V-/ ui, mon cœur et ma vie
Et je sais bien, O chère inassouvie,
due ce n'est rien !
Ah! si j'étais la rose
Que le soir brun En souriant arrose
D'un doux parfum ;
Si j'étais le bois sombre
Qui sur les champs Jette au loin sa grande ombre
Et ses doux chants,
Ou l'onde triomphale
D'où le soleil Sur son beau char d'opale
S'enfuit vermeil;
Si j'étais la pervenche
Ou les roseaux, Ou le lac, ou la branche
Pleine d'oiseaux,
--Ou rétoile qui marche Dans un ciel pur.
Ou le vieux pont d'une arche Au profil dur;
Si j'étais la voix pleine,
La voix des cors, Qui fait bondir la plaine
A ses accords,
Ou la Nymphe du saule
Au sein nerveux Qui met sur son épaule
Ses longs cheveux ;
A vous, ô charmeresse
Pleine d'attraits.
Élise, à vous, sans cesse
Je donnerais
Ma voix, ma fleur, mon ombre
Douce à chacun, Mes chants, mes bruits sans nombre
Et mon parfum,
Et tout ce qui vous fête
Comme une sœur.
Mais je suis un poëte
Plein de douceur,
Qjui ne sait que bruire
A tous les bruits, Faire vibrer sa lyre
Au vent des nuits,
Ou, quand le jour se lève
Tout azuré.
S'envoler dans un rêve
Démesuré.
Donc, je vous ai servie,
Heureux encor De vous donner ma vie.
Cette fleur d'or
Que tourmente et caresse
Dans un rayon La frivole déesse
Illusion ;
Mon esprit, qui s'enivre
De vos clartés.
Et qui ne veut plus vivre
duand vous partez ;
Et tout ce que je souffre Si loin du jour.
Et mon âme, ce gouffre Empli d'amour!
V^ mon âme, ma voix pensive, O mon trésor échevelé, Mon myosotis de la rive, Mon astre, mon rêve étoile!
Mon amour, ma blanche sirène, Calice d'argent où je bois, O ma jeune esclave, ô ma reine.
Mon poëme à la douce voix !
Pourquoi, mon bel ange sans aile, Folle enfant qui me caressez.
Pourquoi donc êtes-vous si belle Avec vos longs cheveux tressés?
Oh ! quand dans nos lointaines courses, Sous l'abri des feuillages verts Nous allons cueillir près des sources Des pâquerettes et des vers.
Pourquoi le ciel bleu sur nos têtes Met-il son manteau de saphir, Et pourquoi la campagne en fêtes Rit-elle au souffle du zéphyr?
Pourquoi dans la petite chambre.
Lorsque tout bruit lointain se fond, L'air est-il comme imprégné d'ambre.
L'eau pure, le divan profond?
Enfant, sais-tu quelle puissance Nous enveloppe d'un regard. Et quels mots, de leur ciel immense.
Nous disent la Nature et l'Art?
La Nature nous dit : Poëtes, A vous mes ruisseaux et mes prés, A vous mon ciel bleu sur vos têtes, A vous mes jardins diaprés!
A vous mes suaves murmures Et mes riches illusions.
Mes épis, mes vendanges mûres Et mes couronnes de rayons!
L'Art nous dit : A vous mes richesses. Mes symboles, mes libertés.
Mes bijoux faits pour les duchesses, Mes cratères aux flancs sculptés !
A VOUS mes étofies de soie, A vous mon luxe armoriai Et ma lumière qui flamboie Comme un palais impérial 1
A vous mes splendides trophées.
Mes Ovides, mes Camoëns, Mes Glucks, mes Mozarts, mes Orphées, Mes Cimarosas, mes Rubens !
Eh bien! oui, l'Art et la Nature Ont dit vrai tous les deux. A nous La source murmurante et pure Qui me voit baiser tes genoux!
A nous les étoffes soyeuses, A nous tout l'azur du blason, A nous les coupes glorieuses Où l'on sent mourir la raison;
A nous les horizons sans voiles, A nous l'éclat bruyant du jour, A nous les nuits pleines d'étoiles, A nous les nuits pleines d'amour !
A nous le zéphyr dans la plaine, A nous la brise sur les monts Et tout ce dont la vie est pleine, Et les cieux, puisque nous aimons!
IwE zéphyr à la douce haleine Entr'ouvre la rose des bois, Et sur les monts et dans la plaine Il féconde tout à la fois.
Le lys et la rouge verveine S'échappent fleuris de ses doigts, Tout s'enivre à sa coupe pleine Et chacun tressaille à sa voix.
Mais il est une frêle plante
Qui se retire et fuit, tremblante,
Le baiser qui va la meurtrir.
Or, je sais des âmes plaintives Qui sont comme les sensitives Et que le bonheur fait mourir.
1 ouT VOUS adore, ô mon Élise, Et quand vous priez à l'église, Votre figure idéalise Jusqu'à la maison du bon Dieu.
Votre corps charmant qui se ploie Est comme un cantique de joie, Et, frémissant d'amour, envoie Son parfum de femme au saint lieu.
Votre missel a sur ses pages Bien des gracieuses images.
Bien des ornements d'or, ouvrages D'un grand mosaïste inconnu ; Et fier de vous faire une chaîne, Votre chapelet noir qui traîne Redit son madrigal d'ébène Aux blancheurs de votre bras nu.
Comme un troupeau leste et vorace, On voit s'élancer sur la trace De vos chevaux de noble race Mille amants, le cœur aux abois; Derrière vous marche la foule, Mugissante comme la houle, Et dont le chuchotement roule A travers les détours du bois.
Vous avez de tremblantes gazes,
Des diamants et des topazes
A replonger dans leurs extases
Les Aladins expatriés,
Et des cercles de blonds Clitandres
Dont le cœur brûlant sous les cendres
Vous redit en fadaises tendres
Des souffrances dont vous riez.
Vous avez de blondes servantes Aux larges prunelles ardentes, Aux chevelures débordantes Pour essuyer vos blanches mains ; Vous portez les bonheurs en gerbe.
Et sous votre talon superbe Mille fleurs s'éveillent -dans l'herbe Afin d'embaumer vos chemins.
