‹ Les cariatides (volume 2)Chapitre 96 sur 101 · A HENRI HEINE · texte numérisé non relu

A HENRI HEINE

poète ! à présent que dans ta chère France, L'Amante au froid baiser t'a pris à la souffrance, Et que sur ton front pâle, encor endolori, I^ calme harmonieux du trépas a fleuri ; A présent que tu fuis vers Tastre où la musique Pure t'enivrera du rhythme hyperphysique, Tu soulèves la pierre inerte du tombeau, Et, redevenu jeune, enthousiaste et beau.

Loin de ce monde empli d'épouvantes frivoles,. Libre de tous liens, mon frère, tu t'envoles Aux rayons dont fourmille et frémit l'éther bleu. Le visage riant comme celui d'un dieu !

Vêtu du lin sans tâche et de la pourpre insigne, Couronné, rayonnant, tu joins la voix du cygne Au concert que faisaient dans le désert des cieux Les sphères gravitant sur leurs légers essieux ;

Glorieux, tu redis tes chants qui sur la terre N'ont fléchi que le tigre et la noire panthère, Et tu vois accourir vers toi, ravis d'amour Les constellations et les lis. A Tentour, Sous le voile meurtri d'une aurore qui saigne, La lumière en pleurant dans ton ode se baigne ; Dans les jardins de feu, les roses de mille ans Pour la boire ont ouvert des calices brûlants ; La vigne et les raisins de l'immortelle joie Uougissants de désirs sous la treille qui jpl'oie, Laissent pendre leurs fruits gonflés sur tes chemins ; Et toi, vers les rameaux tendant tes belles mains Heureuses de cueillir les célestes vendanges. Tu montes dans l'azur en chantant des. louanges !

LA MALÉDICTION DE VÉNUS A Emile et Anioni Deschamps

(l'ÉTAiT le vendredi, jour de Vénus la blonde, JUn soir de mai ; déjà, comme un nid de péris, Les bouquets de lis blancs croissaient au bord do l'onde , Et, dans le Luxembourg, ce paradis du monde , Les marbres de TAtlique, amoureux de Paris, Voyaient l'air et les cieux et la terre fleuris.

Leurs crinières au vent, sur les quais pacifiques Les régiments passaient, cuirasses et musiques ;

Et, dans le ciel en feu, doré comme un fruit mûr, Au-dessus des palais ceints de casques d azur, Des cavaliers, vôtus d'armures magnifiques, Sur leurs chevaux ailés volaient dans le bleu pur.

Les filles de Coustou rêvaient parmi les roses ; Les satyres lascifs souriaient à l'en tour; Sur les thyrses neigeux des maroniers moroses Les oiseaux gazouillaient aux derniers feux du jour, Et leur chant semblait dire aux âmes longtemps closes De chanter dans les fleurs la chanson de l'amour.

Mais soudain, au milieu du ciel plein d'allégresse, Rapide, et tout brillant de la nacre des mers. Un char d'or, attelé de colombes de (^rèce, Fend la liue .et rayonne, éblouissant les airs. Une femme, où plutôt une jeune déesse En descend, et son pied foule nos gazons verts.

C'est Vénus. Ses cheveux ont l'éclat des topazes.

Elle tient son arc d'or ; ses ye>ux noirs, pleins d extases,

(Sachent les profondeurs d'un fleuve oriental ,

Sur son sein va fleurir le rosier idéal ,

Et sur son dos, serré par des liens de gazes,

Pendent les flèches d'or dans le carquois fatal.

Dès que Cypris ouvrit sa bouche, urne choisie,

Et de ses dents de lis fit briller la blancheur

Sur sa lèvre divine où court la fantaisie,

L'air empli de parfums, de charme et de fraîcheur

Se teignit à l'entour d'une rose lueur,

Et la brise du soir s'imprégna d'ambroisie.

L«s étoiles d'argent, moins blanches que sa cbair, Semaient de diamants sa chevelure rousse Et faisaient resplendir son sourcil calme et fier ; -Les roses Técoutaient, assises dans la mousse. Elle dit d'une voix impérieuse et douce Comme celle des flots qui chantent dans la mer :

ti Toi que j'aime au-dessus des Cyclades humides Et du riant Paphos où, sous mon pied nacré, Naissent à chaque pas les boutons d'or splendides, L*églantine sanglante et le myrte sacré !

