‹ Les cariatides (volume 2)Chapitre 5 sur 101 · LES BAISERS DE PIERRE · texte numérisé non relu

LES BAISERS DE PIERRE

A Armand du Mesnil.

SOIS béni , mon très cher ! ta gracieuse lettre M'a trouva justement comme j'allais me mettre Au lit. Quand sur un vers on s*est presque endormi , C'est un charmant réveil qu'une lettre d'ami ; Un carré de papier qui vient de tant de lieues , Auprès du foyer rouge ou des collines bleues, Vous dire les échos de la grande cité !

Oh ! cher I en te lisant , mon cœur tout excité S'élançait envieux vers son Paris grisâtre.

La houille aux angles noirs qui pétille dans l'âtre , La pipe accoutumée et le punch bien brûlant Qui fait danser au mur un farfadet sanglant , Notre bon far-niente avec nos causeries , Nos divagations , nos folles gueuseries , Je voyais tout cela 1 comme nies champignons Je faisais pousser là tous nos vieux compagnons Qui remplissent de vin les verres de Venise, Et ces pâles enfants que mon vers divinise Et' dont la lèvre, prompte à nous incendier, A pris sa folle pourpre aux fleurs du grenadier.

Ce que j*aime àe toi , c'est que la poésie Qui coule sous ta plume et qui me rassasie , N'exclut aucunement ces détails parfumés Qui reportent le cœur sur les objets aimés.

Tu rêves donc toujours î Et Victor ? Il travaille. Son destin est marqué, vois- tu. Vaille que vaille, Il ira loin. Alfred aime toujours Jenny?

Hélas I si , pitoyable à son rêve infini , Elle entrouvrait le ciel à cet enfant qui souffre, Il nous rappellerait Décius et le gouffre.

Il est triste pourtant , pour un beau chérubin , D'avoir vu tant de fois son Eve dans le bain , De l'avoir aspirée à long regard de faune , Sans pouvoir défleurir le bout de son gant jaune. Un jour qu'il copiait un Christ de Rivoulon , Jenny vint par hasard à passer au salon :

Le tableau saint lui plut , à la fille profane ; Mais il était promis à quelque autre sultane, Et notre Gaiaor vit se fermer l'Eden Qu'il se serait ouvert au seul bruit d'un « amen. » Mais la chose , à mon sens, qu'on doit trouver exquise , C'est ce que tu me dis, cette pauvre marquise Qui depuis ce temps-là change trois fois d'amant! On dit Lutèce triste épouvantablement , Et que sur cet ennui , dont s'augmente la dose, Surnagent gracieux le Luxembourg et Doze.

Conmient va le système? Â-t-on tué le roi?

Tu ne me parles pas politique ! mais moi , A qui tu demandais quelque rieuse histoire.

Je fouille vainement le fond de l'écritoire.

Dois-je à ton préjudice , infortuné songeur ! Abuser des récits qu'entend un voyageur ?

Gela m'ennuierait fort , et ce serait folie«

Eussé-je parcouru l'Espagne ou l'Italie,

Rien ne t'empêcherait en me laissant moi, nain,

De lire là-dessus Dumas, ou mieux, Janin.

Et d'ailleurs, à Bourbon, aux pelouses d'Âvermes,

Dont TÂllier, fleuve d'or, arrose les dieux Termes,

A Souvigny, vieille urbs, où près des noirs piliers

Dorment sur leurs tombeaux d'antiques chevaliers ,

A Moulins, aux tilleuls de notre cours BéruUe ,

J'ai conservé la vie et l'amour qui me brûle.

Je suis toujours le même et tel que tu m'as vu ,

De fantaisie étrange abondamment pourvu ,

Philosophe de coeur, jaloux d'or et d'ivresse.

Mais plus jaloux toujours de ma blonde paresse.

Je continue à croire ici que les héros

Trouveraient à coup sur dans l'atelier d'Eros

Ce qu'ils cherchent au sein des batailles rangées.

Quant aux paupières, moi , je les aime orangées.

J'aime le ciel tout bleu, j'aime épais les rideaux ,

Et préfère ardemment le Champagne au Bordeaux.

Enfin , que le public ou non s'en scandalise

Je distille l'amour près d'une Gydalise.

Rousse comme à Cythère , et les yeux éclatants ,

Sa taille a beaucoup plu quand elle avait vingt ans.

Tu vois, je te l'ai dit , je suis toujours le même ,

Toujours aussi Français, toujours aussi Bohême ,

Toujours de bonne race enfin , dur comme un roc

Aux faiseurs, et moins fort que Monsieur Paul de Kock

Pour agencer tout seul le plan de quelque chose ,

Du reste , chérissant le vert tendre et le rose.

Ma Muse, à moi , n'est pas une de ces beautés Qui se drapent dans l'ombre avec leurs majestés

Gomme avec un «lanteau romain. C'est une fille

A Tallure hardie, au regard qui pétille ,

Elle sait se coucher sans voile en un hamac ,

Dire des chants d'amour, et fumer du tabac

De caporal ; elle a des étreintes lascives,

Des chastetés d'enfant et des larmes furtives.

Ne t'étonne donc pas que de Tami Prosper

Elle ne t'ait pas fait un héros duc et pair.

Si le supplice lent que son loisir te forge ,

L'ennui , te saisissait par trop fort à la gorge ,

Si j'abusais par trop des oublis de la loi

Envers les rimailleurs, eh bien ! figure-toi

Que nous sommes encore à ces folles soirées

Où nous pressions à flots les coupes azurées ,

Où nos yeux éblouis , autour du kirsch en feu ,

Dans les flots de fumée avaient un pays bleu.

On blasphémait toujours quelqu'un ou quelque chose ;

Nous lisions , moi des vers boiteux , toi de la prose ;

Le poète pourtant, c'était toi. Le passé

Revient, je continue un récit commencé.

Donc, Prosper apparaît. Seize ans, avec un père Doué, pour son bonheur, d'un charmant caractère, Un père homme d'esprit , là , comme on n'en voit pas , Tout plein d'un vieux respect pour les quatre repas , Mais qui , fort dénué du revenu des princes, Trouvait bon de laisser son épouse aux provinces. Et puis une cousine au regard enragé Qui sortait chez le père aux grands jours de congé. Un démon de velours, une pensionnaire Belle de deux défauts : gâtée et poitrinaire. Petits pieds andalous, braise rougeâtre aux yeux, Corps de liane, bras d'ivoire, cheveux bleus.

Tout cela s'appelait Judith. La vierge, en somme, Eût fait par son sourire un empereur d'un homme. Prosper ne devint pas du tout empereur, mais n devint en revanche amoureux , ou jamais Homme ne désira ses belles chairs sans âme Et ce vide gonflé qu'emplit le mot de femme.