Ll-S CARIATIDES
Moi, je suis un jeune poëte Dont la rêverie inquiète N'a jamais connu d'autre fête Que l'azur et le lys en fleur.
Je n'ai pour trésor que ma plume Et ce cœur broyé, qui s'allume, Comme le fer rouge à l'enclume, Sous le lourd marteau du malheur.
Mon âme était comme cette onde Pleine d'amertume, qui gronde En son délire, et dont la sonde N'a jamais pu trouver le fond; Comme ce flot qu'un sable aride Absorbe de sa bouche avide, Et qui cherche à combler le vide D'un abîme vaste et profond.
Et pourtant vous, type suprême, Vous m'avez dit tout haut : Je t'aime 1 Vous m'avez couché morne et blême Sur un beau lit de volupté; Vous avez rafraîchi ma lèvre, Encor toute chaude de fièvre, Dans le doux vin pour qui l'orfèvre Poétise un cachot sculpté.
Dans vos colères de tigresse, Vous m'avez fait des nuits d'ivresse Où le plaisir, sous la caresse, Pleure le râle de la mort.
Où toute pudeur se profane, Où l'ange le plus diaphane Se fait bacchante et courtisane Et grince des dents, et vous mord !
Puis vous m'avez dit à l'oreille Quelque étincelante merveille Dont la mélancolie éveille Les fibres de l'être endormi ; Vous aviez la pudeur craintive De la mourante sensitive Qui renferme son cœur, plaintive De n'être morte qu'à demi.
Et le doute railleur m'assiège Lorsque, pris dans un divin piège.
Mon cou plus pâle que la neige Est par vos bras blancs enlacé.
J'ai peur que le riant mensonge Du lac d'azur où je me plonge Ne soit l'illusion d'un songe Qui tenaille mon front glacé.
Or, dites-moi, rêve céleste, Pour que votre belle dme reste En proie à mon amour funeste, Les crimes que vous expiez?
Parlez-moi, pour que je devine De quel feu bout votre poitrine, Et quelle colère divine Vous met pantelante à mes pieds ?
Avez-vous surpris chez les anges
Le secret des strophes étranges
Q.u'ils murmurent, quand leurs phalanges
S'envolent dans les airs subtils ?
Au Vatican, sur une toile,
Avez-vous dérobé Fétoile
Qju'une sainte paupière voile
Avec un réseau de longs cils?
O vous que la lumière adore.
De quel astre et de quelle aurore Venez-vous, radieuse encore?
Je ne sais; en vain, ce trompeur.
L'espoir, me caresse et me blâme ; Je ne sais quel souffle en votre âme Alluma cette mer de flamme, O jeune déesse, et j'ai peur.
Lie soleil souriait à la jeune nature,
L'hiver avait séché ses pleurs, Et la brise entr'ouvrait de son haleine pure
L'humide corolle des fleurs.
Le saule aux rameaux verts penchait sa rêverie
Sur les flots au reflet doré ; Le ruisseau murmurant dans la verte prairie
Souriait au ciel azuré.
Or, nous étions tous deux sous les tremblantes roses
Qu'épanouissait le printemps, Si que sans y penser nos amours sont écloses,
Comme elles, presque en même temps.
Le rossignol disait sa plainte enchanteresse, Nous disions des serments jaloux ;
Et tout en nous était joie, extase, tendresse... Hélas ! vous le rappelez-vous ?
L'arbre pensif s'incline encor, l'insecte rôde,
L'églantier semble rajeunir, Le vent a son parfum, l'herbe son émeraude ;
Notre amour est un souvenir !
De mai à juillet 1839.
Io6 LES CARIATIDES
Phyllis
PhylliJa amo ante alias.
Virgile, Eghgue III.
Daphnis.
i AN DIS que mollement étendu sous les chênes Tu t'endors aux doux bruits des cascades prochaines, Dis, as-tu vu s'enfuir ma rieuse Phyllis, Souple comme le lierre et blanche comme un lys?
Dauiète.
Je ne sais. Il se peut que sa tunique ouverte Ait sous ses pas légers effleuré l'herbe verte, Mais je ne l'ai pas vue, et je n'écoute pas Le chant d'une bergère ou le bruit de ses pas.
Daphni
Quel rêve ambitieux te poursuit, ô Damète ! Et verse des poisons dans ton âme inquiète ? Pourquoi ne plus unir nos deux pipeaux, formés De sept roseaux divers sous la cire enfermés ?
Damète.
Parce que l'aigle altier ne rase pas la terre, Que dans le nectar seul un dieu se désaltère. Et que, comme Phyllis et la nymphe des bois, Je puis chanter les Dieux sur la lyre à dix voix.
Dapbnis .
Cet orgueil ne convient qu'aux poètes des villes. Pan ne dédaigne pas les Muses les plus viles. Et, berger comme nous, aime de simples chants.
Daine le.
Que m'importent les vers qu'il faut aux dieux des champs ? Il en est de plus hauts dont la troupe choisie Sur l'Olympe neigeux s'enivre d'ambroisie.
Dapbnis.
Paris, l'enfant royal dont la voix décida Entre les trois splendeurs au sommet de l'Ida, Chantait près du troupeau qui lui donnait sa laine.
Io8 LES CARIATIDES
Damète.
Ambitieux déjà de la couche d'Hélène, Et dans ses chastes nuits s'abîmant à songer, Son cœur de roi battait sous l'habit du berger!
Daphnis.
Quelle reine, ô Paris! va devenir ta proie, Et faire de nos champs une nouvelle Troie?
Damète.
Quelle nymphe, aveuglée en son amour fatal. Ouvrira sous tes pas son palais de cristal?
Daphnis , J'ai du moins le secret de leur chant doux et tendre.
Daiiièie.
Va, rustique pasteur, tu ne peux me comprendre. Écoute. Un jour, poussé par cette voix des Dieux Qui conduisit jadis nos héros glorieux, J'ai quitté nos troupeaux, nos prés, nos champs fertiles, Pour ce souffle brûlant qui consume les villes. J'ai vu Rome aux sept monts, la ville des Césars, Avec ses palais d'or, avec ses bruits de chars. Ses temples, ses tombeaux, son fleuve, ses arènes, Et ses reines d'amour plus belles que les reines; Et la grande cité d'esclaves et de rois Avec ses chants divins a fécondé ma voix!
