce que nous croyons.
Après avoir conté sa jeunesse si franche Pleine d'enthousiasme et de rêves touchants.
Amoureuse des bois, de la nuit et des champs, Et de l'oiseau craintif qui chante sur la branche, Il lui parlait de l'homme, et disait ce qui tranche Les fils de soie et d'or de l'amour et des chants.
Il lut disait comment, après des nuits de joie Où l'amour étoile semble un firmament bleu, On s'éloigne à pas lents de la couche de soie, Emportant dans son cœur la jalousie en feu.
Et comment à genoux, quand ce spectre flamboie, On frappe sa poitrine, en criant : « mon Dieu ! »
Mais Sténio, pressant son âme parfumée
Et blanche jusqu'au fond comme une jeune fleur,
Enveloppait César de la foi de son cœur.
Il disait, entouré d'une blanche fumée,
Et caressant à flots sa cigarette aimée :
« Si c'est un rêve, ami, je veux rêver bonheur.
Je veux croire à Tamour, à la nature, à Fange , Croire au baiser limpide, au serrement de main, Au rhythme harmonieux, au nectar sans mélange, Aux amantes qui font la moitié du chemin , Et penser jusqu'au bout que leur blonde phalange , En nous quittant le soir espère un lendemain.
Je croirai que le monde est une grande auberge
Où l'hospitalité sans défiance hébei^e
Comme le grand seigneur, le passant hasardeux ,
Et leur prête son lit sans se soucier d'eux. »
César calme et pensif, répondait : « cœur vierge ! »
Et, la main dans la main, ils souriaieQt tous deux.
Mais lorsqu'ils se quittaient, c'était comme une trêve
Où chacun dans son cœur changeant de souvenir,
Y sentait circuler une nouvelle sève
Et comme un feu divin la force revenir.
Car ils rêvaient tous deux, sans s'avouer leur rêve,
Sténio de douleur, et César d'avenir !
Et quand César voulait attendre sur sa route
Le coursier de Lénore et le saisir aux crins.
Il se disait en lui, comme l'homme qui doute :
« Qui soustraira mon frère aux dangers que j'ai craints?
Je lui dois ma douleur, et je la lui dois toute,
Et j'en garde pour lui les splendides écrins. »
Mais lorsque Sténio fut complet, que la gloire L'eût porté rayonnant à son temple d'ivoire, César pensa tout bas : « mort que je rêvais ! Puisque j'ai pour toujours assuré sa mémoire Et qu'il sait à présent tout ce que je savais, Je n'ai plus rien à dire au monde, et je m'en vais î
J'étais le piédestal de sa blanche statue :
Lob peuples aujourd'hui la lèvent de leurs fronts. Puisque Hi sente foi que ma pensée ait eue Marche dans son triomphe^ à l'abri des afironts, Je serai tombé seul sous le coup qui me tue, ^t le repos m'attend dans la tombe : mouroos!
Oui, mourons aujourd'hui. Car si ma douleur cesse, Je laisse l'agonie à celle que j'aimais.
Au milieu des plaisirs, du bruit, de la paresse, Des chants harmonieux qui ne mourront jamais, Les chants de Sténio vont lui dire sans cessé : Regarde, ô Dalilah \ la tombe où tu le mets! »
Par malheur, Sténio ne savait pas maudire, n perdit, le poète à la coupe de miel !
Ces vers rempHs de pleurs et de rage et de Gel. (( Je cherche en vain, dit^il, mon magique délire. Car César était l'Ame, et moi j'étais la Lyre, Et l'àme de ma lyre est remontée au ciel ! »
JV
A ville, mer immense, avec se^ bruits sans nombre, A sur les flots du jour replié ses flots d'ombre,
Et la Nuit, «ecouant son front plein de parfums, Inonde le.eiel pur de ses longs cheveux bruns. Moi, pensif, accoudé sur la table, j'écoute Cette haleine du soir que je recueille toute.
Plus rien ! ma lampe seule, en mon réduit obscur De son pâle reflet inondant le vieux mur, Dit tout bas qu'au milieu du sommeil de la terre Travaille une pensée étrange et solitaire.
Et cependant ma tête est lourde, et je ne sens Nul écho dans mon âme à me? pâles accents, Et.fioes doigts engourdis laissent tomber ma plume. C'est le sommeil qui vient. Non , mon regard s'allume, Mon front est tout brûlant, ma main a frissonné. Quel est ce bruit lointain? Àh 1 l'horloge a sonné! Et la page est encor vierge. Mon corps débile Se débat sous le feu d'une fièvre stérile, J'attends en vain l'idée et l'inspiration.
Comme tu me mentais, splendide vision Qui venais me bercer d'une espérance vaine !
Être impuissant I n'avoir que du sai^ dans la veine ! Avoir voulu d'un mot définir l'univers.
Et ne pouvoir trouver l'arrangement d'un vers ! Me suis-je donc mépris? Dans mon cœur qui ruisselle Dieu n'avait-il pas mis la sublime étincelle?