Il aimait à tel point , lui , qu'il en maigrissait. Comment la guérison arriva , Dieu le sait.

Ce fut d'abord un soir sous une allée ombreuse * Judith lui confia qu'elle était malheureuse, Que sa petite amie aimait un monsieur brun , Et qu'elle voudrait bien aimer aussi quelqu'un. Notez que ce jeune homme avait deux noirs complices De sa séduction , oui , deux moustaches lisses Comme une aile du cygne, et qu'il était rempli De politesse ; enfin un jeune homme accompli. Prosper lui répliqua : « Moi , je n'ai pas encore De moustaches ; mais, vois, ma lèvre se colore, Et j'en aurai bientôt. Si tu veux me laisser T'aimer, sois ma chère âme , et je vais t'embrasaer. »

Or, Judith objecta qu'elle avait eu la fièvre , Que les baisers laissaient des traces sur la lèvre. Et se mit en colère avec sa douce voix, Si bien que son cousin l'embrassa quatre fois. Puis elle n'osa plus se fâcher, dans la crainte D'être embrassée encor. Voyez quelle contrainte 1 Les choses allaient donc au mieux. S'il n'eût fallu Rentrer pour le souper, tu ne m'aurais pas lu Davantage. Judith était tout écarlate , Et Prosper enchanté rajustait sa cravate.

Le pater Anchises, qui commence à souffrir D'une superbe faim, a crié d'accourir,

Et jure qu'au serein on attrape du rhume.

Prosper prouve œntra que l'exercice allume L'appétit, et qu'aux nerfs il est quelquefois lx)n. Son père, là-dessus, découpe le jambon.

Que ton parfum est doux, ô suave caresse !

Bonheur que par l'amie escompte la maîtresse ! Ces deux regards remplis de billets doux, ces pieds Qui se cherchent tout bas, vainement épiés !

Oh! comme cet amour est un sublime moule Où toute âme d'enfant blanche et pure s'écoule! Oh I que tristes et longs passent les lendemains ! Gomme on invente alors, pour se tenir les mains. Quelque moyen nouveau que l'on ignorait! comme Le monde entier devient un immense hippodrome Où l'on court sans fatigue après le but! Et puis Tu sais, on va le soir regarder dans le puits La fleur qui de ses mains en passant est tombée. Je crois qu'on la prendrait d'une seule enjambée ! Gomme tout devient rose et doux ! Gomme on est fier Du vieux ruban flétri qu'elle portait hier 1 démence ineffable et qui nous fait renaître ! On en serait heureux, si quelqu'un pouvait l'être.

Pourquoi le cœur est-il si large et si profond Que nulle volupté n'en atteigne le fond?

Pourquoi , noyé des feux d'une humide paupière , Faut-il vouloir presser la coucheuse de pierre, Et d'où vient ce désir d'être déchiqueté Entre les doigts crochus de la Réalité?

Prosper avait pourtant une âme de poète ;

Mais de riches désirs bouillonnaient dans sa tète ,

Et ses sens lui disaient que ce n'est pas assez

De la communion des regards embrassés.

Souvent il s'en alla dans les bruyères sombres,

La nuit, s'asseoir tout seul au milieu des décombres ;

Il s'en alla gravir le pied fangeux des monts

Où les rocs dentelés semblent de noirs démons :

La lune aux yeux d'argent le fixait. La rosée

Pleurait de chastes pleurs sur sa bouche arrosée;

Tout semblait un joyau doux et silencieux ;

La terre d'émeraude et la turquoise aux cieux,

Et le frêle rameau tendant sa verte palme ;

Tout, excepté les sens de Prosper, était calme.

Au fait, comment rester tant de jour sans se voir? Vivre un jour sur huit jours, est-ce vivre ? Et le soir Se quitter I et sentir sur une froide couche La Solitude avec son baiser sur la bouche, Courtisane de marbre, et qui vient vous saisir Quand votre ami la chasse aux rires du plaisir I Et ces rêves menteurs ! Et ces nuits d'insomnie, Quand près du temple où dort la chère Polymnie On rôde , l'œil fixé sur le vieux mur éteint Qui des rayons du monde a préservé son teint !

Un grand homme inconnu, joueur de chezProcope, Me disait que le temps est un grand microscope : Prosper vint tant de fois examiner le mur, Que pour cet examen un soir le trouva mûr.

li vit qu'au résumé la pente était fort douce , Et les pierres d'en haut recouvertes de mousse. On pouvait sans péril assiéger le rempart , De ses réflexions à Judith il fit part.

L'enfant sourit tout bas, baissa sur les étoiles De ses pudiques yeux Tébène de leurs voiles , Et dit que là-dessus il fallait éclairer La sous-maitresse, afin qu'on le fît réparer. Prosper à ce mot-là devint rouge de honte.

Note qu'il était blond, poète et noble comte. Puis vinrent les serments^ les larmes, les combats. Elle écoutait si bien , et lui parlait si bas , Qu'à peine si la brise avec ses ailes d'ange Emporta quelques mots de ce céleste échange.

— Vous mè faites mourir. Monsieur I — Venez ici !

— Non, je te hais; va-t-en ! — Vous croyez? Grand merci !

— Et mon honneur, Monsieur! Un mur ! la belle histoire !

— Je t'aime 1 — Taisez-vous, démon ! — Un bras d'ivoire !

— Mais je n'y viendrai pas. — Des yeux à s'y noyer!

— Vousmentez, vous ! — Je t'aime ! — Oh ! le beau plaidoyer l Ici la brise encore passa silencieuse

En courbant les rameaux du saule et de l'yeuse.

— On peut, sans être vue, en un sombre peignoir....

— On ne peut pas, Monsieur! — S'échapper du dortoir.

— Je ne t'écoute plus. — Enfant! — Oh 1 dis, toi-même , Non, tu ne voudrais pas me perdre ainsi! — Je t'aime.

Ces pauvres amoureux n'ont pas d'autre raison ! Celle-là, par bonheur, est toujours de saison. Parlèrent-ils encor»? Je ne sais trop. La brise Ne les entendit plus. Mais, sur la pierre grise, Près du mur, dont la mousse a rongé les granits, Elle revint un soir baiser leurs fronts unis. Quelle joie, ô mon Dieu ! les heures solennelles, La nuit qu'ils éclairaient de leurs chaudes prunelles , Le parfum de la rose et la neige des lys, Tout envoyait le trouble à leui;^ cœurs amollis.

La brise soupirait entre eux deux. Leurs paroles Ne s'échangèrent plus, et puis leurs lèvres folles Confirmèrent tous bas les clauses de l'hymen Que la main de chacun jurait à l'autre main.

Ce fut comme un éclair où flambent deux nuages , Ineffable moment que la houle des âges Ne saurait arracher du cœur ! Car, si profond Qu'il soit, et quelque fiel qu'il élabore au fond , Quelque orage qu'un jour la passion y fasse , Ce rayon de soleil en dore la surface.