Daphnis .
Malgré cette fierté dont ton âme est si vaine Et le sang orgueilleux qui coule dans ta veine, J'ose te provoquer à la lutte des vers Au bruit de ce torrent et sous ces arbres verts. Invoque, si tu veux, les neuf Sœurs du Permesse, Consacre-leur tes chants et crois à leur promesse; Pour moi, j'appellerai la Nymphe au bras nerveux, Qui près du fleuve aimé tresse ses longs cheveux, La Naïade qui dort dans son lit de porphyre, Et celle qui palpite au baiser de Zéphyre !
Damé te.
Offres-tu quelque gage ou quelque riche don? Daphnis.
Cette coupe de hêtre où l'art d'Alcimédon
Sut courber sur les bords, par un savoir insigne.
Le lierre pâlissant et l'amoureuse vigne.
Datnète.
Et moi, cette houlette où son art souverain Autour des nœuds égaux a fait courir l'airain.
Daphnis .
Je vois venir ici Palaemon le vieux pâtre, Que le dieu Pan lui-même et la nymphe folâtre Instruisirent jadis à leur métier divin, Palaemon le bon juge et le sage devin.
Daviète.
Viens. Décide entre nous. Il s'agit d'un prix digne Des Amours de Sicile et du dieu de la vigne. De tous ceux qu'a chéris l'harmonieux démon, Tu restes le meilleur, ô sage Paljcmon !
Palamon.
Tandis que mollement reposés sur cette herbe. Le chêne étend sur nous son ombrage superbe, Disputez les présents que vous vous destinez, Car la Muse se plaît à ces chants alternés. Vos dociles troupeaux, que le mien accompagne, Déchirent au hasard, dans la verte campagne, Les cytises fleuris et les saules amers; Un parfum de printemps enveloppe les airs ; Pour écouter vos chants, les Naïades craintives Montrent leurs blonds cheveux sur le sable des rives, La Nymphe écarte au loin les branches des ormeaux, Et la jeune Dryade agite ses rameaux.
Damète.
Commençons par chanter les neuf Sœurs dont la lyre Assoupit rOlmius dans un vague délire.
Et Vénus Astarté, mère de tout amour!
Daphnis.
Phœbus le dieu pasteur, Phœbus le dieu du jour Par son regard doré m'inspire une hymne sainte, Et je tresse pour lui la palme et l'hyacinthe.
Daviète.
Cypris, fille des flots, ton culte me lia A ta plus belle enfant, la jeune Délia, Dont le palais splendide est fait d'or et de marbres.
Dapbnis.
J'ai souvent poursuivi, le soir, sous les grands arbres, Phyllis, rieuse enfant, Phyllis aux blonds cheveux, Qiii souriait à tous et riait de mes vœux.
Damète.
Dieu qui peux du Pactole enrichir l'Hippocrène, Donne-moi des trésors pour acheter ma reine! Le jour à tes autels me verra le premier.
Dapbnis .
J'ai découvert au bois le nid d'un blanc ramier due je garde à Phyllis, dont les pieds sont des ailes Et dont le sein est blanc comme les tourterelles I
Damète.
Heureux qui, s'enivrant de nectar, peut sentir Battre des seins aimés sous la pourpre de Tyrl
Dapbnis .
Heureux qui, rappelant le poëte champêtre, Ne verse qu'un lait pur dans sa coupe de hêtre l
Damète.
Quand je vis Délia pour la première fois, Elle avait sur le Tibre un cortège de rois, On délaissait pour elle Aglaé de Phalère, Et ses rameurs portaient la pourpre consulaire !
Daphnis .
Quand j'aperçus Phyllis, elle cueillait ces fleurs Que la Nuit, en fuyant, arrose de ses pleurs ; C'était près du ruisseau, sous l'ombrage des saules. Ses cheveux déroulés inondaient ses épaules.
Damète .
Écho suivait de loin les lyres à dix voix.
Daphnis.
La brise et les oiseaux se parlaient dans les bois.
Damète .
Hélas! comment trouver le bonheur que j'espère? J'ai vendu l'héritage et le champ de mon père, J'ai possédé trois jours la jeune Délia, Qjui trois jours m'endormit près d'elle, et m'oublia.
Daphnis.
Phyllis sera bientôt mon épouse chérie, Reine dans ma chaumière, et nymphe en ma prairie. De son sourire d'or éclairant mon verger. Et redira tout bas les chants de son berger.
LES CARIATfDF-S
Daniète .
Et moi, je pense encore à l'esclave romaine
Qui m'a bercé trois jours dans sa couche inhumaine.
Daphnis .
Phyllis se sent émue à mes tendres accords Et des frissons divins enveloppent son corps.
Daviète.
Mais Délia, qui montre un ciel dans ses prunelles, Est comme les Vénus aux blancheurs éternelles.
Daphnis.
Gazons touffus! ruisseaux murmurants! Bois épais! Il vivra doucement dans la tranquille paix, Celui qui, loin du faste et des riches portiques. Ne parle de bonheur qu'à ses Dieux domestiques.
Daviète.
Heureux l'audacieux qui dans un songe vain. Comme Ixion, caresse un fantôme divin!
Palamon.
Fermez l'arène, enfants. Sur l'azur de ses voiles Jetant de chastes lys et des milliers d'étoiles, Voici la douce Nuit qui vient, et sans effort Sous le baiser du soir la Nature s'endort.
La Nature pâmée est plus jeune et plus belle Que la Vénus de marbre et la nymphe d'Apelle : A toi donc, ô Daphnis! la victoire et le prix Du combat que tous deux vous avez entrepris. Car si belle que soit une Anadyomène Sortie en marbre blanc des mains de Cléomène, Mieux vaut la chaste enfant dont l'œil sourit au jour, Dont le sein est de chair, et palpite d'amour!
Juillet 1842.
Songe d'Hiver
A sad tale's best for winter; I hâve one of spirits and goblins.
SiiAKSPERE, Win ter* s iale.
Act. 1 1 , scène i.
