A GAVARNI
LA Beauté, fatal aimant, Est pareille au diamant Que la fange peut mouiller Sans le souiller.
Jusqu'au milieu du ruisseau, '
L'éclat pur de son berceau Garde un charme essentiel Qui vient du ciel.
Ainsi , leurs cheveux au vent , Vois ces folles qui souvent Bercent 1« premier venu Sur leur bras nu.
Ces filles aux teints flétris, Qui dévisagent Paris Avec leur regard moqueur, N'ont plus de cœur.
Leur sein insensible et froid, Que mord le corset étroit, N'a jamais pendant un jour Tremblé d'amour.
Idoles ivres d'encens , Dont rien n'éveille les sens , Elles n'ont jamais pleuré Ni soupiré.
384 LIVRE CINQUIËMK
Plus pâles que nos Ennuis , Ces spectres des folles nuits Ne mentent même pas bien , Et n'aiment rien.
Rien ! ni l'orgie ni le bal Qui se tord en carnaval Sous les clairons furieux , La flamme aux yeux,
Ni le Vin , or ruisselant , Ame du raisin sanglant Qui met ses riches manteaux Sur nos coteaux,
Ni la colère du Jeu , Qui rend puissants comme un dieu \je& combattants éblouis De ses louis ;
Ni cette perle des mers Arrachée aux flots amers, Ni Golcoïide et son trésor, Ni même l'Or I
Car rOr sur notre chemin , C'est l'Art sacré dont la main . Embellit les horizons De nos prisons ;
C'est la sereine fierté , C'est un jour de liberté Sous des ombrage^ fleuris Loin de Paris ;
(Vest rAmitié, douce voix Qu'on peut encore une fois Accueillir et mieux choyer A son foyer.
Mais ce gouffre où tout se perd î Mais elles ! L'or ne leur sert Qu'à se parer de chiffons Pour des bouffons.
Pourquoi donc les chantons-nous , Cœurs de l'Idéal jaloux , Qui toujours au ciel obscur Cherchons l'azur?
Sur leurs têtes sans douceur Pourquoi , poète et penseur, Fais-tu jaillir un rayon De ton crayon?
philosophe subtil, * Dis-le-moi , que reste-t-il A leur front désenchanté ?
Quoi ? la Beauté !
La Beauté, miroir seci*et , Où Tamour divin parait Reflété comme en un ciel Matériel !
!^86 LIVRE CINQUliMB
A ADOLPHE GAIFFE
JEUNE homme sans mélancolie , Blond comme un soleil d'Italie, (iarde bien ta belle folie.
C'est la sagesse ! Aimer 1e vin, La beauté , le printemps divin , Cela sufBt. Le reste est vain.
Souris , même au destin sévère !
Et quand revient la primevère , Jettes-en les fleurs dans ton verre.
Au corps sous la tombe enfermé , Que reste-t-il ? D'avoir aimé Pendant deux ou trois mois de mai.
« Cherchez les effets et les causes , »
Nous disent les rêveurs moroses.
Des mots ! des mots ! cueillons le-s roses.
"fK-