Oh 1 comme ils oubliaient le monde, cet égout ! Et leurs plaisirs d'enfant, et leurs mères, et tout! Comme au baptême saint des invisibles flammes Ils brûlaient leurs passés et retrempaient leurs âmes î Fut-ce un rare bonheur pour les sens enlacés? Certes , mais leurs plus grands plaisirs étaient passés : Car les plus doux transports sont dans l'inquiétude Dont les rêves s'en vont à la béatitude, Quand le cœur comprimé doute, et sous le surcroît Du doute, se replie et s'agenouille, et croit ! Mais quand l'illusion s'incarne tout entière Et que l'ange du rêve est devenu matière.

On ne sait plus alors ce qu'on en pensera.

C'est le provincial qui vient à l'Opéra Des clochers inconnus de sa verte campagne.

Il vient comme on viendrait au pays de Cocagne , Si bien que ni le chant, ni le public choisi, Ni le vol fabuleux de Carlotta Grisi, Ni les pâles Willis avec leurs maillots roses. Ne semblent à ses yeux de merveilleuses choses. Il rêvait tout moins beau, mais quelque chose encor, Et croyait au perron trouver des marches d'or.

C'est ainsi que l'espoir s'entoure de mensonges, Et que la passion est un pays de songes Où l'on va comme un homme enivré d'alcool.

Il semble qu'on va suivre un aigle dans son vol , Qu'on est grand, que la joie et ses rudes atteintes En râles convulsifs tordront les chairs éteintes , Qu'on se relèvera tout autre, mais souvent On se retrouve après Gros- Jean comme devant. Aussi lorsque j'ai soif de rage et de caresse. En un mot que je veux choisir une maîtresse Telle que le dieu grec les élève à son jeu , Une femme de lit, je m'inquiète peu Des petits pieds de reine et des yeux en amandes. Ce qu'il me faut à moi, ce sont les chairs flamandes Que dessinait Rubens de son hardi pinceau.

Quant à ces dona Sol aux tailles d'arbrisseau. Dont les cheveux pleureurs vont en rameaux de saules. C'est trop triste pour moi. Mais de laides épaules. Des jambes d'amazone et des bras sans défaut Et des muscles de fer, voilà ce qu'il me faut 1 Tant pis. Mais à mon sens, la Vénus Callipyge , Comme poème épique , est un, rare prodige.

Des bandeaux moyen-âge avec des yeux cernés Font de sombres profils d'archanges consternés ; -^ Mais cette lèvre rouge et ce sein qui frissonne, Ce port majestueux que la stature donne^ Ces hanches aux plis durs, ces robustes appas , Qui vous les donnera, si vous n'en ayyj^pas?

Il faut avoir jauni dans un cachot bien sombre Où de pâles serpents se caressent à l'ombre , Pour bien savourer l'air et la beauté des cieux. On se blase sur tout, sur l'azur des yeux bleus ,

Sur le scribe fécond, sur le pâté d'anguille,

Et sur la canzona d'une rieuse fille ;

Et toutes les beautés auxquelles nous croyons

Tombent au souffle impur des désillusions.

Le grand héros devient voleur. L'économiste

Nous paraît à la fin un horrible banquiste,

Le philanthrope un sot, l'avocat un pantin,

L'artiste un bateleur, la vierge une catin.

L'astronome savant un fou dans -les étoiles.

Le coloriste habile un barbouilleur de toiles ,

Les souvenirs aimés deviennent des fardeaux ,

Et les pauvres honteux achètent des landaus.

L'espérance se fait un chagrin près d'éclore ,

L'amour un impudent marché, le météore

Un lampion fumeux accroupi sur un if.

Des seins fermes et lourds, au moins, c'est positif.

Quoique Prosper n'eût pas dans cette nuit peut-être , Trouvé tout le bonheur qu'il osa se promettre , Lorsque le blond Phœbus parut à l'horizon , Il partit, mais laissant son cœur à la maison , Si bien que l'on trouva sa démarche légère.

Puis il vécut ensuite au sein d'une atmosphère De bagues en cheveux, de pe'tits billets doux, Eden de souvenirs, de fleurs, de rendez-vous, Qui put, malgré l'effort de la fortune humaine, Comme dans la chanson , durer une semaine.

Quoi, huit jours seulement! C'est bien peu, diras-tu Etre huit jours ^le est presque une vertu :

D'abord on a le temps d'^rire plusieurs stances Quand on ^'aime huit jours. Et puis les circonstances Viennent souvent forcer à se quitter plus tôt Qu'on ne veut. Le malheur est un grand paletot

Qu'endosse tour à tour chaque homme, et que sans honte

Prosper doit endosser à cet endroit du conte.

Ce conte, pour toi seul, ami, je lai rimé ;

Mais si je Tavais fait pour qu'il fût imprimé ,

.le sortirais un peu mes mains de la coulisse

Pour les joindre en prière aux pieds de ma lectrice ,

Petits pieds que je vois, enchâssés de velours.

Mollement endormis sur des coussins bien lourds ;

("harmante caution pour répondre du reste.

Puis en levant les yeux, je verrais sans conteste

Un visage adomé d'un éclat non pareil,

Un front d'ivoire mat et des yeux de soleil ;

Puis un spencer gonflé, puis sur un flanc qui ploie.

Retombant en anneaux, de lourds cheveux de soie.

Je serais fort ému lorsque je la verrais.

Mais je crois que voici ce que je lui dirais :

ma dame d'amour! mon amante inconnue,

Vous que l'illusion me fait amante et nue,

Oh 1 si, réalisant tous mes rêves de fou,

Vous me vouliez jeter les bras autour du cou

Comme d'un collier d'or les branches gracieuses,

Et me donner huit nuits de vos nuits amoureuses,

Ma dame , sur l'honneur , je m'en contenterais !

Voilà, mon cher Armand, ce que je lui dirais.

Enfin, comment cessa ce bonheur éphémère?

C^la vint de Prosper. Qui l'aurait cru ? Sa mère Mourut tout justement à cette époque-là.

Or, elle avait un frère aîné, qu'on rappela D'exil en mil huit cent quatorze. Un gentilhomme Très-entiché des fleurs de lys , et brave comme , Bayard, au temps jadis fort bien vu de la cour, La digne sœur et lui se chérissaient, et pour

Se réunir encore dans la main où Ton tremble

Et ne pas se quitter, ils moururent ensemble

De vieillesse. Prosper fut contraint de partir

Pour recueillir avec des sanglots de martyr

L'héritage de Toncle , un fort bel héritage

Qui n'aurait pas tenu de Penafiel au Tage.