1—' AN S nos longs soirs d'hiver, où, chez le bon Armand, Dans notre far-niente adorable et charmant
On oubliait le monde aride, Vous demandiez pourquoi sur mon front fatigué, Au milieu des éclats du rire le plus gai
Grimaçait toujours une ride.
Et moi, j'étais plus triste encor Lorsque, comme en un fleuve d'or, Je remontais dans ma mémoire, Et que d'un regard triomphant Je revoyais mes jours d'enfant Couler d'émeraude et de moire,
Puis engouffrer leurs tristes flots Au fond d'une mer sombre et noire Avec des bruits et des sanglots.
Et je me rappelais cette époque oubliée Où l'âme d'une femme, à mon âme liée,
L'avait brisée avec si peu.
Et cette nuit d'angoisse, effarée et vivante, Où sur ma couche, avec des sanglots d'épouvante,
Je pleurais en suppliant Dieu I
Oh ! disais-)C alors, quoi ! la bouche Qui vous caresse et qui vous touche Avec un délire inouï, La main frémissante qui presse Les vôtres, les soupirs, l'ivresse, Les yeux éteints qui disent Oui, Tout cela, ce n'est qu'un mensonge, Ce n'est qu'un songe évanoui Qui passe comme un autre songe!
Quoi! lorsque je mourrai dans un délire fou. Peut-être qu'un autre homme embrassera son cou
Malgré ses refus hypocrites.
Et quand, se souvenant, mon âme gémira. Dans un spasme semblable elle lui redira
Les choses qu'elle m'avait dites !
LHS CARIATIDES II7
Et SOUS cet ardent souvenir Du temps qui ne peut revenir Et dont un seul instant vous sèvre, Je me débattais dans la nuit Comme sous un spectre qu'on fuit Dans les visions de la fièvre; Puis je m'endormis, terrassé, Le sein nu, l'écume à la lèvre, Les yeux brûlants, le front glacé.
Quand je rouvris les yeux, ô visions étranges! Je vis auprès de moi deux femmes ou deux anges
Avec de splendides habits.
Toutes les deux montrant des beautés plus qu'humaines Et laissant ondoyer leurs tuniques romaines
Sur des cothurnes de rubis.
L'une, aux cheveux roulés en onde.
Étalait haut sa tête blonde Sur les lignes d'un cou nerveux; Ardente comme un vent d'orage.
Quand son front commandait l'hommage.
Sa lèvre commandait les vœux ; L'autre, plus blanche que l'opale, Sous le manteau de ses cheveux Voilait une beauté fatale.
Il8 LES CARIATIDES
Et comme j'admirais en moi ces traits si beaux, Comme dans leurs linceuls les marbres des tombeaux
Qu'on aime et devant qui l'on tremble, Toutes deux, entr'ouvrant leurs lèvres à la fois. Déployèrent dans l'ombre une splendide voix
Et tout bas me dirent ensemble :
Quoi I parce qu'à ton premier jour Un désenchantement d'amour A secoué sur toi son ombre, Tu te laisses ensevelir Dans cet ennui qui fait pâlir Ton front sous une douleur sombre!
Viens avec moi, viens avec nous!
Nous avons des plaisirs sans nombre Que nous mettrons à tes genoux!
— Oh! s'il en est ainsi, si vous m'aimez, leur dis-je, Si vous pouvez encor pour moi faire un prodige,
Rappelez Tamour oublieux!
Mais voici que la femme à blonde chevelure M'entoura de ses bras, et, belle de luxure.
Mit ses yeux brûlants dans mes yeux.
V lENS à moi, dit-elle, Oh! viens sur mon aile, Dans un pays d'or Qu'un nectar arrose, Où tout est fleur rose.
Joie, amour éclose.
Plaisir ou trésor!
Mes sujets par troupes Dans le fond des coupes Aspirent l'oubli!
Là jamais de nue. D'amour contenue, De foi méconnue Ou de front pâli 1
Jamais dans la salle Belle et colossale De lustres éteints.
Car dans nos demeures, Tandis que tu pleures.
Les jours et les heures Sont tout aux festins!
Une longue danse Entoure en cadence L'éternel repas.
La danseuse penche Doucement sa hanche, Et sa robe blanche S'ouvre à chaque pas !
Les foules ravies Aux tables servies Des plus riches mets, Parmi la paresse Où l'amour les presse.
Goûtent une ivresse Qui ne meurt jamais!
Un harem frivole Dont le chant s'envole Jusqu'au ciel riant, Pour sa grande orgie Hurlante et rougie A la Géorgie Et tout l'Orient!
Quitte, ô blond poëte, L.1 couche défaite, Ce livre connu, Et viens dans la plaine Où sous ton haleine Chaque Madeleine Mettra son sein nu !
Oh! si l'espérance Malgré ta souffrance Te sourit encor, Va! laisse pour elle Ta folle querelle, Et viens sur mon aile Dans un pays d'or!
12 T je restais muet. Alors la femme pâle, Avec un long sanglot douloureux comme un râle, Frissonna tristement dans un horrible émoi, Prit ma main dans la sienne et cria : C'est à moi !
v^' H ! ne l'écoute pas, viens à moi, me dit-elle. Pour t'emporter ce soir j'ai veillé bien des jours; Vois, mon cœur ne bat plus, ma joue en pleurs ruisselle, Mes cheveux déroulés m'inondent; je suis celle Dont les bras s'ouvrent pour toujours!
Mon amour éternel est chaste, calme et tendre; Loin du monde aux longs bruits tristes comme un tocsin, Dans mon beau lit de marbre, où tu pourras t'étendre. Tu dormiras longtemps sans jamais rien entendre, La tête appuyée à mon sein.
De légères Willis aux tuniques flottantes Feront en se jouant notre lit tous les soirs; Malgré nos lourds rideaux sur nos chairs palpitantes, Souvent nous sentirons s'envoler vers nos tentes Un parfum lointain d'encensoirs.
124 l'Ï^S CARIATIDES
Nous entendrons, parmi nos plaisirs sans mélanges, Des chants mystérieux et plus doux que le miel, Si bien qu'on ne sait pas, tant ces voix sont étranges, Si ce sont des voix d'homme ou bien des lyres d'anges, Des chants de la terre ou du ciel.
