‹ Les cariatides (volume 2)Chapitre 93 sur 101 · LE COMÉDIEN · texte numérisé non relu

LE COMÉDIEN

Molière ! homme simple et sublime géaie, Qui fis rhonnéteté maîtresse de tes vers, Toi qui, sans les haïr en leur ignominie, Châtias jusqu'au sang les sots et les pervers !

Tant que tu combattis selon la destinée, La basse hypocrisie habile aux trahisons, Avec la calomnie à ta perte acharnée, Goutte à goutte^sur toi distilla ses poisons.

Et lui-même, Louis, qui t'aima pour la France, Conquérant comme lui calme et victorieux, Autant que Scipion avait aimé Térence; Ne te protégea pas contre les envieux.

C'est à peine s'il put dans la funèbre enceinte, Lui soleil radieux et fils aîné des lis, Obtenir par prière un peu de terre sainte Où les restes mortels fussent ensevelis !

Les mêmes ennemis qui te jetaient ces ftinges Et qui te condatnnaient sur un ton solennel, T'accablent à l'envi d'honneurs et de louanges A présent que tu dors du sommeil étemel.

Car à moins que Molière une autre fois renaisse , Armé du fier regard qui les a tant troublés , Ils ne redoutent plus que nul. les reconnaisse Sous les habits d'emprunt dont ils sont affublés.

Mais comme on voit soudain frissonner d'épouvante Les monstres de la nuit sous l'éclair d'un flambeau, S'ils voyaient devant eux ta figure vivante Paraître en soulevant la pierre du tombeau ,

Combien de ces menteurs montrent pour ta mémoire Une admiration de luxe et d'apparat, Qui taxeraient tes vers d'impiété notoire, Et t'iraient dénoncer au prochain magistrat !

Car ils existent tous, ces corrupteurs serviles Que tu dévisageais de ton iambe ardent, Prévoyant que le vice est, dans nos grandes villes, La lime où le génie use sa forte dent !

L'hypocrite a toujours le rubis sur la lèvre- Et n'a pas oublié comme on parle des saints ; Avec ses lingots d'or Josse est toujours orfèvre, Et nos grands médecins sont toujours... médecins.

En morale, en science, hélas ! ce qui nous mène,

Depuis Marphurius ne change pas encor.

Le cœur vous en dit-il d'épouser Dorimène?

C^est toujours comme au temps du bonhomme Alcantor,

Geronimo dira, fidèle à sa doctrine :

a Mariez-vous ou non , tous les deux sont aisés. » Mais Alcidas reprend, le fer sur la poitrine : « Je vous lue à l'instant, si vous ne l'épousez. »

Pour ces grimauds qu'ensemble un jour nous rencontrâmes, L*habit seul a changé de Jeur esprit banal :

Mon Oronte au sonnet gâche des mélodrames, Et Monsieur Trissotin signe au bas d'un journal.

Thomas Diafoirus fait de l'anatomie

Dans de mauvais romans qu'il nous faut avaler \

Le docteur Sganarelle entre à l'Académie,

Quant à Monsieur Tartuffe... il n'en faut point parler!

Ton don Juan raille encore, après Monsieur Dimanche, Son vieux père qui parle, un pied dans le cercueil : Mais il porte un poignet retroussé -sur la manche, Le stick dans la main gauche et le lorgnon 'dans l'œil.

Si Scapin fait toujours ses fredaines antiques, En ce temps sérieux il sait qui les paiera.

Joueur de trois pour cent sur les bruits politiques , Et protecteur des arts, le soir à l'Opéra.

Enfin le vieux Paris caclie toujours cet antre Où le pâle Harpagon achète à réméré.

Le père, à ce comptoir est souillé dès qu'il entre. Et le fils qu'il maudit en sort déshonoré.

Non, non, rien n'a changé! c'est toujours le grand nombre Pour atteindre aux sacs d'or foulant aux pieds l'amour, La timide vertu cachée au fond de l'ombre Et le vice insolent qui s'étale au grand jour I

Donmène, Angélique, ô belles créatures, Démons à l'âme froide, à l'œil suave et doux, Combien ont de grands cœurs étouffé vos ceintures , Que d'hommes tomberont, les yeux levés vers vous 1

Onde folie et changeante, insaisissable flamme 1 Geurs sans cesse tournés vers le fruit défendu 1 Combien se sont fiés à Thonneur d'une femme Et se sont réveillés sur leur bonheur perdu !

problème où se perd la raison révoltée 1 Chaos abominable en ces riches accords !

Quand il ^Tut vous donner une âme, Prométhée Anima seulement le marbre de vos corps !

Mais, que dis-je 1 pardonne , ô poète, ô Molière ! Pbilinte et Léonor, épris du vrai bonheur, Henriette, Eliante, Elmire noble et fière.

Gardent comme un rempart la décence et Thonneur.

Ariste est de tout point le vrai sage; Clitandre, Cœur sans détour, épris d'un honnête entretien, Ueste sincère et franc sans cesser d'être tendre Et, sans forfanterie, il est homme de bien.

Chrysale, en défendant sa guenille si chère , Diéfend l'œuvre divine en ses naïfs accens :

EnDorine et Tôinette, humbles docteurs sans chaire, Veilla ton redoutable et sublime bon sens.

grand esprit qu'il faut remercier sans cesse! Toi qui portais ton œuvre avec des bras d'Atlas, Toi-même en la voyant tu fus pris de tristesse. Un pleur mouilla tes yeux, et tu nous consolas !

Et pour nous détourner des images fetales,

Tu créas ces fronts purs et ces types charmant! ,

Fantômes adorés, figures idéales

Oui nous font croire encore aux nobles sentirtienls !

Oui, tous les verts lauriers et toutes les couronnes, O Molière, sont dus à ton grand souvenir, Kt tes vers inspirés, des leçons que tu donnes Enchanteront encor les siècles à venir. *

De ce ciel 'poétique où resplendit ta gloire , Vois d'un œil indulgent, épris de ta raison, Se réunir ici pour fêter ta mémoire Les derniers serviteurs venus dans la maison 1

Couronnement du buste. — Apothéose.

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