Paris, ciel d'amour, toi que j'ai préféré A mon écrin chéri de vertes Atlantides 1

ville dont j ai fait mon temple et mon autel I

J'ai voulu que vers moi, tandis que tu te pâmes

Sous leurs yeux étoiles plus tendres que le ciel ,

Comme d'un trépied saint qu'embraseraient des flammes,

Le parfum de l'amour idéal et charnel

Montât incessamment des grands cœurs de tes femmes 1

J'ai baigné dans ton air mon corps passionné; Et secouant sur toi, parmi les blonds zéphires, Ma ceinture d'azur et d'or, je t'ai donné Pour t'enivrer du vin des pleurs et des sourires, L^n harem éternel de cent mille hétaïres Plus belles que Laïs, Aspasie et Phryné.

Je t'ai donné Mailly, Gabrielle, Fonlanges, Diane, à qui ma sœur prête son divin nom, Et Margot qui fut reine, et cette sœur des anges Lavallière aux yeux bleus que pleura Maintenon ,

Et Marion la folle, et la sage Ninon

Qui s'enivra cent ans d'amour et de louanges ;

George qui tout un soir a soudain rajeuni Un parterre de rois qu*on vit tressaillir d'aise ; La reine Caroline et Pauline Borghèse, « Ces déesses qu'aimaient dans un siècle fini Les héros disparus, et la Céliani Que Prudhon fait sourire au soleil qui la baise.

Je t'ai donné Saint- Ange habile à mes doux jeux, Blanche Colbert pareille à Niobé, Lignolle, Ozy, les deux Arsène , et Doche ton idole, Letellier blonde et blanche aux cheveux radieux, Et cette Géonice insoucieuse et folle Dont le châle est pareil à la pourpre deâ dieux.

Et pour cacher parmi les nymphes familières Les baisers, la défaite et les charmants refus, J'ai fait fleurir pour toi mille jardins confus Qu'Hésiode eût chantés, qu'eût chéris Deshoulières, Cythères.et Paphos pleins d'oeillets et de lierres, De rivières d'argent et d'ombrages touffus !

Montmorency, joyeux de ses cerises roses, Bagatelle où, rêvant sous un royal abri, La peinture d'amour comme un lys a fleuri , Enghien , dont le lac pur sourit aux cieux moroses, Maurecourt, Saint-Germain, Fraisfontaine, Fleury, Grosbois, et Fontenay que fleurissent les roses !

Enfin je t'ai donné pour embellir ta cour

Et pour rendre les cœurs dociles à mes fêtes,

Tous ces voluptueux dont les âmes sont faites Pour réfléchir la grâce et le divin contour.

Les peintres, les sculpteurs^ et surtout les poètes. Célestes messagers amoureux de Tamour !

Je t'ai donné Ronsard et le tendre Racine Qui savaient tous les deux la langue des amants, Lafontaine et Musset, deux poètes charmants Dont la Muse s'abreuve à la même colline ; Coysevox et Coustou, dont le caprice incline Des marbres blancs et purs comme des diamants ;

Ingres,, dont les tableaux surpassent des sculptures,

Prudhon qui m'a touchée avec sa noble main ;

Pradier et Gavami, qui rêvent en chemin

Un paradis confus de belles créatures;

Et le divin Balzac, cet homme surhumain

Qui sait tous les secrets de mes triples ceintures !

Et maintenant, orgueil de ces' coteaux penchants 1

Thébaïde î ô ville interdite aux profanes J

Paris 1 J*ai traversé les villes et les champs ,

Et je viens voir, du haut de ces monts où tu planes ,

Comment tu fais Tamour à ces belles sultanes,

Dans ces jardins, parmi ces marbres et ces chants 1

Car l'amour est cette onde où tout le corps se plonge Et dont la lèvre en feu baise en riant les bords ; C'est ce vase d'eau pure et cette fraîche éponge Qui lave à ses baisers les souillures du corps ;

'Hors de Tamour tout n'est que folie et mensonge, Car tout est dans l'amour et rien n'est en dehors.

C'est le seul vrai devoir et la seule science ;

Et les hardis plongeurs dont le regard profond

Comme une vaste mer fouille la conscience,

N'ont rien trouvé de plus en allant jusqu'au fond.

Heureux celui qui voit avec insouciance

' Les idole» sans yeux que les hommes lui font !