Oh si I je me souviens. En mes désirs sans frein, Enfant, j'ai vu de près les colosses d'airain ; Je cherchais dans la forme ardemment fécondée Le moule harmonieux de toute large idée, J'allais aux géants grecs demander tour à tour Quelle grâce polie ou quel rude contour Fait vivre pour les yeux la synthèse éternelle. L'esprit épouvanté, je me perdais en elle, ..
Tâchant de distinguer dans quels vastes accords Se fondent les splendeurs des âmes et des corps, Et méditant déjà comment notre génie Impose une enveloppe à la chose infinie.
Hélas ! mornes amants, un jour nous nous lassons D*animer la statue et ses divins glaçons.
Pourquoi m'as-tu quitté , Muse blanche? ma lyre ! Quel ouragan t'a pris ton suave délire?
Quelle foudre a brisé vôtre prisme éclatant, mes illusions de jeunesse? Pourtant J'aime encor les longs bruits, le ciel bleu, le vieil arbre, Les lointains discordants, et ma strophe de marbre Sait encor rajeunir la grande Antiquité.
O Muse que j'aimais, pourquoi m'as- tu quitté? Pourquoi ne plus venir sur ma table connue Avec tes bras nerveux t'accouder chaste et nue? Jetons les yeux sur nous, vieillards anticipés, Cœurs souillés au berceau , parleurs inoccupés ! Ce qui nous perdra tous, ce qui corrode l'âme , Ce qui nous rend plus vains qu'un sourire de femme , C'est notre lâche orgueil, spectre qui devant nous Illumine les fronts de la foule à genoux ; Le poison qui décime en un jour nos phalanges , C'est ce désir de gloire et de vaines louanges Qui fait bouillir le sang vers le cœur refoulé. Oh ! nous avons l'orgueil superbement enflé.
Nous autres ! travailleurs qui voulons le salaire Avant l'œuvre, et montrons une sainte colère Pour saisir les lauriers avant la lutte ! Enfants Qui, le cigare en main, nous rêvons triomphants, Vierges encore du glaive et du champ de bataille ! Nains au front dédaigneux qui haussons notre taille
Sur les calculs étroits de notre ambition, Oui, blasés sans avoir connu la passion, Croyons sentir en nous cette verve stridente Que Tenfer avait mis dans la plume du Dante, Ou le doute fatal qui réveillait Byron, Comme un cheval fouetté par le vent du clairon !
Devant nous ont passé quelques sombres génies Oui vous jetaient aux vents , farouches harmonies Dont nous psalmodions une note au hasard I Tout fiers d'avoir produit un pastiche bâtard. D'avoir éparpillé quelques syllabes fortes, Fous, ivres, éperdus, nous assiégeons les portes Des Panthéons bâtis pour la postérité !
C'est un aveuglement risible , en vérité !
Quand nous aurons longtemps sur les livres antiques Interrogé le sens des choses prophétiques, Lu sur les marbres saints d'Egine et de Paros Et l'énigme des dieux et celle des héros ; Dans le livre du monde, à la page où nous sommes, Quand nous épélerons le noir secret des hommes, Quand nous aurons usé sans relâche nos fronts Sous l'étude, et non pas sous de justes affronts, O lutteurs, nous pourrons de notre voix profonde Dire au monde : C'est nous! et remuer le monde.
Jusque là, repliés, aux Zoïles méchants Voilant avec amour l'ébauche àe nos chanta, Etreignons la nature, et mesurons sans crainte Ce bas-relief géant dont nous prenons l'empreinte I
CEPENDANT qu'enivrés à ta mamelle, ô Mère!
Douleur ! nous tordons notre agonie amère Pour en donner le suc aux disciples , que seuls Nous marchons sans repos, drapés dans nos linceuls, Aux champs où sur nos pas la moisson devient mûre , Derrière nous grossit un sauvage murmure, Semblable à ces cris sourds, que la bouche des flots Entrecoupe la nuit de râle et de sanglots.
Quel orage au sein de la nue Menace notre épaule nue Et s*amoncelle dans les airs?
Quel crime nous faut-il absoudre?
Quelle main va réduire en poudre Nos corp^ d'argile? Quelle foudre Geint une couronne d'éclairs?
C'est l'ardente amazone à la peau rude et noire
Qui montre une plaie à son flanc, La guerrière qui sait pour chanter sa victoire
Teindre un iambe avec du sang ; crest la fille en haillons, la fauve populace.
C'est la Bacchante des trois jours.
Qui nous montre sa plaie et nous dit qu'elle est lasse
De tailler sa chair aux vautours; Elle vient appuyer sa tête sur nos tètes,
Sur notre front son front hâlé :
« Qu'avez-vous fait, dit-elle, ô risibles poètes !
Le jour où je vous appelai ?
Lorsque je soulevais les pavés de la rue
Pour en écraser les tyrans, Avez-vous arrêté le soldat qui se rue
Gomme l'onde des noirs torrents?
Avez-vQus adouci cette blessure vide
Qui buvait le sang à ma peau?
Âvez-vous, sans pâlir, de votre glaive humide
Fait une hampe au vieux drapeau ?
