‹ Les cariatides (volume 2)Chapitre 15 sur 101 · LE STIGMATE · texte numérisé non relu

LE STIGMATE

UNE nuit qu'il pleuvait , un poète profané M'entraina follement chez une courtisane, Cidalise d'amour^ dont les jeunes rimeurs

156 fJVRE DEUXIÈME

Couronnaient à Tenvi leur corbeille aux primeurs. Or, je me promettais une femme superbe Souriant au soleil comme les blés en herbe, Avec mille désirs allumés dans ces yeux Qui reflètent le ciel comme les bluets bleus.

Je ré vais une joue aux roses enflammée^, Des seins très à l'étroit dans des robes lamées, Des mules de velours à des pieds plus polis Que les marbres anciens par Dypœne amollis , Dans une bouche folle aux perles inconnues La Muse d'autrefois chantant des choses nues, Des Boucher fleurissants épanouis au mur, Et des vases chinois pleins de pays d'azur.

Hélas! qui se connaît aux affaires humaines?

On se trompe aux Agnès tout comme aux Célimènes Toute prédiction est un rêve qui ment !

Aussi jugez un peu de mon étonnement Lorsque la Nérissa de la femme aux épaules Vint, avec un air chaste et des cheveux en saules, Annoncer nos deux noms, et que je vis enfin L'endroit mystérieux dont j'avais eu si faim.

C'était un oratoire à peine éclairé, grave, Plein du recueillement que la prière grave, Et l'œil dans ce réduit calme et silencieux Par la fenêtre ouverte apercevait les cieux.

Le mur était tendu de cette moire brune Où vient aux pâles nuits jouer le clair de lune , Et pour tout ornement on y voyait en l'air La Mélancholia du maître Albert Durer, Cet ange dont le front, sous ses cheveux en ondes. Porte dans le regard tant de douleurs profondes. Sur un meuble gothique aux flancs noirs et sculptés

Parlant des voix du ciel et non des voluptés, Souriait tristement une Bible entr'ouverte Sur une tranche d'or ouvrant sa robe verte.

Pour la femme, elle était assise, en peignoir brun, Sur un pauvre escabeau. Ses cheveux sans parfum Retombaient en pleurant sur sa robe sévère.

Son regard était pur comme une primevère Humide de rosée. Un long chapelet gris Roulait sinistrement dans ses doigts amaigris, Et son front inspiré, dans une clarté sombre Rayonnait à Tentour, plein de lumière et d'ombre !

Mais bientôt je vis luire, en m'approchant plus près De ce divin tableau, sombre comme un cyprès, Dont mon premier regard n'avait fait qu'une ébauche, Aux lèvres de l'enfant le doigt de la débauche, Sur les feuillets du livre une tache de vin.

Et je me dis alors dans mon cxEur : « C'est en vain Que par les flotè de miel on déguise l'absinthe, Et l'orgie aux pieds nus par une chose sainte. Car Dieu, qui ne veut pas de tache à son trésor Et qui pèse chacun dans sa balance d'or, A l'innocence en pleurs met sa blanche couronne, Et la tache éternelle au front de Babylone !»

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