Aux parfums des jasmins et de la tubéreuse,

Dans les jardins aimés du soleil radieux

Il s'enivre à loisir d'accords mélodieux ;

Nul souci ne s'attache à sa vieillesse heureuse,

Et dans les bras charmants d'une vieFge amoureuse

Ce mortel fortuné devient 4)areil aux dieux.

Mais celui dont les dents ont fui ma coupe amère Et qui n'a pas dormi sur un sein libre et fier, Quand sur lui tomberont les neiges de l'hiver Celui-là pleurera sur sa vaine chimère , Et, comme les guerriers aux cuirassés de fer, Il maudira trois fois son aïeule et sa mère I

En vain, son front couvert d'augustes cheveux blancs Brillera, glorieux de savoir et d'années ; Des fleuves couleront de ses yeux ruisselants Et feront deux ruisseaux de ses tempes fanées, Car le désir mordra ses lèvres décharnées Et séchera les os de ses genoux tremblants !

Enfin, lassé d'étreindre, en ses iftiits énervantes, La science inféconde et la pâle amitié,

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Celui-là sentira son cœur cruciHé, Et) brûlé de mes feux parmi ses épouvantes, Il traînera son front sous les pieds des servantes Et baisera leur robe en. leur criant : Pitié !

Mais elles en courant s'enfuiront dans les saules,

Et riront du vieillard au prochain cabaret

Avec ce beau jeune homme aux puissantes épaules

Qui , dans Tallée en fleurs, sous l'ombrage secret

Marche en blouse et pieds nus comme un enfant des Gaules,

Et dont les noirs cheveux semblent une forêt. »

Ainsi parla Vénus. Oubliant leurs querelles , Les oiseaux se taisaient; dans les roses pourpris Les lys ouvraient plus grands leurs calices épris. Mais elle, fendant l'air comme ses tourterelles, Elle vola, pliant ses bras comme des afles, Au sommet du palais, et regarda Paris.

C'était bien cette ville aux urnes débordées Qui, donne à l'univers ses flammes et ses flots, Et qui, belle comme Eve et Ninon de Lenclos, Elève sur le front des villes fécondées Sa lèvre que rougit le vin et les sanglots Et son front chevelu d'où tombent les idées.

Lourde à lasser les bras et l'épaule d'Atlas, Comme un beau corps la ville immense se déroule.

Elle tient à la main son large verre où coule te vin bleu des faubourgs et le vin de Schiraz, Fredonne sa chanson, et regarde la foule Avec ses cent mille yeux de cristal et de gaz.

Ses grappes de maisons semblent , dans la nuit noire,

Des troupeaux dispersés sur un grand territoire

Que la Guerre a foulé de son pied souverain ;

Et, penchant leurs grands fronts vers le fleuve serein,

Ainsi que des béliers se lèvent avec gloire

Ses mille monuments de granit et d'airain.

Voici ses boulevards où Londres et l'Asie Viennent au même club chercher la fantaisie ; Voici ses cabarets, ses tapis baignés d'or, Ses fiers saluons, son bal qui passe au chant du cor, Et son drame, où le peuple, empli de poésie.

Ivre sous Frederick haletant, crie : Encor !

Voici ses régiments superbes et terribles,

Ses clairons, ses tambours, ses jeunes officiers.

Les hussards blancs et bleus, les sapeurs invincibles.

Les dragons revêtus d'indomptables aciers,

Les grenadiers géants,, les spahis, les lanciers,

Et les carabiniers aux crinières horribles.

O ville, enfin voici tes salles d'opéras

Où l'or, les diamants et le satin ruissellent ;

Là, chaque femme est reine, et les moindres excellent

Parla neige du front et la blancheur des bras;

Tels, dans un salon clair, sur les fonds de damas

Les camélias blancs parmi l'or étincellent.

414 LIVAE SIXIÈME

Là, sous le maillot rose ou Thabit travesti

Fuoco, Gerrito, Carlotta nous enchantent ;

Donis et Damoreau, ces harpes, se lamentent,

Et faisant flamboyer notre cœur amorti ,

Lui disent quels oiseaux et quelles flûtes chantent •

Dans Tâme de Mozart et de Donizetti.

Ville qu^un souffle émeut et qu'un zéphyr apaise I Amazone qui prends la guerre poar un jeu Et qui, penchée au bord du fleuve qui te baise, Chaque jour dans son onde émiettes quelque dieu ! L'univers voit sans cesse, ainsi qu'une fournaise, Ton crâne en fusion fumer sous le ciel bleu.

