‹ Les cariatides (volume 2)Chapitre 81 sur 101 · L'ANGE MÉLANCOLIQUE · texte numérisé non relu

L'ANGE MÉLANCOLIQUE

UN jour, elle passait dans le jardin en feu Baigné par les zéphires , Et des bassins d'azur son petit soulier bleu Effleurait les porphyres.

Ses pieds polis, pareils à travers le bas blanc

A la neige qui tombe, Parmi le sable d'or avaient l'éclat tremblant

Des ailes de cx)lombe.

aliMi

Elle glissait au bord de ces flots murmurants

Et baignés d'harmonie, Et portait la lumière en ses doigts transparents

Comme une Polymnie ! •

Cpmme dans un portrait que rêve Miéris

Aux rayons de la lune, Cent mille diamants allumaient leurs iris

Dans sa prunelle brune.

Qu'ils étaient beaux, les yeux de cette Alaciel

Plus belle et plus complète, Ces yeux clairs et profonds ou Tocéan du ciel

Tout entier se reflète !

On voyait vers leurs ors se courber les pistils

Des fleurs respectueuses.

Et cent reflets emplir les sourcils et les rils ,

D'ombres voluptueuses.

Et, comme les beaux seins par le flot arrosés

Des -naïades marines, Le soir te rougissait de tons clairs et rosés,

Nacre de ses narines !

Et, superbes d'orgueil , les blancheurs ide ses dents ,

Sous ses lèvres hautaines, Ruisselaient de clartés comme les lys aixlents

Penchés sur les fontaines !

Ses lèvres, où luttaient l'amour et son ardeur

Et les folles paresses , S'en tr 'ouvraient aux rayons, tremblantes de pudeur

Et pleines de caresses.

Ces sereines beautés de Tesprit et des sens

Confondaient leurs féeries Comme luttent d'éclat les boutons rougissants

Et les roses fleuries.

Et de sa bouche ardente et de sa lèvre en fleur

Mordant les belles lignes, Folâtraient vaguement le duvet querelleur

Et les ombres des signes.

Comme dans ces jardins où la Jérusalem

De fleurs s'était parée, Le parfum de ses pas, mieux que tout un harem

Laissait l'âme enivrée.

Comme un piseau s'envole, et laisse au firmament

Un bruissement d'ailes, Sur ses pas murmurait un doux frémissement

De linge et de denteUes.

Et cherchant de son sein la neige et les brasiers

Parmi la robe close, On sentait vaguement refleurir leurs rosiers

Sous le corsage rose !

Et, sur son col de marbre et ses bras, assouplis

Par toute cette joie, La brise et le soleil se disputaient les plis

De sa robe de soie !

Mais tandis que les bruits épars et* les accords

De l'univers physique, Sur ses pas, entraînés au rhythme de son corps,

Se changeaient en musique ,

Les ruisseaux et les fleurs, le bosquet souriant

Et toute la Nature Trembla de jalousie et de honte en ybyant

Sa beauté calme et pure.

Du chêne olympien aux myosotis bleus,

Tous les fils de Cybèle Dirent, en inclinant leurs fronts baignés de feux :

« Mpurons, elle est trop belle ! »

« Mourons ! (dirent aussi dans les acacias

Les colombes éprises,) Puisque ses pieds, sortis des mains de Phidias,

Volent comme des brises ! »

Le saule dit : « Mourez, feuilles des tristes vœux,

Le long de mes épaules , Puisque le vent du soir aime, mieux ses cheveux

Que les cheveux des saules ! »

« Fanez-vous, ô mes fleurs, (dirent les fiers rosiers,)

Puiscpi'en ses lèvres closes Sa bouche a des parfums dont sont extasiés

Les calices des roses. »

« Tombez, (dirent les lys,) ô blanches fleurs des rpisl

Les pâles avalanches Ont des tachés auprès de vos pétales droits,

Mais ses dents sont plus blanches ! »

» Mourons , (dirent tout bas les filles des sculpteurs

Sous les branches des arbres,) Puisque sa chaste épaule et ses bras enchanteurs

Sont plus blancs que nos marbres ! »

« Bois-moi, (dit au soleil en ses palais charmants

La tremblante rosée,) Puisqu'elle a de plus clairs et plus purs diamants

La prunelle arrosée. »

Kt, dans les clairs bassins, sous les grands peupliers.

Les naïades se dirent :

« Allons dans les palais de cristal oubliés

Où les dieux se retirent !

Et toi, mon bien-aimé, toi, soleil triomphant.

Sèche ma vague blonde, Puisque sa joue en fleur et sa lèvre d'enfant

Sont plus douces que Fonde. »

Le lierre dit : « Brisez mes rameaux sans retour,

Dryades familières, Puisque sa main vaut mieux pour enchaîner l'amour

Que les cent mains des lierres ! »

Et toute la Nature, aux flahcs d'herbe vêtus,

Arbres, ondes et flamme^ Dit : « Je meurs en pleurant tous mes charmeç vaincus

Par une jeune femme !»

Mais elle répondit : « Laisse mes pieds nacrés

Courir sur ta pelouse, Baise ta fille au front, Nature aux flancs sacrés,

Et ne sois pas jalouse !

Vous ne connaissez pas nos maux qui font mourir

Et nos peines secrètes :

Aimez-vous bien, soyez heureuses de fleurir,

petites fleurettes ! . ^

L'aurore aux doigts rosés reviendra tous les jours

Baiser les vagues blondes , Et rien ne peut troubler les sereines amours

Du soleil et des ondes !

Sous les grands cieux d'azur vous n'avez pas de toit,

Vous n'avez pas de chaînes :

Rien ne prive jamais la feuille qui la boit

De la sève des chênes !

Les déesses de marbre au regard contempteur

Plein d'amours étemelles Chérissent à jamais l'harmonieux sculpteur

Qui les a faites belles.

Et vous, roses, et vous, reines des floraisons,

Les rayons^ d'or allument Et refleurissent mieux à toutes les saisons

Vos baisers qui parfument.

S6â LIVRE SlXlèME

fleur, quand ton amant t'a choisie un matin,

Sans regrets tu Taccueilles Parmi Tair parfumé de lilas et de thym,

Dans un beau lit de feuilles.

Sur ton cœur virginal, par Tamour embrasé,

Aucun regret ne pèse , ma sœur, et surtout jamais rien n'a baisé

La lèvre qui te baise.

Jamais, ù fleur, pas même à l'heure du trépas,

Tu n'es abandonnée !

Tu meurs près d'un amant qui ne te laisse pas

Lorsque tu t'es donnée.

Il ne te laisse pas à ce plaisir amer Des sanglots pleins de charmes,

Seule, avçc le regret, profond comme une mer, Des baisers et des larmes.

Il ne te laisse pas au souvenir flétri

Où notre lèvre avide Se brûle, comme au bord d'un grand fleuve tari

Dont le lit serait vide !

Il ne te laisse pas sur une couche en feu.

Soucieuse et lassée.

Le front pâle, mourir sans avoir dit adieu .

Et sans être embrassée ! »

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