LA PROPHÉTIE DE CALCHAS
Au comte Alfred de Vigny
CEPENDANT que les Grecs assemblés devant Troie Buvaient à ses trésors de festin en festin, Et, les regards fixés sur cette riche proie, Vivaient joyeusement dans Tespoir du butin ;
Tous les soldats, couchés dans les herbes par troupes, tenaient de gais propos, ou vidant tour à tour La cruche ruisselante et remplissant les coupes, Entonnaient en riant quelque chanson d*amour.
Les uns, près de la mer pleine de doux murmures, Epiaient les tritons et les filles des flots, ' Et d'autres, au soleil, fourbissaient les armures. Les casques sans panache et les iQurds javelots.
« Bientôt , s'écriaient-ils, orgueilleuse Pergame, Tes guerriers tomberont sous le glaive mortel , Et le rouge incendie, avec ses dents de flamme Mordra tes mille tours qui montent jusqu'au cieL
Nous fondrons sur tes murs comme le vent d'orage,
Enivrés au galop des coursiers triomphants,
Et rien n'arrêtera notre jalouse rage,
Ni les femmes en pleurs, ni les jeunes enfants.
La ville de Neptune et toute la Phrygie Sera comme un palais ceint de rideaux vermeils, Où pour nous éclairer dans une longue orgie, Les dômes flamboyants serviront de soleils.
Nous tuerons tes grands bœufs pareils à des colosses , Et tes moutons de neige et tes boucs aux beaux fronts. Et nous laisserons prendre aux animaux féroces Le reste des festins que nous dédaignerons.
Les riches vêtements et les tapisseries, Ouvrages merveilleux d'ouvriers sans rivaux.
Où l'or de toutes parts éclate en broderies, Nous les étalerons sous les pieds des chevaux.
Ta pourpre couvrira le fer de nos cuirasses.
Et dans tes coupes d'or nous boirons tes doux vins. Nos valets, prodiguant l'insulte et les menaces. Forceront à chanter les poètes divins.
Les filles de tes rois et tes blondes prêtresses , Et tes pasteurs, charmants comme le jeune Eros, Les cheveux sur leurs seins échevelés en tresses, Laveront nos bras nuç teints du sang des héros.
Ces vierges de Diane, à tout amour rebelles.
Sous ja tente des camps dormiront dans nos bras : Les princes et les chefs ^deront les plus belles, Et le reste sera le jouet des soldats.
LIVAE SIXIÈME 349
Alors tu pleureras ton aveugle démence.
Tes rochers et tes mei^ pousseront des sanglots ; La Désolation , ainsi qu'une aile immense, Planera dans la nuit sur tes champs et tes flots.
Tes rois, réfugiés dans les cavernes closes ,
AUX plus vils animaux disputeront des glands, Et les fleuves d'azur, bordés de lauriers-roses. Rouleront tes débris avec leurs flots sanglants !
Buvant à la fontaine et dormant sous les branches, Et réservés peut-être à de plus durs exils, Tes chefs, dont For ceignait les chevelures blanches, Fuiront dans les forêts, couverts de haillons vils!
Et si parfois encor se souvenant du trône Dans un pays lointain sans palais et sans lois, Pour obtenir de lui quelque chétive aumône.
Ils disent au passant : Jadis nous étions rois ;
Les enfants aux pieds nus, courant sur le passage De ces hommes pareils aux spectres des tombeaux , Leur jetteront alors de la boue au visage Et viendront déchirer leurs habits par lambeaux.
Tes dieux même , parmi les champs que tu contemples , Pleureront, l'œil perdu dans les grands horizons. Et nous fondrons l'argent des autels et des temples Pour orner, au retour, le seuil de nos maisons. »
C'est ainsi que les Grecs aux flattantes crinières, Parmi les dons de Flore et du riant Bacchus , Charmaient l'ennui du camp par des chansons guerrières , Et , d'avance, insultaient aux larmes des vaincus.
Mais cependant Calchas, qui lit dans les pensées, Leur rappelait ainsi par sa lyre et ses vers La vénération des Muses délaissées Et le respect des dieux, maîtres de l'univers :
« Grecs, leur disait-il , vos lances invincibles Renversent d'un seul coup les bataillons épars, Et , par Tordre des dieux, des Chimères horribles Combattent avec vous sur le devant des chars.
Tels les bruyants troupeaux des jeunes centauresses Font bouillonner d'horreur les flots^des lacs fumants. Vous traînez après vous les fureurs vengeresses Et le cortège affreux des épouvantements.
Tels, quand l'ardent soleil les couvre de brûlures, Courbés sur les prés verts, les faucheurs en haillons Avec le pâle acier tranchent leurs chevelures, Vos glaives éblouis fauchent les bataillons.
Grâce à votre valeur dans les enfers vantée, Ce sont partout des morts broyés par des essieux. La prunelle du jour contemple, épouvantée.
Tout ce sang répandu qui hurle vers les cieux.
Et de vos ennemis exterminant le reste, Nourrice du Ténare, effroi des nations, Quand vous êtes passés, la Famine ou la Peste Vomit derrière vous des imprécations.
Donc, engraissez les champs d'hécatombes humaines ! Soyez comme les loups au milieu d'un bercail ! Que le sang coule à flots dans les gorges des plaines, Et que vos noirs chevaux en aient jusqu'au poitrail !
Entrez dans Ilion au bruit de la tempête , Par une nuit d'orage où , pour guider vos rangs, Les rochers des grands faionts rouleront sur sa tête, Et débordez sur elle avec les noirs torrents !
Qu'on croie entendre aux cieux les astres se dissoudre En écoutant monter vos clameurs dans les airs 1 Que vos cris furieux fassent taire la foudre, Et que votre incendie éteigne les éclairs !