Épris de tes^soldats que la foudre enveloppe, Parmi leurs champs couverts de morts et de blessés, Les peuples sur tes pas accouraient empressés Et flattaient de la main toç cheval qui galoppe, Lorsque tu conduisais par les villes d'Europe Tes héros de vingt ans aux longs cheveux tressés.

Ainsi qu'un beau génie en un monde féerique,

Tu brises d'un seul doigt les liens corporels

Quand tu lances un jour, au bruit d'un chant, lyrique,

Sur ces chemins, plus longs qu'un fleuve d'Amérique,

Que sillonne d'azur le fer brillant des rails,

Tes grands coursiers de flamme aux pieds surnaturels 1

Nourrice de lutteurs, ville douce et traîtresse. Tu portes sur ton front des lys de diamant Et des lauriers rougis dans le combat fumant ; Dénouant sur ton sein l'or de sa lourde tresse,

La fîère Poésie est toujours ta maîtresse *£t l'Art baise ta lèvre ainsi qu'un jeune amant!

Ton phare est un soleil, et tes jeunes Achilles Ont réveillé le monde au bruit de leur tambour ; Mais, ô P&ris t cité ruisselante 1 séjour De la grâce amoureuse et des lèvres dociles, . Toi, pour Tamour choisie entre toutes les villes, O ville de Vénus, qu'as-tu fait de l'Amour?

Telle du haut du ciel un aigle au bec vorace De mille oiseaux épars dans son vol suit la trace Et porte le carnage au milieu de leurs jeux ; Telle, les yeux noyés dans les horizons bleus, L'héroïque Vénus d'un seul regard embrasse Le front de la cité ceinte de mille feux.

Près du lit où la Mort roi^lit la courtisane, Celle qui trafiqua de son sang et sa chair, . Sa mère, 6 honte ! étale une douleur profane Pour exploiter encor ces lis en proie au ver, Et vendre vingt louis la dernière cueiller Qui servit à l'enfant pour prendre sa tisane.

Ici râmbitieux, les deux pieds sur l'autel , Etend ses maigres bras pour étreindre la terre. Livide, comme Ajax il insulte le ciel , Et, cachant dans son cœur sa fièvre solitaire,

Il voit en souriant son épouse adultère,

£l, le front dans ses mains, il rêve de Cromwell.

« Là, serrant les ducats entre leurs mains fatales,

Gobseck et Gigonnet, au fond des tristes salles

Dont un vieux rideau vert éteint le jour changeant,

Brossent avec la main leur habit indigent.

Et font briller largent et lor de reflets pâles

Aux rayons de leurs yeux couleur d'or et d'argent.

« La richesse, voilà la vraie amante blonde , Disent-ils Ses cheveux sont couleur du soleil, Sa bouche est de corail et non de chair immonde, ^ Ses yeux sont de lapis, son sein d'argent vermeil , Et, lumineux trésor, de la nuque à l'orteil Tout son corps est sorti des mines de Golconde.

Nous pouvons avec l'or, nouveaux Pygmalions, Faire vivre le marbre au gré de nos caprices, Atteindre les vautours et dompter les Uons Et prendre les enfants au sein de leurs nourrices, Et les reines du monde et les impératrices Déchausseraient le soir nos pieds , si nous voulions, p

Sur les monts chevelus où gravissent les chèvres. Près d'un adolescent beau comme Gabriel , La pâle prophétesse, en proie à mille fièvres , Jette son ode impie aux quatre vents du ciel. Et, sorti de son cœur où déborde le fiel , Son iambe lui brûle et lui sèche les lèvres .

La moderne Sapho, qu'agite un grand dessein, Trempe ses longs cheveux dans sa coupe d'absinthe.

Cette .sœur du Titan rêve un autre larcin ,

Et, tressaillant trois fois comme une femme enceinte ,

Blasphème le plaisir et la volupté sainte

Que l'orgueil parricide a tués dans son sein.

Le poète, ruffian de la Muse divine • Qu'il adorait hier dans le temple idéal, La prostitue au lit de quelque baladine; Et, portant au hasard son sarcasme banal, Chaud encor des baisers de cette Messaline, L'insulte pour deux sous au bas d'un grand journal.

« Que m'importe, dit-il, vos lèvres et vos couches, vierges de quinze ans, au sourire enchanté ?

