PRÉFACE
Lorsque les admirateurs de Puvis de Chavannes sauront que ce peintre sublime fut aussi un caricaturiste génial, ils en éprouveront quelque étonnement. Il semble à la plupart qu'un artiste doive éternellement garder une attitude conventionnelle, selon son œuvre. Ils s'imaginent que son âme plane sans cesse sur les ailes de l'imagination. Ils ne le voient pas vivant d’une vie réelle et vraiment humaine. Il reste à leurs yeux comme une sorte de dieu
exilé sur la terre. Ainsi pensait, sur certains personnag
une petite fille que j'ai connue.
Elle ne se représentait les souverains qu’en manteau de velours bleu, brodé d’or, couronne en tête et sceptre en main. Elle croyait aussi que les poètes étaient vêtus d'une longue tunique blanche, coiffés de lauriers, et qu'ils chantaient tout le jour, en s’accompagnant sur une lyre. Quand le contraire lui fut prouvé, elle en eut une déception. Sans doute, il se passe dans le cerveau des grandes personnes quelque chose d’analogue, puisque beaucoup demeurent stupéfaites quand on leur dit que Puvis de Chavannes, dans l'intimité, était un homme gai, spirituel, simple, d'humeur gauloise et grivoise, et qu'il crayonnait des caricatures.
En vérité, les peintres les plus fameux en ont fait autant. Léonard de Vinci, Annibal Carrache, Holbein, par délassement, composaient de surprenantes fantaisies. Carle Vernet, Isabey, Charlet, Decamp, Bellangé, Ingres s’adonnaient à ce genre. Le romantique Eugène Delacroix en dessina qui furent célèbres. Goya en a laissé de remarquables.
Les caricatures sont les reparties spirituelles des peintres, comme les mots mordants, satiriques où amusants sont celles de l'écrivain. Par un penchant naturel, ceux-ci ont de l'esprit au bout de leur plume, ceux-là à la pointe de leur crayon ou dans leur pinceau. Je me souviens du mot que me dit un jour, à ce sujet, un artiste connu : « Quand un peintre a de l'esprit, il fait forcément de la caricature... Moi, je n’en ai jamais dessiné une seule ».
Puvis de Ghavannes, lui, s’y essayait constamment et se passionnait pour ce divertissement. D'ailleurs, il n'y attachait aucune importance, n'y pensait plus après le dernier coup
de crayon et ne se doutait pas qu'on pût jamais admirer ces improvisations, d’une maîtrise
impeccable pourtant.
x PRÉFACE
M" Philippe Gille, la veuve de l'écrivain regretté, possède une incomparable collection de ces caricatures. Un jour de l'hiver dernier nous la feuilletions ensemble, et l’aimable
femme, avee tout l'enthousiasme de son cœur généreux, de son intelligence éclairée, me par-
lait du grand homme, qui fut le familier de sa maison. M®° Philippe Gille a le don rare de la parole, l’élocution facile, le geste exubérant, le mot imprévu et juste. Elle joint à cela le charme de sa grande bonté et de son empressement à servir ses amis. Avec des anecdotes, des traits vécus, des détails originaux, elle évoqua à mes yeux un Puvis de Chavannes intime, inconnu, le Puvis des caricatures. Nous comprimes alors qu'il serait intéressant de le révéler au public, par ces dessins humoristiques, merveilles d'imagination, de gaité, de perfection, de force, de naïveté parfois.
Et ceci nous est une preuve que Diderot disait vrai en affirmant € qu'un peintre se montre dans son ouvrage autant et plus qu'un littérateur dans le sien ». Le Ludus pro Patria, Le Bots sacré cher aux Arts et aux Muses, la légende de Sainte Geneviève, L'Insptration chrétienne, Doux Pays, tant d’autres œuvres de beauté jointes aux caricatures, décrivent le noble et incisif esprit que fut Puvis de Chavannes, mieux que les études compliquées d’un savant psychologue. L'artiste était un poète sublime, le chantre grandiose de ses hautes visions, et aussi un vieil enfant, joyeux, sensible, terrible à ses heures, à la fois réfléchi et spontané. De même que Renan, qu'il admirait profondément, il possédait les rares facultés de précision et de clarté. Il y joignait l’acuité prodigieuse de sa puissance visuelle, et une mémoire surprenante de la physionomie des gens et des choses. Il fut toujours sans méchanceté et sans amertume. Il aimait la jeunesse et l'enthousiasme. Un de ses historiographes, M. Marius Vachon, a tracé de lui ce portrait : « Sur son visage, d'une hautaine sérénité, que nuancent de gaieté gracieuse et de spirituelle bonhomie la joie de vivre et la curiosité toujours éveillée de la nature et de l'humanité, les années n’ont pu mettre aucune ride de tristesse ou de désenchantement; la bienvenue de tous, sourit dans ses yeux; sa main a les étreintes vigoureuses et loyales des juvéniles amitiés. C’est qu'il n'y a en lui ni le pontife, ni le rèveur, ni le mystique dont on à voulu faire une légende d'après des illusions et des préjugés. D'un acte de naissance de pure incidence son père était fonctionnaire publie, — il a été déclaré lyonnais, et, comme tel, analysé psychologiquement : « Homme du Nord égaré dans le Midi, cœur « chaud et tête froide qui allie le rève au réel, le mysticisme à l’activité, le chimérique au positif, le désintéressement de l'idée et la charité à l’âpreté de lintérèt ». Or, Puvis de
Chavannes est un pur Bourguignon, et se réjouit de l'être :
> a le Bourguignon salé, L’épée au côté,
La barbe au menton.
