LE LIVRE D'HEURES DE LA CHATELAINE
A Mademoiselle Louisa Melvil
OR la comtesse Yseult avait un livre d'Heures, Si beau que ses enfants en étaient orgueilleux, Et que la Reine même , en ses nobles demeures N'avait rien de si riche et de si merveilleux.
Un feuillage d'argent courait en frêles branches Sur le dos du missel, et, sans plus d'ornements, Sur son velours, couleur des premières pervenches, On voyait resplendir un chiffre'en diamants.
{.e vélin des feuillets , sur qui des lettres pures Se détachaient aussi par un art surhumain, Prétait ses fonds de neige à des miniatures Toutes brillantes d'or, d'azur et de carmin.
Ici, couché Bur l'herbe et sur la paille fraîche, Le bonhomme Joseph admirait en priant Le roi de l'univers couché dans une crèche , Adoré pauvre et nu par les rois d'Orient.
Là, parmi les parfums qui ruisselaient en ondes. Madeleine , ravie et pleine de ferveur.
Dénouait ses cheveux, et de leurs nappes blondes Elle essuyait les pieds de son divin sauveur.
Ailleurs, sous le berceau d'une treille fleurie, Où se mêlaient la vigne et le pampre vermeil, L enfant Jésus, porté par lai Vierge Marie, Souriait aux raisins inondés de soleil.
Puis, de tendres coufeurs toutes enluminées.
Parmi les fonds d'argent par le rose adoucis, Les légendes des saints dans les lettres ornées Déroulaient tout au long de merveilleux récits.
Mais le peintre surtout, dans de riches losanges Encadrés de rubis par son art précieux.
Avait représenté les extases des Anges Transportés et ravis dans les sphères des cieux.
LIVHE SIXIÈME 375
Les uns, dans le lapis couvert de sombres voiler . De leurs profonds regards teignant l'horizon bleu, Conduisaient en rêvant des chariots d'étoiles Et des astres épars aux crinières de feu.
Les autres, murmurant d'harmonieux distiques Nés de Tembrassement de deux rhythmes charmés, Tressaient les lys sans tache et les roses mystiques, Pour ceindre de parfums leurs cheveux enflammés.
Comme sur les étangs les vertes demoiselles , Ceux-là, rassérénant le splendide outremer, Faisaient parmi Télher frissonner leurs six ailes Et baignaient de rayons les effluves de l'air.
Puis, d'autres s'enchantaient au délire des harpes. Au bord du firmament penchés sur leurs genoux. D'autres venaient tisser les suaves écharpes Qui sont l'arc d'alliaace entre le ciel et nous.
Et, parmi les lueurs les pKis épanouies.
Humblement prosternés dans la pourpre des soirs. D'autres, baignés enfin de clartés éblouies, Jusqu'au Trône élevaient leurs fumants encensoirs.
Or souvent, l'âme prise à toutes ces féeries, La belle Yseult suivait, les yeux remplis de pleui-s , Les tableaux plus vermeils que mille pierreries Et le ruissellement de leurs vives couleurs.
Puis, fixant vaguement la fenêtre où le givre Fleurit ses tendres lys faits d'un pâle duvet, Debout et tout émue, elle fermait le livre.
Et pendant bien long-temps alors elle rêvait.
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Ses cheveux qu'un bandeau de saphirs illumine S'échappant comme un fleuve en flots purs et dorés Sur son corsage noir bordé de blanche hermine, Faisaient une auréole à ses yeux azurés.
Comme une de ses mains tenait le livre d'Heures Et que l'autre, pensive , errait sur le prie* Dieu, Toute à ses visions, flammes intérieures, Son âme énamourée errait dans le ciel bleu.
Aloi*s il lui semblait, sur le pavé des salles S'échappant des feuillets de son missel fermé, Voir fleurir en berceaux les roses idéales Peintes sur les blancheurs du vélin parfumé.
Près des pâles bluets, sur qui l'insecte rôde, Le muguet odorant croissait au pied des lys.
Et sous les galons verts aux reflets d'émeraude Se mêlaient la pervenche et les myosotis.
Penchés sur ses cheveux frissonnants comme un saule, Les roses Chérubins et les Anges aussi Touchaient en se jouant son front et son épaule De leur aile de neige, et lui parlaient ainsi :
« belle et douce Yseult, toi dont la vie est sainte, Et, toute dévouée à des actes pieux, Comme un calme ruisseau, s'écoule dans l'enceinte De la maison bénie où dorment tes aïeux ! ,
Va, cesse il'envier les sereines extases Et les félicités que nous goûtons sans fin Dans les cieux de saphir, d'opale et de topazes Où l'Archange sommeille aux bras du Séraphin.
Car, aux yeux du Seigneur, tes yeux remplis d'étoiles, Que sur le crucifix tu baisses en priant, Valent tous les soleils et les astres sans voiles Que nous guidons en chœur dans Tazur flamboyant.
Tes \é\re^ sans souillure, et qu'une larme arrose Lorsqu'on t'implore au nom de son bien-aimé Fils, Valent mieux devant lui que la mystique rose Rougissante et fleurie entre les divins lys.
