‹ Les cariatides (volume 2)Chapitre 6 sur 101 · II · texte numérisé non relu

II

Oui , mon cœur et ma vie!

Et je sais bien, chère inassouvie,

Que ce n^est rien !

Ah ! si j'étais la rose

Que le Boiv brun En souriant arrose

D'un doux parfum ;

Si j'étais le bois sombre

Qui sur les champs Jette au loin sa grande ombre

Et ses doux chants;

Si j'étais Tonde pâle

D'où le soleil Sur son beau char d'opale

S'enfuit vermeil ;

Si j'étais la pervenche

Ou les roseaux , Ou le lac, ou la branche

Pleine d'oiseaux,

Ou l'étoile qui marche

Dans un ciel pur, Ou le vieux pont d'une arche

Au profil dur ;

Si j'étais la voix pleine , •

La voix des cors, Qui fait bondir la plaine

A ses accords,

Ou la nymphe du saule

Au sein nerveux Qui met sur son épaule

Ses longs cheveux ;

A vous, jeune déesse,

Pleine d'attraits, A vous, Yseult , sans cesse

Je donnerais

Ma voix, ma fleur, mon ombre

Douce à chacun, Mes chants, mes bruits sans nombre

Et mon parfum,

Et tout ce qui vous fête

Gomme une sœur.

Mais je suis un poète

Plein de douceur.

Qui ne sait que bruire

A tous les bruits, Faire vibrer sa lyre

Au vent des nuits,

Et dans la nuit d'un rêve

D'illusions Jeter longtemps sa sève

Et ses rayons.

A vous qui pour mon âme

Êtes le jour, Je ne donne , Madame ,

Que mon amour!

mon âme, ma voix pensive, mon trésor échevelé, Mon myosotis de la rive, Mon astre, mon rêve étoile !

Mon amour, ma blanche sirène, Calice d'argent où je bois, ma jeune esclave, ô ma reine, Mon poème à la douce voix 1

Pourquoi , mon bel ange sans aile , Folle enfant qui me caressez, Pourquoi donc ôtes-vous si belle Avec vos longs cheveux tressés?

Oh l quand dans nos lointaines courses.

Sous Tabri des feuillages verts Nous allons cueillir près des sources Des pâquerettes et des vers,

Pourquoi le ciel bleu sur nos tètes Met-il son manteau de saphir.

Et pourquoi la campagne en fêtes Rit-elle au souffle du zéphir?

Pourquoi dans la petite chambre*, Lorsque tout bruit lointain se fond.

L'air est-il comme imprégné d'ambre, L'eau pure, le divan profond?

Enfant , sais-tu quelle puissance * Nous enveloppe d'un regard, Et quels mots, de leur ciel immense.

Nous disent la Nature et l'Art?

*La Nature nous dit : « Poètes !

A vous mes ruisseaux et mes prés, A vous mon ciel bleu sur vos tètes, A vous mes jardins diaprés !

 VOUS mes suaves murmures Et mes riches illusions, Mes épis, mes vendanges mûres Et mes couronnes de rayons ! >»

L'Art nous dit : « A vous mes richesses , Mes symboles, mes libertés, Mes bijoux faits pour les duchesses , Mes cratères aux flancs sculptés!

A vous mes étoffes de soie, A vous mon luxe armoriai Et ma lumière qui flamboie Comme un palais impérial l

A vous mes splendides trophées, Mes Ovides, mes Camoens, Mes Glucks, mes Mozarts, mes Orphées, Mes Cimarosas, mes Rubens 1 »

Et bien oui , l'Art et la Nature Qnt dit vrai tous les deux. A nous La source murmurante et pure Qui me voit baiser tes genoux !

A nous les Aoffes soyeuses, A nous tout l'azur du blason, A nous les coupes précieuses Où l'on sent mourir la raison ;

A nous les horizons sans voiles, A nous l'éclat bruyant du jour, A nous les nuits pleines d'étoiles , A nous les nuits pleines d'amour !

A noufi le zéphyr dans la plaine, À nous la brise sur les monts Et tout ce dont la vie est pleine !

Nous sommes rois, nous nous aimons !

Le zéphyr à la douce haleine Entr'ouvre la rose des bois, Et sur les monts et dans la plaine Il féconde tout à la fois.

Le lis et la pâle, verveine S'échappent fleuris de ses doigts , Tout s'enivre à sa coupe pleine Et chacun tressaille à sa voix.