Quitte enfin des devoirs tristes et doux, que feu

Notre oncle, s'il fut riche, impose à son neveu,

Il s'entoura d'un crêpe, et prit la malle-poste,

Triste comme un « lépreux de la cité d'Aoste. »

En arrivant, il trouve aussi, quel coup du sort!

Que son vertueux père était tout à fait mort.

Que de morts à la fois ! c'est comme un mélodrame

Où les trépas fameux s'impriment à la rame.

Bel art au nom duquel Dennery mérita

La croix ! Prosper pleura beaucoup , mais hérita.

C'est un beaume aux chagrins les plus cuisants. En somme

Il eut trouvé lauteur de ses jours un brave homme,

Si ce pauvre vieillard à ses derniers moments.

Quoiqu'il eût toujours eu les meilleurs sentiments,

Ne se fût laissé faire une bévue exquise .

Que fit-il donc au fait?... Ah, oui! Judith, marquise.

Afin qu'elle eût un père avec un bel hôtel.

Lui-même il la mena toute blanche à l'autel.

Quant à son jeune époux, ce fut un diplomate Haut, sec, raide, pompeux^ monté dans sa cravate, Droit comme un lys , couvert de croix , éblouissant , Et portant de sinople au griffon d'or yssant Du chef; d'ailleurs sauvage, aimant la solitude, Et voyageant toujours; mais ayant l'habitude Mauvaise, de rentrer dans sa demeure à pas De loup, toutes les fois qu'on ne l'attendait pas.

54 LIVBE PREMIKR

Pour les fleurs sans parfum, le satin et le cierge, Judith oublia donc tous ses serments de vierge? Son cœur fut donc un gouffre où Ton pouvait plonger Ses rêves, sans que rien ne dût y surnager ?

Peut-être. Elle ne vit dans ce commerce infâme Qu'un moyen tout trouvé de jouer à la dame.

Elle eut de fins chevaux, des villas, des palais , Du drap rouge fort cher sur des corps de valets , Et fit merveille au bois avec ses équipages.

Les médisants ont dit qu'elle eut même des pages.

Aussi ne parlons pas de ces pensionnats Où Ton a le secret de charmants incarnats Pour se faire monter la pudeur au visage, Lorsqu'un œil indiscret vous fixe le corsage. Oh ! si quelqu'un lisait sous vos regards baissés Tous les impurs désirs dont vous vous enlacez , Courtisanes d'esprit, filles dont le corps chaste Survit à peine au cœur que la tète dévaste !

Tristes virginités, vertus sans lendemain, Qui laissez vos lambeaux aux buissons du chemin ! Ecoute, le hasard, ou bien les dieux prospères M'ont fait vivre un instant dans un de ces repaires. J'y cherchais un écho des chants du paradis.

N'aurais-tu pas pensé comme je pensais, dis? Eh bien, souvent, le soir, caché sous des charmilles, J'ai surpris le secret de quelques blondes filles. J'écoutais inquiet, presque comme un amant, Et j'ai senti le rouge à ma face. Vraiment Il se murmure là des discours dont l'exorde Sotilèverait le cœur aux danseuses de corde ! Puis, c'est là qu'on apprend le sourire qui mord Et l'art si compliqué de mentir sans remord. i

Ne crois pas que Judith fût onc embarrassée Pour dire à son cousin qu'on l'avait tant forcée Qu'elle n'avait pas pu refuser cet oison.

Prosper lui répliqua : « Vous avez bien raison , Et ce n'çst après tout qu'une affaire de forme, Car un époux marquis reste, pourvu qu'il dorme , Un meuble de salon à ne pas dédaigner.

Mais un ancien amour permet d'égratigner Le parchemin jauni des clauses conjugales, Sans blesser les vertus les plus théologales. »

Tu sais que tous les deux aimaient à discuter, Car nous les avons vus autrefois affronter Les chances du serein sous une allée ombreuse Où la brise courbait les saules et l'yeuse ; Tu sais que, tous les deux, après ces beaux discours, Nous les avons trouvés dans des spasmes bien courts Au fond d'un vieux jardin, sur le banc, dont la mousse Empruntait à Phœbé sa lueur pâle et douce.

Après les pourparlers dont il s'agit ici , Nous devons comme alors les retrouver aussi.

Non pas dans un jardin, nous sommes en décembre, Mais au fond d'un boudoir rose et parfumé d'ambre, Avec de gros coussins vêtus de velours verts, Conmie on aime à les voir dans le cœur des hivers ; Boudoir fort isolé, n'ayant pour toute issue Qu'une fenêtre haute assise sur la rue.

La Nymphe du foyer devient rouge, le thé Par Judith elle-même est bientôt appelé.

Et dans les flacons d'or le vin de Syracuse Offre aux jeunes amants une charmante excuse De toutes les pudeurs qu'ils pourraient oublier. Oh ! quel désir aigu les vint alors lier 1

Qu'ils allaient bien mourir dans ces voluptés sombres Que l'ange de la nuit caresse de ses ombres, Et dont ils connaissaient l'extase jusqu'au fond l Mais voilà le mari, diplomate profond, Qui revient tout-à-coup comme l'homme de pierre, ( La rime est de Boileau,) dans le Festin de Pierre. Deux hommes sur les bras alors qu'on en veut un, Certes, cela doit être un conflit importun ; On se souhaiterait dans une autre hémisphère. Pas de cachette hélas ! Que résoudre? Que foire? Encore, à l'Ambigu-Comique, ce serait Facile, on trouverait un passage secret Dans un mur féodal. Se tuer l'un ou l'autre Sans pouvoir seulement dire de patenôtre, .

C'est un moyen fossile et maintenant honni ; D'ailleurs cela serait imité d'Ântony.

Puis, Judith n'était pas de ces femmes novices Qui prouvent leur amour avec des sacrifices.

Et qui donnent leur vie, en faisantpeu de cas. Elle jeta la lampe avec un grand fracas, Et se mit à rugir ce cri de rage folle Dont seule a le secret la femme qu'on viole.

Là-dessus entra, fier comme un toréador.

Un suisse vert-lézard caparaçonné d'or.

Qui, jaloux de servir les vertus de Madame, Pour la première fois sut dégainer sa lame. . Comme tous les chasseurs, ce fat malencontreux Des pieds de sa maîtresse était fort amoureux ; O fut donc comme un tigre altéré de carnage Qu'il arrêta Prosper, et, contre tout usage , Le jeta sans façon par la fenêtre, avant De regarder au moins s'il faisait trop de vent.

Madame, quand parut son noble misanthrope, Eut tout juste le temps de tomber en syncope, Comme une Sémélé devant son Jupiter.

Le raide commandeur demanda de l'éther.

L'événement courut le lendemain. La presse.

