‹ Les cariatidesChapitre 10 sur 40 · LES C A UI A T I D K S · texte numérisé non relu

LES C A UI A T I D K S

Elles ont la ceinture étroite, Les perles d'or et le turban. — Sa taille flexible est plus droite Que les cèdres du mont Liban !

Le hamac envolé se penche Et les berce en son doux essor. — L'étoile au front des cieux est blanche. Mais sa joue est plus blanche encor.

Elles ont la fête nocturne Aux lueurs des flambeaux tremblants. ■ Ses bras comme des anses d'urne S'arrondissent polis et blancs.

Elles ont de beaux bains de marbre Où sourit le ciel étoile. — Comme elle dormait sous un arbre, J'ai vu son beau sein dévoilé.

Chaque esclave au tyran veut plaire Comme chaque fleur au soleil. — Elle n'a pas eu de colère Quand j'ai troublé son cher sommeil,

Dans leurs palais d'or, prisons closes.

Leurs chants endorment leurs ennuis.

Elle m'a dit tout bas des choses Que je rêve tout haut les nuits !

Sa Hautessc les a d'un signe.

Il est le seul et le premier. — Ses bras étaient comme la vigne CLui s'enlace aux bras du palmier!

Quand un seul maître a cent maîtresses, Un jour n'a pas de lendemain. — Elle m'inondait de ses tresses Pleines d'un parfum de jasmin!

Ce sont cent autels pour un prêtre, Ou pour un seul char cent essieux. — Nous avons cru voir apparaître La neuvième sphère des cieux!

Quelquefois les sultanes lèvent Un coin de leur voile en passant. — Nous avions l'extase que révent Les élus du Dieu tout puissant!

ALiis ce crime est la perte sûre Des amants, toujours épiés. — Laissez-moi baiser sa chaussure Et mettre mon front sous ses pieds !

Février 1841.

Vénus couchée

D'un plus hault vol, d'aile mieux cmplumée Ne la pouuoit rauir ce petit Dieu; Et ne pouuoit encor' en plus hault lieu, Ny en plus seur sa flamme estre allumée.

loACiiiM DV Bellay, Inscriptions.

l-'ÉTÉ brille; Pliœbus perce de mille traits, En haine de sa sœur, les vierges des forêts. Et dans leurs flancs brûlés de flammes vengeresses Il allume le sang des jeunes chasseresses. Dans les sillons rougis par les feux de l'été, Entouré d'un essaim, le bœuf ensanglanté Marche les pieds brûlants sous de folles morsures. Tout succombe : au lointain les Nymphes sans ceintures Avec leurs grands cheveux par le soleil flétris Épongent leurs bras nus dans les fleuves taris, Et, fuyant deux à deux le sable des rivages. Vont cacher leurs ardeurs dans les antres sauvages.

Dans le fond des forêts, sous un ciel morne et bleu, Vénus, les yeux mourants et les lèvres eu feu,

S'est couchée au milieu des grandes touffes d'herbe

Ainsi qu'une panthère indolente et superbe.

Dénouant son cothurne et son manteau vermeil,

Elle laisse agacer par les traits du soleil

Les beaux reins d'un enfant qui dort sur sa poitrine.

Et tandis que frémit sa lèvre purpurine.

Un ruisseau murmurant sur un lit de graviers,

Amoureux de Cypris, vient lui baiser les pieds.

Sur son beau sein de neige Éros maître du monde Repose, et les anneaux de sa crinière blonde Brillent, et cependant qu'un doux zéphyr ami Caresse la guerrière et son fils endormi, Près d'eux gisent parmi l'herbe verte et la menthe Les traits souillés de sang et la torche fumante.

Février 1841,

204 I. r.S CARIATIDES

1 ouRQUOi, courtisane, Vendre ton amour, La fleur diaphane,

La fleur diaphane Que fleurit le jour Et que la main fane,

La rose d'amour?

— Pourquoi, blond poëte, Ouvrir au passant Ta douleur muette,

Ta douleur muette, Lys éblouissant Que la foule jette

LHS CARIAT IDF. S

— Ton cœur qui se pâme Brûle pour chacun :

Tu souilles la flamme !

— Tu souilles la flamme !

Tout a son parfum :

La caresse et l'âme,

Dans tout, dans chacun !

— Mon hymne rapporte Comme un souvenir

La croyance morte.

— La croyance morte Ne peut revenir

Par la même porte,

Comme un souvenir;

Mais quand l'amour cesse, On vient l'allumer A ma folle ivresse.