Mais il est une fleur penchée

Qui se retire desséchée

Sous le baiser qui veut l'ouvrir.

Or, je sais des âmes plaintives Qui sont comme les sensitives Et que le bonheur fait mourir.

Mon Yseult , vous êtes marquise, Et quand vous allez à l'église.

Ce n'est pas sur la pierre grise Que vous adorez le bon Dieu.

Non, votre beau corps qui se ploie Effleure les coussins de soie , Et, frémissant d'amour, envoie Son parfum de feiâme au saint lieu.

Votre missel a sur ses pages Bien des gracieuses images , Bien des ornements d'or, ouvrages D'un grand mosaïste inconnu ; Et fier de vous faire une chaîne, Votre chapelet noir qui traîne Redit son madrigal d'ébène Aux blancheurs de votre bras nu.

Lorsque votre équipage passe On voit s'élancer sur la trace De vos chevaux de noble race Mille amants, le cœur aux abois; Derrière vous marche la foule, Mugissante comme la houle, Et dont le chuchottement roule A travers les détours du bois.

Vous avez de tremblantes gazes.

Des diamants et des topazes A replonger dans leurs extases Les Aladins expatriés.

Et des cercles de blonds Clitandres Dont le cœur brûlant sous les cendres Vous redit en fadaises tendres Des soufifrances dont vous riez.

Vous avez de blondes servantes Aux larges prunelles ardentes ,

Aux chevelures ruisselante^ Pour essuyer vos blanches mains; Douces pour vous sont toutes choses, Pour vous toutes fleurs naissent roses, Toutes amours fraîches écloses, Afin d'embaumer vos chemins,

Moi je suis un jeune poète Qui pleure en regardant le faite, Pour qui chaque soleil est fête, Pour qui chaque ombre fait douleur.

Je n'ai pour trésor que ma plume Et ce cœur broyé, qui s'allume , Comme le fer rouge à Tenclume, Sous le lourd marteau du malheur.

Mon âme était comme cette onde Pleine d'amertume, qui gronde Dans son abime, et dont la sonde N'a jamais pu trouver le fond ; Comme ce flot qu'un sable aride Absorbe de sa bouche avide.

Et qui cherche à combler le vide D'un abîme morne et profond.

E^t pourtant vous, type suprême , Vous m'avez dit tout haut : Je t'aime !

Vous m'avez couché morne et blême Sur un beau lit de volupté ; Vous avez abreuvé ma lèvre, Encor toute chaude de fièvre , Du nectar pur à qui Torfèvre Poétise un cachot sculpté.

Dans vos colères de tigresse, Vous m'avez fait des nuits d'ivresse Où le plaisir, sous la caresse, Pleure le râle de la mort , Où toute pudeur se profane, Où l'ange le plus diaphane Se fait bacchante et courtisane Et grince des dents, et vous mord !

Puis vous m'avez dit à l'oreille Quelque étincelante merveille Dont la mélancolie éveille Les fibres de l'être endormi ; Vous aviez la pudeur craintive De la mourante sensitive Qui renferme son coeur, plaintive De n'être morte qu'à demi.

Vous m'avez , à moi triste et frêle , Fait une existence si belle Qu'une sombre terreur s'y môle Quand je me mire à mon passé.

J'ai peur que le riant mensonge Du lac d'azur où je me plonge Ne soit l'illusion d'.un songe Qui tenaille mon front glacé.

Or, dites-moi, rêve céleste, Pour que votre enveloppe reste En proie à mon amour funeste, Les crimes que vous expiez?

Yseult, faites que je devine De quel feu bout votre poitrine ,

Et quelle colère divine

Vous met pantelante à mes pieds?

Avez-vouB aux hymnes des anges Dérobé les notes étranges Dont leurs radieuses phalanges Charment Tennui de leurs exils ?

Au Vatican, sur une toile, Avez-vous dérobé Tétoile Qu'une sainte paupière voile Avec un réseau de longs cils ?

Ou , peut-être, ma patience A surpassé toute souffrance, Et Dieu permet que l'espérance M'apporte son prisme trompeur.

Je ne sais quel souffle en votre âme Alluma cette mer de flamme, Ni pourquoi vous m'aimez, Madame !

Mais je me recueille et j'ai peur.

Le soleil souriait à la jeune nature ,

L'hiver avait séché ses pleurs.

Et la brise entr'ouvrait de son haleine pure

L'humide corolle des fleurs.