Sur ces riches palais, ces maisons et ces porches Où plane un air brûlant et pestilentiel , Ainsi que des démons qui font voler des torches. Secouez dans vos mains les colères du ciel !
A la seule lueur des flambeaux et des flammes, De la triste Pergame égorgez la moitié !
Chargez de durs liens les enfants et les femmes , Et faites des rois même un objet de pitié !
Que rien d'humain ne reste au fond de vos entrailles,
Pas même le respect des morts et des tombeaux !
Que vos seins, réjouis par mille funérailles.
Soient comme un champ de mort où volent des corbeaux !
35*^ LITRE Sl&IÈME
Que les aigles, quittant leurs rochers et leurs aires, Volent sinistrement sur tous les alentours !
Déchirez les enfants dans le ventre des mères , Et préparez leur chair aux petits des vautours !
Soldats, faites mourir des héros sous les verges fin les injuriant par des noms abhorrés, Massacrez les vieillards et meurtrissez les vierges Sur les corps palpitants des pères massacrés ^
Pâles de leur dégoût, rouges- de vos morsures, Qu'elles cherchent partout , sous Téclair de vos yeux , Des lambeaux de haillons dévorés de souillures Pour cacher leurs corps, faits à Timage des dieux î
Et qu'enfin dans leurs flancs sentant l'horreur vivante,.
Des aïeules aussi pressent leurs pas tremblants,
Et de leur nudité promenant l'épouvante,
Pour^en voiler leur seins prennent leurs cheveux blancs!
Que dans les noirs bûchers pleins d'horribles murmures, Flamboyants échafauds qu'un dieu foudroie en vain, Les guerriers entassés brûlent dans leurs armures, Ainsi que de l'encens dans un vase divin !
Que le vieillard, pareil au cadavre livide, Foule aux pieds ses neveux tous maudits en naissant, Et , tendant ses deux mains, cherche sa maison vide Qui fuit devant ses yeux aveuglés par le sang!
Que tout, jusqu au tumulte, avec le feu s'éteigne Dans la sombre fumée, aux aboiements des chiens , Et que le Simoïs, qui sanglote et qui saigne , Répète seul le nom de Troie et des Troyens !
Que l'Asie, opulente et superbe naguère,
Et dont chaque palais recelait un trésor,
Ne soit plus qu'une plaine où vos coursiers de guerre
Paîtront parmi les champs avec des harnois d'or !
Emplissez de néant ces plaines criminelles 1 Mais de meurtres couverts , guerrier3 victorieux , Gardez le souvenir des choses éternelles, Dans vos combats humains n'égorgez pas les dieux l
Aux souffles dès zéphyrs qui rident -l'onde pure, Sur la montagne verte où l'attendait Paris, •Que-Vénus puisse encor dénouer sa ceinture Et s'égarer pieds nus dans Jes chemins fleuris !
Que le troupeau charmant des nymphes ef des Grâces, Qui cherche les flots purs et les abris secrets , Puisse encore dans l'herbe, où fleurissent leurs traces, Mener des chœurs dansants à l'ombre des forêts.
Mais respectez surtout les Muses et les Lyres ! Que les divines sœuîs, vierges aux belles voix, Sur les monts chevelus puissent par leurs sourires Emouvoir en chantant les rochers et les bois !
Quand les hommes, pareils aux animaux immondes , Vivaient dans les forêts, c'est la Muse aux beaux yeux Qui peigna de ses doigts leurs chevelures blondes Et leur dit d'élever leurs regards vers les cieux.
Sans elle vous seriez comme des bêtes fauves, Vous enivrant de meurtre, et sans plus de remords Que la hyène affamée et que les vautours chauves Qui guident leur fraielle à Todeur des corps morts.
Tantôt avec ses sœurs, au soleil d^ campagnes , Mêlant la poésie avec les chœurs dansés, Elle passe, pieds nus, sur le haut des montagnes, Enchantant Thorizon de ses pas cadencés.
D'autres fois, le sein libre, elles tiennent la lyre. Parmi les immortels continuant leurs jeux, On entend résonner de leur hymne en délire Les radieux sommets de l'Olympe neigeux.
De vos guerres sans fin réparant les désastres, Elles peuvent, enflant les clairons à grand bruit, Élever vos exploits jusqu'au-dessus des astres, - Ou les enseveUr dans l'éternelle nuit.
Et, selon votre culte envers les chants lyriques, Elles vous montreront à l'avenir lointain Comme des moissonneurs de palmes héroïques Ou comme des brigands afEoimés de butin.
Gardez-vous d'offenser l'Amour, roi de la terre ; Car il sait, pour le char de sa mère Vénus, Dompter les lionceaux et la noire panthère Avec les léopards du divin Lyaeus.
Et souvent, laissant l'arc et la flèche invaincue Teints du sang des grands dieux dont il a triomphé , Comme le jeune Hercule il porte une massue Et la peau d'un lion dans ses bras étouffé.
Malheur à qui des vers dédaigne l'harmonie ; Malheur à Tinsensé qui met tout son effort A mépriser Vénus dans son orgueil impie :
Les dieux lui garderont la folie et la mort 1 »
Ainsi parlait Galchas, et les soldats farouches Attachés à sa lèvre avec des liens d'or, Et tous lés Grecs laissaient échapper, de 'leurs bouches Des applaudissements pour le fils de Thestor.
Les chefs, Agamemnon, Ajax et Thrasymède ,
Achille aux pieds légers et le blond Ménélas S'écriaient tous : Honneur à celui qui possède La science de lire au-delà du trépas 1
Mais seul , pendant ce temps, Diomède en silence. Le front enveloppé de rêves inconnus , Baissait les yeux à terre, et regardait sa lance Qui devait se rougir dans le sang de Vénus.