Pour gloser sans mesure oublia sa paresse ; On en parla beaucoup dans de nobles séjours , Et Judith fut malade au moins quinze grands jours. Descendons si tu veux dans la rue, où la neige Étend sur le pavé son manteau de Norwège.

Quand le pauvre Prosper reprit un peu ses sens Et vit autour de lui s'attrouper les passants. Il se trouva meurtri sur des angles de glace, Où nous le laisserons sans le bouger de place. C'est notre bon plaisir, encor pour quelques vers. D'autant qu'on se fatigue à ces récits divers. Et qu'il me faut quitter la mystique ceinture, Car nous avons ce soir bal à la préfecture.

Déjà le Jacquemart, Quasimodo de plomb.

Vient de sonner dix coups avec beaucoup d'aplomb , L'ancien hôtel Saincy s'entrouvre et s'illumine. Et mille senoras à la superbe mine S'y rendent, en passant par le pompeux séjour Né sous le consulat de monsieur de Champflour.

Faut-il continuer ? Je n'en ai guère envie.

Le malheureux Prosper ! c-omme en pendant sa vie A des lèvres de femme, il s'étoit bien trompé ! Notre terre promise est un roc escarpé :

Il ne le savait pad ; mais avoir fait son rêve D*un poème d'amour qu'une autre main achève , Être sorti vivant de son passé caduc, Avoir fouillé son cœur pour en donner le suc, Et n|avoir en retour que deux nuits pour sa liste, C'est à se faire eunuque, athée, ou journaliste !

Les femmes, j'en suis sûr, auraient absous Judith De ses petits péchés. Mais Prosper la maudit : C'était de mauvais goût. Peut-être ai-je moi-même, Dans un de ces moments de souffrance suprême Où le cœur tout broyé saigne encore et s'émeut, Maudit une Judith qui s'appelait Yseult !

Mais pourquoi réveiller ce souvenir stérile?

Ce que je fis alors nous est fort inutile Au bout du conte bleu qui nous intéressait.

Disons ce qu'il advint de Prosper. Qui le sait? Comme un sombre plongeur qui se confie aux lames, 11 s'engouffra vivant dans une mer de femmes, Festonna ses rideaux d'actrices et de rats, Et devint très-couru dans les deux Opéras.

Frêles roseaux de cœur comme aux pierres gothiques. Types germains coulés dans les moules celtiques. Bacchantes de Toscane à la parole d'or.

Pensives Lélias qui cherchaient leur Trenmor , Elvires aux pieds fins, bijoux d'Andalousie, Vierges à l'œil fendu sous le surmé d'Asie, Il sut tout effeuiller en critique de goût, Et, quand il n'eut plus rien à donner, il eut tout. Il eut, n'espère pas que je les enregistre.

Au Théâtre Français l'amante d'un ministre, A l'Opéra, je crois, celle du directeur D'alors. Aux environs, la femme d'un auteur

Dramatique, et Fanny, la fille aux lèvres rouges, Dont la voix eût pâmé les morts, et, dans les bouges, Ëléonore, Esther, Léontine et Jenny.

Si je te disais tout quand aurais-jefim?

Ce serait trop. D'autant que, grâce à ces astuces, Il trouva des vertus et des princesses russes. Qu'il serait dangereux de nommer pour raison D'époux, et dont je veux respecter le blason.

D'ailleurs tout ce plaisir est rampant et livide ; Avant de s'enivrer on voit la coupe vide.

Tandis que le vautour, le souvenir vainqueur Vous broie incessamment de ses griffes le cœur. Oh ! quelle chose aimée alors semblerait douce? Est-ce l'eau, le zéphir, la lumière, la mousse, Ou le givre odorant des amandiers fleuris?

Prosper le blond rêveur n'avait trouvé de prix A tous ces charmes nus de la jeune Nature Que lorsqu'à son amie ils servaient de parure. Tout est décoloré, discordant et fatal A présent, tout se tait. Le ruisseau de cristal? Il courait sur ses pieds délicats. Le vieux saule? Il penchait ses rameaux jusqu'à sa blanche épaule. La brise ? Elle apportait en passant dans sa voix , La chanson du vieux pâtre et l'haleine des bois. Les fleurs? Ils en avaient effeuillé les corolles Pour y lire tout bas des espérances folles.

Les chants ? Ils les chantaient ensemble. Le soleil ? Que de fois éblouis de son éclat vermeil.

Étendus sur Ja mousse, abrités, seuls au monde. Ils l'avaient vu mourir dans un baiser de l'onde ! Chaque pas, chaque souffle était un souvenir De ce bonheur enfui pour ne plus revenir :

Mais au fait, je m'arrête à faire de Téglogue Tandis que mon héros emplit son catalogue.

Pui&-je suivre ses pas jusqu'au pays Latin.

Et dire ce qu'il dut souffrir un beau matin Pour demander du calme à la philosophie Que démontre là-bas quelque brune Sophie ?

Puis-je écrire les noms d'Annette et de Clara, Cette autre Dolorès? Rira bien qui rira Le dernier. La débauche à la fin vous enlace Entre ses bras de fer que nul mortel ne lasse, Et don Juan court au gouffre entrouvert sous ses pas. A propos , connais- tu , qui ne la connaît pas ? (On la chante à présent jusques dans Pampelune), Cette moisson de lys , blanche comme la lune , Qu'un païen surnomma Phœbé, pour sa pâleur?

Quelle Nymphe! souvent, par goût pour la couleur Locale , étincelait parmi sa chevelure , Masse de diamants d'une farouche allure , Un croissant tout en feu , par Janisset courbé. Prosper la posséda , cette épique Phœbé Dont chaque nuit absorbe, au dire de la ville, Dix hommes, vingt flacons pleins, et cinquante mille Francs. Oui, tout cela tombe en poudre sous ses doigts Comme un vieil oripeau décousu. Mais tu dois En avoir entendu souvent parler : c'est elle Qui , je ne sais pourquoi, se mit dans la cervelle De tuer sans péril deux fats, et seulement Pendant huit jours entiers prit chacun pour amant. Entre toutes, ce fut celle de ses maîtresses Que Prosper préféra, peut-être pour les tresses De cheveux, qui gênaient sa marche, ou les contours De sa robe, sculptés par des ciseaux d'Amours,

Peut-être pour ses yeux ou ses faunes vieux-Sèvi'es,

Peut-être pour ses chats, peut-être pour ses lèvres.

Belle femme, elle était bonne fille. Il la prit

Noblement, sans façon. Puis, ils eurent l'esprit

De se quitter sitôt que le miel de la coupe

Fut au bout, estimant tous les deux qu'une troupe t -«

De Bohèmes en sait là-dessus plus qu'un roi. ,

Mais s'ils se rencontraient devant le café Foy,

Ou qu'ils fussent lassés de leurs plaisirs vulgaires,

Car les gens du commun ne les amusaient guères,'

S'ils désiraient un soir sortir de leur milieu.

