‹ Les cariatides (volume 2)Chapitre 97 sur 101 · LES- VOYAGEURS · texte numérisé non relu

LES- VOYAGEURS

Cl ou VERTES de haillons, deux vierges magnifiques, ^A la démarche svelte, au regard ingénu, Vont par les carrefours et les places publiques, Les cheveux dénoués et le sein demi-nu.

Toutes les deux font voir à la foule profonde Le fier sourire fait pour les éternités, La prunelle céleste et la crinière blonde Et le port qui convient à des divinités.

Près d'elles, et parfois leur prêtant son épaule,

Les nommant tour à tour l'une et l'autre : « Ma sœur, »

Passe, le front plus pur que les neiges du pôle,

Un grave adolescent en habit de chasseur.

Il les cqnsole ainsi : « Courage, ô mes compagnes ! Bientôt dans les parfums nos pieds seront lavés. Après tant de forêta, de champs et de campagnes Voici Paris sans doute, et nous sommes sauvés. »

Ils s'arrêtent d'abord au festin plein de flammes Où l'or, que rend vivant l'âme des ciseleurs , ,

Harmonise, et reflète aux yeux des jeunes femmes Le sang des noirs raisins et les lèvres des fleurs.

Là, la coupe est en feu sous les tresses fleuries, Tout s'étale à souhait pour ravir les amants :

Le vin du Rhin y lutte avec les pierreries, Et la blancheur vivante avec les diamants.

Les divins voyageurs sous la splende voûte S'avancent d'un air doux et cependant'' hautain ' En faisant voir leurs pieds tout meurtris de la route, Et disent : « Donnez-nous une place au festin. »

Puis ils vont au théâtre, au cher pays du rêve, Où de deux bras de lys pour une heure enlacé, Le sublime histrion, appuyé sur son glaive, S'écrie : a Juliette ! » avec un ton glacé.

Ils lui disent : a Oh ! viens , toi qui connais les charmes De la Douleur, pareille à l'orage des flots, • ^ Que nous te racontions la cause de nos larmes, Et pourquoi notre cœur est gonflé de sanglots I »

Puis ils vont au dernier sanctuaire, où l'artiste Pareil à la Pythie interrogeant l'autel, Se demande quelle est la tête noble et triste Qui mérite le marbre et le bronze immortel .

Et tous trois, rassurés alors, parce qu'ils lisent

Sur les socles épars des noms mélodieux.

Parlent au statuaire indécis et lui disent :

« Reconnais trois enfants sortis du sang des dieux I »

Mais tous ceux qu'ils avaient imploré leur répondent : « Enfants, évitez-moi des efforts superflus.

Nos villes cette année en orphelins abondent, Redites-moi vos noms, car je ne les sais plus. »

Déjà, pour assouvir leur appétit vorace On posait devant eux le vin et le doux miel, Mais dès qu'ils ont montré les signto de leur race En ajoutant ces mots : « Nous arrivons du ciel,

Nous sommes la Beauté, TAmour, la Poésie, »

On s'écrie aussitôt : « Portez ailleurs vos pas. Enfants déguenillés, ô buveurs d'ambroisie, Passez votre chemin, je ne vous connais pas ^ »

]i rusE aux regards perçants. Bile de Jupiter,

3l0uvre les yeux. Que font les soleils dans Téther?

Ils gravitent. Que fait l'océan vaste? Il broie

Les navires de l'homme en rugissant de joie.

Et le tonnerre? Il groncje. Et l'aigle immense? Il fond

Sur la brebis, du haut du ciel clair et profond

Et l'emporte à son aire. Et le lion? Il plante

Ses fortes dents parmi la chair vive et sanglante.

Et le doux rossignol ? Blessé cruellement

Par sa fleur, il la chante avec ravissement

Et retourne au buisson d'épines. Et la rose.

Que faitrelle du flot d'ambroisie? Elle arrose

La terre de parfums et les grands cœurs d'amour.

Et le penseur ? Il vient à la clarté du jour

Pour secouer devant la foule intimidée

Ton glaive de lumière, inexorable Idéel

Et le sage? Dans l'ombre il dirige ses pas

Vers l'ange Liberté, qui ne le connaît pas

Et le poète auguste? li tourne son flambeau

Vers la Beauté, sa foi, qu'on a mise au tombeau,

Et se penchant sur elle avec mélancolie,

Il relève en pleurant cette image avilie.

Et l'impuissant, ô muse? Il vit,, fier de railler

Et de' mentir. C'est bien, muse, allons travailler l

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