‹ Les caricatures de Puvis de ChavannesChapitre 2 sur 4 · XII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE

types, d’un réalisme intense, n’eurent point de modèle; si le peintre, en les créant, se révéla psychologue, c’est qu'il l'était d’instinet.

« Comme les peuples heureux, les caricatures de Puvis de Chavannes n’ont pas d'histoire, m'écrit M Philippe Gille. Ce sont des boutades de son crayon. Irma Poupon, comme le commandant Jacquot, est née d’un caprice, d’une fantaisie. Que se passait-il dans la tête du grand homme quand, membre d'un jury quelconque, fatigué par des discussions oiseuses, assis en face d’un B... ou d'un L..., sa main distraite traçait l'Aydre de la mer Caspienne? Nul ne le saura jamais et cela est mieux, je vous assure. Les fantaisies de Vinci, qu’on voit au Louvre, ne nous fournissent pas d'explication. Elles sont, c’est tout et c'est assez. »

J'ai appris, en effet, que beaucoup des caricatures de Puvis de Chavannes furent faites par lui durant les délibérations des jurys dont il faisait partie, parfois malgré lui. Son avis était souvent dédaigné par les peintres officiels qui le craignaient à cause de son trop beau génie ou le méconnaissaient. Dans ces jurys, il défendait toujours, avec sa bonté éclairée, les inspirés, les novateurs hardis, les pêcheurs de lune. Et, en cela, les peintres officiels ne pouvaient le comprendre.

Alors Puvis de Chavannes se taisait, s’isolait, se recueillait et jetait sur le papier, feuille volante ou carnet, un de ces dessins où la verve burlesque, l'imagination excentrique et fabuleuse, les mascarades folles, drolatiques, monstrueuses, comiques ou tragiques débordent jusqu'à évoquer tour à tour le souvenir d’un Shakespeare, d'un Victor Hugo, d'un Edgar Poë ou d’un Courteline.

On a dit de Puvis de Chavannes qu'il « voyait » ses idées les plus fugitives. Cette puissance de « vision » ne se traduit-elle pas dans ce génial et terrible monstre au corps velu, aux pieds et aux mains en forme de griffes, au visage spectral, qui danse en s’accompagnant sur une guitare faite d’un corps de femme?

Quelle imagination ! Quelle maitrise révèle ce merveilleux dessin !

Puv eût pu illustrer l'Enfer de Dante.

s de Chavannes, en vérité, semble hanté du fantastique, le surnaturel l’attire, il

Tour à tour, il compose ce petit faune — qu'il nomme, on ne sait pourquoi, Jean de Christoflette, — l’hydre de la mer Caspienne et aussi ces personnages aux déformations surprenantes, moitié hommes et moitié animaux, qui rappellent les fantaisies de Léonard de Vinci. Certains autres dessins évoquent tantôt la manière de Topffer, tantôt celle de Daumier.

Enfin, dans certaines de ses caricatures, Puvis de Chavannes semble avoir été le précurseur

de Léandre. On s'étonne de ne pas voir le nom de cet artiste au bas de cette amusante silhouette de cantinière occupée à ses préparatifs de revue.

Le peintre du Bois sacré exerce aussi sa verve comique sur le monde ecclésiastique. Voici les trois prêtres aux masques tragiques; voici ce grotesque Mimi Rumsteck, aumônier ; voici un séminariste, glabre et émacié ; voici un jeune abbé, levant au ciel un regard plein de componction béate, pour répondre au malheureux qui lui demande assistance : — Je n'y puis

rien; voici Monseioneur et le valet de Monseigneur. Ils font songer aux intrigues étroites des

diocèses lointains de Ferdinand Fabre.

PRÉFACE XIIL

Quelques-unes de ces fantaisies, exécutées à la gouache, furent dessinées à l'atelier, par délassement après une fatigante séance de travail. Puvis de Chavannes y emploie souvent trois teintes : tel ce vicillard au bain; des touches de couleur blanche, sur ce fond gris, en accusent la maigreur. Quelle physionomie revéche et ennuyée! — Ah çà! qu'est-ce encore? Je n'ai pas sonné !Tel aussi le Diner chez le commandant Jacquot, et ce macabre Bœuf boucher.

Dans toutes ces caricatures, pas un portrait, pas une satire. Puvis de Chavannes n'avait en lui aucune amertume; il était incapable de raillerie méchante. Lorsqu'on l'avait blessé ou contrarié dans son idéal d'artiste, sa rancune s’exhalait en quelque boutade spirituelle et inoffensive. Le plus souvent, il s’en allait sans répliquer. On a dit comment il quitta l'atelier de Couture, dont il fut l'indocile élève. Son maître, lui ayant, à sa façon, corrigé une étude : « Comment, monsieur Couture, c’est ainsi que vous voyez le modèle?... » — Et sa figure exprimait la surprise et le désespoir. On ne le revit plus jamais.

Dalou s'était permis une critique légère au sujet d’un tableau de l’illustre peintre. Puvis de Chavannes en ressentit une tristesse profonde. À quelques jours de là, il arrive pour diner chez ses amis Philippe Gille. Du perron de l'hôtel de la rue Jouffroy, il aperçoit, au fond du jardin, Dalou qui Causait avec un inconnu. Puvis de Chavannes disparait comme par enchantement. On le cherche, on s'inquiète, et la maîtresse de la maison reçoit ce laconique et éloquent billet : « J'ai vu Dalou..… Je ne peux pas,... je ne peux pas. »

Puvis de Ghavannes conserva jusque dans un âge avancé sa séduisante jeunesse du cœur. C'était un impulsif, un sensible et un sincère. En cela, il était semblable à la plupart des artistes de génie. Il aimait à raconter cette anecdote, qui présente sous un aspect de spirituelle malice le maïitre-sculpteur Rodin. En ce temps-là, Puvis de Chavannes posait chez le sculpteur qui modelait son buste. Tous deux s’estimaient et s'admiraient l’un l’autre. IL arriva, pourtant, par aventure, qu'ils se prirent de querelle, pendant une séance, au sujet d’une thèse artistique. Chacun d’eux s'obstina dans sa conviction, discuta, s'irrita; le peintre partit fâché et, durant quelques jours, ne revint pas. Son ressentiment apaisé, il retourna à l'atelier du sculpteur qui le reçut avec empressement et lui fit reprendre la pose. On enlève le voile humide qui recouvre l'argile. O stupeur! l'effigie a perdu la fière attitude que Rodin lui avait donnée : la tête est piteusement baissée, les yeux sont fermés! Rodin, dans sa longue barbe, rit de ce rire silencieux qui lui est particulier, et le susceptible Puvis de Chavannes

se demande comment il doit accueillir cette plaisanterie. Il à trop d'esprit pour garder

rancune à son ami; il lui tend la main et, deux heures après, le buste a retrouvé sa vaillante prestance et son regard de bravoure.

Ceux qui connurent Puvis de Chavannes conservent une religieuse admiration pour la grandeur de sa vie de labeur, de foi et de désintéressement. Il s’y joint le souvenir ému des incomparables qualités de cœur de ce fier poète, de ce peintre inspiré.

On sait que Puvis de Chavannes allait entrer à l'École Polytechnique lorsqu'une grave et longue maladie changea le cours de son destin. De ses études scientifiques, il conserva de précieuses facultés de logique, de lucidité intellectuelle. Cela encore se retrouve dans ces

caricatures d'une psychologie peu compliquée et cependant si profonde et si précise.

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