De même, quelquefois, au-dessus de nos têtes. Nous entendrons aussi frémir des vents glacés, Des zéphyrs ondoyants ou d'ardentes tempêtes Portant des mots de haine ou des chansons de fêtes, Et nous nous dirons, enlacés :
Qu'importent maintenant à notre âme cachée Ces flots tumultueux qui changent si souvent? Le bonheur, c'est la nuit, la feuille desséchée, La Paresse aux pieds nus, nonchalamment couchée Loin des bruits du monde vivant.
Qu'importent maintenant, lorsque tout dégénère, Ces hommes de là-bas à cent choses liés, Qui, ravivant en eux la plaie originaire, Pour atteindre dans l'ombre un but imaginaire Heurtent leurs pas multipliés?
Les uns, jeunes enfants dont la cohorte arrive Au banquet somptueux qui caresse leur faim. Sous les lustres dorés et la lumière vive Disent des choeurs joyeux, dont plus d'un gai convive Ne pourra pas chanter la fin.
Les autres, gens élus que la foule environne, Redisent un poënie adorable ou fatal, Mais ces fous, qu'un matin la Jeunesse couronne, Tombent, ivres encor, du balcon de Vérone, Sur le grabat d'un hôpital.
Et puis c'est une vierge à la candeur étrange Dont les Nuits ont rêvé l'amour délicieux, Mais dont le Ciel avare a voulu faire un ange. Ce sont mille splendeurs éteintes dans la fange En rêvant la clarté des cieux I
Luths brisés, chants éteints, glaives qui se provoquent. Tourbillons palpitants, inquiets, alarmés. Chœurs aux voiles d'azur que les haines suffoquent; Ce sont des yeux, des voix, des mains qui s'entre-choquent, Comme des bataillons armés !
Tandis que nous aurons une nuit éternelle Que jusqu'au bout des temps rien ne pourra briser! Oh ! viens ! mes bras sont nus, ma paupière étincelle. Mon cœur s'ouvre à jamais, et pourtant je suis celle Qui ne donne qu'un seul baiser!
t T cette femme pâle, et cette femme blonde, Chacune autour de moi s'enroulant comme une onde. Me redisaient : A qui ton amour hasardeux ? Mais une voix cria : Vous mentez toutes deux!
Cl T près de moi je vis luire L'inimitable sourire D'une vierge au front charmant, Qui portait, nymphe thébaine. Une lyre au flanc d'ébène, Et dont, je ne sais comment, Le regard et la voix fière Avaient un rayonnement De parfum et de lumière.
Belle nymphe aux cheveux d'ori Il vous faut, dit-elle, encor Un convive à votre joie !
Mais vous ne m'attendiez pas.
Et je guiderai ses pas.
Le Seigneur permet qu'il voie Le grand délire charnel, Et son palais qui flamboie Dans un mystère éternel !
il T tout fut transformé, tout. De ma sombre alcôve Le cadre s'agrandit dans une lueur fauve.
Et ce fut un palais, vaste, immense, confus, Une ample colonnade aux innombrables fûts.
Dans ce monde peuplé d'un monde de sculptures Grinçaient les oripeaux de mille architectures.
Sous de vastes forêts de gothiques piliers Disparaissaient au loin d'étranges escaliers.
C'étaient de lourds portails, des trèfles, des ogives. Des rosaces sans fin peintes de couleurs vives,
Et, par endroits, jetés dans ce palais sans nom, Des portiques païens, frères du Parthénon.
C'étaient des blocs géants, des degrés, des dentelles. Des Chimères ouvrant leurs gigantesques ailes,
Des anges, de vieux sphinx, des moines, des héros, Et des dieux verts avec des«têtes de taureaux,
Qui, rêvant en silence et baissant la paupière, Chantaient confusément la symphonie en pierre.
Et moi pendant ce temps je flottais, alité. Entre la rêverie et la réalité.
Et je voyais toujours. Au miheu de la salle, Une table brillait, splendide et colossale.
Chaque plat ciselé contenait un trésor Détaillé par l'éclat de cent torchères d'or.
Le festin fabuleux aux recherches attiques S'illuminait de neige et d'iris prismatiques,
Et, comme la lumière, un doux parfum éclos Semblait briller de même et rayonner à flots.
Chaque climat lointain, de l'Irlande à l'Asie, Avait donné son luxe ou bien sa fantaisie :
Qui ses surtouts d'argent, qui son oiseau vermeil, Q.ui ses fruits veloutés au baiser du soleil.
Et le nectar divin, mystérieux poëme.
Emplissait de ses feux les verres de Bohême.
Aux uns le doux Aï, roulant dans ses glaçons Tout l'or de la lumière- et ses vivants frissons.
Aux autres, tourmenté comme dans une cuve, Le breuvage divin que dore le Vésuve.
Pour les flacons d'argent façonné, l'hypocras
Et les flots pleins d'éclairs de l'immortel Schiraz.
Et je voyais s'emplir et se vider les coupes Q.u'ornaient des monstres d'or et des Grâces en groupes.
Mais ces trésors ardents, ces luxes enviés. Tous n'étaient rien encore auprès des conviés.
Car ils étaient plus grands à voir pour des yeux d'homme Qu'un sénat solennel des empereurs de Rome,
Ou que les saints élus dont la phalange va Jusqu'au zénith du ciel, en criant : Jéhova !
Autour de cette table où les splendeurs sans nombre N'avaient plus rien laissé pour la tristesse ou l'ombre.
Froids, divins, et leurs fronts couronnés de lotus, Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus.
vy don Juans, bien longtemps, artistes de la vie, Affamés d'idéal, vous aviez tous cherché L'amante au cœur divin, sans cesse poursuivie.
Et toujours son front pur, dans la brume caché, S'était enfui devant l'éclair de vos prunelles, Comme un rapide oiseau s'envole, effarouché.
Reines montrant l'orgueil des pourpres éternelles, Courtisanes de marbre aux regards embrasés. Fillettes de seize ans riant sous les tonnelles.
Vous aviez tour à tour meurtri de vos baisers Tout ce qui porte un nom de princesse ou de femme, Sans que vos longs tourments en fussent apaisés.