Si Prosper, au sortir des tréteaux Richelieu,

Voulait pour se guérir voir un vrai corps de reine, '

Alors ils s'en allaient ensemble. L'Hippocrène

Est un mot à côté de cette femme-là :

C'est un fait positif, qu'en ses jours de gala

D'un triste portefaix elle eût fait un poète,

Par son étreinte morne et ses poses de tête.

La source court au fleuve, et la fange à Tégout. Tu dois le remarquer, l'esprit et le bon goût S'unissent d'ordinaire aux formes les plus pures. Phœbé le prouve bien. Ni l'or, ni les guipures Ne cachent son beau cou, mais un camélia S'embaume à ses cheveux, et, comme Cynthia, Cette calme Romaine j hélas î trop tard venue, « Sa plus belle parure étant de rester nue.

Deux robes seulement forment tous ses atours. L'une de moire blanche et l'autre de velours.» Tout chez elle est parfait pour l'amour idolâtre. Pas de livres, d'albums, ni de sculpture en plâftre, Mais une Danaë peinte par Titien , Inestimable corps qu'elle a payé du sien,

De bons divans d'indienne avec des cordeletles Et de lourds oreillers, et, comme statuettes, Deux seulement en marbre et semblant percer lair : Carlotta la divine, et la rieuse Ellsler ; . ' ' Du vin dans des flacons, et près des pipes d'ambre

/ % Les verres de Bohème. Au plancher de la chambre

^ > . Pas de riches tapis d'un goût luxuriant,

Mais une fraîche natte en paille d'Orient.

C'est là que les pieds nus, et la pipe allumée, Prosper s'environnait d'une blanche fumée, Et, les yeux de la reine épanouis sur lui, Comme un autre iËnéas racontait son ennui :

— « Par Hercule! dit-il, depuis deux ans, ma chère, • « Je me gorge d'amour, d'or et de bonne chère, « Et je trouve l'or vil, et les dégoûts bien prompts. « — Si tu veux, dit Phœbé, nous nous enivrerons. « — Je me suis réveillé repu sur tant de couches, « Que ces femmes me sont insipides. Leurs bouches « Me sont froides I Du vin ! verse tout le flacon ! « S'il me fallait encor passer par un balcon, « Peutrétre que ces nuits me sembleraient plus drôles ; (( Mais tous ces bons époux savent si bien leurs rôles, « Que l'on entre aujourd'hui par la porte. Vraiment « On a l'air d'un laquais, et non pas d'un amant. « Ce vin fade m'endort!... Quel contre-sens que l'âme! « — Si tu veux, dit Phœbé, nous dormirons. — femme ! « Tu ne comprends donc pas que pour moi tout est mort, « Et qu'on est bien heureux, ma Blanche 1 quand on dort. « Vois-tu Dieu m'avait fait pour une seule chose, « Pour un amour d'enfant, une pauvre fleur close, « Et mon souille s'envole à la fleur que j'aimais. « — Cueille-la, dit Phœbé. — Ne me parle jamais.

« Femme, de cette enfant, car elle est morte. Approche « Ta joue. Oh ! non ta lèvre est trop froide. Une roche « Dans un gouffre, vraiment c'est mop cœur, ô Phœbé. a — Mo, réponditrelle, il faut vous faire abbé. »

Il ne répliqua pas et ralluma sa pipe.

C'était une habitude, et de plus un principe Chez lui, de la fumer quand il ne trouvait rien A dire. Et dans le fait, c'est le suprême bien. Oh 1 si dans mon réduit j'avais la douce natte De Phœbé, ses bras blancs et sa lèvre écarlate. De plus une chibouque avec du tabac frais, C'est pour le jugement que je ine lèverais.

Les gens les plus heureux que notre terre porte Sont le Turc et sa pipe accroupis sur leur porte. Mais il faut être Turc pour prendre ce parti. Après quelques instants, Prosper était parti Pour suivre le torrent de ses bonnes fortunes. Les pommes de l'Ëden deviennent fort communes, Et tous les tours d'alcôve on les a si bien lus. Que c'est tout naturel ; je n'en parlerai plus. n faut, pour terminer ce drame épouvantable.

Qu'enfin Polichinelle aille aux griffes du diable, Et qu'en baissant la toile on sente le roussi. J'ai promis à Don Juan sa foudre. La voici :

Ce fut une Lorette, un être d'antithèse Au corps pelotonné comme une chatte anglaise ; Le visage suave et rose, mais les yeux Cruels, et reflétant l'enfer plus que les cieux. Sa voix était limpide et pleine d'harmonie Comme un frémissement des lyres d'Ionie ; Ses cheveux étaient doux, ses doigts petits et longs, Ses pieds se meurtrissaient aux tapis des salons,

Ajoutez un corps mincO) une allure mignonne Et des ongles rosés, vous aurez la Moderne, Une de ces beautés dont on baise la main Respectueusement, au faubourg Saint-Germain.

Son nez grec, ses sourcils arqués, ses dents d'opale, Tout était jeune et beau, sauf cette. lèvre pâle Qu'un sourire funèbre éclairait. En tous temps, Même sous les rayons du soleil de printemps, Elle était enterrée au sein d'une fourrure Toute blanche, et semblait mourir. Une torture Etrange, se peignait dans son regard. On dit Que dans l'ombre elle avait ce triangle maudit Que le doigt de Dieu trace au front des mauvais anges.

Était-elle arrachée à ces noires phalanges Qui tombèrent un jour de la nue aux flancs d'or? Peut-être. Je ne sais. Mais on disait encor Avoir su vaguement des vieillards que leurs pères L'avaient vue autrefois en des temps plus prospères, Alors *qu'illuminée aux splendeurs de son nom, La noblesse dorait Versaille et Trianon, Alors que les Iris et les belles Glimènes Jusques au madrigal se faisaient inhumaines, Et plus tard, quand la fîère et belle Taiien Marchait, tunique au vent, sans voile et sans lien. Au fait nous avons lu bien souvent te Vampire Du grand poète ; eh bien, cette femme était pire Encore, étant vampire et femme. On ne pouvait Relever un front pur des plis de son chevet.

Or, Prosper y posa sa tête. Si l'histoire Est fausse, je ne sais. Mais ce qui m'y fait croire, C'est qu'en touchant Alice on sentait un frisson, Que sa lèvre semblait froide comme un glaçon.

Et que, coaune le tigre après un jour de jeûne, Son regard aspirait ardemment le sang jeune.