La maîtresse qu'il faut à ma virilité, C'est la déesse aux yeux caressants et farouches Qui me loue et me baise avec ses mille bouches, L'ange des carrefours, la Popularité !

C'est elle dont le souffle, ainsi qu'un phare allume Une lueur au front qu'enveloppait la brume.

Elle qui, les deux bras tendus à l'univers^ Arrête les passants pour leur chanter mes vers, Et qui saura pétrir avec l'airain qui fume Mon buste couronné de lauriers toujours verts. »

En habit de gala, les courtisanes vaines Sur le front de l'Amour posent leurs pieds lassés. Plus pâles que la neige au sommet des Cévennes, Ces folles, dont le vent baise les seins glacés , Pour réchauffer la pourpre éteinte dans leurs veines Boivent l'or et le sang des jeunes insensés.

Elles songent parfois, quand refleurit la mousse , Aux humides baisers de leurs jeunes amours, Aux blanches nuits de juin qu'abrégeaient .«ent discours, Et même, quand la brise en feu souffle plus douce, A ces enfants qui, morts pour elles pleins de jours. Dorment dans une terre inculte où Therbe pousse.

« Mais , ô mon cœur 1 pourquoi se souvenir des morts ?

Disent-elles. Mon sein gonfle d'orgueil la soie.

Le peigne aux mille dents tremble en baisant les ors

De mes cheveux touflus dont le flot se déploie ,

Et la naïade en pleurs frémit toujours de joie

En touchant au matin les blancheurs de mon corps.

Mes amants, beaux toujours quoique Tamour s'efifuie,

Ce sont tous ces joyaux que mon haleine essuie ,

Ces mille diamants en lys épanouis.

Ces colliers de sequlns, ces ducats, ces louis

Si beaux qu'en les voyant on dirait une pluie

De soleils amoureux de mes yeux éblouis. »

Les jeunes hommes, fiers de voir blanchir leurs têtes , Sont enivrés d'orgueil, comme autrefois de vin. Amour, ce n'est plus toi, flambeau clair et divin,' Qui baigne de tes feux les roses de leurs fêtes. « Qu'importe, disent-ils, ce mot que les poètes Ont fait comme leurs vers harmonieux et vain ?

Non, le bonheur n*est pas sur la couche enfantine De votre jeune épouse échevelée au vent , Qui, nouant de ses bras le beau collier mouvant Vous enivre aux parfums de sa jeune poitrine.

Et songe dans son cœur aux amours du couvent En vous disant : Je t'aime ! avec sa voix divine.

Le bonheur ce n'est pas d'errer sous les bosquets Où s'égarent, bras nus, ces filles aux fronts pâles Dont les robes de soie et les hardis bouquets Resplendissent les soirs sous les lustres des salles, Et passent des salons aux cabarets des halles, Et des bras des Césars dans les bras des laquais !

C'est d'avoir, sur le dos de la mer qu'elle scinde, Une flotte qui porte, avec ses galions , L'ivoire dé Java, les marbres blancs du Pinde, Les perles de Ceylan, grosses de millions , Le duvet de l'eider et les tissus de l'Inde, Les dépouilles des dieux et celles des lions !

Le bonheur, c'est d'aller pour la chose commune Haranguer un sénat en mots impétueux , De dominer sans peur les cris tumultueux.

Et de bien voir, si haut que monte sa fortune, Plissant à votre voix son front majestueux, Le ministre pâlir au pied de la tribune !

C'est de faire frémir sous le soleil des rois

Ces plaques, ces cordons, ces écharpes à frange.

Etoiles et colliers d'une splendeur étrange,

Crachats de pierrerie éblouissants et froids,

Ces riches arcs-en-ciel, ces rubans et ces croix

Couleur d'azur, de pourpre et de flamme et d'orange 1

Surtout, c'est de sentir vivre en bas une foule, Travailleurs dont le sang et dont la sueur coule,

4i0 LIVRE SIXIEME

Artistes, artisans, chantres aux saints trépieds, Généraux sur Ajax et Marceau copiés, Tout cela n'étant plus qu'une chose qu'on foule. Un piédestal immense où Ton pose ses piedë ! »

Ainsi, les yeux hagards et Técume à la bouche, Ils insultant Tamour dans leurs cœurs pleins de fiel. Les vierges elles-mêmes, aux yeux couleurs du ciel, Disent : a Pourquoi livrer à quelque époux farouche Nos cheveux qu'en jouant l'aile d'un zéphyr touche, Et- nos lèvres en fleur plus douces que le miel ? »

ville ! nulle part dans tes architectures , Sous tes lambris dorés, dans les entassements De tes toits monstrueux et de tes monuments.