J06 LES C A Kl ATI DE s

— Oh va ! nulle ivresse Ne peut ranimer L'amour en détresse,

Ni le rallumer!

Février 1841.

LLS CARIATIDES 20/

Le Stigmate

Et in fronte ejus nomen scriptum : Mysterium...

Apocalypsif, cap ut xvii.

vJne nuit qu'il pleuvait, un poëte profane M'entraina follement chez une courtisane Aux épaules de lys, dont les jeunes rimeurs Couronnaient à l'envi leur corbeille aux primeurs. Donc, je me promettais une femme superbe Souriant au soleil comme les blés en herbe, Avec mille désirs allumés dans ces yeux Qui reflètent le ciel comme les bleuets bleus.

Je rêvais une joue aux roses enflammées, Des seins très à l'étroit dans des robes lamées Des mules de velours à des pieds plus polis Que les marbres anciens par Dypœne amollis, Dans une bouche folle aux perles inconnues La Muse d'autrefois chantant des choses nues.

208 LES CAUIATIDES

J)es Boucher fleurissants épanouis au mur, Et des vases chinois pleins de pays d'azur. Hélas 1 qui se connaît aux affaires humaines? On se trompe aux Agnès tout comme aux Célimènes : Toute prédiction est un rêve qui ment!

Ainsi jugez un peu de mon étonnement Lorsque la Nérissa de la femme aux épaules Vint, avec un air chaste et des cheveux en saules, Annoncer nos deux noms, et que je vis enfin L'endroit mystérieux dont j'avais eu si faim.

C'était un oratoire à peine éclairé, grave Et mystique, rempli d'une fraîcheur suave. Et l'œil dans ce réduit calme et silencieux Par la fenêtre ouverte apercevait les cieux. Le mur était tendu de cette moire brune Où vient aux pâles nuits jouer le clair de lune, Et pour tout ornement on y voyait en l'air La Melancholia du maître Albert Diirer, Cet Ange dont le front, sous ses cheveux en ondes, Porte dans le regard tant de douleurs profondes. Sur un meuble gothique aux flancs noirs et sculptés Parlant des voix du ciel et non des voluptés, Souriait tristement une Bible entr'ouverte Sur une tranche d'or ouvrant sa robe verte.

Pour la femme, elle était assise, en peignoir brun, Sur un pauvre escabeau. Ses cheveux sans parfum Retombaient en pleurant sur sa robe sévère. Son regard était pur comme une primevère

LES CARIA Tinrs 209

Humide de rosée. Un long chapelet gris Roulait sinistremcnt dans ses doigts amaigris, Et son front inspiré, dans une clarté sombre Pâlissait tristement, plein de lumière et d'ombre !

Mais bientôt je vis luire, en m'approchant plus près Dans ce divin tableau, sombre comme un cyprès. Dont mon premier regard n'avait fait qu'une ébauche. Aux lèvres de l'enfant le doigt de la débauche, Sur les feuillets du livre une tache de vin. Et je me dis alors dans mon cœur : C'est en vain Que par les flots de miel on déguise l'absinthe, Et l'orgie aux pieds nus par une chose sainte. Car Dieu, qui ne veut pas de tare à son trésor Et qui pèse à la fois dans sa balance d'or Le prince et la fourmi, le brin d'herbe et le trône, Met la tache éternelle au front de Babylone !

Février 1S41.

Li:S CARIATIDES

Prosopopce d'une Vénus

Si quelque Vénus toute nue Gémit, pauvre marbre désert, C'est lui dans la verte avenue Qui la caresse et qui la sert.

Victor Hugo, Les Voix intérieures.

EL as! devant le noir feuillage de cet arbre, J'ai le cœur tout glacé dans ma robe de marbre, Et par mes yeux, troués d'ulcères inconnus, La pluie en gémissant pleure sur mes bras nus. Entre mes pieds, jadis plus blancs que des étoiles, Arachné lentement tisse de fines toiles, Et tu n'es plus, Scyllis, pour que sous ton ciseau Je me relève un jour souple comme un roseau !