Oh ! trois fois malheureux et perdu sans espoir L'homme de cœur qui prend une femme un beau soir, Et, laissant de côté le reste, vit en elle Seulement, abrité du monde sous son aile 1 Celle dont il s'agit savait bien son métier D'orfraie et de sangsue, et, comme Tusurier, Dans ses ongles d'onyx retenait sa victime Tant qu'elle était encore aux trois quarts de l'abîme. Un jour pourtant, Prosper, qu'elle avait laissé seul, Faute étrange! sortit vivant de son linceul.

Il alla se poser auprès d'une fenêtre Ouverte, et quand l'air pur eut un peu fait renaître Sa pensée, il voulut se regarder en lui.

Et recula de peur quand le rayon eut lui.

Car il avait senti déjà que dans son âme Tout était consumé sous cette impure flamme, . Que de son être ancien tout était, déjà mort, Tout, l'espoir et le doute, et même le remord.

Alors il se rendit chez la Phœbé, l'ancienne Maîtresse de trois rois couronnés, et la sienne, Pour savoir si l'airain de ce corps indompté Le ferait vivre encor à quelque volupté.

Belle conclusion et digne de l'exorde :

Sa lyre était aussi brisée à cette corde.

Si Uen que la Phœbé dit, le bras étendu Sur lui : « Poveretto ! comme on me l'a rendu l »

Là, d*un coup de sifflet, nous transportons la scène

En dépit d'Aristote, au pays d'outre-Seine.

mon pays Latin I vieux pays désolé

D*où le siècle sans plume un jour s'est envolé,

Moi , le dernier de tous, je te reste, et je t'aime 1

J'aime tes boulevards, verdoyant diadème,

Ton fleuve morne et sourd, et ses courants flanqués

De vieux murs de granit où s'endorment les quais,

J'aime sur ses piliers ta jsvelte cathédrale,

Où, debout, au sommet de l'iounense spirale.

Nous voyons grimacer quelque Quasimodo.

Avant ton Panthéon, palais de gloires mortes,

J'aime ton hôpital, la maison aux deux portes :

L'une par où l'on vient, escorté de douleurs,

Jusqu'à ces lits souillés qu'on lave de ses pleurs,

Comme Jésus sa croix ; l'autre, dernier refuge

Où nous trouve la mort pour nous mener au juge !

Et souvent je pensais, en rêvant dans ce lieu

Où se mêlent les voix des mourants et de Dieu,

Que pour ceux dont le cœur sort vierge de ses langes,

Notre calvaire touche aux demeures des anges.

Assis sur une pierre, et le front dans les mains, Je repassais en moi tous ces rêves humains.

Je cherchais à fixer de mon esprit superbe Le problême infini de la Chair et du Verbe ; Je voulais commenter l'impérissable Loi, Pauvre fou que j'étais ! et disséquer la Foi : Connaître la liqueur en en brisant le vase !

Et la Nuit m'eût trouvé dans cette même extase Si des prêtres camards se rendant au lutrin Ne m'eussent fait douter du maître souverain. Alors de Maria passant à Cydalise

Et cherchant le théâtre au sortir de l'église, Je flânais lentement tout le long du chemin Jusqu'à mon Odéon, ce colosse romain, €e vaste amphitéâtre aux moulures massives, A Tair grave, où les voix sortent pleines et vives, Où de Içur ciel doré Poquelin et Shakspear Semblent en nous voyant pousser un long soupir, Temple où la Melpomène est vaste comme un monde, Et jetait en un jour, vieille Muse féconde !

A ce monstre affamé qu'on nomme le Public, Deux Talmas à la fois^ Bocage et Frederick 1

Et, comme deux enfants qu'on flatte et qu'on câline , La Muse les berçait sur sa large poitrine , Et ne pHa jamais, tant ses reins étaient forts ! Aux coups passionnés de leurs rudes efforts!

Oui, malgré les regards de la foule béante.

Elle ne put faiblir, la robuste géante. Que sous les lourds baisers des éléphants-Harel. J'ai toujours, pour ma part, trouvé surnaturel De voir ces animaux jouer la tragédie.

C'est là ma bête noire, et ma foi, quoi qu'on die, Comme dit Trissotin, j'aime mieux Beauvallet. D'ailleurs, tout ce qui vient d'Afrique nie déplaît, Sauf ces brunes Fellahs dont la mamelle antique Est d'un bronze charnu qui perce une tunique. Aussi, quand par hasard ce souvenir me vint, Je prenais mon chapeau quatorze fois sur vingt. Et pour le Luxembourg, dédaigneux et folâtre. Mon jardin, je quittais, TOdéon, mon théâtre.

Dans tout ce qu'on me voit écrire^ en général, Mais surtout dans les vers de ce conte moral, J'abuse sans pudeur du mot suave : faime.

Ces répétitions me font un tort extrême.

Mais nous voici venus au jardin azuré,

Et c'est surtout pour lui que j*en abuserai.

Car lorsque j'eus quinze ans, que mes fecultés lasses

Secouèrent un jour la poussière des classes,

Ce fut lui qui d'abord m'enseigna mon métier,

Et je voudrais lui faire un livre tout entier.

J'aime son bassin vert aux cygnes blancs, ses marbres Se détachant au loin sur le velours des arbres, Ses coupes sur des bras d'Amours, riche travail. Où le géranium peint ses fleurs de corail ; Et ses petits jardins de mosaïque, cases Qui servent d'oasis à madame Decazes.

Pour moi, je n'en suis pas fâché. Car, quelque pair Que soit répoux qu'on a, l'on est femme ; et dans l'air Bien n'est hai-monieux comme un souille de femme. Vous en souvenez- vous, Yseult la grande dame ? Ce fut là le berceau de nos jeunes amours, C'est là qu'au mois de mai vous alliez tous les jours, Une fleur à la main, vous asseoir la première Sur la terrasse, près du vieux balcon de pierre. Et lorsque j'arrivais aussi, par un hasard Si bien prévu la veille, alors votre regard Me saluait au loin d'une moue enfantine.

Moi, le front incliné jusques à la poitrine.

Je venais saluer votre mère, et souvent Elle me retenait à ses côtés. Savant Diplomate, nourri du langage des Codes, Je savais, au besoin, causer parure ou modes, Et, près d'un vieux parent arrivé du Congo, Faire des calembourgs contre Victor Hugo.

Mais si pour un instant nos mères isolées

Me laissaient votre bras dans les longues allées. Oh ! cGQime tous les deux, en nous serrant la main, Nous prenions du bonheur jusques au lendemain 1 -Hélas! où s'envola cette rapide ivresse?

Maintenant, chaque été, l'ombre qui vous caresse Est celle d'un séjour d'eaux quelconques, et moi Je me suis fait mener, je ne sais trop pourquoi. Dans un manoir antique, où je m'amuse comme On s'amuse à chasser, quand on est gentilhomme. J'ai tué des perdreaux, j'ai beaucoup réfléchi, Et j'attends assez mal la saison de Vichy.