Et l'encens de ton cœur, feu que Marie admire Comme son plus suave et son plus cher trésor. Monte aussi bien vers Dieu que l'encens ou la myrrhe. Qui fume à ses genoux dans nos encensoirs d'or 1
A LA FONT-GEORGES
Pont-Georges, soiirce pure ! ô claires eaux! fontaine Que le zéphyr natal ravive à son haleine !
Naïade familière, ô mes amours anciens !
Quand pourrai-je un moment, libre de tous liens, Ainsi qu'à mes beaux jours de sereine ignorance, Jouir de ta fraîcheur et de ta transparence, I)e tout ce que j'aimais lorsque dans tes roseaux, Petit enfant, courbé sur l'azur de tes eaux Que l'ombre du noyer coupait d'or et de moire, Mon père avec amour me soutenait pour boire, Et que la folle brise agitait les flots bleus. Et faisait sur sa main voltiger mes cheveux !
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LE8 (IRÉOLKS
A M esd^fvioi selles Aménaide, Lyzie et Eugénie de F.
Ovouâ, mes jeunes sœurs que je ne connais pas ! Sur réternel gazon que caressent vos pas Je vous vois passer souriantes.
C'est en vain que Tiiélis, reine du gouffre amer, Vous cache à mes regards, ô perles de la mer, Dans ses Antilles verdoyantes.
Poète extasié que ravissent leurs jeux,
Ce n'est plus dans les bois du Parnasse neigeux
Que mon cœur rôve les trois Grâces.
C^ n'est plus, Olmius , vers tes flots argentés Que j'égare -mes yeux et mes vers enchantés
En cherchant leurs voix et leurs traces !
C'est vers ce paradis désiré des marins Oii sous les bananiers et dans les tamarins,
Les sylphes de l'air font la sieste.
Où cent îles en fleurs, flUes des Océans , Sous les magnolias lavent leurs pieds- géants
Dans une mer d'un bleu céleste.
C'est parmi les saphirs où ces riants îlots
Sortent comme Vénus de l'ébume des flots
Peuplée de soudaines féeries.
Où. prèô de l'ananas et du pâle oranger, Le hamac, suspendu comme un- oiseau léger, Berce les molles rêveries.
Je vous vois dans Tair pur de ces jardins si doux. Causant et souriant, tandis qu'une de vous, >
Ainsi qu'une amazone ailée, Devance les éclairs et s'élance en rêvant Sur un cheval fougueux , qui fustige le vent
De sa crinière échevelée.
.le vous vois, et mes vers fendent le ciel brumeux. Puissent un jour me prendre et m'emporter comme eux
Sur le dos de la vague blonde, Avec leurs mille pieds, pour mes désirs trop lents. Os navires de feu dont les baisers brillants
laissent une ride sur Tonde !
A LA FORÊT DE FONTAINEBLEAl
forêt adorée encor, Fontainebleau !
Dis-moi, le gardes- tu sur le tronc d'un bouleau. Ce nom que j'appelais mon espoir et mes forces, Et que j'avais gravé partout dans tes écorces? Elle enfant comme moi, nous allions le matin Respirer les odeurs de verdure et de thym, Et voir tes rochers gris s'éveiller dans la flamme. Puis, quand se reposait c^Ue qui fut mon âme.
Lorsque tes horizons brùlenl, que, vers midi, Le serpent taché d*or se relève engourdi, Je contemplais, effroi d'une âme sérieuse, Cette heure du soleil, blanche et mystérieuse !
N'est-ce pas, n'est-ce pas que vous étiez vivant, Noir feuillage, immobile et triste sous le vent Comme une mer qu'un dieu rend docile à ses chaînes ? Et vous, colosses fiers, arbres noueux, grands chênes, Rien n'agitait vos fronts, par le temps centuplés! Pourtant vos bras tordus et vos muscles gonflés. Ces poses de lutteurs affamés de carnage Que vous conserviez , même à cette heure où tout nage Dans la vive lumière et l'atmosphère en feu, laissaient voir qu'autrefois, sous ce ciel vaste et bleu, Vous aviez dû combattre, ô géants centenaires ! Au milieu des Titans vaincus par les tonnerres. Et vous, rochers sans On, suspendus et croulants. Sur qui l'oiseau sautille, et qui, depuis mille ans, Gardez avec douceur vos effroyables poses, La mousse et le lichen et les bruyères roses Ont beau vivre sur vous comme un jardin en fleur, Ne devine- t-on pas avec quelle douleur Un volcan souterrain, indigné d'être esclave, Vous a vomis jadis avec un flot de lave !
Les sauvages buissons de mûres ' djaprés, Calmes, avec orgueil montraient leurs fruits pourprés. A peine si parfois, parmi les branches hautes, Un léger mouvement me révélait des hôtes; Et pourtant, si ma main, écartant leur fouillis, Eût fait entrer le jour dans ces vivants taillis. J'aurais vu s'y tapir dans les ombres fumeuses L'épouvantable essaim des bêtes venimeuses !
AAaaaaaBMiMk^ ^je.
Or, je disais devant ce spectacle divin :
« Poète, voile-toi pour le vulgaire vain î QuMl ne puisse à ta muse enlever sa ceinture, Et souris-leur, pareil à la grande Nature !
Sous ta sérénité cache aussi ton secret! »
Réponds, ai-je tenu ma parole, ô forêt !
Et n'ai-je pas. rendu mon âme et mon visage Silencieux e\ doux comme un beau paysage?