Bourreaux charmants et doux, héros d'un sombre drame, Au-dessus de vos fronts des spectres convulsifs Avaient gémi toujours comme le vent qui brame ;
152 l.ES CARIATIDES
Cependant, effleurant avec vos doigts pensifs
Les lys délicieux que le zéphyr adore,
Et serrant sans repos entre vos bras lascifs
Mille vierges enfants que la beauté décore
Et qui cachent l'extase en leurs seins palpitants,
Toujours vous aviez dit : Ce n'est pas elle encore !
Et vous, pâles Vénus! longtemps, oh! bien longtemps, Même pour des mortels, sur vos lits de Déesses Vous aviez dénoué vos beaux cheveux flottants
Et, comme un flot, versé leurs superbes ivresses, Mais sans jamais, hélas ! pouvoir trouver celui Dont votre ardente soif implorait les caresses.
Et toujours emportant votre sauvage ennui, O victimes du dieu qui de nos maux se joue, A travers les chem.ins longtemps vous aviez fui,
Tremblantes sous le fouet horrible que secoue Le vieux titan Désir, tyran de l'univers. Et dont le vent cruel souffletait votre joue !
Mais, ô don Juans, et vous, blanches filles des mers, Sous les feux merveilleux du lustre qui flamboie. Après tant de travaux et de regrets amers.
Vous savouriez enfin le repos et la joie.
/\ ce festin, plus froids que le flot du Cydnus, Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus.
D'abord tous les don Juans des pièces espagnoles Ayant le fol orgueil de leurs amours frivoles.
Et puis tous ces don Juans sans nulle profondeur Qui tuaient pour la forme un petit commandeur.
Puis, après ces bandits, le don Juan de Molière Avec sa théorie atroce et singulière.
Le don Juan de Mozart et celui de Byron, Tous deux songeant encore à leur Décaméron ;
Et celui qui trouva chez notre Henri Blaze L'amour qui sauve après la volupté qui blase.
Et ce don Juan, pareil au poète persan.
Que Musset déguisa sous le surnom d'Hassan;
134 LE s CAUTATIDKS
Et, plus lourd qu'un archer du temps de Louis onze, Celui qui descendit d'un piédestal de bronze.
A ce festin royal, couronnés de lotus,
Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus :
La Vénus Aphrodite ou l'Anadyomène, Caressant les cheveux d'un triton qui la mène ;
Vénus Hélicopis au regard doux et prompt, Vénus Basiléia, le diadème au front;
Cypris, Vénus Praxis, et Vénus Coliade, Guerrière dont la danse est toute une Iliade;
Puis Vénus Barbata, puis Vénus Argynnis, Qui tient dans une main les flèches de son fils ;
Vénus Victrix sans bras, Astarté, ce prodige. Et Vénus Mélanide, et Vénus Callipyge ;
Et celles dont Paphos a connu les douceurs, Et les Vénus avec des carquois de chasseurs;
Et Vénus Pandémie et Vénus de Cythère, Courant d'un pas rapide et sans toucher la terre;
Celle de Titien, allongeant sur son lit
Son corps d'ambre, et ses bras que le temps embellit;
LESCARIATIDHS I35
Et celle dont Corrège, en sa grâce première, Caressait les seins nus dans la chaude lumière.
Là, plus blancs que les fronts neigeux de l'Imaûs, Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus.
La reine de ces jeux était la femme blonde
Q.ui d'abord près de moi parlait d'amour profonde.
Et les gens de la fête, émus à son aspect, Semblaient la regarder avec un grand respect.
Par terre, dans un coin, dormait la femme pâle, Avec une attitude insoucieuse et mâle.
Dans ses longs doigts aussi dormait un chapelet, Où l'ivoire à des grains d'ébène se mêlait.
Pour servir au festin, de très belles servantes Apportaient les plats d'or avec leurs mains savantes:
C'était d'abord la sœur des grands astres, Phœbé, Dont le regard d'argent sur la terre est tombé ;
Puis Hélène de Sparte, insaisissable proie
De tes enfants, Hellas, combattant devant Troie ;
Et Rachel, et Judith la femme au bras' nacré, Ensanglantée encor de son crime sacré;
Et celle d'Orient, la jeune Cléopâtre,
Dont la lèvre de flamme éblouissait le pâtre;
Et la Rosalinda, qui chante sa chanson De rossignol sauvage, en habit de garçon ;
Et toutes les beautés que les yeux de poëtes Vêtirent de rayons pour les plus belles fêtes.
Tous ces convives fous avaient la joie au cœur
Et chantaient. Or, voici ce qu'ils chantaient en chœur ;
E bois à toi, jeune Reine!
Endormeuse souveraine, Oublieuse des soucis!
Car c'est pour bercer ma joie due ton caprice déploie Les lits de pourpre et de soie, Charmeresse aux noirs sourcils!
Ta folle toison hardie Brille comme l'incendie.
Hôtesse du flot amer, Ta gorge aiguë étincelle Dans un rayon qui ruisselle; Tu gardes sous ton aisselle Tous les parfums de la mer.
Ta chevelure est vivante.
Elle frappe d'épouvante Le lion et le vautour :
138 LliS CARIATIUI-S
Sur ton beau ventre d'ivoire S'éparpille une ombre noire, Et tu marches dans ta gloire, Superbe comme une tour.
O Déesse protectrice !
Heureux, ô sage nourrice, L'athlète aux muscles ardents Qui tout couvert de blessures.
D'écume et de meurtrissures.
Appelle encor les morsures De ta lèvre et de tes dents !
Toi seule, ô bonne Déesse, As l'incurable tristesse De l'étoile et de la fleur Sous l'or touffu qui te baigne; Et ton désespoir m'enseigne Sur ton flanc glacé qui saigne L'extase de la douleur.
Honte au cœur timide! Il trouve
Sous ta figure, la louve
Qu'il nomme Réalité.
Mais à celui qui t'adore
Ta main, où tout flot se dore.
Verse, ô fille de Pandore,
Un vin d'immortalité !
LES CARIATIDr. S 1^9
xr
Ct parfois, regardant vers les enchanteresses, Les don Juans se levaient, altérés de caresses.