Or, fussé-je au Moullan, ou bien chez les Tungouses, Au Kiatchta, pays des amantes jalouses, Ou chez les Beloutchis, ou chez les Hottentots, Vielles de toute presse et de tous paletots.

Mon cœur s'envolerait à ce riant ombrage Où nous étions si fous. Pourquoi devient-on sage !

Vous savez comme l'herbe était verte ! Au bassin Gomme l'eau s'écoulait fraîche et pure du sein De la nymphe sculptée aux admirables poses.

Et comme chaque brise était pleine de roses ! Oh ! lorsqu'aux bords aimés l'ancre à la forte dent Mordra, si je reviens entier, sans accident, Du char jaune-serin des postillons hilares, C'est dans ce quartier-là que dormiront mes Lares. Ce sera pour toujours alors, jusqu'au cercueil. Car, sinon la Fortune assise sur le seuil.

Je trouverai du moins ma chère solitude, Si douce pour l'amour, et douce pour l'étude. Loin du fracas bourgeois de la cité d'Antin, Je lirai près du feu mon poète latin ; Je tâcherai surtout, sans être aristocrate, /

De choisir mes amis comme faisait Socrate, •Écoutant auprès d*eux s'enfuir l'heure et, les soirs, Allant rendre visite à mes monuments noirs.

J'entendrai sous le vent crier leurs* girouettes, Je verrai devant moi leurs longues silhouettes Découper leur contour dans un ciel sombre et pur Et jeter lentement leur ombre sur le mur.

Près de ces grands hôtels au style large et vaste, Tombeaux cycbpéens qu$ le temps seul dévaste, Je trouverai toujours mon banc presque détruit Où l'on écoute en paix l'haleine de la Nuit.

Là s'enfle librement la pleine consonnance Du bruit harmonieux que produit le silence Et le parfum léger des folles nappes d'air.

Puis, lorsque du sein glauque où le tenait la Mer S'élance l'Astre blond, et qu'aux jeunes nuées Il met des corsets d'or comme aux prostituées, La cité des vieux noms s'embrase, et son réveil Met dans les arbres noirs des éclairs d'or vermeil. Seulement à son front plus d'un noble édifice A, comme un nid d'oiseaux que le lierre tapisse, Une pauvre mansarde amante de rayons, Qui s'ouvre de bonne heure aux mille illusions. Là quelque étudiant, sans crainte et sans envie. Voit couler à ses pieds le flot noir de la vie Et jette l'avenir aux chances du destin.

Pauvres petits palais de ce pays Latin Si dédaigneusement jeté sur une rive.

Quand on vous a quittés tout jeune, et qu'on arrive A votre seuil, plus tard, le cœur bat vite, allez i

Or, retrouvant par là tous ses jours envolés, Notre héros treftiblait comme un soir de décembre,

Car il tournait la clef de la petite chambre

Où s'étaient écoulés ses beaux jours. Si hardi

Qu'il fût, son front devint pâle, et, tout étourdi,

Il alla s'appuyer contre un mur. Sa méhioire

Pleurait en s'éveillant, et ses rêves de gloire

Venaient, spectres hagards, passer devant ses yeux.

H les avait quittés si jeune 1 lui si vieux

Maintenant, pour jeter aux caprices d'une onde

Perfide, ses trésors, et demander au monde

Une place au festin du bonheur inconnu !

Tu sais, mon pauvre Armand, comme il est revenu.

Bien des flots ont passé sur lui. Bien des tourmentes

Ont fait craquer son verre aux dents de ses amantes ;

L'homme de pierre attend. Le vautour a rongé

Dans son cœur, jusqu'au fond. Pourtant rien n'est changé

Dans la chambre : l'étoffe aux antiques ramages ,

Les meubles vermoulus et les vieilles images

Sont là : maître Wolframb, Hamlet dans son manteau

Noir, les Amarillys mourantes de Watteau,

Sur le bahut sculpté la grande Vénus grecque,

Et les in-folio dans la bibliothèque.

Dire ce qu'éprouva notrg Prosper auprès De tous ces chers bijoux d'enfant, je ne pourrais ; Surtout lorsqu'il trouva recouvertes de crasses, Au fond de son bureau ses vieilles paperasses. Car toute sa jeunesse au riant souvenir Était dans ces feuillets épars, et revenir Sur le passé, c'est vivre une autre fois. La folle Du logis s'éveillait, et sa blonde parole Semblait douce à l'enfant comme un zéphyr de mai. Alors, comme autrefois le héros enfermé Près des vierges, frémit au son rauque des armes,

Prosper, sorti plus grand d'une baptême de larmes, Se sentir tressaillir une plume à la main.

Le poème qu'il lit, tu le liras demain.

Tu verras si la fin mise pour tout le monde, Doit varier, pour peu que Judith y réponde ; Tu sauras si le gouffre où ce cœur est tombé Profondément, au point d*émouvoir la Phœbé, A laissé surnager quelques flots d'ambroisie. Et si l'enfant est mort pour toute poésie Comme pour tout amour. Quelques-uns ont écrit, Gens profonds, que la forme a sauvé son esprit, Et que, lar rime aidant , la Vénus Callipyge A mis sa lèvre chaude à ce sang qui se fige.

D'autres disent tout bas qu'à ses mille revers Il ajoute celui de se tromper en vers, Que, sentant son cœur vide et faux, il se décide A chercher lentement le plus noir suicide, Et que pour mieux tuer lexistence et le moi, Il se fait substitut du procureur du roi.

AMOURS DTSEULT

C'est là qu'elle priait. Là, sur ces froides dalles Où je foule à mes pieds cent tombes féodales. L'église étincelait de la pompe des soirs, D'orgues, de chants divins, d'étoffes', d'encensoirs Et de beaux corps de femme à genoux sur la pierre. Mais je n'entendais qu'elle et sa douce prière ; Et , lorsqu'elle partit , au vide de mon cœur Il me sembla d'abord que du milieu du chœur Un ange de sculpture aux formes immortelles Quittait sa stalle sombre en déployant ses ailes !

Quel souffle créateur fait éclore mou ftme ?

Quels deux ont déroulé leurs nappes de saphir ? Quel espoir inconnu m'anime ? Quel zéphir A jeté dans ma vie un doux parfum de femme?

Pourquoi chercher dans Tombre un rayon pur de flamme Et vouloir arrêter le rêve qui va fuir, Gomme le corail rouge et les perles d'Ophir Que serre le plongeur sous une ardente lame 1

En vain , de ma pensée effarouchant Fessor, Je veux de vos yeux noirs et de vos ailes d'or L'arracher, sur vos pas la rêveuse s'envole.

Et , pour que mon tourment renaisse, ardent phénix , J'enferme dans mon cœur votre blonde parole Comme un baume onctueux dans un vase d'onyx.

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