Nulle part tu ne vois, le cœur et les mains pures, S'unir dans des baisers et des embrassements Un couple jeune et fort aux belles chevelures.

Seule, les yeux éteints, sous la vive clarté Des flambeaux, des surtouts et des lustres sévères, Tandis que ses amants au regard enchanté Cache'nt sous mille fleurs des tristesses amères , La Débauche sourit et boit dans tous les verres. Et dit en grimaçant : Je suis la Volupté !

Et la cité superbe, insatiable, immonde,

Aux balcons des palais, aux lucarnes des toits,

Hommes, vieillards, enfants, vierges à tète blonde ,

Foulant aux pieds ses dieux, ses lauriers et ses lois,

Avec ses millions de bouches et de voix

Crie et chante son hvmne à l'Or, maître du monde l

rm.' ^i^wmi^'mmmiK,

Voilà ce qu'çntendit l'héroïque Vénus.

Et d'horreur, sur son front et sa léle sacrée Sa chevelure épaisse, ondoyante et dorée, Tressaillit, et de flamme inonda ses bras nus ; Et, le sein agité fie frissons inconnus, Elle mit sur son arc une flèche acérée.

Alors sur ses beaux seins par ses ongles meurtris Tombent à flots ses pleurs ainsi qu'une rivière; Ses voiles au hasard fouettent les vents surpris , Parmi ses blanches dents que baise la lumière S'échappent furieux les sanglots et les cris ; Le dédain fait pâlir sa bouche rose et fière..

Ses yeux que le courroux et la honte embrasaient Et son corps rougissant présageaient cent désastres ; Ses pieds, où les oiseaux naguère se posaient, Du palais magnifique ébranlaient les pilastres, Et dans les noirs jardins du ciel , ses mains brisaient Sur leurs tiges d'azur les^alices des astres.

Ses cheveux flamboyaient d'or, de pourpre* et de feu , Et, dénoués, pareils aux panaches horribles Que hérisse l'effroi sur le casque d'un dieu, Ensanglantaient les airs, comètes invisibles. La déesse, le dos frémissant dans l'air bleu, Exhala son courroux dans ces strophes terribles :

tô2 ' LIVRE SIXIÈME

— ville qui meoFlris ^mon cœur et vends ma chair !

Si ma main sait verser le fiel plein d'amertume ,

Si mon regard flétrit, si mon venin consume,

Si je naquis avec les filles de l'enfer

Sous réclair effrayé, ^ans le sang et Técume

Et du corps d'un grand dieu mutilé par le fer !

Écroule- toi ! Soyez maudites, ô murailles !

Par le sein de la femme, où Tenfant allaité

Boit l'oubli de la Mort dans un vivant Lethé 1

Meurs 1 Par ses flancs féconds vainqueurs des funérailles ,

Par tout ce qui tressaille au fond de mes entrailles,

Par mon corps palpitant sous les feux de l'été !

Meurs ! puisque tu t'endors ivre de la Matière Sans songer seulement au courroux de Gypris, Ainsi qu'un animal couché sur sa litière , Stupide, et l'œil blessé par la blancheur des lis ! Puisque tu ftfis horreur à la nature entière Et qu'il ne reste rien dans l'âme de tes Bis !

Puisque le canon seul résonne à tes oreilles l Puisque devant les fouets irrités et cinglants, Plus stupide en effet à l'heure où tu t'éveilles Que les premiers humains qui ramassaient des glands, Tu ne sais accomplir de plus rares merveilles Que de pousser des cris sur des pavés sanglants !

Puisqu'au pied des gibets où ta haine me cloue , Ta prunelle hébétée, insensible aux couleurs Des astres et des cieux^ dQ la mer et des fleurs Adore la Fortune assise sur sa roue,

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Et que Tor et Targent, deux espèces de boue , Sont devenus tes dieux, comme ceux des voleurs t

Puisque, bravant les lois qu'ils ont instituées, Et flairant le sang jeune, ainsi que des vautours, Tes libertins, remplis de vices et de jours , S'en vont, âmes âans frein, du beau destituées, Près des enfants qu'au mal ils ont prostituées Souiller leurs cheveux blancs le long des carrefours 1

Puisque tu mets ta gloire à flétrir ce qui m'aime ! Puisque, les oripeaux et l'argent excepté , .