Ils allaient tour à tour baiser les seins neigeux De toutes les Vénus, en leurs terribles jeux.
Et lorsqu'ils avançaient encor, la femme blonde Les serrait sur la chair de sa gorge profonde.
Mais eux, sans être émus par ces rudes efforts, Ils retournaient s'asseoir plus graves et plus forts.
Et je vis des enfants avec la face blême
Se glisser dans la salle et faire aussi de même.
Or, quand la courtisane aux blonds cheveux ambrés Les étreignait, vaincus, avec ses bras marbrés,
Ils tombaient; aussitôt la dormeuse fatale S'éveillait pour les mordre avec ses dents d'opale.
V-^ H o s E horrible ! Ils n'étaient d'abord que quelques-uns Noyant leur âme vierge à ces acres parfums;
Mais bientôt une foule Au festin monstrueux s'amassa follement, Et je les vis tomber, privés de sentiment.
Comme un mur qui s'écroule.
Ils allaient! déchirés par quelque étrange faim, Sans entrevoir le but, sans regarder la fin,
Pris dans un noir vertige; Et chacun, l'œil éteint et le front dans les cieux, Tombait, en murmurant des mots harmonieux,
Lys inclinant sa tige.
Et l'ivresse augmenta. Par degrés, éperdus
Tous chancelaient. A voir tous leurs corps étendus
Près du marbre des portes, On eût dit, aux glaçons, à la blancheur de lys De ces rêveurs couchés, une Nécropolis
Pleine de choses mortes.
Alors, plus j'en voyais tomber autour de moi, Hasard étrange! et plus dans un divin émoi
Je me sentais revivre.
Enfin, glacé d'attente et chaud de leurs baisers, Je sentis tressaillir mes membres embrasés
Et je voulus les suivre.
Mais la vierge à la lyre eut un air abattu
Et me prit par la main en disant : Connais-tu
Ces deuK beautés de neige?
Moi je voulus partir et je répondis : Non 1
— L'une est la Volupté, dit-elle, c'est son nom,
— Et l'autre? demandai-je.
— Cette fille si pâle, aux baisers si nerveux. Qui se laisse oublier et dort dans ses cheveux?
C'est la Mort qu'on la nomme.
Et malgré ces deux noms effrayants, j'allai pour Baiser aussi les seins des Vénus, fou d'amour.
N'ayant plus rien d'un homme.
Dès le premier baiser je ne sais quelle peur Me vint, et je fléchis, livide de stupeur.
Comme en paralysie.
A mon réveil, autour du lustre qui pâlit, Ces visions fuyaient. Seule auprès de mon lit
Restait la Poésie.
C'est l'enfant à la lyre, aux célestes amours, Que depuis j'ai suivie, et que je suis toujours
Dans son chemin aride.
Voilà pourquoi, souvent sur mon front fatigué, On voit, dans les éclats du rire le plus gai,
Grimacer une ride.
Décembre 1842.
'HyàYêTo KXj;Asvr,v...
Hésiode, Théogon le.
L»' AURORE enveloppait dans une clarté rose
Le vallon gracieux que le Pénée arrose,
Et les arbres touffus, et la brise et les flots
Se redisaient au loin d'harmonieux sanglots.
Près du fleuve pleurait, parmi les hautes herbes.
Une Nymphe étendue. A ses regards superbes,
A ses bras vigoureux et vers le ciel ouverts,
A ses grands cheveux blonds marbrés de reflets verts,
On eût pu reconnaître une fille honorée
De Doris aux beaux yeux et du sage Nérée.
Ses cheveux dénoués se déroulaient épars,
Et ses pleurs sur son corps tombaient de toutes parts.
O trop bel lolasl insensé, disait-elle, Pourquoi dédaignes-tu l'amour d'une immortelle? Guidé par ta fureur, sans écouter ma voix, Tu vas, chasseur cruel, ensanglanter les bois. Enfant! je ne suis pas une blonde sirène Dont les chants radieux pendant la nuit sereine
Égarent le pilote au milieu des roseaux.
Hélas! j'ai bien souvent, sur l'azur de ces eaux,
Avec mes jeunes sœurs. Nymphes aux belles joues,
Folâtré près de toi dans l'onde où tu te joues,
Et pour ton fleuve bleu quitté nos océans!
Bien souvent, pour te voir, j'ai sur les monts géants
Porté le long carquois des jeunes chasseresses.
Et, livrant aux zéphyrs tous mes cheveux en tresses,
Comme font les enfants de l'antique Ilion,
Jeté sur mon épaule une peau de lion.
Bien souvent, nue, en chœur j'ai conduit sous ces arbres Les Nymphes du vallon aux poitrines de marbres; Mais sous les flots d'azur, aux grands bois, dans les champs Jamais tu n'es venu pour écouter mes chants. Et cependant, ainsi que les nymphes des plaines. J'avais pour toi des lys dans mes corbeilles pleines; Mais tu les refusais, et la seule Phyllis Peut jeter devant toi ses chansons et ses lys. Quand je t'ai tout offert, tu gardais tout pour elle. Et pourtant de nous deux quelle était la plus belle ! Souvent dans nos palais j'ai vu le flot, moins prompt, Frémir joyeusement de réfléchir mon front; Sur un sein éclatant mon cou veiné s'incline. Un sang pur a pourpré ma lèvre coralline. Le ciel rit dans mes yeux, et les divins amants Autrefois m'appelaient Clymène aux pieds charmants. Ami! viens avec moi. Nos sœurs les Néréides T'ouvriront sur mes pas leurs demeures splendides,
Et, près des cygnes purs, dans leurs ébats joyeux, Nageront, se plaisant à réjouir tes yeux.
Là, comme les grands Dieux, dans nos chastes délires Nous savons marier nos voix aux voix des lyres, Ou verser le nectar dans les vases dorés; Et l'onde, en se jouant près de nos bras nacrés. Songe encore aux blancheurs de l'Anadyomène. Oh! désarme pour moi ta froideur inhumaine; Viens! si tu ne veux pas que sous ces arbrisseaux Mes yeux voilés de pleurs se changent en ruisseaux Ou que tordant mes bras divins, comme Aréthuse, Je meure, en exhalant une plainte confuse. Mais, hélas ! l'écho seul répond à mes accords ; Le soleil rougissant a desséché mon corps Depuis que je t'attends de tes lointaines courses, Et mes yeux étoiles pleurent comme deux sources.