Le saule aux rameaux verts penchait sa rêverie

Sur les flots au reflet doré, Et l'insecte enchâssait dans la verte prairie

Son corselet tout azuré.

Or, nous étions tous deux sous les bosquets de roses

Qu'épanouissait le printemps, Si que sans y penser nos amours sont écloses,

Ecloses presqu'en même temps.

Le rossignol disait sa plainte enchanteresse ,

Nous disions des serments bien doux ; Tu devais pour toujours m'effeuiller ta tendresse...

Madame, vous rappelez-vous?

L'arbre pensif s'incline encor, Tinsecte rôde ,

L'églantier semble rajeunir, Les vents ont leur parfum, l'herbe son émeraude;

Notre amour est un souvenir !

PHYLLIR

DAPUNIS.

TANDIS que mollement étendu sous les chênes Tu t'endors au doux bruit des cascades prochaines, N'as-tu pas vu s'enfuir ma rieuse Phyllis, Souple comme le lierre et blanche comme un lis?

DAMETE.

Je ne sais. H se peut que sa tunique ouverte Ait sous ses pas légers effleuré l'herbe verte, Mais je ne «l'ai pas vue, et je n'écoute pas Le chant d'une bergère ou le bruit de ses pas.

DAPHNIS

Que] rêve ambitieux te poursuit, ô- Damète!

Et verse ses poisons dans ton âme inquiète?

Pourquoi ne plus unir nos deux pipeaux, formés De sept roseaux divers sous la cire enfermés?

DAMÈTE.

Parce que l'aigle altier ne rase pas la terre, Que dans le nectar seul un dieu se désaltère , Et que, comme Phyllis et la nymphe des bois, Je puis chanter les dieux sur la lyre à dix voix.

DAPHNIS

Cet orgueil ne convient qu'aux poètes des villes. Pan ne dédaigne pas les Muses les plus viles. Et, bei^er comme nous, aime de simples chants,

DAMÈTE.

Que m'importent les vers qu'il faut aux dieux des champs? Il en est de plus hauts dont la troupe choisie Sur rOlympe neigeux s'enivre d'ambroisie.

DAPHNIS

Paris, l'enfant royal dont la voix décida Entre les trois splendeurs au sommet de l'Ida, Chantait près du troupeau qui lui donnait sa laine.

DAMÈTE.

Ambitieux déjà de la couche d'Hélène,

Et dans ses chastes nuits s'abîmant à songer,

Son cœur de roi battait sous l'habit du berger I

DAPHNIS

Quelle reine, 6 Paris I va devenir ta proie , Et faire de nos champs une nouvelle Troie?

DAMÈTE.

Quelle nymphe, aveuglée en son amour fatal , Ouvrira sous tes pas son palais de cristal?

DAPHNIS

J'ai du moins le secret de leur chant doux et tendre.

DAMÈTE.

Va, rustique pasteur, tu ne peux me comprendre.

Ecoute. Un jour, poussé par cette voix -des dieux

Qui conduisit jadis nos héros glorieux,

J*ai quitté nos troupeaux , nos prés, nos champs fertiles,

Pour ce souffle brûlant qui consume les villes.

J'ai vu Rome aux sept monts, la ville des Césars,

Avec ses palais d'or, avec ses bruits de chars,

Ses temples, ses tombeaux, son fleuve, ses arènes^

Et ses reines d'amour plus belles que les reines ;

Et la grande cité d'esclaves et de rois

Avec ses chants divins a fécondé ma voix !

DAPHNIS

Malgré celte fierté dont ton âme est si vaine Et le sang orgueilleux qui coule dans ta veine, J'ose te provoquer à la lutte des vers Au bruit de ce torrent et sous ces arbres verts. Invoque , si tu veux , les neuf Sœurs du Permesse ,

CoDsacre-leur tes chants et crois à leur promesse ; Pour moi , j'appellerai la nymphe au bras ner\'eux Qui près du fleuve aimé tresse ses longs cheveux, La Naïade qui dort dans son lit de porphyre, Et Flore qui palpite au baiser de Zéphyre !

DAMÈTE.

Offres-tu quelque gage ou quelque riche donV

DAPHNIS

Cette coupe de hêtre où Tart d'Alcimédon Enroula sur les bords, par un savoir insigne, Le lierre pâlissant et Tamoureuse vigne.

DAMÈTE.

Et moi, cette houlette où son art souverain Autour des nœuds égaux a fait courir Tairain.