En ce temps où la fleur se cache soils les herbes, Nul ne sait le secret de nos formes superbes. Nul ne sait revêtir quelque rêve éclatant De contours gracieux, et dans son cœur n'entend

L'harmonie imposante et la sainte musique Où chantent les accords de la beauté physique ! Hélas! qui me rendra ces jours pleins de clarté Où l'on ne m'appelait que Vénus Astarté, Où, seule, ma pensée habitait sous la pierre, Mais où mon corps vivait dans la nature entière, Où Glycère et Lydie, où Clymène et Phyllis Portaient mes noms écrits sur leurs gorges de lys ; Où, pour l'artiste élu qui pare et qui contemple, Chaque âge avait un nom, chaque harmonie un temple

Oh! trois et quatre fois malheur au siècle d'or Où l'artiste éperdu foule aux pieds son trésor I Car il ig;iore, hélas! par quel grave mystère Je venais pour instruire et féconder la terre, Et pour épanouir dans mon type indompté Le secret de l'extase et de la volupté! Car à chaque morceau qui se brise et qui tombe De mon vieux piédestal, la divine colombe Que depuis trois mille ans je retiens dans ma main Fait un nouvel effort pour s'ouvrir un chemin; Et, délaissant un jour l'enveloppe brisée, Nous nous envolerons vers la voûte irisée. Emportant toutes deux loin de ce monde vain, La beauté dédaignée avec l'amour divin !

Ftivrier 1841,

L'Auréole

Par le ciel, cette enfant est belle ; de ma vie je n'ai rien vu de pareil...

Gœtiie, Faiiil.

'O 'ÉTA I r la fui d'un bal ; nous étions presque à l'heure

Où sous la volupté l'archet frissonne et pleure,

Où sous les gants flétris les doigts serrent les doigts,

Où les fleurs et les pas, les rayons et les voix

Et la gaze envolée en un tourbillon frêle

Jettent au cœur troublé leur parfum qui se mêle;

A l'heure où l'on croit voir en ces enivreiîients

Des maîtresses d'un jour caresser leurs amants,

Et les fresques sourire, et l'extase physique

Voler dans l'air, mêlée à des flots de musique 1

Tantôt c'était la joie, et le quadrille ardent Q.ui se mêle et s'effare et s'élance en grondant, Qui tantôt rit et chante en strophes inégales. Puis s'arrête et bondit en éclats de cymbales.

penche sur les fronts plus d'un front endormi Q.ue des mots bégayés font rougir à demi ! Puis la valse emportant dans son rhytlime, pensive Comme un myosotis incliné sur la rive, Une vierge aux yeux bleus, et dont l'accent vainqueur La met si près de nous qu'on sent battre son cœur, Et que, dans cette fièvre ardente et souveraine, L'enfant, sans rien comprendre au charme qui l'entraîne, Parmi le chœur immense, a l'air, en se penchant, D'un ange fasciné par le démon du chant!

Comme dans la clarté les femmes étaient belles ! Celles-ci laissant voir, sous leurs cheveux rebelles, Des rayons éblouis qui baisaient leurs fronts blancs; D'autres, les yeux voilés, comme des lys tremblants Qui par un soir d'été pleurent sous la rafale, Baissant leur cou soyeux veiné de tons d'opale; Toutes ivres d'amour, et pour l'œil enchanté, Surpassant l'hyperbole et l'idéalité!

Et je noyais mes yeux dans ces cheveux en tresses, Et je jetais mon âme à ces enchanteresses Si pâles qu'on eût dit ces essaims de Willis Qiii sortent en dansant des corolles de lys!

Mais tout changea bientôt et je n'en vis plus qu'une : De même, quand Phœbé sur le char de la lune Apparaît dans les cieux de saphir et d'azur. Tout se voile et s'efface, et son front seul est pur. Celle que j'entrevis en oubliant les autres, Madame, avait des yeux brillants comme les vôtres,

Des cheveux d'or, des mains qui n'avaient rien d'humain,

Et des pieds à tenir dans le creux de la main.

Ajoutez un cou mat de cette blancheur rare

Qui fait paraître jaune un marbre de Carrare,

Et deux bras qui prouvaient, ineffable collier,

Q.ue Lysippe à Samos ne fut qu'un écolier!

Je cherchai donc en moi quelle rouerie exquise

Prendrait et séduirait cette blonde marquise

Plus rapide en sa course avec son front riant

Que n'était Lazzara, Camille d'Orient!

Mais quand je m'approchai , je vis sa tête ceinte D'un tel rayonnement de pudeur grave et sainte, Il était si divin, le rhythme de ses pas, Que, don Juan dérouté, je n'osai même pas Comme le docteur Faust, en me penchant vers elle. Lui dire à demi-voix : Ma belle demoiselle!

Février 1841.

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