Ainsi Clymène, offerte au courroux de Vénus, Disait sa plainte amère; et les sœurs de Cycnus Pleuraient des larmes d'ambre, et les gouffres du fleuve Pleuraient, et la fleur vierge, et la colombe veuve. Et la jeune Dryade en tordant ses rameaux, Pleuraient et gémissaient avec d'étranges mots. Et lorsque vint la nuit ramener sa grande ombre. Où scintille Phœbé, sœur des astres sans nombre. Au sein des flots troublés et grossis de ses pleurs. Triste, elle disparut en arrachant des fleurs.
Juillet 1842.
La Nuit de printemps
If \vc shadows liave offended, Think but this, (and ail is mended) Tliat you hâve but slumber'd hère, While thèse visions did appear; And this weak and idle thème, No more yiedling but a dream Gentles, do not reprehend; If you pardon, we will mend.
Shakspere, Midsummer-v ight's dream, acte V, scène 1 1 .
v-^ 'ÉTAIT la veille de Mai, Un soir souriant de fête, Et tout semblait embaumé D'une tendresse parfaite.
De son lit à baldaquin, Le Soleil sur son beau globe Avait l'air d'un Arlequin Étalant sa earde-robe.
Et sa sœur au front changeant, Mademoiselle la Lune Avec ses grands yeux d'argent Regardait la Terre brune,
Et du ciel, où, comme un roi, Chaque astre vit de ses rentes.
Contemplait avec effroi Le lac aux eaux transparentes.
Comme, avec son air trompeur, Colombine, qu'on attrape, A la fin du drame a peur De tomber dans une trappe.
Tous les jeunes Séraphins, A cheval sur mille nues.
Agaçaient de regards fins Leurs comètes toutes nues.
Sur son trône, le bon Dieu, Devant qui le lys foisonne, Comme un seigneur de haut lieu Que sa grandeur emprisonne,
A ces intrigues d'enfants N'ayant pas daigné descendre, Les laissait, tout triomphants, Le tromper comme un Cassandre.
Or, en même temps qu'aux cieux, C'était comme un grand remue- Ménage délicieux, Sur la pauvre terre émue.
Des Sylphes, des Chérubins, S'occupaient de mille choses, Et sous leurs fronts de bambins Roulaient de gros yeux moroses.
Qiiel embarras, disaient-ils Dans leurs langages superbes ; A ces fleurs pas de pistils, Pas de bleuets dans ces herbes !
Dans ce ciel pas de saphirs, Pas de feuilles à ces arbres !
Où sont nos frères Zéphyrs Pour embaumer l'eau des marbres?
Hélas! comment ferons-nous?
Nous méritons qu'on nous tance; Le bon Dieu sur nos genoux Va nous mettre en pénitence !
Car hier au bal dansant,
Où, sorti pour ses affaires.
Il mariait en passant
Deux Soleils avec leurs Sphères,
Nous avons de notre main Promis sur le divin cierge Son mois de mai pour demain A notre dame la Vierge !
Hélas ! jamais tout n'ira Comme à la saison dernière, Bien sûr on nous punira De l'école buissonnière.
Pour ce Mai qu'on nous promet Ils versent des pleurs de rage, Et vite chacun se met A commencer son ouvrage.
Penchés sur les arbrisseaux, Les uns, au milieu des prées.
Avec de petits pinceaux Peignent les fleurs diaprées,
Et, de face ou de profil, Après les branches ouvertes Attachent avec un fil De petites feuilles vertes.
Les autres au papillon Mettent l'azur de ses ailes.
Qu'ils prennent sur un rayon Peint des couleurs les plus belles.
Des Ariels dans les deux, Assis près de leurs amantes, Agitent des miroirs bleus Au-dessus des eaux dormantes.
Sur la vague aux cheveux verts Les Ondins peignent la moire.
Et lui serinent des vers Trouvés dans un vieux grimoire.
Les Sylphes blonds dans son vol Arrêtent l'oiseau qui chante, Et lui disent : Rossignol, Apprends ta chanson touchante;
Car il faut que pour demain On ait la chanson nouvelle.
Puis le cahier d'une main.
De l'autre ils lui tiennent l'aile.
Et ceux-là, portant des fleurs Et de jolis flacons d'ambre.
S'en vont, doux ensorceleurs, Voir mainte petite chambre.
Où mainte enfant, lys pâli.
Ecoute, endormie et nue.
Fredonner un bengali Dans son âme d'ingénue.
LES CARIATIDES IJI
Ils étendent en essaim Mille roses sur sa lèvre, Un peu de neige à son sein, Dans son cœur un peu de fièvre.
Aucun ne sera puni, La Vierge sera contente :
Car nous avons tout fourni.
Ce qui charme et ce qui tente !
Et Sylphes, et Chérubins, Ce joli torrent sans digue, Vont se délasser aux bains Du bruit et de la fatigue.
Dieu soit béni, disent-ils, Nous avons fini la chose!
Aux fleurs voici les pistils.
Des parfums, du satin rose;
Au papillon bleu son vol, Aux bois rajeunis leur ombre.
Son doux chant au rossignol Caché dans la forêt sombre!
Voici leur saphir aux cieux Dans la lumière fleurie, A l'herbe ses bleuets bleus, Pour que la Vierge sourie!
Mais ce n'est pas tout encor, Car ils me disent : Poëte !
Voilà mille rimes d'or, Pour que tu sois de la fête.
Prends-les, tu feras des chants Que nous apprendrons aux roses.
Pour les dire lorsque aux champs Elles s'éveillent mi-closes.
Et certes mon rêve ailé Eût fait une hymne bien belle Si ce qu'ils m'ont révélé Fût resté dans ma cervelle.
Ils murmuraient, Dieu le sait, Des rimes si bien éprises 1 Mais le Zéphyr qui passait En passant me les a prises I
Avril 1842.
Ceux qui meurent
et
Ceux qui combattent