DAPHNIS

Je vois venir ici Palaemon le vieux pâtre, Que le dieu Pan lui-riiême et la nymphe folâtre Instruisirent jadis à leurrhythme divin, Palaemon le bon juge et le sage devin.

DAMÈTE.

Décidez entre nous. Il s'agit d*ùn prix digne Des amours de Sicile et du dieu de la vigne.

De tous ceux qu'a chéris Tharmonieux démon, Vous êtes le meilleur, ô sage Paleemon I

88 LIVRE DEUHlÈifi:

PAUEMON.

Tandis que mollement reposés sur cette herbe, Le chêne étend sur nous son ombrage superbe, Disputez les présents que vous vous destinez, (^^r la Muse se plait à ces chants alternés.

Voici que vos troupeaux, que le mien accompagne, Déchirent au hasard, dans la verte campagne, I^s cytises fleuris et les saules amers ; Un parfum de printemps enveloppe les airs ; Pour écouter vos chants, les Naïades craintives Montrent leurs blonds cheveux sur le sable des rives , I^ nymphe écarte au loin les branches des ormeaux. Et la jeune dryade agite ses rameaux.

DAMETE.

Commençons par chanter les Neuf Sœurs dont la lyre Assoupit rOlmius dans un tendre délire, Et Vénus Astarté, mère de tout amour !

DAPITMS.

Phœbus le dieu pasteur, Phœbus le dieu du jour Par son regard doré m'inspire une hymne sainte, Et je tresse pour lui la palme et Thyacinthe.

DAMÈTE.

Cypris, fille- des flots, ton culte me lia A la plus belle enfant , la jeune Délia , Dont le palais splendide est fait d'or et de marbres.

DAPHNIS

J'ai souvent poursuivi, le soir, sous les grands arbres, Pbyliis, rieuse enfant, Phyllis aux blonds cheveux, Qui souriait à tous et riait de mes vœux.

DAMÈTE.

Dieu , qui peux du Pactole enrichir THippocrène, Donne-moi des trésors pour acheter ma reine 1 Le jour à tes autels me verra le premier.

DAPHNIS

J'ai découvert au bois le nid d'un blanc ramier Que je garde à Phyllis, dont les pieds sont des ailes Et dont le sein est blanc comme les tourterelles 1

DAMÈTE.

Heureux qui , s'enivrant de nectar, peut sentir Battre des seins aimés sous la pourpre de Tyr !

DAPHNIS

Heureux qui , rappelant les bergers de Virgile, Ne verse qu'un lait pur dans sa coupe d'argile !

DAMÈTE.

Quand je vis Délia pour la première fois, Elle avait sur le Tibre un cortège de rois , On délaissait pour elle Aglaé de Phalère, Et ses rameurs portaient la pourpre consulaire 1

DAPHNIS

Quand j'aperçus Phyllis , elle cueillait ces fleurs Que la Nuit, en fuyant, arrose de ses pleurs; C'était près du ruisseau, sous Tombrage des saules. Ses cheveux déroulés inondaient ses épaules.

DAMÈTE.

Echo suivait de loin les lyres à dix voix.

DAPHNIS

La brise et les oiseaux se parlaient dans les bois.

DAMÈTE.

.Hélas! comment trouver le bonheur que j'espère? J'ai vendu l'héritage et le champ de mon père, J'ai possédé trois jours la jeune Délia , Qui trois jours m'endormit près d'elle, et m'oublia.

DAPHNIS

Phyllis sera bientôt mon épouse chérie.

Reine dans ma cabane , et nymphe à ma prairie , Flore dans mes jardins, Pomone à mon veiner, Et redira tout bas les chants de son berger.

DAMÈTE.

Et moi, je pense encore à l'esclave romaine

Qui m'a bercé trois jours sur sa couche inhumaine.

DAPHNIS

Phyllis se sent émue à mes tendres accords Et des frissons divins enveloppent son corps.

DAMÈTE.

Biais Délia l'esclave est plus jeune et plus belle Que la Vénus de marbre et la nymphe d'Apelle.

DAPUNIS.

Mon poème commence et mon rêve est fini.

Soyez bénis , à dieux ! car les dieux ont béni Celui qui , loin du faste et des riches portiques , Ne parle de bonheur qu'à ses dieux domestiques.

DAMÈTE.

Heureux qui, terminant le rêve inachevé, Etreint nu Tidéal qu'un poète a rêvé !

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