Tout U)m\^ autour de toi sous ton propre ana thème, Et que, trop délicat pour un peuple dompté.

L'amour de l'élégance et de la volupté- Est éteint dans le cœur des courtisanes même !

Puisque ma voix en vain t'a voulu secourir !

Puisqu'au lieu de m'avoir pour sœur et pour compagne, Ton peuple à ses côtés aime mieux voir pourrir L'Avarice, démon hideux qui l'accompagne, Vil forçat de la chair, meurs cloué dans ton bagne t Meurs, infâme 1 ou plutôt, c*est moi qui veux mourir î

Je m'en irai bien loin des modernes Gomorrhes Rejoindre les grands dieux dans la paix du trépas. Libre et quittant ce corps divin qui sur ses pas Te laissait l'ambroisie, et que tu déshonores. Mon Ame roulera dans les astres sonores Parmi les cîeux vivants auxquels tu ne crois pa9 !

J'irai, par l'immuable et consolant mystère.

Fondre mon être avec le tout essentiel 1

Un rocher sortira des flots où fut Gytbère, Brûlé par un vent morne et pestilentiel , Et les biens qui par moi ruisselaient sur la terre S envoleront avec mon souffle dans le ciel !

La foi, le dévoûment, Thonneur et son délire, Tous ces fiers nourrissons bercés entre ides bras^ La pitié, la vertu, Théroïsme, le rire, Lv regard de Tépée et le chant de la lyre Avec moi seront, morts, mais tu triompheras I Et, puisque c'est l'or seul que tu veux, tu Tauras !

L'or vierge ! Tor vainqueur ! Au gré de ta folie, Tu l'auras I l'or demain^ toujours, partout, encor ! Les placers du Mexique et ceux de TAustralie Viendront gonfler ta bourse et grossir ton trésor, Et l'or sera ton pain, ton nectar et ta lie ! Bois donc, voilà de l'or ! mange, voilà de l'or !

Remplis ton coffre, et vends tout ce qui se monnoie 1 La tombe et le berceau, le palais et la tour ! Trafique du soleil I du repos ! de Tamour ^ Déchire tout cadavre et flaire toute proie !

Vends les baisers craintifs où j'avais mià la joie 1 Vends l'eau de la fontaine et la clarté du jour I

Emiette les forêts, fais de l'or l Si ton globe Jusqu'au fond de ses os sent courir «n frisson. Comme un jeune idiot qui tremble dans sa robe, Que t'importe 1 Son cœur peut devenir glaçon ; N'auras-tu pas ton or, cette sainte moisson Que tu ranges trop bien pour qu'on té la dérobe ?

UVR£ SIXIEME 4i^5

Vends les bois où dormaient Viviane et Merlin ! L'aigle des monts n'est fait que pour ta gibecière, La neige vierge est là pour fournir ta glacière, Le torrent qui bondit sur le roc sybillin Et vole, diamant, neige, ëcume et poussière, N'est plus bon qu'à tourner tes meules de moulin 1

Pour trouver les rubis en guirlandes pareilles

A celles des raisins que la pluie a mouillés

Et dont la grappe ardente est la gloire des treilles,

Que les caveaux profonds soient avec soin fouillés!

Fends le sépulcre et touche aux cadavres souillés -

Pour prendre leurs anneaux et leurs pendants d'oreilles !

N'épargne rien ! demande à la création

Le pain de ta fureur et de ta passion !

Triomphe ! empéche-la de rester la plus forte 1

Et si tu t'aperçois, pour ta punition,

Que sous tes pieds la terre agonisante est morte

Et que même ton ciel est vide, que t'importe !

Si ton peuple, parmi lequel tant de héros M'ont fait voir la beauté virile et sans mélange, Montre, effrayant fe jour, des mufles de taureaux Et. des têtes d'ibis, comme les dieux du Gange ; Si tes poètes, las de fléchir des bourreaux,. Traînent le laurier vert dans le vin et la faniçe ;

Si les marbres sacrés ravis au Parthénon Dans leur blancheur pareille à mon berceau d'écume,' Flétris par le marteau, blessés par le canon, Tombent à des marchands courbés sur une enclume

426 LIVAE SIXIÈME

Dans une tle barbare, au imlieu de la brume, Que t'importe ! éblouis 1 remplis tout de ton nom 1

Montre le dur métal dont tu fais des récoltes ! Mets-le sur tes frontons dt sur tes archivoltes ! Fais-en rame et le sang des machines de fer Qui par leurs dents de fonie et leur souffle d*enfer Dompteront la nature et vaincront ses révoltes, Et dont les noirs sanglots étoufferont Téclaîr.

