‹ Les cariatides (volume 2)Chapitre 45 sur 101 · LA SYMPHONIE DE LA NEIGE · texte numérisé non relu

LA SYMPHONIE DE LA NEIGE

LA neige qui s'amasse et tombe dans la neige, Du ciel à gros flocons sur la terre descend, Et, comme pour les pas d'un triomphal cortège, . Son moelleux tapis rayonne éblouissant.

D'autres regretteront, devant cette richesse, Les pourpris que l'Aurore arrose de ses pleurs. Le gazon aplani pour des pieds de duchesse, Et le rose printemps des oiseaux et des fleurs ;

Et de ne plus revoir, au soleil d'or qui baise Les grands coquelicots, orgueil mouvant des blés, Les gammes de Rubens et de Paul Véronèse Tourbillonnes en chœur devant leurs yeux troublés.

Mais moi, j'aime à songer devant cette harmonie, Et toutes les blancheurs des rêves anciens Mettent d'accord leurs voix pour une symphonie, Et leur rhythme plaintif me prend dans ses liens.

C'est dans le mol oubli d'un ciel douteux et pâle Qui donne à toute chose un prestige charmant, Et qui- passe en jdouceur le duvet et Topale, Que le drame du jour s'agite vaguement.

Leurs six ailes au vent, pareilles à des voiles, Les anges sont épars dans les chemins du ciel ; Les nuages rêveurs font la cour aux étoiles, Et tout l'éther frémit d'un amour sensuel.

Les lacs sont habités par la troupe des cygnes. Sur le bord resplendit le front sacré des lys, Et l'ombre du feuillage a les marbres insignes Dont un grêle rayon baise les pieds polis.

Ces filles de la Grèce, aux allures profanes. Ecartent en riant les cheveux du bouleau ; Et, cherchant le repos dans les flots diaphanes, L'escalier des palais plonge son pied dans l'eau.

Sur la vague s'agite une légère écume, Comme celle où, parmi les dauphins entraînés. Pleine, ainsi que les flots , de charme et d'amertume, Aphrodite jaillit des flots rassérénés.

(Dans la conque de nacre, avec ses pieds timide^, Vierge, elle caressait les Grâces et les Jeux,

Et les purs diamants et les perles humides Ruisselaient de sa bouche et de ses blonds cheveux.)

Voici les bois sacrés à la Mélancolie

Où, mêlant à la brise un murmure confus,

L'oranger, le laurier, le myrte dldalie

Accueillent mille oiseaux dans leurs dômes touffus.

C'est là que le pommier fleurit, et que la rose , Fière d'un pli vermeil et d'un bouton natlssant, Déjà pâmée, attend que l'Aurore l'arrose, Et que l'enfant au dard la teigne de son sang.

En cavalcade, au long des terrasses de brique, Des dames, dont Zéphyr baise le front mutin.

Avec des cavaliers au sourire lubrique, Passent dans leurs habits d'hermine et de satin.

Les pages, les muguets langoureux et bravaches , Et les belles de cour, aux cheveux crespelés. Font briller dans la nuit, sous d'insolents panaches, Les fronts de leurs chevaux d'une flamme étoiles.

La nappe encore vierge est mise pour Ibrgie, Et les flacons d'argent brillent sur le dressoir, Tandis qu'à la fenêtre, avec sa main rougie, Elvire désolée agite son mouchoir.

Et, dans l'ombre, un fuyard, qu'une autre ombre accompagne Les cheveux hérissés par le vent qui les suit. Rejoint ses compagnons dans l'inmiense campagne , Au galop d'un coursier sombre comme la Nuit.

Blanche^ dans un massif^ dort parmi les dentelles Dont le bouquet foisonne autour de ses beaux seins ; Elle rêve, et son corps semblable aux tourterelles, Oeuse en nid embaumé le duvet des coussins.

Auprès d'elle, à mi-voix, deux colombes mystiques Au milieu des ardeurs du tiède renouveau.

Se murmurent, ainsi que des lyres antiques.

Des vers d*Anacréon, d'Orphée et de Sapho.

Ainsi la Rêverie en mon âme s'épanche.

Et, le front caressé par ses folles fraîcheurs, J'entends s'épanouir en moi, (divine Blanche F) L'accord mélodieux de toutes les blancheurs.

Mais ces pâles amours de fleurs et de sculptures, Dont je mène en chantant le chœur étiolé, Sont encore à mes yeux moins blanches et moins pures Que votre âme sereine, ô Lys inviolé!

Dans le vieux cimetière, où cette chaude pluie

Sur Taubépine en fleurs A versé, dans un flot que le soleil essuie ,

Des parfums et des pleurs ;

Au coucher du soleil, dans le vieux cimetière

Où, sur chaque tombeau, Des bouquets de rayons empourprent Thumble pierre ,

Entrons, il y fait beau 1

Le ciel bariolé par la Qiétamorphose

De son limpide azur, Borde joyeusement d'écume grise et rose

Son grand lac d'un bleu pur.

Puisqu'ils vivent encor dans ces riants calices

De soleil amoureux.

Les morts qui sont couchés dans ce lieu de délices,

Ils doivent être heureux !

Leur âme nous parfume, et la grande Nature,

Si pleine de raison, A fait avec leurs corps tombés en pourriture

Sa belle floraison.

Oui, c'est d'eux que nous vient cette ombre douce et triste ,

Et ce sont eux encor Ces bouquets de corail , ces thyrses d'améthyste.

Ces riches grappes d'or!

Ce sont eux ces rosiers aux mille roses blanches

D'une mousse embellis, Et ce bleuet céleste et ces tendres pervenches,

Et ce sont eux ces lys 1

De -même la Nature, avec mélancolie,

Jusqu'au matin vermeil Laisse la vaine cendre en nous ensevelie

Pourrir loin du soleil ;

Haine, douleur, néant de la gloire et du crime,

Illusion d'un jour ; £i, baignant de rayons tout ce fumier sublime.

Elle en fait de Tamour !

of^ ^

Page 1