suivant la vieille chanson.
« Et, vraiment tout en lui, tempérament, esprit, caractère, production, sent bien plutôt
le fin terroir des coteaux de la Bourgogne — où, sous un clair et chaud soleil, mürit le plus fier vin de France — que la rive brumeuse du Rhône lyonnais. »
PRÉFACE XI Les caricatures de Puvis de Chavannes mettent en valeur deux côtés essentiels de sa personnalité : une grande finesse d'observation et une sorte d'ingénuité. Il y a de l’enfantillage
dans les légendes qui accompagnent les dessins : « Un matelot américain essaie son revolver
sur les passants et le trouve bon. » — « Mon lieutenant, dit un petit marin lamentable à son officier, mon lieutenant, je m'en....nuie à bord. » — Puvis de Chavannes écrit en toutes lettres un terme plus soldatesque. — #emme littéraire en tenue de cheval et de jardin, le cheval
veuf, toutes ces fantaisies Joyeuses sont les gamineries de l’admirable poète qui peignit la légende de sainte Geneviève. De semblables traits de naïveté et d'esprit se retrouvent dans la plupart des anecdotes qui le concernent. Et, à cause de cela, il émanait de lui un grand charme. Il conta lui-même cette aventure qui lui advint :
« À la fin de 1847, je n'étais pas plus familiarisé avec la technique de la peinture qu'avec l'argot spécial aux rapins. Un incident en donnera la mesure. J'étais allé, cette même année, passer mes vacances à Màcon. Chez mon beau-frère et dans des maisons d'amis, je voyais parfois Lamartine. Un jour, en visite, je me rencontre avec la femme du poète. Très aimable,
elle lie conversation avec moi :
«& — Vous faites de la peinture, monsieur ?
& — Oui, madame.
« — Faites-vous la figure ?
« Et moi, naïf, de répondre :
« — Mais, je fais quelquefois le bonhomme tout entier. »
On a dit de lui que, de passage à Lyon, il ne dédaignait pas de se divertir en faisant, sur le Rhône, de magnifiques ricochets, à admiration des gavroches. En ce temps-là, pourtant, il était déjà célèbre, mais il semblait peu jaloux de la gravité des dignités qui lui incombaient. Cet homme de génie était gai. Les grands artistes sont souvent gais, peut-être parce que leur esprit plane au-dessus des mesquineries humaines et que, de la sorte, ils n’en sont ni atteints ni attristés. Une de ses distractions favorites était de faire, le soir, sa partie de loto, chez ses amis Gille. Il y mettait autant de zèle et d'application que s'il se fût agi de composer une œuvre de l'importance du Zudus pro Patria.
— Jeanne, disait-il à M" Philippe Gille, de grâce, ne parlez pas, ou alors nous attendrons, pour jouer, que vous ayez fini de parler.
Et lorsqu'il avait gagné les deux sous, enjeu de la partie, il manifestait une joie d’enfant :
— Vite, apportez-moi mon « gainguinet ».
Le contraste de cette simplicité et de cette noblesse d'esprit faisait de Puvis de Chavannes l'être le plus captivant et le plus séduisant qui soit. Il avait du soleil dans le cœur et dans la tête. Son imagination se teintait à la fois de poésie, d’ingénuité et de réalisme. Il devait, à cause de cela, devenir l’auteur de telles caricatures.
Quelle en fut la genèse? Pourquoi, par exemple, cette éloquente étude de policier,
intitulée : Rue de Jérusalem? Pourquoi ces trois prêtres aux visages évocateurs du masque de
Claude Frollo? Pourquoi Irma Poupon, folle de Thalberg, le commandant Jacquot?... Ces