Par ces gueules de flamme à ta vdx apparues, Tu régneras. Commande, elles domineront Le tonnerre et Torag*) acharnés sur ton front. . Tu peux les laisser faire, et le long de tes rues Briser le même jour tes faux et tes charmes 1 Elles laboureront 1 elles moissonneront !

Ton heure vient ; tu peux demain réduire en poudre La lyre et le ciseau ; les cœurs martyrisés ^'e te consolent plus , à quoi bon les absoudre? De quoi te serviraient les hymnes embrasés, Paris ? Qu*as-tu besoin de l'oubli des baisers, Puisque tu n'as plus peur du ciel et de la foudre 1

YI

Mais quand le vaste Ennui, vieux comme l'univers, Etenâra devant toi son grand désert de sable, Jaloux, mystérieux, muet, infranchissjablé.

Pelé, nu, sans un brin d'herbe ou de gazons verts.

Regretlant Tharmonie et la douceur des vers, Tu te rappelleras ton crime haïssable.

Triste comme un cheval déchiré par le mors, Et pressentant déjà tes propres funérailles, .Tu diras : « Où sont-ils, ces hommes sans remords Dont la \oix créatrice élevait des murailles ? » Sortie avec terreur du fond de tes entrailles, Une voix répondra : « Les poètes sont morts !»

Alors vers le néant courbant ton front servile Sous les fiers souvenirs de tes bonheurs si courts, Tu te rappelleras ces temps où dans ta ville L'Amour, partout sufvi de grâces et d'amours, Entraînait sur ses pas la belle fleur des cours. Et s'appelait Condé, Ghevreuse et Longueville I

Tu te rappelleras ces ombrages, témoins Frais et délicieux des voluptés charmantes Où Lauzun et Biron adoraient leurs amantes; Et tu diras : « Furie exempte de tous soins, Qui ne fuis même pas les ruines fumantes , O Désolation , tu me restes du moins !

Enervantes langueurs de mes heures fiévreuses, Puisque rien désormais ne vous peut endormir, Pour noyer dans le fiot des plaintes douloureuses L'anéantissement dont je me sens frémir.

Je puis pleurer, je puis souffrir, je puis gémir Et savourer du moins ces voluptés affreuses. »

Mais la voix répondra : a Tes chênes chevelus Sous lesquels résonnaient ta prière et tes armes,

Sont tombés ; tout est mort, les temps sont révolus ! Le Désespoir aussi te refuse ses charmes.

Tu ne souffriras plus ! tu ne pleureras plus ! Car tu n'as plus de sang et tu n*as plus de larmes. »

Eu fuyant vers l'azur à tes yeux interdit , Ainsi te parlera ta conscience intime.

Et maintenant, bouffon que TErèbe applaudit, Pitoyable assassin de Taigle au vol sublime, Toi qui fais de Tamour ta première victime, Monstre libidineux gorgé d'or, sois maudit 1 »

Ainsi parlait Vénus quand ses cheveux de flamme De leurs rouges éclairs mordaient le ciel en feu. ^Les imprécations qui sortaient de son âme Soulevaient son beau sein effrayé d'un tel vœu, Et toi, tu gémissais à ces cris de la femme, Nature étemelle, ô corps sacré de Dieu !

Oui, tu tressaillis toute t Une vapeur de soufre Voltigea sur les murs déjetés et croulants.

Comme s'agite en rêve un malade qui soufTre, Les vieux arbres craquaient, de sueurs ruisselants. La rivière aux flots noirs s'agita dans son gouffre Et voulut par ses cris répondre aux chiens hurlants.

Mais la déesse enfin prit son vol. Les morsures Du soleil dévoraient déjà le fier dessin Des constellations. Ses flèches d'or plus sûres Déchiquetaient les blancs nuages. L'assassin Poussait son char sur eux, et rougissait le sein De l'Aurore vermeille au sang de leurs blessures.

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