Lorsque la royauté me broyait de ses haines
Et que je déchaînais Paris , Vous déploriez tout haut les rigueurs inhumaines
Des Lucindes et des Chloris !
Quand, la jambe sanglante et le bras en écharpe ,
Je sauvais encor l'univers, Qu'avez-vous fait, sinon, de jeter votre harpe
A la folle nymphe des airs ?
Dieu n'est que le Dieu fort, et sa droite n'exauce
Que celui qui lutte et qui veut ; Mais votre chant plaintif est une note fausse
Où nul principe ne se meut !
En sortant des combats où j'ai par ma bravoure
Pulvérisé les bataillons.
Je reprends ma charrue aux mains, et je laboure
La terre ingrate des sillons , Et puis, si la sueur inonde mon front blême.
Si le ciel fait des jours mauvais.
J'essuie à mes deux mains la sueur, et de même
Je reprends ma course, et je vais î Vous, fainéants bavards qui vous dites poètes,
Pygmalions abâtardis.
Vous êtes spectateurs à mes sanglantes fêtes,
poètes, soyez maudits !
Quel est le but sublime où tend votre existence ?
Quel est chez nous votre métier ?
Vous jette-t-on un sou pour écrire une stance,
Pour tacher d'encre le papier ?
Mendiants ! mendiants ! Pour abriter vos membres
Et vous faire un morceau de pain, Vous usez vos genoux aux nobles antichambres,
Chacun de vous est un Crispin Dont la lâcheté ment à notre fureur sainte ;
Vos mains laides, vos cous tendus Vous donnent le nectar quand nous buvons Fabsinthe
Soyez maudits, hommes vendus ! »
Mais nous, sans écouter cette plainte frivole, Nous ferons résonner nos cœurs, ces luths d'Eole, Et nous déchirerons nos pieds sur le chemin.
Car nous savons que Dieu nous a pris par la main Dans un jour de bonté pour être ses apôtres.
Et que notre labeur n'est par celui des autres. De même, nous savons si notre front pâlit En face de la Faim assise à notre lit.
Dieu dit à Tastre errant dans le vide du monde : « Tes yeux éclaireront la terre. » II dit à Tonde : a Tu tiendras dans ton sein ma colère, et tes flots Soulèveront la nef des hardis matelots. »
Mais ils nous dit : « Pleurez sur la foule blasée, Et vos pleurs me seront une utile rosée. »
Q'importe ce qu'on peut nous envoyer d'affronts ? Tant que nos pleurs seront utiles, nous vivrons l
Mais quand vers lui notre prière S'élance, le Dieu de lumière
Nous sourit comme à ses élus, Et vers les éternelles voûtes Où nos âmes aspirent toutes, Il nous ouvre de larges routes Dont les profanes sont exclus.
De ce gouffre lointain où s'agitent les hommes, Qu'importe si leurs cris nous blasphèment? Nous sommes !
Oh! lorsque incessamment tant de caprices noirs S'impriment à la rame , Et que notre Thalie accouche tous les soirs D'un nouveau mélodrame ;
Que les analyseurs sous leurs gros feuilletons
Jettent leur sel attique, Et, tout en disséquant, chantent sur tous les tons
Les devoirs du critique ;
Que dans un bouge affreux des orateurs l;>lafards
Dissertent sur les nègres.
Que l'actrice en haillons étale tous ses fards
Sur ses ossements maigres ;
Qu'au bout d'un pont très-lourd trois cents provinciaux
Tout altérés de lucre.
Discutent gravement en des termes si hauts
Sur l'avenir du sucre ;
142 LIVBE DEUXIÈME
Que des Phœbus crasseux au regard indigo
Flattent leur Muse vile, Encensent Dennery, jugent Victor Hugo,
Et font du vaudeville ;
Lorsque de vieux rimeurs fatiguent l'aquilon
De strophes chevillées, Que sans nulle vergogne on expose au salon
Des femmes habillées ;
Que chez nos miss Lilas, entre deux verres d'eau,
Un grand renom se forge.
Que nos beautés du jour, reines par Gupido,
N*ont pas même de gorge ;
Qu'entre des arbres peints à ce vieil Opéra
Dont on dit tant de choses.
Les fruits du cotonnier qu'un lord Anglais paiera
Dansent en maillots roses ;
Que ne puisrje, ô Paris , vieille ville aux abois,
Te fuir d'un pas agile.
Et me mêler là-bas, sous l'ombrage des bois,
Aux bei^ers de Virgile !
Voir les chevreaux lascifs errer près d'un ravin
Ou parcourir la plaine, Et, comme Mnasylus, rencontrer, pris de vin ,
Le bon homme Silène;
Près des saules courbés poursuivre Amaryllis .
Au jeune sein d'albâtre^ Voir les nymphes emplir leurs corbeilles de lys
Pour Alexis le pâtre ;
Dans les gazons fleuris, au murmure de l'eau,
Dépenser mes journées A dire quelques chants aux filles d'Apollo
En strophes alternées ;
Plelirer Daphnis ravi («r un cruel destin ,
Et, ms^Igré les satires, Mieux qu'Alphesiboeus en dansant au festin
Imiter les satyres !